Révolution russe de l’automne 1905... le mouvement étudiant commence (30 septembre 1905) par Léon Trotsky

dimanche 1er octobre 2017.
 

Des assemblées populaires absolument libres dans les murs des universités, alors que, dans la rue, c’est le règne illimité du préfet de police Trepov, voilà un des paradoxes les plus étonnants du développement politique et révolutionnaire pendant l’automne de 1905.

Un vieil homme ignorant, le général Glazov, qui fut nommé, on ne sait pourquoi, ministre de l’instruction publique, créa sans s’en douter des asiles où la parole avait toute la liberté. Le corps libéral des professeurs élevait des protestations : l’université appartient à la science ; les gens de la rue n’ont rien à faire dans une académie. Le prince Serge Troubetskoï mourut avec cette vérité sur les lèvres. Mais la porte de l’université resta largement ouverte pendant quelques semaines. " Le peuple " emplissait les corridors, les amphithéâtres et les salles. Les ouvriers allaient tout droit à l’université en sortant de l’usine. Les autorités avaient perdu la tête. Elles pouvaient arrêter, fouler aux pieds et fusiller les ouvriers tant que ceux ci se trouvaient dans la rue ou dans leurs logements. Mais à peine l’ouvrier avait il passé le seuil de l’université que sa personne devenait inviolable. Ainsi, on offrait aux masses une leçon d’expérience qui leur démontrait les avantages du droit constitutionnel sur le droit autocratique.

Le 30 septembre eurent lieu les premiers meetings populaires dans les universités de Pétersbourg et de Kiev. L’agence télégraphique dépeint avec horreur le public qui s’était amassé dans la salle des fêtes de l’université de Saint Vladimir. D’après les télégrammes, on voyait dans cette foule, outre les étudiants, une multitude " de personnes des deux sexes venues du dehors, des élèves de l’enseignement secondaire, des adolescents des écoles privées, des ouvriers, un ramassis de gens de toute espèce et de va nu pieds ".

La parole révolutionnaire était sortie des souterrains et retentissait dans les salles de conférences, dans les corridors et les cours de l’université. La masse s’imprégnait avec avidité des mots d’ordre de la révolution, si beaux dans leur simplicité. Une foule non organisée, rassemblée par hasard, qui, pour les imbéciles de la bureaucratie et les aventuriers du journalisme réactionnaire, n’était qu’un " ramassis de gens de toute espèce ", manifestait une discipline morale et un instinct politique qui arrachèrent des cris d’admiration même aux publicistes bourgeois.

" Savez vous ce qui m’a le plus frappé au meeting de l’université ? écrivait un chroniqueur du journal Rouss (" La Russie "). C’est l’ordre merveilleux, exemplaire, qui régnait. On avait annoncé une suspension dans la salle des séances et j’allai rôder dans le corridor. Le corridor de l’université, c’est maintenant la rue tout entière. Tous les amphithéâtres qui donnaient sur le corridor étaient pleins de monde ; on y tenait des meetings particuliers, par fractions. Le couloir lui même était bondé, la foule allait et venait. Il y avait des gens sur les rebords des fenêtres, sur les bancs, sur les coffres. On fumait. On causait à mi voix. On aurait cru assister à un " raout ", mais l’assemblée était plus nombreuse et plus sérieuse que dans les réceptions habituelles. Et cependant, c’était là le peuple, le vrai peuple, le peuple aux mains rouges et toutes crevassées par le travail, au visage terreux comme l’ont les gens qui passent leur vie dans des locaux fermés et malsains. Et tous les yeux brillaient, enfoncés dans les orbites... Pour ces hommes petits, maigres, mal nourris, qui étaient venus de la fabrique ou de l’usine, de l’atelier où l’on trempe le fer, où l’on coule la fonte, où l’on suffoque de chaleur et de fumée, pour tout ce monde l’université était un temple, aux hautes murailles, aux larges espaces, où la couleur blanche étincelait. Et toute parole que l’on prononçait ici avait les accents d’une prière... Une fois qu’on a éveillé son intérêt, la foule, comme une éponge, absorbe n’importe quelle doctrine. "

Non, cette foule inspirée n’absorbait pas en elle n’importe quelle doctrine. Nous aurions voulu voir prendre la parole devant elle ces gaillards de la réaction qui prétendent qu’entre les partis extrémistes et la masse il n’y a pas de solidarité. Ils n’osèrent pas. Ils restèrent terrés dans leurs tanières, attendant un répit pour calomnier le passé. Mais ils ne furent pas les seuls à s’abstenir : les politiciens et les orateurs du libéralisme ne se montrèrent pas davantage devant cet immense et mouvant auditoire. Les orateurs de la révolution régnaient ici sans partage. La social-démocratie assemblait les innombrables atomes du peuple par la fusion vivante, par la conjonction indestructible des idées politiques. Elle traduisait les grandes passions sociales des masses dans le langage achevé des mots d’ordre révolutionnaire. La foule qui sortait de l’université ne ressemblait plus à celle qui y était entrée... Des meetings avaient lieu chaque jour. Parmi les ouvriers, les esprits s’exaltaient de plus en plus, mais le parti ne lançait aucun appel. On comptait faire une manifestation générale beaucoup plus tard, pour l’anniversaire du 9 janvier et pour la convocation de la Douma d’Etat qui devait s’assembler le 10. Le syndicat des cheminots menaçait d’arrêter au passage les députés réactionnaires qui voudraient se rendre à Pétersbourg. Mais les événements se précipitèrent et devancèrent toute prévision.

Texte de Léon Trotsky

Livre intitulé : 1905

Introduction de la partie : La grève d’Octobre


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