Révolution russe d’Octobre 1905 3) Grève générale des cheminots le 7 octobre)

lundi 8 octobre 2018.
 

1) La Révolution russe de l’automne 1905 commence par le mouvement étudiant (30 septembre 1905) par Léon Trotsky

Révolution russe d’Octobre 1905 2) La grève ouvrière relaie les étudiants (3 octobre Formation du Soviet des ouvriers de Moscou)

Le 7 octobre fut une journée décisive. " Le cœur eut des spasmes ", écrivait le Novoïé Vrémia : les locomotives sur les lignes de Moscou s’éteignaient les unes après les autres. Moscou était isolée du pays. Le télégraphe lançait des dépêches d’alarme : Nijni Novgorod, Arzamas, Kachira, Riazan, Venev, les unes après les autres ou bien ensemble, se plaignaient d’avoir été trahies par les chemins de fer.

Le 7, la ligne de Moscou-Kazan se mit en grève. A Nijni-Novgorod, l’embranchement de Romodanovo cessa aussi le travail. Le lendemain, la grève s’étendit aux lignes de Moscou-Iaroslavl, Moscou-Nijni et Moscou-Koursk. Mais les autres centres ne répondirent pas du premier coup à l’appel.

Le 8 octobre, au congrès des cheminots de Pétersbourg, on résolut de s’occuper immédiatement de l’organisation d’un syndicat pan russe des chemins de fer, dont la création avait été décidée au congrès d’avril à Moscou ; et cela, pour présenter ensuite un ultimatum au gouvernement et soutenir les revendications par une grève de tous les réseaux. On ne parlait donc de grève que pour un avenir indéterminé.

Le 9 octobre s’arrêtèrent les convois de Moscou-Kiev-Voronej, de Moscou-Brest et d’autres directions. La grève domine la situation, et, se sentant sur un terrain sûr, elle abroge toutes les décisions qui ont été prises jusque là par esprit de modération, ou bien pour attendre, ou bien pour entraver le mouvement.

Le 9 octobre également, dans une séance extraordinaire du congrès des délégués cheminots à Pétersbourg, on formule et on expédie immédiatement par télégraphe sur toutes les lignes les mots d’ordre de la grève des chemins de fer : la journée de huit heures, les libertés civiques, l’amnistie, l’Assemblée constituante.

La grève s’étend maintenant à tout le pays et le domine. Elle se défait de toutes ses hésitations. A mesure que le nombre des grévistes augmente, leur assurance devient plus grande. Au dessus des revendications professionnelles, s’élèvent les revendications révolutionnaires de classe. En se détachant des cadres corporatifs et locaux, la grève commence à sentir qu’elle est elle même la révolution, et cela lui donne une audace inouïe.

Elle court sur les rails, et, d’un geste autoritaire, ferme la route derrière elle. Elle prévient de son passage par le fil télégraphique du chemin de fer. " La grève ! Faites la grève ! " crie t elle dans toutes les directions. Le 9, les journaux annonçaient à toute la Russie que, sur la route de Kazan on avait arrêté un certain Bednov, électrotechnicien, qui était chargé de proclamations. Ainsi, ils espéraient encore arrêter la grève en confisquant un paquet de proclamations. Les insensés ! Elle marchait...

Elle poursuit un plan colossal : elle veut arrêter la vie industrielle et commerciale dans tout le pays, et elle n’omet aucun détail. Quand le télégraphe refuse de la servir, avec une résolution toute militaire, elle coupe les fils ou bien renverse les poteaux. Elle arrête les locomotives inquiètes et en lâche la vapeur. Elle arrête également les stations d’électricité, ou bien, si cela présente des difficultés, elle détruit les câbles et plonge les gares dans la nuit. Lorsqu’une opposition tenace gêne ses desseins, elle n’hésite pas à arracher les rails, à démolir un sémaphore, à jeter sur le flanc une locomotive, à obstruer la voie, à mettre des wagons en travers d’un pont. Elle pénètre dans l’élévateur et arrête le fonctionnement de la machine. Elle retient les trains de marchandises là où elle les trouve ; quant aux convois de voyageurs, elle les mène jusqu’à la gare la plus voisine ou jusqu’à destination, s’il y a lieu.

Elle ne déroge à son vœu d’arrêter le travail que pour mieux atteindre ses fins. Elle ouvre une imprimerie quand elle a besoin de publier les bulletins de la révolution, elle se sert du télégraphe pour envoyer ses instructions, elle laisse passer les trains qui conduisent les délégués des grévistes.

Pour tout le reste, elle ne fait aucune exception : elle ferme les usines, les pharmacies, les boutiques, les tribunaux.

Parfois, son attention se lasse, sa surveillance faiblit dans un endroit ou un autre. Parfois un train aventureux réussit à franchir les barrières de la grève et à fuir ; elle organise alors la poursuite. Il détale comme un criminel, traversant les gares ténébreuses et désertes, sans que le télégraphe prévienne de son arrivée, il avance dans l’épouvante, abandonné à l’inconnu. Mais, finalement, la grève le rattrape, arrête la locomotive, oblige le mécanicien à descendre et ouvre le tuyau d’échappement.

Elle met tous les moyens en œuvre : elle appelle, elle exhorte, elle conjure, elle supplie à genoux – c’est ainsi qu’à Moscou une femme orateur s’agenouilla sur le quai de la gare de Koursk –, elle menace, elle effraie, elle lapide et enfin elle tire des coups de revolver. Elle veut arriver à ses fins, coûte que coûte. L’enjeu est trop considérable : il s’agit du sang des pères, du pain des enfants, de la réputation même des forces révolutionnaires. Toute une classe lui obéit, et si une infime portion du monde ouvrier, détournée par ceux contre lesquels la lutte est engagée, se met en travers du chemin, faut il s’étonner que la grève, d’une rude poussée, écarte les récalcitrants ?

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Les nerfs moteurs du pays s’insensibilisent de plus en plus. L’organisme économique s’ankylose. Smolensk, Kirsanov, Toula, Loukhoïanov se plaignent de subir la grève complète. Les bataillons de garde des chemins de fer n’ont ni assez de force ni assez d’adresse pour agir lorsque toute la ligne, tout le réseau se tournent contre eux. Le 10, le trafic avait cessé sur presque toutes les lignes de Moscou, sur celle de Nicolas (Moscou-Pétersbourg), en particulier jusqu’à Tver, et Moscou se trouvait complètement isolée au centre de l’immense territoire. La dernière ligne du réseau, celle de Savelovo, se mit en grève le 16.

Le 10 au soir, les cheminots en grève se réunirent dans une salle de l’université de Moscou et décidèrent de continuer le mouvement jusqu’à complète satisfaction.

Du centre, la grève avait gagné les régions les plus éloignées. Elle atteignait, le 8, la ligne de Riazan à l’Oural, le 9 celles de Briansk-Polessié et de Smolensk-Dankov. Le 10, celle de Koursk-Kharkov-Sébastopol et celle d’Ekaterinoslav, toutes les voies du réseau de Kharkov. Les prix des produits de consommation courante montaient. Le 11, on se plaignait à Moscou de manquer de lait.

Dans la même journée, la grève fit de nouvelles conquêtes. Le trafic s’arrêta sur la voie de Samara-Zlatooust. Le réseau d’Orel s’immobilisa. Sur les lignes du Sud Ouest, les stations les plus importantes arrêtèrent à leur tour : Kazatine, Birzoula et Odessa ; sur la voie de Kharkov ce furent Nicolaev et Krementchoug. Toutes les routes du Polessié furent coupées. Il n’arriva dans la journée que trois trains à Saratov, et ils amenaient des délégués de la grève. Les convois de délégués, annonçait le télégraphe, étaient accueillis tout le long du parcours par des ovations.

La grève des chemins de fer s’étend inéluctablement, entraînant ligne après ligne, convoi après convoi. Le 11 octobre, le général gouverneur de Courlande édictait d’urgence un règlement punissant de trois mois de prison l’arrêt du travail sur les voies ferrées. Ce défi reçut une réponse immédiate. Le 12, il n’y avait plus un seul train entre Moscou et Kreuzburg, toute la ligne était en grève, le train de Windau n’arrivait pas. Le 15, à Windau, l’élévateur et l’agence commerciale des chemins de fer suspendaient le travail.

Dans la nuit du 11 au 12, le mouvement s’arrêta sur tous les embranchements de la Vistule. Dans la matinée, aucun train ne partit de Varsovie pour Pétersbourg. Dans la même journée, le 12, la grève enveloppa Pétersbourg. L’instinct révolutionnaire lui avait indiqué la bonne tactique : elle avait d’abord soulevé toute la province, elle avait inondé le Pétersbourg des dirigeants de milliers de télégrammes d’alarme, elle avait ainsi créé le " moment psychologique ", elle avait terrorisé le pouvoir central, et ensuite elle arrivait en personne pour porter le dernier coup. Dans la matinée du 12, avec une complète unanimité, le travail s’arrêta sur tout le réseau de Pétersbourg. Seule la ligne de Finlande fonctionnait encore, attendant la mobilisation révolutionnaire de ce pays ; cette voie ne devait être fermée que quatre jours plus tard, le 16. Le 13 octobre, la grève atteignit Reval, Libau, Riga et Brest. Le travail cesse à la station de Perm. Le trafic est interrompu sur une partie de la route de Tachkent. Le 14, se mettent en grève le réseau de Brest, la ligne de Transcaucasie et les stations d’Askhabad et de Novaïa Boukhara, sur les lignes de l’Asie centrale. Le même jour, la grève commençait sur la ligne de Sibérie ; elle débutait par Tchita et Irkoutsk, et, gagnant de l’Orient à l’Occident, elle arrivait, le 17 octobre, à Tcheliabinsk et Kourgane. Le 15 octobre, elle était à Bakou, le 17 à la gare d’Odessa.

A la paralysie des nerfs moteurs se joignit, pour un certain temps, celle des nerfs sensoriaux : les communications télégraphiques furent suspendues, le 11 octobre à Kharkov, le 13 à Tcheliabinsk et Irkoutsk, le 14 à Moscou, le 15 à Pétersbourg.

En raison de la grève des chemins de fer, la poste refusa d’accepter la correspondance interurbaine.

On put apercevoir, sur l’ancien trakt [2], des troïkas à l’ancienne mode.

Non seulement toutes les routes de Russie et de Pologne, mais celles de Vladicaucase, de Transcaucasie et de Sibérie étaient barrées. Toute l’armée des cheminots était en grève : sept cent mille hommes.

Texte de Léon Trotsky

Extrait de son oeuvre : 1905


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