17 octobre 1961 Massacre d’Algériens immigrés par la police parisienne

lundi 21 août 2017.
 

17 octobre 1961 : la guerre d’Algérie dure depuis 8 ans ; l’indépendance est inévitable tellement la population soutient le FLN, tellement la France est isolée au niveau international. Pourtant, à Paris comme à Alger, les massacres gratuits et les vexations se multiplient.

17 octobre 1961 : Plusieurs dizaines de milliers d’Algériens et Algériennes défilent pacifiquement, souvent en famille, dans les rues de la capitale à la nuit tombée pour protester contre le couvre-feu raciste mis en place par le préfet de police Maurice Papon le 5 octobre 1961, à l’encontre des seuls « Français musulmans d’Algérie ».

Soudainement, à la sortie des métros, des hommes et des femmes sont systématiquement matraqués sur le boulevard Bonne Nouvelle, du Pont de Neuilly au Pont Neuf. Une chasse à l’homme terrifiante s’engage, la police poursuivant les Algériens dans les immeubles où ils se réfugient, tirant à bout portant et en noyant un grand nombre (toujours inconnu), en les précipitant dans la Seine, par-dessus le Pont Saint-Michel.

Plus de 10 000 Algériens sont arrêtés au faciès et internés, au Palais des Sports, au Parc des Expositions, et au Stade Pierre de Coubertin. À leur arrivée, les manifestants sont systématiquement battus. Dans l’enceinte de ces lieux d’internement, on assiste à des exécutions et de nombreux hommes décèderont des suites de leurs blessures.

La répression dure plusieurs jours, avec des exécutions sommaires, des tortures, des noyades et des déportations, sans que personne n’intervienne.

17 octobre 1961 : Terreur d’état, rafles policières, tortures, noyades, pendaisons et massacres (8 articles)

1) Contre toute rechute dans la barbarie raciste (Pierre Bourdieu)

Déclaration de Pierre Bourdieu au colloque "17 et 18 octobre 1961 : massacres d’Algériens sur ordonnance ?" (octobre 2000)

J’ai maintes fois souhaité que la honte d’avoir été le témoin impuissant d’une violence d’État haineuse et organisée puisse se transformer en honte collective.

Je voudrais aujourd’hui que le souvenir des crimes monstrueux du 17 octobre 1961, sorte de concentré de toutes les horreurs de la guerre d’Algérie, soit inscrit sur une stèle, en un haut lieu de toutes les villes de France, et aussi, à côté du portrait du Président de la République, dans tous les édifices publics, Mairies, Commissariats, Palais de justice, Écoles, à titre de mise en garde solennelle contre toute rechute dans la barbarie raciste.

2) 17 octobre 1961 Paris (par Jacques Serieys

" 20h10 : Tout est calme. Une colonne d’Algériens vient à ma rencontre. Ni cris, ni drapeaux, ni pancartes. Ils sont généralement jeunes mais il y a aussi des adultes, même des vieillards et des femmes tenant leurs enfants par la main ... La charge de police ratisse le boulevard... Une partie du cortège est matraquée sans pitié... Un raffiné manie son bâton de taille pour mieux casser nez et dents. Un autre estoque au visage avec un bâton cassé, dentelé comme un tesson. Un gradé cueille un vieil homme enturbanné... impossible que l’oeil n’ait pas éclaté... Un Algérien s’enfuit en hurlant, la mâchoire disloquée, sa bouche bée comme un trou noir..." (déclaration du témoin René Dazy).

La police recense officiellement 11538 arrestations dans ces conditions ; le FLN algérien compte 200 morts et 400 disparus. L’Inspection Générale de la police "estime" le nombre de tués à 140. Elle estime seulement car il y a effectivement beaucoup de "disparus". Le lendemain, des cadavres flottent encore au fil de l’eau sur la Seine. "Pendus aux arbres. Etranglés ou noyés dans les caves".

Des policiers témoignent auprès de Claude Bourdet, conseiller municipal de Paris, sur des faits horribles. Un gardien de la paix raconte comment des Algériens ont été abattus à coups de bancs dans le cadre d’une plaisanterie interne à la police.

Dans L’Express, Jacques Derogy rapporte comment une colonne a été accueillie par une rafale de mitraillette au Pont de Neuilly. " Après... la chaussée était jonchée de débris de toutes sortes, de landaus d’enfants renversés... de grandes traînées de sang".

" Des policiers ont "décollé" un bébé du dos de sa mère. Le bébé est tombé à terre. une dernière vague de policiers l’a piétiné."

Dans France Soir, JL Quenessen relate un autre témoignage " Il était onze heures du soir près du Pont du Château. une trentaine d’Algériens sont ramassés. Roués de coups, ils sont jetés dans la Seine, du haut du pont, par les policiers. Une quinzaine d’entre eux ont coulé... D’autres essayaient de regagner le bord. Mais les agents tiraient dessus".

Des témoignages aussi atroces sur le comportement des policiers abondent.

Un député centriste, M Claudius Petit, cite des faits à l’Assemblée nationale et lance : "Après la honte de l’étoile jaune, connaîtrons-nous celle du Croissant jaune ? Nous vivonsce que nous ne comprenions pas que les Allemands vivent après l’avènement d’Hitler".

Les partis et journaux de gauche réprouvent ces faits de façon souvent "maîtrisée". La grande majorité des aveugles éternels, avoués ou honteux, qui votent à droite, n’avaient pas remarqué en 1942 que leur voisin partaient pour les camps de concentration ; en 1961, ces évènements ne les perturbent ni plus ni moins.

Par contre, l’embryon de la génération militante jeune de Mai 68 naît alors, sur la base d’une morale universaliste et internationaliste. Il n’y a rien à regretter dans notre choix, pourtant très minoritaire alors.

Jacques Serieys

PS : J’ai rédigé l’article ci-dessus à partir de notes (extraites essentiellement d’une revue, peut-être Les Temps Modernes) pour un rapport que j’avais fait dans les années 1960.

3) N’oublions les crimes commis il y a 50 ans : manifestons le 17 octobre (ALEXIS CORBIÈRE)

Il y a 50 ans, le 17 octobre 1961, une manifestation à l’initiative de la Fédération de France du Front de Libération Nationale algérien (FLN) fut sauvagement réprimée dans les rues de Paris.

Ces crimes eurent lieu dans le contexte de la guerre d’Algérie qui avait débutée en 1954. Cette manifestation avait pour but d’abord de protester contre la décision discriminatoire prononcée par les autorités de la police de la Seine (anciennement Paris et sa banlieue), le 5 octobre 1961, qui avait mis en place un « couvre feu pour les français musulmans d’Algérie ». Cette formulation, intolérable et directement inspirée du vocabulaire colonial, était celle du Préfet de Police de Paris qui se nommait… Maurice Papon ! Elle était si contraire aux principes fondamentaux de la Constitution de la République que, le lendemain, le Ministre de l’Intérieur M. Roger Frey abandonnait ce terme de « couvre feu » pour lui substituer, avec une certaine hypocrisie, celui de « vive recommandation » d’interdiction de circuler le soir pour « les français musulmans ». Mais l’idée restait la même : une odieuse discrimination entre les citoyens et les habitants de Paris, capitale de la République Française. C’est pour protester contre cela que le 17 octobre 1961 entre 30 000 et 50 000 personnes, à l’appel de la Fédération de France du FLN, voulaient défiler, sans arme, ni drapeau ni banderole, dans la plus grande dignité.

Il faut rappeler qu’en octobre 1961 des négociations sont déjà engagées entre le FLN et les pouvoirs publics. Il semble désormais officieusement acquis que le Général de Gaulle, Président de la République depuis 1958, est favorable à l’indépendance de l’Algérie. Mais certains dans son entourage direct et au gouvernement veulent faire capoter ces discussions. Ce sont ces ultras de l’Algérie Française, aveugles politiquement, voulant conserver un injuste ordre colonial, souvent membres de l’OAS, qui, par leurs actes de violences bestiales porteront la responsabilité du sang versé il y a 50 ans.

Aussi, il est décidé par cette poignée d’ultras, et en premier lieu par le Préfet Papon, que la manifestation du 17 octobre 1961, au premier prétexte, sera réprimée afin de produire un incident d’une telle ampleur qu’il bloquera la solution politique. Ainsi, une sauvage répression va s’abattre rapidement sur les manifestants. Des coups de matraques, coups de feu, tabassages vont durer pendant des heures ce soir là sous la pluie. Les cadavres seront jetés à la Seine pour masquer ces crimes à la population.

Mais, c’est désormais un fait historique établi. Il y a 50 ans, répondant à des consignes politiques précises, des policiers français ont assassiné des femmes et des hommes qui manifestaient pacifiquement dans les rues de Paris ! Selon les travaux des historiens il y eut au moins une cinquantaine d’assassinats, peut être beaucoup plus cela fait encore débat parmi les historiens, 11 000 arrestations, des centaines d’expulsions et des plaintes sans lendemain.

Quelques jours plus tard, dans un ordre daté du 1er novembre 1961, le Préfet Papon félicitera ses hommes en ces termes : « Lors des manifestations des musulmans algériens déclenchées par le FLN, vous avez rempli pleinement votre mission ».

Dès le lendemain des témoignages divers raconteront cette nuit d’horreur. Plusieurs journaux en parleront. L’Humanité y consacrera plusieurs pages. Des photos seront publiées. Les protestations seront nombreuses. Des intellectuels comme Claude Bourdet dénonceront publiquement cette tuerie. Il interviendra avec force au Conseil de Paris à ce sujet, tout comme les élus communistes qui demanderont eux aussi des explications au Préfet. En vain. Aucune manifestation de réelle ampleur pour protester contre ce crime d’Etat n’aura finalement lieu. Pour diverses raisons, les syndicats n’ont pas su appeler à une mobilisation nationale. Pourtant, ce fut bien des centaines de travailleurs que l’on a tué ce soir là.

Progressivement, dans la mémoire du mouvement ouvrier et dans celle de notre peuple, cette nuit s’est quasiment confondue avec le massacre de militants communistes au métro Charonne en 1962. Petit à petit, cette tuerie s’est effacée de notre mémoire collective.

Jamais la justice n’a condamné le moindre policier ou la moindre personne pour ces meurtres. La réponse officielle fut généralement de dire aux familles que les victimes avaient « disparu » ou qu’elles s’étaient « suicidées ». Dans les semaines qui suivirent on repêcha régulièrement des corps meurtris le long de la Seine, souvent dans une indifférence du reste de la police.

Il faudra attendre le début des années 80, pour que des historiens comme Jean-Luc Einaudi et surtout l’écrivain Didier Daeninckx dans son roman « Meurtre pour mémoire », refassent surgir cette part sombre de notre histoire. D’autres ouvrages, films, travaux d’historiens ont suivi. Ce massacre est désormais évoqué dans certains manuels scolaires. Toutefois, aujourd’hui encore l’Etat français ne reconnaît pas sa responsabilité et les archives restent fermées aux chercheurs. En 1998, deux archivistes ont même été condamnés pour avoir témoigné, lors d’un procès voulu par Papon contre l’historien Einaudi, de l’existence de documents attestants de ce massacre.

De son coté, la Ville de Paris, en 2002, a fait poser une plaque commémorative sur le Pont Saint-Michel où beaucoup de personnes trouvèrent la mort. Chaque année, des associations et des partis politiques manifestent le 17 octobre pour garder le souvenir.

En 2011, pour le 50e anniversaire de ce massacre, un « Collectif du 17 octobre 1961 » composé de nombreuses organisations associatives et politiques, dont le Parti de Gauche (PG), a voulu donner une dimension encore plus forte à cette commémoration. Il appelle à manifester sur le même parcours que celui de la manifestation de 1961.

Le Parti de Gauche appelle tous ses militants et sympathisants à manifester le 17 octobre 2011 à l’appel du « Collectif du 17 octobre 1961 ». A l’heure où le gouvernement actuel met en place une Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie visant à défendre « les aspects positifs de la colonisation », il importe pour les citoyens, particulièrement les plus jeunes, de connaître et de se souvenir de la réalité de cette période. Le souvenir du 17 octobre 1961 doit être considéré comme un symbole du refus de toute forme d’oubli et de sous-estimation de la violence du système colonial.

Le point de départ de la manifestation du lundi 17 octobre 2011, sera donné à 18h00 devant le cinéma Rex (Boulevard Bonne Nouvelle – Paris 10e- M° Bonne Nouvelle), puis elle se rendra vers le Pont saint-Michel où des prises de paroles des organisateurs concluront cette journée.

4) Pour les lecteurs qui ne feraient pas le lien entre des centaines de morts et la souffrance ainsi entraînée dans les familles, voici un exemple, celui de Fatima Bedar

Il suffit de cliquer sur le titre ci-dessous pour y accéder.

31 octobre 1961 : Fatima Bedar, collégienne, noyée par la police, est retrouvée dans le canal Saint Denis

5) Extrait video du film Ici on noie des Algériens

http://www.17octobre1961-lefilm.com/

6) 17 octobre 1961 : Plusieurs centaines d’Algériens disparus à Paris

Au matin du mardi 17 octobre 1961, la police sait qu’une manifestation de masse se prépare ; des cars de police quadrillent la ville, des policiers cernent les bouches de métro aux portes de Paris, prêts à arrêter les manifestants.

Aux portes de Paris, à la sortie des métros Étoile, Opéra, dans les couloirs de la station Concorde, sur les Grands Boulevards, les manifestants seront systématiquement matraqués, à coups de crosse, de gourdin, de bâton, souvent jusqu’à ce qu’ils s’effondrent. Les policiers frappent au visage, au ventre, des manifestants qui ne font montre à aucun moment d’aucune violence ni d’aucune résistance.

Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, au pont de Neuilly, au Pont-Neuf d’Argenteuil et en d’autres lieux, les policiers tirent sur les manifestants. Sur les ponts aux portes de Paris et sur le pont Saint-Michel, des hommes sont précipités à la Seine. En plein Paris et pendant plusieurs heures se déroule une véritable chasse au faciès, à laquelle la population parisienne assiste et collabore même parfois. Le préfet de police M. Papon suit toutes les opérations et se rend lui-même à l’Etoile, pour constater leur " bon déroulement ". Il a aussi connaissance de toutes les liaisons radio de la police. Il sait donc que de faux messages d’information circulent selon lesquels des policiers auraient été tués. Il ne les démentira pas.

Plus de dix mille Algériens sont interpellés. Ils sont internés au palais des Sports, au Parc des Expositions, au stade de Coubertin, au Centre d’Identification de Vincennes, pendant près de quatre jours. Quatre jours pendant lesquels les violences continuent. A leur arrivée, les manifestants sont systématiquement battus. Dans l’enceinte des lieux d’internement, on assiste à des exécutions et nombreux sont ceux qui meurent de blessures non soignées. Au lendemain de la manifestation, le bilan officiel est de deux morts algériens. Il fait état de " tirs échangés " entre la police et les manifestants. Malgré les efforts de quelques parlementaires, le gouvernement empêche la création d’une commission d’enquête. Aucune des plaintes déposées n’aboutira.

S’il n’est pas possible de déterminer exactement combien d’Algériens furent tués le 17 octobre 1961 et les jours qui suivirent, il reste que le chiffre de plusieurs centaines de morts, avancé par J-L. Einaudi dans son livre La Bataille de Paris à partir de l’étude de registres de cimetières, de témoignages et de documents internes du F.L.N., est le plus vraisemblable. De nombreuses archives administratives qui auraient été essentielles au dénombrement des victimes ont aujourd’hui disparu...

Laffitte Mourad (sur le site Bellaciao)

7) Témoignage d’un journaliste britannique

Je me nomme Alan Bennett, je suis britannique, et en 1961, je travaillais à l’Agence de presse Reuter, rue du Sentier à Paris. J’allais bientôt avoir 20 ans.

En quittant mon travail le soir du 17 octobre, vers 19h30 je remonte vers le boulevard Poissonnière prendre le métro pour rentrer chez moi. L’accès du boulevard est totalement bloqué, et j’y vois défiler des centaines de personnes, hommes et femmes, scandant "Paix en Algérie".

Je retourne en courant au bureaux de l’Agence Reuter, distants d’une cinquantaine de mètres, et je demande au journaliste de permanence d’alerter les correspondants, qui à cette heure-là étaient rentrés chez eux. Il me demande de couvrir l’évènement en attendant leur retour.

Je redescends, et arrivé rue du Sentier j’entends de nombreux coups de feux, d’un fusil-mitrailleur, m’a-t-il semblé.

Un jeune homme algérien court vers moi en boitant, du sang sur la jambe de son pantalon. Je le mets à l’abri dans le hall d’entrée de l’Agence Reuter, puis je remonte vers les grands boulevards. Des cars de policiers sont stationnés en file sur la ligne médiane, on voit tourner les gyrophares des voitures de police, et règne un immense silence. En arrivant sur le boulevard, je suis effaré du nombre de chaussures, notamment féminins, qui jonchent le trottoir, restes de la fuite paniquée des manifestants. A AUCUN MOMENT JE N’AI VU MANIFESTER LA MOINDRE AGRESSIVITÉ DE LEUR PART AVANT LA CHARGE MEURTRIÈRE DES POLICIERS.

Devant le cinéma Rex, une demie-douzaine de corps gisent sur le trottoir, des rigoles de sang finissent de couler dans le caniveau.

Voilà mon témoignage. A évoquer cette violence policière, je revois parfaitement la scène, et j’en éprouve une émotion difficilement maitrisable. Quarante ans plus tard, j’ai visionné le remarquable DVD d’Alain Tasma "Nuit Noire", et à revoir ces terribles évènements, j’ai sangloté près d’une heure sans pouvoir m’arrêter, devant mon écran de télévision.

8) 17 octobre 1961, un crime d’État oublié

Par Mouloud Aounit, président d’Honneur du MRAP, et Madjid Si Hocine, animateur du collectif l’Égalité d’abord !

Cela fait désormais un demi-siècle que l’on occulte le fait que, le 17 octobre 1961, en plein Paris, eut lieu un massacre. Ce jour-là, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants manifestaient pacifiquement contre un couvre-feu raciste. Une répression sanglante, d’une violence et d’une sauvagerie inouïes, se déclencha et se poursuivra jusqu’au 20 octobre. Arrestations massives, noyades, tortures et déportations frapperont aveuglément les Algériens de Paris et de sa banlieue. Pendant trois jours, rafles, matraquages et sévices furent la règle. Partout, aux portes de Paris, aux bouches de métro, la police traquait l’Arabe avec une férocité sans nom. Papon déclara à l’époque  : « La police française a fait ce qu’elle devait faire. »

L’assassinat de policiers pourrait 
expliquer la tension qui régnait alors, mais sûrement pas l’abjection de la torture et de l’assassinat. Cinquante ans après, rien n’explique la coupable amnésie et le 
refoulement de la responsabilité de l’État à propos de ce qui reste un véritable crime d’État. Étrange duplicité.

Pourquoi ce refus de faire amende 
honorable  ? Point de repentance, nous dit-on  ! Quelle erreur, quel mépris pour ces pauvres hères battus, humiliés, dont les corps de certains seront retrouvés plusieurs jours plus tard dans les eaux des écluses. Depuis quand l’aveu des fautes est-il préjudiciable à un pays  ? Le déshonneur n’est-il pas plutôt dans ce manquement aux responsabilités  ?

La reconnaissance par le président Chirac de la faute commise par la France lors des rafles du Vél’d’Hiv a non seulement pansé définitivement une plaie mais a, en plus, grandi celui qui l’a fait. Il y a dix ans, pour le 40e anniversaire du 17 octobre 1961, on apposait une plaque commémorative  ; aujourd’hui, après cinquante ans, n’est-il pas temps de vider l’abcès  ? Ou alors veut-on attendre que les derniers témoins disparaissent  ? Cela tordrait le cou à cette habitude que l’on a prise de faire un éternel aggiornamento sur l’histoire de la guerre d’Algérie et, qui sait, on aurait peut-être là un prélude à une indispensable réflexion historique sur cette période.

Il est plus que temps, car comment 
espérer construire une relation sereine avec l’Algérie sans mettre à plat les contentieux qu’il faudra de toute manière régler un jour  ? Combien de temps continuera-t-on à mettre la poussière sous le tapis  ? Il ne suffira pas d’une commission Kaspi pour enterrer le problème, ou d’un oukase pour décider que le débat est clos.

Au contraire, il conviendrait d’ouvrir les archives et de laisser travailler les historiens. Après viendra le temps des politiques, qu’ils soient de droite ou de gauche. À l’aube de la commémoration du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, tirons profit de l’année en cours pour amorcer un processus de réconciliation avec l’histoire. Pourquoi maintenir cette chape de plomb sur cette journée de disparus  ?

En cette période où nous allons désigner le futur chef de l’État, il serait bienvenu que les candidats républicains s’engagent à faire toute la vérité sur le 17 octobre 1961, afin de tourner cette page tragique. Il faut d’abord écrire cette page et, pour ce faire, il est impératif de laisser un libre accès des chercheurs aux archives de la guerre 
d’Algérie. Il faut aussi que cette date soit inscrite dans les manuels scolaires.

Ce que nous attendons, c’est que ce crime d’État, raciste et colonialiste, organisé par des fonctionnaires de l’État français, soit reconnu officiellement. Nous ne voulons pas culpabiliser l’ensemble du peuple français mais nous voulons empêcher l’oubli et construire une mémoire solidaire qui puisse fonder aujourd’hui une convivialité entre le peuple français et le peuple algérien.

Cette commémoration n’est pas pour nous un vague récit d’un passé douloureux, mais un acte de mémoire au présent, indispensable pour construire le vivre 
ensemble, car l’oubli structure les logiques de revanche et participe à la production et à la reproduction des discriminations.

Nous sommes certains que cette mesure aurait un écho positif dans la France d’aujourd’hui. On sait combien il reste de ressorts inconscients qui structurent les comportements et nourrissent aussi les ressentiments et l’impression qu’ont certains d’être regardés encore comme des ennemis de l’intérieur, comme si cette période noire n’était pas finie.

Un peu de courage, Monsieur le président, renouvelons l’historiographie à la lumière de la vérité !

Mouloud Aounit


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