1792 1793 1794 La Convention et l’instruction publique

mardi 25 novembre 2008.
 

Article Convention du Dictionnaire Ferdinand Buisson.

De toutes les assemblées qui ont gouverné la France, la Convention nationale est celle qui s’est le plus occupée d’instruction publique. Néanmoins on chercherait vainement, soit dans les nombreuses histoires de la Révolution, soit même dans des ouvrages plus spéciaux, des renseignements exacts et précis sur les divers plans d’éducation nationale qui furent successivement présentés à la Convention, et sur les discussions auxquelles ils donnèrent lieu. Aussi avons-nous pensé qu’il ne serait pas inutile de placer ici, au complet, le texte des décrets relatifs à l’organisation de l’instruction publique, votés de 1792 à 1795, et de résumer en outre ce que contiennent de plus intéressant, sur ce sujet, les procès-verbaux de la Convention, les rapports et les discours imprimés des conventionnels, et les journaux du temps. Mais nous ne pouvions prétendre à tout dire, et peut-être jugera-ton que, malgré l’étendue exceptionnelle donnée à cet article, nous avons passé trop rapidement sur plus d’un point important. Nous n’avons du moins jamais avancé un fait, écrit un nom ou une date, sans pouvoir nous appuyer sur un document contemporain digne de foi. Il ne nous eût pas été possible, à moins d’ajouter à notre travail des notes qui en eussent doublé la longueur, d’indiquer toujours nos sources, ni surtout de relever, chemin faisant, toutes les inexactitudes que nous avons rencontrées chez les écrivains, même les plus autorisés, qui se sont occupés de cette matière. Nous prions seulement le lecteur, s’il nous trouve sur quelque point en contradiction avec d’autres auteurs, de vouloir bien se rappeler que notre exposé est jusque dans ses moindres détails puisé aux sources originales.

I. — Du 21 septembre 1792 au 31 mai 1793.

CREATION DU COMITE D’INSTRUCTION PUBLIQUE (13 octobre 1792). — LE PLAN DU PREMIER COMITE, ET LE PROJET DE DECRET SUR LES ECOLES PRIMAIRES. La préparation du projet de décret ; rapport de Lanthenas (23 novembre) ; rapport d’Arbogast sur les livres élémentaires (5 décembre) ; séance du 12 décembre Le discours de Jacob Dupont (14 décembre). La séance du 18 décembre. Le rapport de Romme (20 décembre). Projet de Rabaut Saint-Etienne sur les fêtes publiques (21 décembre). Projet de Bancal (24 décembre). — CONCEPTION ET REDACTION DU PLAN DE LEPELETIER. — RENOUVELLEMENT PAR MOITIE DU COMITE (janvier 1793). LUTTE ENTRE GIRONDE ET MONTAGNE. — DECRET SUR LA VENTE DES BIENS FORMANT LA DOTATION DES COLLEGES (8 mars 1793) ; DECRETS DU 5 MAI — LE TABLEAU SYNOPTIQUE DE L’ENSEIGNEMENT PUBLIC (28 mai 1793). — L’INSTRUCTION PUBLIQUE ET LA LIBERTE DES CULTES DANS LE PROJET DE DECLARATION DES DROITS DE L’HOMME. — DECRET DU 30 MAI 1793 SUR LES ECOLES PRIMAIRES. LES GIRONDINS CHASSES DU POUVOIR (31 mai).

Création du Comité d’instruction publique. — La première séance de la Convention nationale eut lieu le 21 septembre 1792 ; l’abolition de la royauté y fut votée à l’unanimité.

Le 2 octobre 1792, la Convention, statuant sur la création de ses divers comités, décréta qu’il y aurait un Comité d’instruction publique composé de vingt-quatre membres. L’Assemblée législative avait eu, elle aussi, son Comité d’instruction publique, dont plusieurs membres avaient été réélus députés à la Convention ; ces membres formèrent un Comité provisoire, en attendant la nomination du Comité nouveau : c’étaient Arbogast, Audrein, Baudin (des Ardennes), Bonnier, Carnot, Condorcet, Gibergues, Prieur (de la Côte-d’Or), Romme et Roux-Fazillac.

Le résultat du scrutin ouvert pour la nomination du Comité d’instruction publique fut proclamé dans la séance du 13 octobre. Avaient été nommés : Condorcet, Prieur (de la Côte-d’Or), Arbogast, Marie-Joseph Chénier, Hérault de Séchelle », Gorsas, Lanjuinais, Romme, Lanthenas, Sieyès, Barère, Dusaulx, Chasset, Mercier, David, Villette, Durand-Maillane, Lequinio, Roux-Fazillac, Rabaut Saint-Etienne, Fauchet, Baudin (des Ardennes), Quinette, Léonard Bourdon.

Neuf des élus refusèrent leur nomination, en optant pour d’autres comités ; ce furent Condorcet, Hérault de Séchelles, Lanjuinais, Sieyès, Barère, Villette, Lequinio, Rabaut Saint-Etienne, Fauchet. Ils furent remplacés par Mathieu, Massieu, Collaud la Salcette, Fouché, Bailly, Buzot, Dupuis, Ferry et Villar. Le Comité choisit pour son président Arbogast, du Bas-Rhin ; les présidents qui succédèrent à Arbogast, jusqu’à la fin de 1792, furent Dusaulx (16 novembre) et Chasset (21 décembre).

Le 25 octobre, la Convention décréta que ses comités seraient renouvelés par moitié, deux mois après le jour de leur formation.

Une fois constitué, le Comité d’instruction publique se subdivisa en plusieurs sections, afin de mieux embrasser les différentes parties du travail immense qu’il allait entreprendre, et qu’il nous serait impossible d’exposer dans ses détails si variés. Notre dessein n’est pas d’essayer de retracer l’ensemble de l’oeuvre multiple accomplie par ce Comité, de concert avec la Convention : création du système décimal, réforme du calendrier, réorganisation ou fondation des musées, des bibliothèques, des grands établissements scientifiques et artistiques, programmes des fêtes nationales, etc. Le sujet spécial de cette étude, nous l’avons dit, ce sera l’organisation de l’enseignement public, et tout particulièrement de l’enseignement primaire.

Le plan du premier Comité, et le projet de décret sur les écoles primaires. — La préparation du projet de décret ; rapport de Lanthenas. Rapport d’Arbogast sur les livres élémentaires. La séance du 12 décembre. — Il existait déjà un plan d’ensemble pour l’organisation générale de l’instruction publique : c’était celui que Condorcet avait présenté sept mois auparavant à l’Assemblée législative (Voir le résumé de ce plan à l’article Condorcet). Le Comité le prit pour base de son travail. Il passa successivement en revue, du 20 octobre au 14 novembre, les divers articles du titre II de ce plan, titre relatif aux écoles primaires ; il modifia quelques dispositions, ajouta quelques articles nouveaux, et rédigea ainsi un projet de décret sur les écoles primaires, en cinq titres, qu’il adopta définitivement dans ses séances des 14 et 16 novembre. Lanthenas, désigné comme rapporteur de ce projet dès le 29 octobre, fit lecture au Comité de son rapport le 16 novembre : mais il fut invité à modifier son travail, qui ne répondait pas aux vues de ces collègues. Lanthenas se soumit, naturellement sans enthousiasme. Il eût voulu un salaire plus élevé pour les instituteurs, et plus d’importance accordée aux lectures publiques ; en outre, il n’admettait la gratuité que pour le premier degré d’enseignement, mais non pour les trois autres. En attendant, le Comité commença, le 17 novembre, la lecture du titre III du projet de Condorcet, et s’occupa à rédiger un projet de décret sur les écoles secondaires, pour faire suite au projet sur les écoles primaires.

Cependant la Convention avait bâte de légiférer sur l’instruction publique. Elle s’était vue obligée, le 19 novembre, d’ajourner un projet de décret très urgent, concernant les congrégations séculières, jusqu’après l’établissement des écoles primaires ; elle ordonna, en conséquence, au Comité d’instruction de lui faire son rapport sur les écoles primaires dans trois jours, c’est-à-dire le 22. Le rapport de Lanthenas, imprimé, fut distribué (mais non lu) à la Convention le 23 novembre. En attendant que la discussion de ce rapport vint à l’ordre du jour, le Comité entendit, le 26, un rapport et un projet de décret d’Arbogast sur la composition des livres élémentaires pour les différents degrés d’enseignement, et vota l’impression de ce document, qui fut distribué à la Convention le 5 décembre. D’après ce projet, il devait être ouvert un concours pour la composition des livres destinés aux écoles primaires et secondaires ; et une commission d’hommes éclairés devait être formée pour s’occuper de la composition des livres destinés à l’enseignement dans le troisième degré d’instruction. Ce fut le 12 décembre que l’assemblée aborda la discussion du projet du Comité sur les écoles primaires (c’était le lendemain du jour où Louis XVI avait subi a la barre son premier interrogatoire). Chénier, au nom du Comité, donna lecture du titre Ier du projet. On applaudit particulièrement, malgré les murmures de plusieurs ecclésiastiques, l’article 6, où il était dit que « tout ce qui concerne les cultes religieux ne sera enseigné que dans les temples ». L’article 1er fut mis aux voix et adopté. Il était ainsi conçu :

« ARTICLE PREMIER. — Les écoles primaires formeront le premier degré d’instruction. On y enseignera les connaissances rigoureusement nécessaires à tous les citoyens. Les personnes chargées de l’enseignement dans ces écoles s appelleront instituteurs. »

Un député du centre, le juriste provençal Durand-Maillane, annonça qu’il voulait combattre l’ensemble du plan du Comité : « Je crois devoir, dit-il, communiquer à l’assemblée des observations que j’ai faites vainement au Comité d’instruction publique, dont j’ai l’honneur d’être membre ». Arbogast insista pour qu’on mît d’abord aux voix les autres articles du titre Ier ; mais Durand-Maillane obtint la parole. Il s’éleva contre la domination des savants : « Les écoles primaires proposées ne sont que le premier échelon de cette suite d’enseignements qui, sous les noms d’instituts, de lycées et de Société nationale, va former, dans la nation, et à ses dépens, une corporation formidable. Après avoir secoué le joug des tyrans, après avoir fait disparaître la domination sacerdotale, il est bien étrange que, sous prétexte de sciences et de lumières, on propose à la nation de faire, à ses propres frais, un état particulier et permanent à une classe de citoyens, et quels citoyens ? Les hommes les plus capables de dominer l’opinion publique en la dirigeant, car il y a une superstition pour ce qu’on appelle savants, comme il y en avait une pour les rois et pour les prêtres ; j’en appelle à nos tant célèbres académies. » Voilà, formulée dès le premier jour, et par la bouche d’un modéré, d’un homme de la Plaine, d’un futur thermidorien, l’objection qui sera répétée, à différentes époques, par des hommes appartenant aux nuances les plus diverses, Masuyer, bancal, Sieyès, Hassenfratz, Daunou, Coupé (de l’Oise), Chabot, Michel-Edme Petit, Thibaudeau, Fourcroy. « Peut-être ne sommes-nous si corrompus, ajouta Durand-Maillane, — qui, en sa qualité de catholique, n’aimait pas la science, — que parce que nous sommes trop savants ; . le peuple français, pour être heureux, n’a besoin des sciences que ce qu’il lui en faut pour arriver à la vertu » : il faut donc borner l’instruction publique à « une seule école et un seul livre ».

Ce discours excita la colère des journaux girondins. Voici ce que dit à ce sujet le Patriote français, de Brissot : « Après le discours de Grarchus Chénier, qui confondit, en quelques mots, quelques prêtres qui semblaient réclamer. on a entendu une véhémente diatribe de Durand-Maillane contre les lumières et les lettres. L’orateur a fortement recommandé l’ignorance. » Le Courrier des départements, de Corsas, s’exprima ainsi : « Durand-Maillane soutenait que le plan qu’on lui présentait était contraire aux principes de l’égalité, s’étendait au delà des bornes de la philosophie ; il voulait que les ministres du culte catholique pussent enseigner à la jeunesse ce qu’elle doit à Dieu, à la morale et à la société ».

Un autre orateur, Masuyer, reprocha au projet de coûter trop cher ; les écoles primaires devaient, selon son calcul, entraîner une dépense de 25 millions, que la République, disait-il, n’était pas en état de supporter. Il s éleva, lui aussi, contre le gouvernement des académiciens : « Vous repousserez avec une juste indignation la conception monstrueuse de cette Société nationale qui ne serait bonne tout au plus qu’à introduire dans l’Etat une régie nationale, un gouvernement autocratique pour les sciences et les arts, un sacerdoce littéraire qui nous ramènerait le collège des prêtres de Memphis ».

La discussion fut ensuite ajournée.

Le discours de Jacob Dupont. — Elle fut reprise le 14. Ce jour-là, un seul orateur parla, l’ex-abbé Jacob Dupont. Libre-penseur comme la plupart de ses amis politiques de la Gironde, il répondit aux attaques de Durand-Maillane par une profession de foi en sens contraire :

« Vous avez entendu, dit-il, les articles d’un projet de décret qui vous ont été présentés par votre Comité d’instruction publique. Ils étaient relatifs à l’organisation des écoles primaires. Ce n’est pas sans une extrême surprise que j’ai vu deux orateurs se présenter à la tribune pour combattre l’article qui venait d’être décrété. Le premier [Durand-Maillane], se déclarant le panégyriste de l’ignorance, mêlant à un très petit nombre de vérités un très grand nombre d’erreurs ; le second [Masuyer], s’appuyant sur une fausse base pour énoncer un faux calcul. » Et, abordant résolument la question religieuse qu’avait soulevée Durand Maillane : « Croyez-vous donc, s’écria Dupont, fonder et consolider la République française avec des autels autres que ceux de la patrie, avec des emblèmes ou des signes religieux autres que ceux des arbres de la liberté ? » (De nombreux applaudissements s’élèvent dans toute l’assemblée et dans les tribunes. Quelques membres s’agitent avec violence. On demande que les évêques qui interrompent soient rappelés à l’ordre. — Vous nous prêchez la guerre civile, s’écrie l’abbé Audrein.) « La nature et la raison, continue Jacob Dupont, voilà mes dieux. » (L’abbé Audrein : On n’y tient plus. Il sort brusquement de la salle. On rit.) L’orateur continue, et, après quelques phrases générales, revenant à la question religieuse, il dit : « Je l’avouerai de bonne foi à la Convention, je suis athée. » (Il se fait une rumeur subite. Les exclamations de plusieurs membres prolongent le tumulte. Peu nous importe, s’écrie un grand nombre d’autres. vous êtes honnête homme) « . mais je défie un seul individu parmi les vingt-cinq millions qui couvrent la surface de la France de me faire un reproche fondé. » Dupont examine ensuite, en en faisant la critique, les discours des deux orateurs dont il combat l’argumentation, et termine en ces termes : « Le système de Durand-Mai liane étant renversé, et les erreurs de celui de Masuyer relevées, il me resterait à poser la question. J’abandonne cette tâche au rapporteur du Comité. »

Nous avons cité les principaux passages du discours de Jacob Dupont, parce que sa profession de foi philosophique lit grand bruit, non seulement en France, mais dans l’Europe entière, et parce que les idées qu’il exprimait étaient généralement partagées par le parti de la Gironde, alors dominant dans la Convention. Il est à remarquer que les évêques, qui avaient protesté contre le langage de l’orateur, siégeaient pour la plupart sur les bancs de la Montagne.

Un journaliste girondin décrit en ces termes l’attitude de l’assemblée pendant le discours de Jacob Dupont : « C’était un spectacle curieux pour un observateur que de voir, d’un côté, le calme de l’orateur philosophe, et, de l’autre, les mouvements, les contorsions, les cris d’une partie de la Montagne, et surtout des prêtres et des évêques qui se trouvent encore, quoique en petit nombre, dans la Convention. On eût dit un exorciste au milieu d’une bande de possédés. » (Patriote français.)

La discussion fut ajournée, et la question des écoles ne revint à l’ordre du jour que le 18 décembre.

La séance du 18 décembre. — Le 18, comme la Convention se disposait à continuer l’examen du projet relatif aux écoles primaires, Lanthenas demanda que l’assemblée tranchât d’abord la question de savoir s’il y aurait plusieurs degrés d’instruction et si, à tous ces degrés, l’instruction devrait être gratuite et payée par la République. Rabaut Saint-Etienne insista au contraire pour qu’on discutât en premier lieu le projet relatif aux écoles primaires, dont l’article 1er était déjà voté. Masuyer appuya Lanthenas, Jeanbon Saint-André soutint l’avis de Rabaut. Ce fut Lanthenas qui l’emporta. Son intervention intempestive eut pour conséquence, en faisant dévier la discussion, de l’empêcher d’aboutir et de rendre stérile, comme on le verra, tout l’effort du premier Comité.

La Convention ayant décidé qu’on discuterait, non plus sur les écoles primaires, mais sur les bases générales de l’instruction publique, Petit, Lequinio, Ducos et Leclerc prononcèrent des discours. Pendant que Leclerc était à la tribune, Marat demanda qu’on s’occupât d’une affaire pressante, l’injustice dont avaient été victimes deux bataillons parisiens de la part de Dumouriez. « Quelque brillants, dit-il, que soient les discours que l’on nous débite ici sur cette matière, ils doivent céder la place à des intérêts plus urgents. Vous ressemblez à un général qui s’amuserait à planter, déplanter des arbres pour nourrir de leurs fruits des soldats qui mourraient de faim. Je demande que l’assemblée ordonne l’impression de ces discours, pour s’occuper d’objets plus importants, et qu’elle entende le rapport de l’affaire de Rethel. » (Moniteur.)

Les tribunes applaudirent ; plusieurs membres appuyèrent la proposition de Marat, et le rapporteur de l’affaire de Rethel obtint la parole.

Le rapport de Romme. — Le soir du 18 décembre, le Comité, après avoir entendu un exposé fait par Romme, adopta, contre l’avis de Lanthenas, de Du-rand-Maillane et de quelques autres, les quatre articles suivants comme bases générales de l’instruction publique :

« ARTICLE PREMIER. — L’instruction publique sera divisée en quatre degrés sous la dénomination d’écoles primaires, d’écoles secondaires, d’instituts et de lycées.

« ART. 2. — L’instruction publique sera établie dans tous ses degrés par le pouvoir législatif.

« ART. 3. — L enseignement sera gratuit dans tous les degrés de l’instruction publique.

« ART. 4. — L’instruction publique sera soumise à la surveillance des corps constitués pour tout ce qui tient à l’ordre public et à l’administration des propriétés nationales. L’enseignement sera soumis à la surveillance dont le mode sera présenté avec l’organisation générale. »

Le surlendemain 20 décembre, Romme lut à la Convention, au nom du Comité, un rapport sur « l’instruction publique considérée dans son ensemble ». Ce rapport, « méthodique et lumineux », suivant l’expression du journal de Brissot, comprenait deux parties. Dans la première, Romme examinait ces deux questions : Qu’était l’instruction publique en France ? Que doit-elle être ? Il montrait que « l’instruction publique doit être considérée, ou par rapport à la société, ou par rapport aux individus, » et que, « sous ce double rapport, elle est également utile et indispensable » : et il énumérait les quatre degrés d’instruction proposés par le Comité. Il parlait ensuite brièvement des élèves de la patrie, de l’éducation morale et de l’éducation physique, de l’éducation des femmes, de celle des orphelins et de celle des sourds-muets ; il annonçait des rapports particuliers sur les traitements des professeurs et les dépenses de l’enseignement, la composition des livres élémentaires, les examens, les encouragements et récompenses, les fêtes nationales. Dans la seconde partie, il traitait les trois points suivants : 1° La nation doit-elle, dans ses institutions, embrasser tous les degrés de l’instruction publique, ou doit-elle se borner à la partie de l’instruction publique nécessaire à tous les citoyens ? 2° L’enseignement sera-t-il aux frais de la République dans tous les degrés de l’instruction publique ? 3° Sous quels rapports l’instruction publique doit-elle être mise sous la dépendance des corps administratifs ? R répondait d’un mot aux objections présentées par ceux qui prétendaient que la nation ne devait pas l’instruction gratuite à tous : « L’instruction publique n’est ni une dette ni un bienfait de la nation, c’est un besoin ».

L’assemblée vota l’impression du rapport et du projet de décret qui l’accompagnait (Voir ce projet p. 1789).

On remarquera que dans les bases adoptées par le Comité il n’était plus question de la « Société nationale ». Le Comité se bornait à annoncer que « le mode de surveillance serait présenté avec l’organisation générale ». Certains membres du Comité, hostiles aux académies, redoutaient la constitution, sous un nom nouveau, d’une Académie qui deviendrait l’autorité dirigeante en matière d’instruction publique. Condorcet lui-même se montrait disposé à abandonner cette partie de son plan ; dans un article de la Chronique du mois (numéro de janvier 1793), il expliqua pourquoi, dans le projet présenté à l’Assemblée législative, on avait proposé de remettre la direction de l’instruction publique à une Société nationale : « C’est — dit-il — qu’alors le pouvoir exécutif général était aux mains ’hommes choisis par le roi ; il était donc important, nécessaire, non seulement d’ôter au gouvernement toute action directe sur l’instruction, mais même de ne lui laisser aucune influence indirecte. L’abolition de la royauté peut donc permettre de faire à cette partie du plan des changements utiles. »

Projet de Rabaut Saint-Etienne. Projet de Bancal — Le lendemain 21, Rabaut Saint-Etienne prononça un discours sur l’éducation nationale. Il approuva les idées du Comité en ce qui concernait la réorganisation de renseignement ; mais, ajouta-t-il, il faut distinguer l’instruction publique de l’éducation nationale. « L’instruction publique demande des lycées, des collèges, des académies, des livres ; elle s’enferme dans des murs. L’éducation nationale demande des cirques, des gym nases, des armes, des jeux publics, des têtes nationales ; le concours fraternel de tous les âges et de tous les sexes, et le spectacle imposant et doux de la société humaine rassemblée ; elle veut un grand espace, le spectacle des champs et de la nature. L’éducation nationale est l’aliment nécessaire à tous, l’instruction publique est le partage de quelques-uns : elles sont soeurs, mais l’éducation nationale est l’aînée. » Rabaut propose en conséquence la prompte organisation d’exercices militaires et gymnastiques pour la jeunesse, de fêtes publiques réunissant tous les âges ; il veut insti tuer dans chaque canton un sénat de vieillards, qui distribuera des prix et des réprimandes ; il veut même imposer aux enfants, jusqu’à l’adolescence, un vêlement uniforme. C’est là, dit-il, « un moyen infaillible de communiquer incessamment, tout à l’heure, à tous les Français a la fois, des impressions uniformes et communes, dont l’effet soit de les rendre, tous ensemble, dignes de la Révolution ».

Le projet de Rabaut, accueilli avec enthousiasme, fut renvoyé au Comité d’instruction publique, et lui-même fut adjoint à ce Comité, dont il avait d’abord refusé de faire partie.

Le 22 décembre, le Comité décida que la question de l’instruction publique proprement dite continuerait à ètre traitée en comité général, mais qu’une section spéciale s’occuperait de l’éducation physique et morale, et qu’une autre section serait chargée de la partie économique et administrative du plan d’instruction.

La discussion du projet de décret sur les écoles primaires avait été indéfiniment ajournée par l’assemblée ; aucune décision n’avait encore été prise relativement au plan d’ensemble présenté par Romme. D’autres préoccupations s’étaient emparées des esprits. Pourtant, le 24 décembre, la Convention entendit encore un discours sur l’éducation populaire, que prononça le Girondin Bancal, un ami de Mme Roland. Bancal présenta, en son propre nom, un plan nouveau : il demanda qu’il n’y eût que deux degrés d’instruction, les écoles élémentaires et les écoles centra les, les premières établies dans chaque municipalité, les secondes au chef-lieu de chaque département. Il recommanda les exercices gymnastiques et militaires, ainsi que l’institution des fêtes nationales. Enfin, il proposa qu’on cessât de salarier le clergé, seul moyen, disait-il, de garantir la liberté des cultes.

Le projet de Bancal fut simplement renvoyé au Comité d’instruction publique. Il n’en fut plus question. Quant à son auteur, envoyé en avril 1793 à l’armée du Nord, avec Camus, Lamarque et Quinette, pour arrêter Dumouriez, il fut, ainsi que ses trois collègues et le ministre de la guerre Beurnonville, livré par Dumouriez aux Autrichiens, et resta en captivité pendant près de trois ans. Mais l’idée que Bancal avait jetée dans la discussion ne fut pas perdue : ce fut en effet son système qui finit par prévaloir, comme on le verra (pages 409 et 414) dans l’organisation définitive de l’enseignement public telle qu’elle fut votée en l’an IV.

Conception et rédaction du plan de Lepeletier. — C’est à ce moment qu’il faut signaler un projet qui, par la date de sa composition, appartient à la période où nous sommes. Il s’agit du fameux plan d’éducation commune de Michel Lepeletier : bien qu’il n’ait été connu et discuté que sept mois plus tard, c’est en décembre 1792 qu’il a été écrit, et peut-être encore dans les premiers jours de janvier (lorsque Michel Lepelelier fut assassiné le 20 janvier 1793, il portait dans la poche de son habit son plan, presque achevé), et c’est sur le projet de Condorcet et du Comité d’instruction publique qu’il vient se greffer. Lepeletier le dit expressément : « Le plan d’instruction publique du Comité me paraît fort satisfaisant : mais il n’a point traité de l’éducation ». Il est d’accord avec le Comité en ce qui concerne les degrés supérieurs d’instruction ; il veut, comme lui, des écoles secondaires, des instituts, des lycées. Sur un point seulement — point capital, il est vrai — il se sépare du Comité : au lieu de simples écoles primaires, il propose de créer des maisons d’éducation nationale, où les enfants seront élevés en commun, de l’âge de cinq ans, pour les deux sexes, à celui de douze pour les garçons et de onze pour les filles.

Ce serait donc à tort que l’on voudrait mettre, comme on l’a fait quelquefois, le plan de Lepeletier en opposition absolue avec celui de Condorcet : dans l’intention de son auteur, il n’en devait être que le complément. Nous parlerons du plan de Lepeletier à la date où il en fut donné lecture à la Convention (p. 385).

Renouvellement par moitié du Comité (janvier 1793). Lutte entre Gironde et Montagne. — Une moitié des membres du Comité sortirent par tirage au sort le 22 décembre ; leurs remplaçants ne furent nommés que dans le courant de janvier 1793 (quelques-uns des sortants furent réélus). En outre, le Comité de constitution ayant été dissous aussitôt après la présentation du projet de constitution le 15 février, le Comité d’instruction publique demanda à la Convention — et celle-ci fit droit à cette requête — de lui adjoindre Barère, Condorcet et Sieyès, qui, élus en octobre 1792 à la fois au Comité d’instruction et au Comité de constitution, avaient opté alors pour ce dernier. A la fin de février 1793, le Comité d’instruction publique se trouvait composé des vingt-sept membres suivants : Arbogast, Chénier, Romme, Dusaulx, Chasset, Mercier, David, Baudin, Léonard Bourdon, Mathieu, Fouché, Bailly, douze membres formant la moitié conservée ; Lanthenas, Massieu, Villar, membres anciens réélus ; Rabaut, nommé par décret spécial le 21 décembre ; Daunou, Wandelaincourt, Bancal, Lakanal, Martinet, Izoard, Giroust, Lehardi, membres nouveaux, nommés en janvier ; Barère, Condorcet, Sieyès, membres adjoints le 28 février.

A la fin de décembre, la question de l’organisation de l’instruction publique avait disparu momentanément de l’ordre du jour de la Convention, où il n’y avait plus de place que pour les débats relatifs au procès du roi, et pour la querelle, commencée dès le mois d’octobre et de plus en plus ardente, de la Gironde et de la Montagne. Le Comité d’instruction lui-même suspendit ses séances à partir du 28 décembre, pour ne les reprendre que presque un mois plus tard. La présidence fut occupée successivement, après Chasset, par Romme (18 février), Baudin (19 mars), Mathieu (25 avril).

Le 21 janvier, le jour même de l’exécution de Louis XVI, la Convention décrète que « les finances, la guerre, et l’organisation de l’instruction publique seront continuellement à l’ordre du jour ». Le Comité reprend ses séances le 25 janvier, et entend la lecture d’un plan d’éducation physique et morale, que lui présente Romme au nom de la section chargée de cet objet. Le mercredi 6 février, la Convention décrète que « le jeudi de chaque semaine sera consacré à la discussion sur l’instruction publique ». On ne put pas commencer à appliquer ce décret dès le lendemain 7, parce qu’il fallut s occuper d’autres questions urgentes ; mais le 14 février la Convention discuta la question des biens des collèges, sur lesquels Fouché, au nom du Comité d’instruction, lui avait présenté un rapport le 9 ; elle adopta le projet de décret qui lui était proposé sur cette matière ; le 16, toutefois, elle décida la suspension du décret voté, et renvoya la question à un nouvel examen des Comités d’instruction publique et des finances.

Dans l’intervalle, le Comité d’instruction commence (22 février) l’examen d’un tableau synoptique des matières de l’enseignement et de leur répartition entre les quatre degrés d’instruction ; ce tableau, présenté par Arbogast, sera discuté jusqu’en mai. Le 28 février, le Comité décide d’achever l’élaboration du projet de décret sur les écoles secondaires.

Décret sur la vente des biens formant la dotation des collèges (8 mars). Décrets du 5 mai. — Après que les commissaires du Comité d’instruction eurent conféré avec le Comité des finances, un projet de décret, réglant la vente des biens formant la dotation des collèges et autres établissements d’instruction publique, fut présenté à la Convention, au nom des deux comités, par Fouché, le 8 mars, et adopté le même jour.

Ce décret, très important, assimile, dans son article 1er, les biens des collèges aux autres biens nationaux destinés à être vendus :

« Les biens formant la dotation des collèges, des bourses et de tous autres établissements d’instruction publique fiançais, sous quelque dénomination qu’ils existent, seront, dès à présent, vendus dans la même forme et aux mêmes conditions que les autres domaines de la république, sauf les exceptions ci-après énoncées. »

L’article 5 nous apprend quelles sont ces exceptions :

« ART. 5. — Sont exceptés des dispositions contenues dans les articles 1 et 2, tous les bâtiments servant ou pouvant servir à l’usage des collèges et de tous autres établissements de l’instruction des deux sexes ; les logements des instituteurs, professeurs et élèves, ensemble les jardins et enclos y attenant, ainsi que ceux qui, quoique séparés, sont à l’usage des établissements de l’instruction publique, tels que les jardins des plantes, les emplacements pour la botanique et l’histoire naturelle.

« Les corps administratifs sont tenus de faire procéder aux réparations urgentes, nécessaires pour prévenir la ruine et la dégradation des bâtiments réservés ci-dessus ; sans que, sous prétexte de cette autorisation, ils puissent se permettre aucuns ouvrages d’embellissement ou d’augmentation. »

Ainsi, loin de faire vendre les bâtiments scolaires, comme ont paru le supposer quelques écrivains hostiles à la Dévolution, la Convention interdit expressément la vente de tous les bâtiments servant ou pouvant servir à l’usage des collèges, etc., et prescrit d’y faire les réparations nécessaires. Elle dispose, il est vrai, des « biens formant la dotation des collèges, » comme la Constituante avait disposé des biens du clergé ; mais, en même temps, elle assure le paiement du traitement des professeurs et des instituteurs :

« ART. 8. — A compter du 1er janvier 1793, le paiement des professeurs et instituteurs, tant des collèges que de tous les établissements d’instruction publique français, sera à la charge de la nation. »

Et elle prend, dans les articles 9 à 13 du décret, des mesures minutieuses pour garantir l’exécution de cette décision.

A partir de ce moment vont cesser les doléances des professeurs des collèges et des instituteurs, que la Constituante avait privés de leurs revenus. Ils avaient imploré pendant trois ans des mesures qui leur donnassent le pain quotidien, et la Législative avait accordé à quelques-uns d’entre eux des secours provisoires : la Convention met fin à cet état de choses en leur assurant, jusqu’à la nouvelle organisation de l’instruction publique, un traitement versé par le trésor, et payable à partir du 1er janvier 1793, chaque trimestre, par les receveurs des districts, sur les ordonnances des directoires des districts.

D’autres décrets vont compléter cette grande mesure, et répondre, selon l’expression de Fouché, à la calomnie qui représente les républicains « comme des sauvages qui ne voient dans une révolution que le plaisir de bouleverser le monde, et non le moyen de l’ordonner, de le perfectionner, de le rendre libre et plus heureux ». Le Comité charge Chasset, le 16 mars, de préparer des projets de décret réglant la distribution des bourses ; assurant le paiement provisoire, par les receveurs des districts, des pensions méritées et obtenues ou à obtenir par les instituteurs, professeurs ou maîtres des collèges et autres établissements publics ; et déterminant la manière en laquelle devaient être payés, par la nation, les créanciers des anciennes congrégations séculières. La Convention vota le 5 mai ces trois décrets : le premier porte que la dépense des bourses sera à la charge de la nation, et que « les bourses vacantes dans les collèges seront données par préférence aux enfants des citoyens qui ont pris les armes pour la défense de la patrie » ; le second stipule que « les pensions méritées et obtenues par les instituteurs, professeurs ou maîtres des collèges dont les biens ont été mis en vente par la loi du 8 mars précédent, continueront de leur être payées sur le pied qu’elles se trouvent réglées » ; le troisième détermine les formes en lesquelles seront liquidées les créances des congrégations séculières, de divers ordres ecclésiastiques, et des collèges, et indique par qui seront payés les arrérages des rentes perpétuelles et viagères de ces corps et ordres.

Le tableau synoptique de l’enseignement public. — Ce fut le 28 mai 1793 que le Comité, après avoir consacré une dizaine de séances à l’examen du tableau présenté par Arbogast le 22 février, l’adopta définitivement. Ce document, du plus haut intérêt, a été imprimé en un grand tableau à quatre colonnes, sous ce titre : Tableau de l’enseignement public divisé en quatre degrés. Les matières de l’enseignement y sont divisées en quatre sections : 1° Langue, littérature et beaux-arts ; 2° Connaissances morales et politiques ; 3° Connaissances mathématiques et physiques ; 4° Arts et applications des sciences aux arts. Nous donnons ci-après (p. 380) le contenu des trois premières colonnes de ce tableau : Ecoles primaires, écoles secondaires et instituts. Quant au programme des lycées, qui embrasse l’ensemble des connaissances humaines, et qui occupe la quatrième colonne du tableau, il est trop étendu pour qu’il nous soit possible de le reproduire ; d’ailleurs, il n’appartient pas directement à notre sujet.

A la fin de mai, le Comité d’instruction publique était en mesure de faire discuter par l’assemblée — qui, depuis le 24 décembre 1792, n’avait plus trouvé le temps de s’occuper du plan général d’instruction — les projets suivants : 1° le projet de décret sur les bases du plan général, présenté par Romme le 20 décembre, et complété maintenant par un programme détaillé de l’enseignement dans les quatre degrés de l’instruction ; 2° le projet de décret sur les écoles primaires ; 3° un projet de décret sur les livres élémentaires, avec un rapport rédigé par Arbogast ; 4° un projet de décret presque achevé sur les écoles secondaires. Un plan d’éducation morale et physique était en outre en préparation.

L’instruction publique et la liberté des cultes dans le projet de Déclaration des droits de l’homme — Le projet de Déclaration des droits de l’homme placé en tête du projet de constitution présenté par le Comité de constitution le 15 février contenait les deux dispositions suivantes :

« ART. 6. — Tout citoyen doit être libre dans l’exercice de son culte.

« ART. 23. — L’instruction est le besoin de tous, et la société la doit également à tous ses membres. »

La Convention discuta ce projet du 17 au 22 avril. Lorsqu’elle aborda l’article 6 (le 19 avril), la suppression de cet article fut demandée, attendu que « peut-être il viendra un temps où il n’y aura d’autre culte extérieur que celui de la liberté et de la morale publique » ; Vergniaud appuya la demande, en disant : « Dans une Déclaration des droits sociaux, je ne crois pas que vous puissiez consacrer des principes absolument étrangers à l’ordre social » ; Danton parla dans le même sens, et dit : « Gardez-vous de mat présumer de la raison nationale ; gardez-vous d’insérer un article qui contiendrait cette présomption injuste ; et, en passant à l’ordre du jour, adoptez une espèce de question préalable sur les prêtres, qui vous honore aux yeux de vos concitoyens et de la postérité ». (Moniteur.) La Convention ajourna l’article au moment où elle discuterait, dans la constitution, le titre de la liberté civile. — L’article 23 fut adopté dans la séance du 22 avril, mais tout le projet fut ensuite renvoyé au Comité de salut public (dont la nomination datait du 6 avril 1793) pour rédaction définitive.

Le 21 avril, Robespierre avait lu à la Société des Amis de la liberté et de l’égalité (les Jacobins), qui l’adopta, un autre projet de Déclaration des droits. Ce projet passait sous silence le libre exercice des cultes (Robespierre professait à cet égard la même opinion que Vergniaud et Danton) : et, quant à l’instruction publique, il disait (article 14) : « La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison publique, et mettre l’instruction à portée de tous les citoyens ».

Le 29 mai, Barère — qui avait été membre du Comité d’instruction publique du 28 février au 26 mars, jour où il entra au Comité de défense générale, d’où il passa au Comité de salut public — donna lecture à la Convention, au nom du Comité de salut public, de la rédaction définitive de la Déclaration des droits de l’homme. L’article 6, relatif aux cultes, avait été éliminé, conformément à la demande faite le 19 avril. L’article 23, devenu l’article 22, était resté tel qu’il avait été lu le 15 février et adopté en seconde lecture le 22 avril.

Mais, moins d’un mois après, une nouvelle Déclaration allait remplacer celle que la Convention avait sanctionnée à l’unanimité le 29 mai.

Décret du 30 mai sur les écoles primaires. Les Girondins chassés du pouvoir. — Le même jour où il faisait voter la Déclaration des droits de l’homme, Barère lut, au nom du Comité de salut public, un rapport général sur l’état de la République, et sur les mesures qu’il convenait de prendre pour assurer le salut public. Parmi ces mesures, il indiqua l’établissement immédiat des écoles primaires. « L’éducation publique, — dit-il, — les écoles primaires surtout, sont une dette sociale qui est à échéance ; … c’est une dette sacrée qui est réclamée par tous les départements. Les enfants dont les pères ont volé à la défense des frontières ont droit d’obtenir de la nation une instruction qui les dédommage de l’absence de leurs instituteurs naturels ; les enfants des agriculteurs transformés par le patriotisme en militaires sont devenus les enfants de la patrie. Ouvrez donc pour eux, ouvrez dès demain s’il est possible, les écoles primaires, les écoles de la République. » Il réclamait surtout, comme principale mesure de salut public, le prompt achèvement de la constitution ; il montrait qu’il était possible de la voter en une semaine, si on se bornait aux articles essentiels, et proposait en conséquence « que la Convention chargeât une commission, composée de cinq de ses membres, adjoints au Comité de salut public, de lui présenter dans le plus court délai un plan de constitution réduit aux seuls articles qu’il importe de rendre irrévocables par les assemblées législatives, pour assurer à la République son unité, son indivisibilité et sa liberté, et au peuple l’exercice de tous ses droits ». La Convention : approuva à l’unanimité les propositions du Comité de salut public.

Le lendemain 30 mai furent nommés les cinq commissaires chargés de rédiger le nouveau projet de constitution (Hérault de Séchelles, Ramel, Saint-Just, Mathieu, et Couthon), et fut voté un décret sur les écoles primaires présenté par Barère au nom du Comité de salut public. Ce décret avait été préparé dans deux séances de ce Comité, le 28 et le 30 mai ; et voici ce qu’on lit à ce sujet dans ses procès-verbaux :

« Séance du 28 mai 1793, soir. (Présents : Cambon, Guyton, Barère, Bréard, Lindet, Danton, Delacroix, Delmas, Treilhard.) — Le Comité a arrêté de proposer à la Convention nationale d’organiser avec célérité l’instruction publique et de proposer de décréter l’établissement d’écoles primaires dans toutes les parties de la République. »

« Séance du 30 mai 1793, matin. (Présents : Cambon, Guyton, Bréard, Barère, Delmas, Danton, Lindet.) — Arrête de proposer à la Convention nationale de décréter qu’il sera établi une école primaire pour chaque réunion de six cents habitants, et que le Comité d’instruction publique obtiendra la parole pour faire décréter le plan d instruction qui aura la préférence. »

Voici le texte du décret sur les écoles primaires voté le 30 mai, tel qu’on le trouve au procès-verbal de la Convention :

« Le Comité de salut public présente un projet de décret sur l’établissement des écoles primaires ; après une courte discussion, la rédaction suivante est adoptée :

« La Convention nationale, après avoir entendu le rapport du Comité de salut public, décrète :

« ARTICLE PREMIER. — Il y aura une école primaire dans tous les lieux qui ont depuis quatre cents jusqu’à quinze cents individus.

Tableau de l’enseignement public divisé en quatre degrés.

(Le projet en a été achevé et arrêté définitivement par le Comité d’instruction publique le 28 mai 1793.)

Nota. — Ce tableau ne regarde qu’une partie de l’instruction, l’enseignement ; les autres sont l’instruction morale et l’instruction physique.

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« Cette école pourra servir pour toutes les habitations moins peuplées qui ne seront pas éloignées de plus de mille toises.

« ART. 2. — Il y aura, dans chacune de ces écoles, un instituteur chargé d’enseigner aux élèves les connaissances élémentaires nécessaires aux citoyens pour exercer leurs droits, remplir leurs devoirs et administrer leurs affaires domestiques.

« ART. 3. — Le Comité d’instruction publique présentera le mode proportionnel pour les communes plus peuplées et pour les villes.

« ART. 4. — Les instituteurs seront chargés de faire aux citoyens de tout âge, de l’un et de l’autre sexe, des lectures et des instructions une fois par semaine.

« ART. 5. — Le projet de décret présenté par le Comité d’instruction publique sera mis à l’ordre du jour irrévocablement tous les jeudis. »

Ce décret fut adopté à l’unanimité. Le jour même qui suivit le vote de ce décret, le peuple de Paris, soulevé contre les chefs du parti girondin (31 mai), entourait la Convention en armes, et exigeait la suppression de l’organe exécutif de la domination girondine, le Comité des Douze, qui, par ses mesures violentes, avait provoqué l’irritation des Parisiens. Deux jours plus tard, le 2 juin, également sous la pression populaire, la Convention décrétait l’arrestation de vingt-neuf députés du côté droit. Et le lendemain 3 juin, elle ordonnait le renouvellement (par moitié) de tous ses comités.

II. — Du 31 mai 1793 au 9 brumaire an II (30 octobre 1793).

ELABORATION DU PROJET SIEYES-DAUNOU. Nouvelles influences dans le Comité d’instruction publique. Plan nouveau conçu par Sieyès et Daunou. Décret sur les livres élémentaires (13 juin 1793). — L’INSTRUCTION PUBLIQUE ET LA LIBERTE SES CULTES DANS LA NOUVELLE DÉCLARATION DES DROITS DE L’HOMME ET DANS LA CONSTITUTION RÉPUBLICAINE. — ECHEC DU PROJET SIEYES-DAUNOU. Présentation par Lakanal, au nom du Comité, du Projet de décret pour l’établissement de l’instruction nationale (26 juin). Election, de dix membres du Comité et de six suppléants (27 juin) : composition du Comité pondant l’été de 1793 Hassenfratz attaque le projet du Comité aux Jacobins (30 juin). Le projet du Comité est écarté. Robespierre fait décider que six commissaires seront chargés de présenter un projet de décret sur l’éducation et l’instruction publique (3 juillet). Ecrits de Lakanal, Hassenfratz, Sieyès et Daunou. — LA COMMISSION D’INSTRUCTION PUBLIQUE, ou COMMISSION DES SIX. Le plan Lepeletier (13 juillet). Projet de décret sur l’éducation publique, en conformité du plan de Lepeletier, présenté par Robespierre (29 juillet). Rapport de Léonard Bourdon (1er août) ; décret portant qu’il sera créé des maisons d’éducation commune (13 août). Inaction de la Commission des Six. Activité du Comité d’instruction publique de juillet à septembre 1793. La pétition du 15 septembre 1793. La Convention adjoint quatre membres à la Commission des Six (16 septembre). Les instituts projetés du département de Paris. — LA NOUVELLE COMMISSION (COMMISSION D’EDUCATION NATIONALE). Le Projet de décret sur les écoles nationales, présenté par Romme, au nom de la nouvelle Commission (1" octobre). — LE NOUVEAU COMITE D’INSTRUCTION PUBLIQUE. Dictature du Comité de salut public. Annuaire républicain 5 octobre). Renouvellement intégral du Comité d’instruction publique, auquel la Commission d’éducation nationale est adjointe (15 du premier mois de l’an 2e, 6 octobre). Le décret du 13 août rapporté (28 du premier mois). Adoption d’un décret sur les premières écoles (30 du premier mois) et de plusieurs décrets complémentaires (5, 7 et 9 brumaire an II).

Elaboration du projet Sieyès-Daunou. — Nouvelles influences dans le Comité d’instruction publique. — Le décret du 3 juin n était nullement une mesure exceptionnelle, car le renouvellement des comités par moitié eût dû avoir lieu régulièrement tous les deux mois ; et si on avait négligé d’y procéder plus tôt, il faut attribuer cette omission au tumulte des incidents journaliers qui, pendant les cinq premiers mois de 1793, avaient laissé à peine à la Convention le temps de respirer. On ne se pressa pas, d’ailleurs, d’exécuter le décret ; et, bien que les membres sortants du Comité d’instruction publique, au nombre, cette fois (en raison de circonstances diverses trop longues a expliquer), de dix seulement, — Dusaulx, Villar, Fouché, Daunou, Mercier, Lehardi, Giroust, Mirtinel, Romme, Wandelaincourt, — eussent été désignés le 6 juin, la proclamation des noms de ceux qui devaient les remplacer n’eut lieu à la Convention que le 27 juin. De la sorte, pendant le mois de juin presque tout entier, le Comité resta composé de la même façon qu’avant les journées mémorables qui venaient de faire passer, dans la Convention, la majorité de droite à gauche.

Sur la proposition du Comité, la Convention vota, le 4 juin, un décret autorisant l’impression, aux frais de l’Etat, des ouvrages de tous les représentants qui voudraient écrire sur l’instruction publique : aussi voit-on paraître, à partir de cette date, de très nombreuses « Opinions » de députés donnant, leur avis soit sur l’organisation de l’instruction publique en général, soit sur tel point spécial (Portiez, Jeanbon Saint-André, Lanthenas, Fouché, Wandelaincourt, Faure, Raffron, Deleyre, etc.).

Cependant, malgré la continuité extérieure et apparente dans la constitution du Comité, une évolution s’opère dans son sein, des idées nouvelles vont se produire, des hommes nouveaux vont substituer leur autorité à celle des membres qui jusqu’alors avaient été les plus écoulés. Condorcet, du 26 mars au 6 avril, avait quitté le Comité d’instruction pour le Comité de défense générale, comme Barère ; mais il rentra au Comité d’instruction après la dissolution du Comité de défense (tandis que Barère, lui, était entré au Comité de salut public). Condorcet avait désavoué les violences des Girondins en mai et avait voté, le 31 mai, avec la Montagne et la majorité de la Convention, la suppression du Comité des Douze. Le Comité d’instruction le désigna, le 6 juin, pour présenter avec Chénier un rapport sur la fête de la Fédération que la Convention venait d’ordonner pour le 10 août ; mais à partir du 2 juin Condorcet paraît s’être abstenu d’assister aux séances du Comité, ainsi qu’à celles de la Convention. Romme, qui, bien qu’il siégeât à la Convention sur d’autres bancs que Condorcet partageait ses idées sur l’organisation de l’instruction publique et devait continuer plus tard à s’en faire l’énergique et obstiné champion, n’était plus là : envoyé en mission le 6 mai, il lut mis en arrestation, le 9 juin, par les insurgés du Calvados. Bancal était captif à Coblentz. Fouché était en mission. Rabaut Saint-Etienne, après avoir abandonné, en mai, le Comité d’instruction publique pour entrer au Comité des Douze, avait été décrété d’arrestation le 2 juin, et se tenait caché. Lehardi, lui aussi, avait été décrété d’arrestation le 2 juin. Ces vides devaient permettre à d’autres influences de s’exercer et de prendra le dessus.

Dès le 23 mai Sieyès avait été élu président du Comité, pour un mois, sur le refus d’Arbogast. Il est fort naturel que Condorcet, Barère, Romme, Bancal et Rabaut laissant le champ libre à Sieyès, ce grand constructeur de systèmes ait eu la velléité de substituer, au plan qui jusqu’alors avait eu l’adhésion de la majorité du Comité, un plan nouveau de sa façon. Il trouva un allié dans l’ex-oratorien Daunou : celui-ci, en effet, avait publié trois ans auparavant un plan d’éducation fondé sur le maintien des congrégations enseignantes, et Sieyès pensait sur ce point comme Daunou. Un autre ancien congréganiste, Lakanal, prêtre de la Doctrine, se joignit à Sieyès et à Daunou. Lakanal était jeune et encore inconnu ; depuis un mois, néanmoins, il avait plusieurs fois servi d’organe au Comité (17 mai et 22 mai, rapports relatifs à l’Académie des sciences ; 6 juin, rapport sur les peines dont doivent être frappés ceux qui dégraderont des monuments des arts ; 10 juin, rapport sur le Muséum d histoire naturelle, etc.), soit qu’il eût recherché ce rôle, soit que l’absence ou l’abstention des rapporteurs ordinaires, Romme, Chénier, Fouché. Arbogast, Lanthenas, le lui eût imposé Baudin, qui fut élu président le 22 juin, à l’expiration de la présidence de Sieyès, était acquis d’avance à la même cause. Parmi les autres membres du Comité, on ne comptait que trois montagnards prononcés : Léonard Bourdon. David et Mathieu ; le reste, Chénier, Bailly, Izoard, Dusaulx, Chasset. Mercier, Giroust, Martinel, les évêques Massieu, Villar, Wandelaincourt, était prêt à accepter l’autorité du penseur qu’entourait encore, à ce moment, un prestige demeuré presque intact. Hassefratz dira au club des Jacobins, le 30 juin : « Sieyès a écarté tous les hommes instruits du Comité d’instruction publique ». Le fait est qu’il ne s’y trouvait plus personne pour lui disputer la direction des esprits.

Plan nouveau conçu par Sieyès et Daunou. — Décret sur les livres élémentaires. — Le plan que Sieyès fit adopter au Comité consistait à éliminer du système de l’instruction publique les degrés supérieurs de l’enseignement, et à n’instituer aux frais de la nation que des écoles primaires, auxquelles il enlevait ce nom — qui en effet n’eût plus eu de sens — pour les appeler « écoles nationales ». Quant à la création des établissements où les élèves pourraient aller chercher des connaissances plus complètes, Sieyès disait : « On peut s’en rapporter pour cela à l’industrie particulière ». Et il ajoutait : « Le nouveau projet répond suffisamment à toutes les difficultés sérieuses qu’on pouvait lui opposer, par deux dispositions : l’une annonce des encouragements pour les services importants et les grands travaux littéraires, la conservation de certains établissements, tels que les jardins des plantes, les cabinets d’histoire naturelle, les bibliothèques, etc., que leur utilité bien reconnue a mis sous la sauvegarde de l’opinion publique ; l’autre disposition accorde, aux enfants des citoyens pauvres qui auront montré le germe du vrai talent dans l’éducation commune, des secours suffisants pour les mettre à portée de se perfectionner auprès des professeurs particuliers, et dans les lycées ou écoles libres. Il est facile de voir qu’un pareil arrangement sauve tout ce qu’il y a d’essentiel à faire aujourd’hui, en attendant des circonstances plus paisibles et une plus grande munificence nationale dans l’établissement de l’instruction publique. » (Sieyès, Du nouvel établissement public de l’instruction en France, dans le n° 3 du Journal d’instruction sociale, 29 juin 1793.)

Daunou, rallié au système de Sieyès, a expliqué très longuement que le plan de Condorcet avait l’inconvénient de placer l’enseignement public entre les mains d’une corporation de professeurs, d’une « vaste agrégation de lettrés », qui disposerait d’une influence dangereuse : « Elle dicterait la pensée publique, elle administrerait l’opinion ». Pour éviter ce danger, l’enseignement, dès qu’il ne s’agit plus du degré élémentaire, doit rester entre les mains de l’industrie privée. « Au lieu de ces brillantes et dangereuses institutions, je demanderai la liberté, l’égalité et l’abolition des privilèges. Alors, sous les auspices de la liberté et sous la commune protection des lois, vous verrez s’ouvrir des écoles secondaires, des instituts, des lycées, des académies, et d’un seul mot vous aurez appelé à une grande concurrence, à l’activité la plus féconde, toutes les sciences, tous les arts, toutes les opinions, toutes les méthodes, toutes les industries, tous les talents. Alors les maîtres et les élèves, réciproquement choisis les uns par les autres, auront, pour se diriger dans leurs travaux, les guides les plus sûrs qui puissent être donnés à l’homme, les goûts et les intérêts. » (Daunou, Essai sur l’instruction publique, juillet 1793.)

On est involontairement amené à se dire que, avec le système de Sieyès et de Daunou, ceux qui devaient ouvrir les écoles promises, ceux qui devaient faire de l’enseignement une spéculation privée, c’étaient les restes des congrégations enseignantes, nullement encore désorganisées, toujours en possession de leurs collèges. Romme avait d’il, dans son rapport du 20 décembre 1792 : « Si vous n’organisez pas l’instruction publique dans toute son étendue, les collèges se relèveront de leurs décombres, et ces créations de l’erreur et des préjugés empoisonneront dès sa naissance l’instruction des écoles de nouvelle création ». Par contre, si le plan de Condorcet était adopté, alors les écoles secondaires, les instituts, les lycées, établissements publics et laïques, créés de toutes pièces par la République, administrés par l’autorité civile, seraient substitués aux anciens collèges, aux anciennes Universités, qu’ils devaient remplacer ; et il deviendrait bien difficile, à ceux des ex-congréganistes qui voudraient fonder des établissements libres, de se maintenir et de prospérer en dehors de la grande organisation nationale.

Une considération encore était invoquée en faveur des établissements publics par leurs partisans. Si l’enseignement secondaire et supérieur était laissé à l’industrie privée, les classes aisées seules pourraient en profiter ; il fallait créer un enseignement public, si on voulait, comme le dira la pétition du 15 septembre, « aider les indigents à sortir de leurs souterrains, à descendre de leurs greniers » pour venir s’instruire (p. 391).

C’était, disaient Sieyès et Daunou, par éloignement pour toute autorité chargée de contrôler la pensée humaine et la distribution des connaissances, c’était parce qu’ils ne voulaient pas laisser se constituer « une régie des progrès de l’esprit humain, une entreprise de perfectionnement de la raison nationale » (Daunou, Essai sur l’instruction publique), qu’ils repoussaient le plan de Condorcet. Cependant eux aussi voulaient qu’il existât une autorité centrale chargée de diriger l’enseignement. Le plan de Sieyès instituait, à Paris, une Commission centrale de l’instruction publique, composée de douze membres nommés par le Conseil exécutif ; cette commission devait être renouvelée annuellement par tiers, les membres sortants seraient rééligibles, et la nomination annuelle serait faite par le Conseil exécutif, sur une liste double présentée par la commission elle-même. Au-dessous de la Commission centrale, il y aurait dans chaque district un bureau d’inspection chargé de la surveillance et de la partie administrative des écoles nationales ; ce bureau, composé de trois membres, serait élu par le conseil administratif du district et renouvelé par tiers à chaque renouvellement de l’administration, le membre sortant étant rééligible. Le bureau d’inspection nommerait et destituerait les instituteurs, d’accord avec l’administration du district ; en cas de conflit entre cette administration et le bureau, la Commission centrale déciderait. De peur qu’on n’accusât le Comité d’instruction publique d’avoir voulu, en proposant la Commission centrale et les bureaux d’inspection, créer des places richement dotées, les auteurs du nouveau projet avaient eu soin d’ajouter : « Le salaire des membres de la Commission centrale et des bureaux d’inspection est le même que celui des instituteurs ».

A côté de l’institution des « écoles nationales », Sieyès en rêvait une autre, à laquelle il attribuait une importance capitale : c’était celle des fêtes, qui, à ses yeux, étaient le plus puissant moyen « de s emparer des idées et des moeurs publiques, pour les mettre en accord avec une constitution républicaine ». Daunou a constaté expressément que la partie relative aux fêtes, dans le nouveau plan d’instruction, était l’oeuvre spéciale et personnelle de Sieyès. Celui-ci avait dressé un programme comprenant quinze fêtes de canton, dix fêtes de district, dix fêtes de département, et cinq fêtes générales, en tout quarante. Quelques-unes d’entre elles témoignaient, de la part de leur inventeur, d’une imagination assez bizarre : ainsi la fête des animaux compagnons de l’homme, celle du perfectionnement du langage, celle de l’invention de l’écriture, celle de la nature visible. Mais, s’il se montrait novateur en celle matière, Sieyès se refusait d’autre part à une reforme dont on commençait à parler et qui lui paraissait chimérique, celle du vieux calendrier grégorien. L’une des fêtes de son projet était placée « au jour de l’an ». Lequinio fit à ce sujet (le 2 juillet) cette observation : « Je ne sais pourquoi votre Comité vous propose de fêter le premier jour de l’an ; mais, si vous croyez utile de rappeler à l’homme une époque à laquelle il commence à compter l’année, je crois que vous ne pouvez vous dispenser de changer cette époque : détruisez une ère établie sur la superstition et l’ignorance, et que la nature seule vous indique celle que vous devez choisir ». Sieyès répondit : « Le temps n’est pas venu de faire des changements dans la division de l’année ; nos habitudes, nos rapports si multipliés avec les habitudes des peuples environnants et des siècles qui ont précédé immédiatement le nôtre, se présentent, à cet égard, comme une niasse trop effrayante à remuer. Nous avons cru devoir nous contenter de notre calendrier. » (Journal d’instruction sociale, n° 5, 6 juillet 1793.)

Il faut noter un détail caractéristique. Condorcet, dans le projet de décret présenté a la Législative, parlait encore d’un enseignement religieux ; il avait dit : « La religion sera enseignée dans les temples, par les ministres respectifs des différents cultes ». Le projet du premier Comité d’instruction publique de la Convention avait dit également : « L’enseignement devant être commun à tous les citoyens, sans distinction de culte, tout ce qui concerne les cultes religieux ne sera enseigné que dans les temples ». Dans le projet nouveau, la mention même de la religion a disparu : Sieyès, Daunou, Lakanal, précisément parce qu’ils avaient été prêtres, prenaient à l’égard du culte une attitude nettement hostile.

Les procès-verbaux du Comité ne nous disent absolument rien concernant la préparation de ce projet, que l’on voit surgir brusquement et tout d’une pièce dans sa séance du 25 juin. Les bases doivent en avoir été arrêtées déjà dans la première moitié de juin, car, le 13, le Comité fit voter à la Convention un décret sur les livres élémentaires, où il n’est plus question, comme dans le projet de décret présenté par Arbogast en décembre 1792, de livres destinés aux écoles primaires, aux écoles secondaires et aux instituts, mais simplement « des livres élémentaires destinés à l’enseignement national » ; c’est donc que dès ce moment, dans la pensée du Comité, il ne doit plus y avoir « qu’un seul degré d’instruction nationale », et il ne faut pas de « livres élémentaires autres que ceux destinés aux premières écoles » (Daunou, Essai sur l’instruction publique).

Voici la substance du décret du 13 juin :

« Il sera ouvert un concours pour la composition des livres élémentaires destinés à l’enseignement national. — Il sera formé une commission d’hommes éclairés pour juger, entre les différents ouvrages qui seront envoyés, ceux qui mériteraient la préférence. — Cette commission sera nommée par le Comité d’instruction publique, sous l’approbation de la Convention. — La Commission, de concert avec le Comité d’instruction publique, arrêtera le plan des ouvrages élémentaires. Ces programmes seront rendus publics. — Il sera accordé des récompenses nationales à ceux qui auront présenté les meilleurs ouvrages élémentaires. »

Ce décret ne reçut pas d’exécution immédiate.

L’instruction publique et la liberté des ouïtes dans la nouvelle Déclaration des droits de l’homme et dans la constitution républicaine. — Les cinq commissaires élus le 30 mai et adjoints au Comité de salut public pour rédiger un plan de constitution présentèrent leur projet à la Convention dès le 10 juin. En tête de ce projet, ils avaient placé la Déclaration des droits de l’homme votée le 29 mai. Mais le 18 juin, Robespierre demanda que le Comité de salut public fût chargé de reviser la Déclaration des droits, dont plusieurs articles, disait-il, ne cadraient plus avec la constitution ; sa proposition fut adoptée. Le même jour, la Convention discuta le chapitre XXVI de la constitution, intitulé Garantie des droits. L’article 1er de ce chapitre disait : « La constitution garantit à tous les Français le droit de se réunir en sociétés populaires, la jouissance de tous les droits de l’homme ». Robespierre fît ajouter à cet article « une instruction commune » (en faisant observer que « les collèges ont été des pépinières de républicains ») et « des secours publics ». Le Girondin Boyer-Fonfrède demanda qu’on y ajoutât « la liberté des cultes » ; mais Levasseur (de la Sarthe) s’écria : « Ne parlez point de cultes dans la constitution ; le peuple français n’en reconnaît d’autre que celui de la liberté et de l’égalité » ; Robespierre fit observer que des conspirateurs pourraient tirer de l’article constitutionnel qui consacrerait la liberté des cultes le moyen d’anéantir la liberté publique, en formant des associations contre-révolutionnaires déguisées sous des formes religieuses ; il proposa l’ordre du jour, motivé sur ce que le principe de la liberté des opinions est consacré dans la Déclaration des droits ; Boyer-Fonfrède se rallia à l’ordre du jour ainsi motivé.

Ce fut le 23 juin que, par l’organe de Hérault de Séchelles, le Comité de salut public soumit à la Convention le texte de la nouvelle Déclaration que le décret du 18 juin l’avait chargé de présenter. Cette nouvelle rédaction contenait un article 7 emprunté, avec une addition, au second alinéa de l’article 4 du projet de Déclaration lu aux Jacobins par Robespierre le 21 avril : l’alinéa de Robespierre énumérait deux droits qui « ne peuvent être interdits », à savoir celui de manifester sa pensée et ses opinions soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, et celui de s’assembler paisiblement ; mais le Comité y avait ajouté un troisième droit dont Robespierre n’avait pas parlé, le « libre exercice des cultes ». Quant à l’article relatif à l’instruction (art. 23), c’était un amalgame de l’article 22 de la Déclaration du 29 mai, et de l’article 14 du projet de Déclaration de Robespierre du 21 avril ; il était ainsi conçu : « L’instruction est le besoin de tous. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison publique et mettre l’instruction à la portée de tous les citoyens. » La nouvelle Déclaration fut adoptée séance tenante.

On vient de voir que le 18 juin la Convention avait refusé de placer la liberté des cultes parmi les libertés garanties par la constitution ; mais puisque le Comité de salut public avait inscrit le libre exercice des cultes dans la rédaction définitive de la Déclaration, il avait dû naturellement le faire entrer aussi dans l’article constitutionnel de la garantie des droits ; et cette fois personne ne fit d’objections. Voici le texte définitif de cet article, voté le 24 juin, jour où fut adopté l’ensemble de la constitution républicaine :

« ART. 122. — La constitution garantit à tous les Français l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété, la dette publique, le libre exercice des cultes, une instruction commune, des secours publics, la liberté indéfinie de la presse, le droit de pétition, le droit de se réunir en sociétés populaires, la jouissance de tous les droits de l’homme. »

Echec du projet Sieyès-Daunou. — Présentation par Lakanal, au nom du Comité, du Projet de décret pour l’établissement de l’instruction nationale.— Le 25 juin, le Comité de salut public décidait « qu’il serait proposé à la Convention de mettre à l’ordre du jour le rapport sur l’instruction publique jusqu’à ce qu’il soit entièrement décrété » ; et le même soir, à la séance du Comité d’instruction, Lakanal recevait le mandat de présenter le lendemain à l’assemblée le projet de décret pour l’établissement de l’instruction nationale. En conséquence, le mercredi 26juin, Lakanal fit lecture à la Convention du projet de décret. Ce projet comprenait soixante-neuf articles, divisés en dix chapitres : 1° Institution des écoles nationales ; 2° Bureau d’inspection ; 3° Des instituteurs ; 4° De la Commission centrale de l’instruction publique ; 5° Instruction et régime des écoles nationales ; 6° Des élèves de la patrie ; 7° Ecoles particulières et libres ; 8° Des bibliothèques et autres établissements d’instruction publique ; 9° Des fêtes républicaines particulières et communales ; 10° Des fêtes nationales. La Convention ordonna l’impression du projet et décida que la discussion s’ouvrirait le lundi 1er juillet. Nous ne reproduisons pas le détail des articles, puisque le plan de Sieyès ne fut pas alors adopté : mais nous retrouverons dix-sept mois plus tard, dans le décret du 27 brumaire an III, la plupart des dispositions des chapitres I, II, III et V de ce projet du 26 juin 1793, textuellement ou presque textuellement reproduites.

Lakanal avait fait précéder la lecture du projet de décret d’un court « discours préliminaire », qui ne contenait que d’insignifiantes généralités, et dont voici la première phrase : « L’éducation d’un peuple libre doit être jetée en quelque sorte dans le moule de sa constitution pour imprimer de bonne heure à l’âme des citoyens la forme nationale et leur donner les habitudes de la liberté ». Ce discours ne fut pas imprimé ; il a été publié pour la première fois en 1904 au tome V des Procès-verbaux du Comité d’instruction publique de la Convention, p. 662.

C’était à dessein que Lakanal avait été choisi comme rapporteur, tandis que Sieyès se tenait dans la coulisse. Sieyès, taciturne par calcul, évitait systématiquement de prendre part aux discussions publiques, Daunou avait aussi des raisons pour ne pas se mettre en avant ; les opinions politiques qu’il professait lui commandaient une réserve prudente : il venait de signer la protestation secrète, dite des Soixante-treize, contre les événements du 31 mai et du 2 juin, et ne devait pas tarder à devenir suspect (il sera arrêté le 3 octobre avec soixante-deux co-signataires de cette pièce, dont deux autres membres du Comité, Dusaulx et Mercier). Lakanal, au contraire, nature exubérante et toute en dehors, ne demandait qu’à paraître ; aussi avait-il accepté sans hésiter le rôle de rapporteur, qui devait le mettre en vue. Il passait pour un républicain avancé et avait l’oreille de la majorité.

Sieyès avait sans doute espéré que, les anciens amis de Condorcet se trouvant pour la plupart écartés de la Convention, le nouveau projet du Comité rencontrerait peu d’adversaires. Il s’était trompé ; une opposition énergique se manifesta, et. chose passablement inattendue pour la majorité du Comité, cette opposition vint du côté de la Montagne, aux membres de laquelle le projet cependant avait été communiqué d’avance dans une séance particulière du groupe des représentants montagnards, qui s’assemblaient périodiquement en une espèce de club parlementaire appelé « la Réunion ».

Election de dix membres du Comité et de six membres suppléants ; composition du Comité pendant l’été de 1793. — Le 27 juin furent proclamés les noms des dix membres qui devaient remplacer les membres sortants et compléter le nombre de vingt-quatre. Ce furent : Fouché, Daunou, Villar et Romme, membres sortants réélus (Fouché et Romme étaient absents) ; et six membres nouveaux, Lejeune (de l’Indre), l’évêque Grégoire, le pasteur protestant Julien (de Toulouse), le curé Bassal, le médecin Prunelle, et le notaire Boutroue. Il y eut en outre six suppléants : Albouy. Sergent, Chasles, Thirion, Petit et Basire. Les vingt-quatre membres titulaires, à partir du 27 juin, furent donc : Condorcet, Sieyès, Chasset, Bailly, Massieu, Lakanal, Léonard Bourdon, Lanthenas, Arbogast, Baudin, Izoard, Mathieu, Chénier, David, membres restants ; Fouché, Daunou, Villar, Romme, Lejeune, Grégoire, Julien, Bassal, Prunelle, Boutroue, élus du 27 juin. De ces vingt-quatre, cinq ne siégèrent pas : Condorcet (il sera décrété d’arrestation le 7 juillet), Chassel (gui se rendit à Lyon au commencement de juillet pour y préparer l’insurrection contre la Convention), Massieu, Fouché et Bassal (ces trois derniers en mission). Par contre, les six suppléants prirent tous successivement séance au Comité, auquel la Convention adjoignit encore Fourcroy (30 juillet) et Guyton (4 août). Le Comité d’instruction comprenait donc vingt-sept membres au moment où sera décrété son renouvellement intégral (13 septembre : voir p. 393.)

Hassenfratz attaque le projet du Comité aux Jacobins. — Le dimanche 30 juin, le chimiste Hassenfratz, celui qui, le 1er juin, avait été l’orateur de la députation envoyée par le département et les sections de Paris pour demander à la Convention le décret d’accusation contre vingt-sept représentants girondins, attaqua vivement, dans la Société des Jacobins, le plan du Comité : « Il faut que vous sachiez, dit-il, que Lakanal n’en est pas l’auteur ; le père de ce projet est le prêtre Sieyès, dont vous connaissez la perfidie. Cet homme s’est conduit avec une constante duplicité ; il a joué l’amour de la liberté, et il était gangrené d’aristocratie. » Hassenfratz dénonça surtout institution projetée d’une Commission centrale : « Dix-huit ou vingt membres rouleront perpétuellement sur eux-mêmes, ils pourront désigner ceux qui leur plairont, et ils formeront ainsi une coterie, de manière que l’arme la plus redoutable sera dans les mains d’une corporation qui dirigera la République. C’est un nouveau sommet d’aristocratie que Sieyès veut établir à l’instar de la Sorbonne, afin de diriger à son gré l’esprit public. » Ainsi le reproche adressé au plan de Condorcet par ses adversaires était retourné, et non sans vraisemblance, contre le système proposé par Sieyès. Hassenfratz critiquait ensuite le mode d’instruction : le Comité ne s’était pas préoccupé « d’exercer les jeunes républicains au travail et aux arts », il ne proposait pas « un mode d’éducation propre aux arts et métiers », ce qui était pourtant la partie essentielle de l’instruction publique ; par contre, il semblait attacher une haute importance au chant et à la danse, comme s’il s’agissait « de faire des jeunes Français des pantins, des chanteurs et des danseurs ».

Le projet du Comité est écarté. Robespierre fait décider que six commissaires seront chargés de présenter un projet de décret sur l’éducation et l’instruction publique. — Ecrits de Lakanal, Hassenfratz, Sieyès et Daunou. — Les critiques de Hassenfratz, que les Jacobins accueillirent avec faveur, émurent le Comité. Il s’empressa de modifier son projet sur quelques points. Il ne pouvait pas supprimer la Commission centrale, pivot de toute l’organisation projetée ; mais il pensa qu’en la faisant nommer directement par le Corps législatif, et non plus par le Conseil exécutif, il apaiserait certaines susceptibilités. Il supprima l’article où il était dit que « les élevés seraient particulièrement exercés au chant et à la danse, de manière à pouvoir figurer dans les fêtes nationales », et en ajouta un autre portant que « les élèves aideraient quelquefois, dans leurs travaux domestiques ou champêtres, les pères ou les mères de famille que leurs infirmités ou leurs maladies empêcheraient de s’y livrer ». Enfin, sur les quarante fêtes primitivement proposées, il en retrancha dix, en particulier celle des « animaux compagnons de l’homme », qui avait, paraît-il, excité l’hilarité de la Convention.

Le projet du Comité, retouché ainsi dans la nuit du dimanche au lundi, ne fut distribué aux membres de la Convention que le lundi après l’ouverture de la séance. Aussi, sur l’observation, faite par un membre, qu’il n’avait pas été possible de le méditer, la discussion, au lieu de commencer ce jour-là, fut-elle renvoyée au lendemain mardi 2 juillet.

Le 2 juillet, deux orateurs furent entendus, Coupé (de l’Oise) et Lequinio ; ils parlèrent tous les deux contre le plan du Comité.

La discussion continua le lendemain 3 juillet. Charles Duval combattit le projet du Comité, et lut un plan de sa façon. Robespierre proposa que la Convention élût six commissaires, chargés de présenter, sous huit jours, un projet de décret sur l’éducation et l’instruction publique (c’était ainsi qu’on avait procédé pour la constitution). La proposition de Robespierre fut décrétée. Le projet de Sieyès était écarté.

Lakanal ne pardonna pas à Robespierre le décret du 3 juillet, dont il fut blessé comme dune injure personnelle, — bien que la Convention, ainsi qu’on va le voir, pour ménager son amour-propre, l’eût nommé l’un des six commissaires chargés de présenter le plan d’éducation et d’instruction publique. Sieyès ayant, dans le Journal d’instruction sociale, publié deux articles, écrits, l’un avant la présentation de son projet à la tribune de la Convention, et le second après que ce projet eut été corrigé à la suite des critiques de Hassenfratz, Lakanal lit siens les articles de Sieyès et les reproduisit, dans les premiers jours de juillet, en une brochure qu’il intitula Lakanal à ses collègues. Il était, dit-il dans l’introduction de cette brochure, occupé à retoucher pour l’impression son discours du 26 juin, lorsqu’il lut dans un journal « l’exposé fidèle et lumineux rédigé par un publiciste célèbre » ; aussitôt, sans balancer, il résolut de donner ce « travail précieux » à la place du sien : car, « quand on a trouvé le bon, chercher autre chose, ce sérait chercher le mauvais ». Lakanal termine sa brochure par ces mots : « Voilà donc le plan qui a été dénoncé comme aristocratique, dans une société célèbre, le dimanche 30 juin dernier ? C’est aux membres de cette société, qui l’ont lu, et au public, à juger lequel est aristocratique du plan ou de la dénonciation. »

Hassenfratz, de son côté, publia un petit écrit intitulé Réflexions sommaires sur l’éducation publique, par le républicain J.-H. Hassenfratz : il y reproduisit les critiques qu’il avait présentées le 30 juin aux Jacobins, en insistant particulièrement sur la nécessité d’organiser l’éducation industrielle : « Ce n’est pas avec des fêtes que les Anglais sont parvenus à acquérir une grande prépondérance sur la balance politique de l’Europe, que les Etats-Unis de l’Amérique deviennent un peuple florissant : c’est en donnant à leur industrie nationale tout le développement qu’elle était susceptible de prendre. Craignons que l’on ne nous amollisse, que l’on ne nous maintienne dans une sécurité profonde avec des fêtes, et que, nous conduisant de plaisir en plaisir, on ne couvre de roses les chaînes que nous avons rompues et que l’on ne cesse de vouloir nous faire reprendre. La plus belle fête que l’on puisse donner à la République française est d’organiser l’éducation des arts et métiers, de donner un grand essor à l’industrie nationale, de l’activité à nos fabriques, à notre commerce, et de détruire pour jamais la tyrannie, les intrigues, et tous les germes de division qui existent parmi nous. »

Daunou, à son tour, crut devoir exposer son opinion sur la question, et le faire avec quelque développement : et de même qu’il avait publié, au cours de la première discussion sur la constitution, un Essai sur la constitution, il voulut donner, comme sa contribution au débat sur l’éducation, un Essai sur l’instruction publique. Cette brochure, dans laquelle il reprenait pour son compte personnel le projet du Comité, parut dans la seconde moitié de juillet ; mais elle ne semble avoir exercé aucune influence, alors, sur l’opinion de la majorité de la Convention.

Quant à Sieyès, après ses articles du Journal d’instruction sociale, il rentra dans le silence. Ce ne fut que beaucoup plus tard (Notice sur la vie de Sieyès, écrite par lui-même en messidor an II et publiée seulement en pluviôse an III) qu’il exhala ses rancunes en racontant à sa façon ce qui s’était passé. Voici son récit : « Il [Sieyès] a essayé plusieurs fois d’être utile autrement que par sa simple assiduité aux séances. Parmi ses tentatives, toutes infructueuses, nous citerons son rapport du 13 janvier 1793, sur l’organisation provisoire du ministère de la guerre, rapport accueilli d’abord par un silence d’inquisition autant que de curiosité, calomnié ensuite jusqu’au ridicule, et repoussé finalement par tous les partis. Il a travaillé à organiser un nouvel établissement d’instruction publique ; ce qu’il ne faut pas confondre avec la manie incurable de fixer dogmatiquement et de décréter législativement la matière de l’instruction. Son plan était, au moment où il a paru, le plus court ; c’est encore le plus complet de ceux qui ont été présentés. Le Comité d’instruction, après l’avoir adopté, chargea un autre de ses membres, bien voulu à l’assemblée, d’en faire le rapport à la tribune. Il ne fut pas mal reçu ; la Convention en ajourna la discussion à un jour assez prochain. Le rapporteur, se conformant à la prudence des temps, crut devoir le soumettre d’avance à l’assemblée dite la réunion, où, après quelques amendements, il n’y eut de partage d’opinion que sur la manière de le faire décréter en masse, ou article par article. Le lendemain ou le surlendemain, le hasard amène le nom de Sieyès à propos du plan d’instruction. On se demande assez vivement clans certains groupes : « Est-ce lui qui l’a fait ? — Oui. » Aussitôt les dispositions changent. On a l’air de se défier des vues, des intentions. On lit, on relit. Le singe retournant un miroir, pour chercher derrière, n’est pas plus plaisant. A force de regarder et de soupçonner, on croit entrevoir quelque chose. On est bientôt certain qu’il doit y avoir dans cette rédaction un plan complet de contre-révolution et de fédéralisme. Le rapporteur est vivement tancé pour avoir osé présenter à la tribune quelque chose qui n’est pas d’un membre de la Montagne. C’est comme si on lui avait tendu un piège. L’affaire devient importante. On la traite révolutionnairement. Ceux qui cherchaient une occasion croient l’avoir trouvée. Le mot d’ordre est donné. Les nouveaux patriotes courent le 30 juin aux Jacobins entendre une déclamation vraiment délirante de l’orateur Hassenfratz contre Sieyès. Les journaux répètent la déclamation et refusent le plan. Le jour suivant, sur la demande formelle de Robespierre, à la Convention, ce projet est rejeté haut la main et sans discussion. Le Comité de salut public enfin ne manque pas d’exclure Sieyès [en octobre] du Comité d’instruction, où il avait été placé par un décret spécial de la Convention [du 28 février]. » Il y a une erreur dans l’avant dernière phrase de l’extrait de la Notice qui vient d’être reproduit. Le discours de Hassenfratz aux Jacobins est du 30 juin : or ce n’est pas « le jour suivant » (1er juillet) que Robespierre prit la parole à la Convention et fit écarter le plan de Sieyès : ce fut seulement, comme on l’a vu, le 3 juillet. Cette erreur a été reproduite par Lakanal en brumaire an III dans le rapport précédant le projet de décret sur les écoles primaires (p. 408).

La Commission d’instruction publique, ou Commission des Six. — Le plan Lepeletier. — La nomination des six commissaires pour l’éducation et l’instruction publique, décrétée le 3 juillet, eut lieu le 6 juillet. Aucun journal n’en fait mention ; mais le procès-verbal de la Convention relate en ces termes cet acte important :

« Un membre demande qu’on procède à l’instant à la nomination des six membres qui doivent former la Commission chargée de présenter, dans le plus court délai, un plan d’éducation nationale. Un autre membre propose que le bureau fasse la liste des six candidats pour la soumettre à la Convention : ce qui est décrété.

« … Conformément au décret rendu dans cette séance, le bureau présente la liste des membres qui doivent composer la Commission chargée de faire un plan d’éducation nationale : ces membres sont les citoyens Jeanbon Saint-André, Lavicomterie, Saint-Just, Rühl, Lakanal, Grégoire. La liste, mise aux voix, est adoptée. »

Lavicomterie n’accepta pas sa nomination ; la Convention le remplaça, le 8, par Coupé (de l’Oise). Le 10, l’assemblée renouvela le Comité de salut public, en le réduisant à neuf membres, qui furent Jeanbon Saint-André, Barère, Gasparin, Couthon, Hérault de Séchelles, Thuriot, Prieur (de la Marne), Saint-Just, Robert Lindet. Par conséquent, Jeanbon Saint-André et Saint-Just ne purent pas continuer à faire partie de la Commission des Six : ils y furent remplacés, le 11, par Robespierre et Léonard Bourdon.

C’est à ce moment qu’on voit surgir le plan d’éducation commune de Michel Lepeletier.

L’existence de ce plan avait été révélée dès le 24 janvier par Félix Lepeletier, dans le discours qu’il prononça aux funérailles de son frère : il avait annoncé que Michel Lepeletier laissait un ouvrage, presque achevé, sur l’éducation nationale, qui serait bientôt rendu public. Le 21 février, après avoir reçu de Félix Lepeletier l’hommage du buste de son frère assassiné, la Convention avait décrété que, « lorsqu’elle s’occuperait de l’instruction publique, elle entendrait l’ouvrage de Michel Lepeletier par l’organe de son frère ». Depuis ce moment, Félix Lepeletier avait à plusieurs reprises, mais toujours inutilement, sollicité la Convention de tenir sa promesse et de lui accorder audience à sa barre. Enfin, le 3 juillet, évidemment à son instigation, Chabot avait demandé que la Convention fixât un jour où Félix Lepeletier pourrait venir lire l’ouvrage de son frère ; mais l’assemblée ne crut pas devoir accéder à cette prière : elle décréta seulement que « l’ouvrage de Michel Lepeletier sur l’instruction publique serait imprimé aux frais de la République, et distribué à ses membres ». Cela ne faisait pas l’affaire de Félix Lepeletier, qui ne voulait pas se dessaisir du précieux manuscrit. Sur ces entrefaites, le 12 juillet, Robespierre, devenu la veille membre de la Commission des Six, rencontra Félix Lepeletier dans le jardin des Tuileries, et lui témoigna un vif désir de connaître l’ouvrage de son frère sur l’éducation. Lepeletier consentit à le lui prêter, et, le lendemain 13, sans l’avoir prévenu, Robespierre fit lecture à la tribune de l’assemblée du plan qui lui avait été confié la veille. Félix Lepeletier fut très irrité de ce procédé ; il raconte ainsi l’incident dans une note de l’édition des oeuvres de son frère Michel (1826) : « La Convention nationale avait décrété que je serais appelé à la tribune pour faire la lecture du plan de mon frère. Flatté d’un tel honneur, j’attendais ses ordres, lorsque, le 12 juillet 1793, je rencontrai le représentant Roberspierre (sic), vers les trois heures après midi, dans le jardin des Tuileries. M’ayant aperçu, il vint à moi et me dit : « Quand nous ferez- » vous donc connaître, citoyen, l’ouvrage de feu votre » frère sur l’éducation ? — J’attends, citoyen représentant, les ordres de l’assemblée. — Je liens infini- » ment à le connaître », ajouta-t-il ; « voulez-vous me le » confier ? » Je lui dis que je m’étais promis de ne le faire voir à personne avant de le soumettre à la Convention. Il insista beaucoup ; je résistai longtemps. Enfin je cédai, mais avec promesse de sa part qu’il me le rendrait le lendemain à pareille heure. Je le lui envoyai. Quel fut mon étonnement, le lendemain, d’entendre, sur les cinq heures, les crieurs de journaux faire retentir les rues de Paris de ces paroles foudroyantes pour moi : Grand rapport à l’assemblée du plan de Michel Lepeletier sur l’éducation publique, par Maximilien Robespierre. Je ne me possédais que difficilement. Je fus chez lui, et, l’abordant, encore très ému, je lui reprochai son manque de parole. « Ce plan est si beau », ma dit-il, « que je n’ai pu résister. C’est admirable, c’est le premier ouvrage qui soit à la hauteur de la République ! » Tout cela ne me calmait pas. « Est-ce que vous trouvez mauvais ce que j’ai fait ? me dit-il. — « La chose qui me porte à excuser votre procédé, c’est que votre popularité augmente l’espoir que j’ai de voir adopter par la Convention les vues de mon frère sur un objet aussi important pour la patrie. » Le mot « excuser » lui déplut sans doute. Sa figure s’en ressentit : je le quittai. Mais il était homme à garder rancune, et je m’en aperçus. » Il semble bien que le plus rancunier des deux ait été Félix Lepeletier.

Il n’existe pas de procès-verbaux de la Commission des Six, en sorte que nous ne connaissons pas le détail de ses délibérations. Mais il est bien certain que, si Robespierre fit lecture à la Convention, le 13 juillet, du plan de Michel Lepeletier, ce fut parce que la Commission l’y avait autorisé. Il eut d’ailleurs soin d’annoncer que c était au nom de la Commission qu’il parlait.

« Citoyens, — dit Robespierre avant de commencer sa lecture, — votre Commission d’instruction publique sera bientôt en état de vous présenter l’ensemble du travail important dont vous l’avez chargée. Elle a cru dès aujourd’hui devoir présenter à la nation et à vous un garant de ses principes et payer un juste tribut à l’impatience publique, en mettant sous vos yeux l’ouvrage d’un nomme illustre, qui fut notre collègue… Vous allez entendre Lepeletier dissertant sur éducation nationale ; vous allez le revoir dans la plus noble partie de lui-même. En l’écoutant, vous sentirez plus douloureusement la grandeur de la perte que vous avez faite. »

Nous donnons ci-après du travail de Lepeletier quelques extraits qui permettront de se faire une idée suffisante du système d’éducation qui y était exposé.

« J’avoue — disait Lepeletier en débutant — que ce qui a été dit jusqu’ici ne remplit pas l’idée que je me suis formée d un plan complet d éducation. J’ai osé concevoir une plus vaste pensée ; et, considérant à quel point l’espèce humaine est dégradée par le vice de notre ancien système social, je me suis convaincu de la nécessité d’opérer une entière régénération, et, si je peux m’expliquer ainsi, de créer un nouveau peuple.

« … Tout le système du Comité [Lepeletier parle du plan du premier Comité, emprunté à Condorcet] porte sur cette base, l’établissement de quatre degrés d’enseignement, savoir : les écoles primaires, les écoles secondaires, les instituts, les lycées. Je trouve dans ces trois derniers cours un plan qui me paraît sagement conçu ; mais avant ces degrés supérieurs, qui ne peuvent devenir utiles qu’à un petit nombre d’hommes, je cherche une instruction générale pour tous, convenable aux besoins de tous, une éducation vraiment et universellement nationale ; et j’avoue que le premier degré que le Comité nous propose, sous le nom d’écoles primaires, me semble bien éloigné de présenter tous ces avantages.

« … Les enfants domiciliés dans la ville, le bourg, le village où sera située l’école primaire, seront bien plus à portée des leçons, en profiteront et bien plus souvent, et bien plus constamment ; ceux au contraire qui habitent les campagnes et hameaux ne pourront pas les fréquenter aussi habituellement, à raison des difficultés locales, des saisons et d’une foule d’autres circonstances.

« Une bien plus grande inégalité va s’établir encore à raison des diverses facultés des parents ; et ici les personnes aisées, c’est-à-dire le petit nombre, auront tout l’avantage. Quiconque peut se passer du travail de son enfant pour le nourrir, a la facilité de le tenir aux écoles tous les jours et plusieurs heures chaque jour ; mais quant à la classe indigente, comment fera-t-elle ? Cet enfant pauvre, vous lui offrez bien l’instruction ; mais avant, il lui faut du pain ; son père laborieux s’est privé d’un morceau pour le lui donner, mais il faut que l’enfant gagne l’autre ; après avoir passé aux champs une journée pénible, voulez-vous que, pour repos, il s’en aille à l’école, éloignée peut-être d’une demi-lieue de son domicile ?

« … Je demande que vous décrétiez que depuis l’âge de cinq ans jusqu’à douze pour les garçons, et jusqu’à onze pour les filles, tous les enfants, sans distinction et sans exception, seront élevés en commun aux dépens de la République ; et que tous, sous la sainte loi de l’égalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes soins. Par le mode suivant lequel je vous proposerai de répartir la charge de ces établissements, presque tout portera sur le riche, la taxe sera presque insensible pour le pauvre. Ainsi vous atteindrez les avantages de l’impôt progressif que vous désirez établir ; ainsi, sans convulsion et sans injustice, vous effacerez les énormes disparités de fortune dont l’existence est une calamité publique.

« Prolonger l’instruction publique jusqu’à la fin de l’adolescence est un beau songe ; quelquefois nous l’avons rêvé délicieusement avec Platon, quelquefois nous l’avons vu avec enthousiasme réalisé dans les fastes de Lacédémone ; quelquefois nous en avons trouvé l’insipide caricature dans nos collèges ; mais Platon ne faisait que des philosophes, Lycurgue ne faisait que des soldats, nos professeurs ne faisaient que des écoliers. La République française a besoin de faire des hommes de tous les étals : alors ce n’est plus dans les écoles qu’il faut les renfermer, c’est dans les divers ateliers, c’est sur la surface des campagnes qu’il faut les répandre ; toute autre idée est une chimère qui, sous l’apparence trompeuse de la perfection, paralyserait des bras nécessaires, anéantirait l’industrie, amaigrirait le corps social, et bientôt en opérerait la dissolution.

« Dans un moment je parlerai de l’éducation supplémentaire, offerte à tous les jeunes citoyens sans exceptions. Je parlerai aussi des cours "d’études auxquels un petit nombre pourra se trouver porté par son goût, ses facultés ou son talent. Mais tout cela est pour l’adolescence ; tout cela est la suite de l’institution publique : il faut d’abord, pour tous, que le cours entier de l’institution ait été parcouru.

« Je reviens maintenant au mode d’en organiser les établissements.

« Dans les villes pour chaque section, pour chaque canton dans les campagnes, d’ordinaire une seule maison d’institution pourra suffire. Chaque établissement contiendra quatre à six cents élèves.

« Le plus grand éloignement sera au plus de deux ou trois lieues ; ainsi les parents pourront souvent et facilement revoir le dépôt qu’ils auront confié à la patrie, et l’austérité de l’institution républicaine ne coûtera pas un regret à la nature.

« Ici s’élève une question bien importante. L’institution publique des enfants sera-t-elle d’obligation pour les parents, ou les parents auront-ils seulement la faculté de profiter de ce bienfait national ?

« D’après les principes, tous doivent y être obligés.

« Pour l’intérêt public, tous doivent y être obligés.

« Dans peu d’années, tous doivent y être obligés.

« Mais dans le moment actuel, il vous semblera peut-être convenable d’accoutumer insensiblement les esprits à la pureté des maximes de notre nouvelle constitution. Je ne vous le propose qu’à regret ; je soumets à votre sagesse une modification que mon désir intime est que vous ne jugiez pas nécessaire. Elle consiste à décréter que d’ici à quatre ans l’institution publique ne sera que facultative pour les parents. Mais ce délai expiré, lorsque nous aurons acquis, si je puis m’exprimer ainsi, la force et la maturité républicaine, je demande que quiconque refusera ses enfants à l’institution commune soit privé de l’exercice des droits de citoyen pendant tout le temps qu’il se sera soustrait à remplir ce devoir civique, et qu’il paie en outre double contribution dans la taxe des enfants.

« Il vous sera facile de placer ces établissements dans les édifices appartenant à la nation, maisons religieuses, habitations d’émigrés, et autres propriétés publiques.

« Je voudrais encore qu’à défaut d’autre ressource, les vieilles citadelles de la féodalité s’ouvrissent pour cette intéressante destination.

« … D’après les calculs que j’ai faits, il m’a semblé qu’un maître pour cinquante enfants suffirait. Les enfants seront classés de manière que les plus âgés puissent soulager le maître dans ses fonctions, surveiller les plus jeunes, aider pour les répétitions. Chaque maître aura sous lui un égal nombre d’enfants de différents âges. Il sera indépendant des autres maîtres, comme aussi son autorité se bornera aux enfants qui lui seront confiés. »

Pour l’éducation physique, Lepeletier recommande en premier lieu un genre de vie et des exercices qui donnent au corps la santé et la vigueur.

« Après la force et la santé, ajoute-t-il, il est un bien que l’institution publique doit à tous, je veux dire l’accoutumance au travail. Je ne parle point ici de telle ou telle industrie particulière ; mais j’entends, en général, ce courage pour entreprendre une tâche pénible, cette action en l’exécutant, cette constance à la suivre, cette persévérance jusqu’à ce qu’elle soit achevée, qui caractérise l’homme laborieux.

« ... J’aborde maintenant l’enseignement, cette partie de l’éducation, la seule que le Comité ait traitée, et ici je marcherai d’accord avec lui. J’adopte entièrement, pour l’institution publique, la nomenclature que le Comité vous a présentée pour le cours des écoles primaires : apprendre à lire, écrire, compter, mesurer, recevoir des principes de morale, une connaissance sommaire de la constitution, des notions d’économie domestique et rurale, développer le don de la mémoire en y gravant les plus beaux récits de l’histoire des peuples libres et de la Révolution française : voilà le nécessaire pour chaque citoyen ; voilà l’instruction qui est due à tous.

« Je me contenterai d’observer que, sans multiplier davantage ces objets « d’étude, je désire que l’enseignement en soit un peu plus étendu et plus approfondi que dans le plan du Comité ; je voudrais reporter quelque chose de l’instruction destinée par le Comité aux écoles secondaires, dans mon cours d’institution publique.

« … D’après le principe que l’enfance reçoit aisément l’empreinte de l’habitude, je voudrais qu’il ne lui fût pas parlé de religion, précisément parce que je n’aime point dans l’homme ce qu’il a toujours eu jusqu’à présent, une religion d’habitude. Je regarde ce choix important comme devant être l’acte le plus réfléchi de la raison.

« Je désirerais que, pendant le cours entier de l’institution publique, l’enfant ne reçût que les instructions de la morale universelle, et non les enseignements d’aucune croyance particulière.

« Je désirerais que ce ne fût qu’à douze ans, lorsqu’il sera rentré dans la société, qu’il adoptât un culte avec réflexion. Il me semble qu’il ne devrait choisir que lorsqu’il pourrait juger.

« Cependant d’après la disposition actuelle des esprits, surtout dans les campagnes, peut-être pour-riez-vous craindre de porter le mécontentement et le scandale même au milieu de familles simples et innocentes, si les parents voyaient leurs enfants séparés jusqu’à douze ans des pratiques extérieures de tout culte religieux. Je soumets cette difficulté de circonstance à la sagesse de vos réflexions ; mais j’insiste, dans tous les cas, pour que cette partie d’enseignement n’entre point dans le cours de l’éducation nationale, ne soit point confiée aux instituteurs nationaux, et qu’il soit seulement permis de conduire à certains jours et à certaines heures les enfants au temple le plus voisin, pour y apprendre et pour y pratiquer la religion à laquelle ils auront été voués par leurs familles.

« Jusqu’ici je n’ai considéré le sujet que je traite que sous le rapport de l’éducation : maintenant je vais vous le présenter sous un autre aspect bien important, celui de l’économie politique.

« Diminuer les nécessités de l’indigence, diminuer le superflu de la richesse, c’est un but auquel doivent tendre toutes nos institutions : mais il faut que la justice comme la prudence règlent notre marche. On ne peut s’avancer que pas à pas ; tout moyen convulsif est inadmissible, la propriété est sacrée, et ce droit a reçu de votre premier décret [décret du 21 septembre 1792 plaçant « la sûreté des personnes et des propriétés sous la sauvegarde de la nation »] une nouvelle et authentique garantie.

« La mesure la plus douce comme la plus efficace pour rapprocher l’immense distance des fortunes. se trouve dans le mode de répartir les charges publiques. Soulager celui qui a peu, que le poids porte principalement sur le riche : voilà toute la théorie. En deux mots, l’enfant du pauvre sera élevé aux dépens du riche, tous contribuant pourtant dans une juste proportion, de manière à ne pas laisser à l’indigent même l’humiliation de recevoir un bienfait.

« … Je propose que dans chaque canton la dépense de la maison d’institution publique, nourriture, habillement, entretien des enfants, soit payée par tous les habitants du canton, au prorata de la contribution directe. J’évalue par aperçu, et au plus, la taxe pour l’éducation des enfants, à une moitié en sus de la contribution directe. Le produit du travail des enfants viendra en soulagement de la dépense de la maison…. Quelques enfants auront des revenus personnels. Tant qu’ils seront au nombre des élèves de la nation, n’est-il pas naturel que ces revenus soient appliqués à la dépense commune ?

« Ainsi la pauvreté est secourue dans ce qui lui manque ; ainsi la richesse est dépouillée d’une partie de son superflu ; et, sans crise ni convulsion, ces deux maladies du corps politique s’atténuent insensiblement. Les révolutions qui se sont passées depuis trois ans ont tout fait pour les autres classes de citoyens, presque rien encore pour la plus nécessaire peut-être, pour les citoyens prolétaires dont la seule propriété est dans le travail. La féodalité est détruite, mais ce n’est pas pour eux : car ils ne possèdent rien dans les campagnes affranchies. Les contributions sont plus justement réparties ; mais, par leur pauvreté même, ils étaient presque inaccessibles à la charge ; pour eux le soulagement est aussi presque insensible. L’égalité civile est rétablie, mais l’instruction et l’éducation leur manquent ; ils supportent tout le poids du titre de citoyens : ont-ils vraiment aptitude aux honneurs auxquels le citoyen peut prétendre ? Jusqu’ici l’abolition de la gabelle est le seul bien qui ait pu les atteindre, car la corvée n’existait déjà plus. .

« Ici est la révolution du pauvre : mais révolution douce et paisible, révolution qui s’opère sans alarmer la propriété et sans offenser la justice. Adoptez les enfants des citoyens sans propriété, et il n existe plus pour eux d’indigence. Adoptez leurs enfants, et vous les secourez dans la portion la plus chère de leur être.

« ... Pour régir et surveiller chaque établissement d’éducation nationale, les pères de famille domiciliés dans le canton ou la section formeront un conseil de cinquante-deux personnes choisies parmi eux. Chaque membre du conseil sera tenu à sept jours de surveillance dans le cours de l’année.

« … L’enfant est parvenu à douze ans ; à cet âge finit pour lui l’institution publique ; il est temps de le rendre aux divers travaux de l’industrie.

« ... Au sortir de l’institution publique, l’agriculture et les arts mécaniques vont appeler la plus grande partie de nos élèves, car ces deux classes constituent la presque totalité de la nation.

« Une très petite portion, mais choisie, sera destinée à la culture des arts agréables et aux études qui tiennent à l’esprit.

« Quant aux premiers, l’apprentissage de leurs divers métiers n’est pas du ressort de la loi. Le meilleur maître, c’est l’intérêt :1a leçon la plus persuasive, c’est le besoin. Les champs, les ateliers sont ouverts, ce n’est point à la République à instruire chaque cultivateur et chaque artisan en particulier. Laisserons-nous pourtant à un abandon absolu ces deux classes nombreuses des jeunes citoyens devenus artisans et laboureurs ? La semaine appartient au travail, les en détourner serait absurde et impossible ; mais aux jours de délassement, il est convenable que cette jeunesse retrouve des exercices du corps, quelques leçons, des fêtes, des rassemblements.

« Vos Comités, dans un travail vraiment philosophique, vous ont offert des moyens d’appeler dans des solennités civiques la jeunesse sortie des premières écoles. Ici donc s’achève mon plan par celui de vos Comités. »

Ce long mémoire, dont nous n’avons extrait que les passages les plus saillants, était suivi d’un projet de décret en 26 articles. La plupart d’entre eux ne sont que la répétition de ce qu’on vient de lire relativement à l’éducation de l’enfance dans les maisons nationales ; il serait donc superflu de les reproduire. Nous transcrirons seulement ceux qui se rapportent à l’instruction secondaire et à l’instruction supérieure, pour lesquelles Lepeletier adoptait, comme on l’a vu, le plan de Condorcet. Les voici :

« ART. 5. — Lorsque les enfants seront parvenus au terme de l’éducation nationale, ils seront remis entre les mains de leurs parents ou tuteurs, et rendus aux travaux des divers métiers et de l’agriculture ; sauf les exceptions qui seront spécifiées ci-après, en faveur de ceux qui annonceraient des talents et des dispositions particulières.

« ART. 6. — Le dépôt des connaissances humaines et de tous les beaux-arts sera conservé et enrichi par les soins de la République ; leur étude sera enseignée publiquement et gratuitement par des maîtres salariés par la nation.

« Leurs cours seront partagés en trois degrés d’instruction : les écoles publiques [ce sont les écoles secondaires de Condorcet], les instituts, les lycées.

« ART. 7. — Les enfants ne seront admis à ces cours qu’après avoir parcouru celui de l’éducation nationale.

« Ils ne pourront être reçus avant l’âge de douze ans aux écoles publiques.

« Le cours d’études y sera de quatre années ; il sera de cinq ans dans les instituts, et de quatre dans les lycées.

« ART. 8. — Pour l’étude des belles-lettres, des sciences et des beaux-arts, il en sera choisi un sur cinquante. Les enfants qui auront été choisis seront entretenus aux frais de la République auprès des écoles publiques, pendant le cours d’études de quatre ans.

« ART. 9. — Parmi ceux-ci, après qu’ils auront achevé ce premier cours, il en sera choisi la moitié, c’est-à-dire ceux dont les talents se sont développés davantage ; ils seront également entretenus aux dépens de la République auprès des instituts pendant les cinq années du deuxième cours d’étude.

« Enfin moitié des pensionnaires de la République qui auront parcouru avec le plus de distinction le degré d’instruction des instituts, sera choisie pour être entretenue auprès du lycée, et y suivre le cours d’étude pendant quatre années.

« ART. 11. — Ne pourront être admis à concourir ceux qui, par leurs facultés personnelles, ou celles de leurs parents, seraient en état de suivre, sans les secours de la République, ces trois degrés d’instruction. »

La lecture faite par Robespierre fut « souvent interrompue par de nombreux applaudissements » (Procès-verbal de la Convention). L’assemblée ordonna l’impression du plan de Lepeletier, et sa distribution au nombre de six exemplaires à chacun de ses membres.

Le soir du 13 juillet, Marat tombait sous le couteau de Charlotte Corday. Ce malheureux événement allait rendre impossible l’apaisement des discordes, qu’avaient rêvé quelques Girondins à l’esprit conciliant, comme Lanthenas, Ducos, Guyomar, etc. « Je suis atterré — écrivait Lanthenas — du nouveau coup qui vient de frapper la République : un nouvel assassinai dans la personne d’un représentant du peuple ! ma langue est suspendue, ma plume ne peut écrire ! Dois-je renoncer à la lueur d’espérance qui m’éclairait, en voyant la frénésie s’emparer de toutes les têtes, et les partis les plus violents les seuls écoutés ? Je continuerai néanmoins, je ne cesserai de crier à la République : « Tu es tout, les individus ne sont rien. Réunie sous l’étendard de la constitution républicaine » qu’on te présente, oppose dans ce moment, par ton » union, une masse invincible à tes ennemis ! » [Motifs de faire du 10 août un jubilé fraternel.)

La Commission d’instruction publique, bien qu’elle eût autorisé Robespierre adonner lecture de l’ouvrage de Lepeletier en son nom, n’était pas unanime à en approuver le principe. Si Robespierre se montrait partisan déclaré de l’éducation commune, si Léonard Bourdon publiait, dans le courant de juillet, une brochure pour la recommander chaleureusement, Coupé (de l’Oise) allait imprimer des observations pour la combattre, et Grégoire prononcera, le 30 juillet, un grand discours contre le plan Lepeletier ; Lakanal était du sentiment de Grégoire ; de l’opinion de Rühl (qui fut le président de la Commission), nous ne savons rien. Ainsi divisée, la Commission restait inactive.

Projet de décret sur l’éducation publique en conformité du plan de Lepeletier, présenté par Robespierre. — La Commission devait présenter un rapport à la Convention le 23 juillet (procès-verbal du Comité d’instruction du 20 juillet) : mais, au jour indiqué, aucun rapport ne fut lu, sans doute à cause des dissentiments qui s’étaient manifestés parmi les commissaires. On vit alors, dans cette séance du 23 juillet, Cambon se faire l’interprète de l’impatience de l’assemblée, et demander qu’on mît en discussion, sans retard, le plan de Lepeletier, « cet ouvrage qui doit être le canon de position que vous opposerez aux malveillants » ; il proposa « que Lepeletier lui-même devînt le rapporteur de la Commission d’instruction publique », c’est-à-dire qu’on prit son projet de décret pour base de la discussion. Les propositions de Cambon furent décrétées, et les partisans de Lepeletier dans la Commission se trouvèrent ainsi avoir cause gagnée. Dès le 26 juillet, Robespierre aurait été en mesure de présenter à la Convention le travail de la Commission, qui n’était autre chose que le projet de décret de Lepeletier, revu et amendé sur quelques points de détail ; les deux projets, celui que devait présenter Robespierre et celui de Lepeletier, n’offraient que deux différences importantes : 1° Lepeletier avait admis que pendant quatre ans, l’éducation commune, au lieu d’être obligatoire, ne serait Sue facultative, si la Convention jugeait cette modification nécessaire ; Robespierre voulait rendre l’éducation immédiatement obligatoire : les parents et tuteurs qui ne se soumettraient pas à la loi perdraient les droits de citoyen, et paieraient une double imposition directe ; 2° tandis que Lepeletier admettait les trois degrés supérieurs d’enseignement du plan de Condorcet, écoles secondaires (appelées par Lepeletier « écoles publiques »), instituts et lycées, le projet de Robespierre ne conservait que les deux premiers de ces degrés, en appelant instituts les écoles secondaires et lycées les instituts, et détournant ainsi ces mots du sens que leur avait assigné Condorcet. Mais la Convention, le 26, occupée d une question militaire, ajourna la question de l’éducation. Le 27, Robespierre était élu membre de Comité de salut public en remplacement de Gasparin, malade, et dut en conséquence renoncer aux fonctions de membre de la Commission d’instruction publique ; mais, en vertu d’un décret qui datait de l’Assemblée constituante, il pouvait rester chargé de présenter le rapport qu’il avait préparé. Ce fut donc lui qui, le 29 juillet, jour où la discussion sur l’instruction publique put enfin s’ouvrir, donna lecture du Projet de décret sur l’éducation publique, reproduction textuelle du projet de Lepeletier, à part les changements indiqués plus haut. Après qu’il eut achevé sa lecture, le vieux Raffron du Trouillet présenta des objections, disant que les établissements proposés « avaient un air artificiel, systématique », et que les parents ne consentiraient sans doute pas à se séparer de leurs enfants ; puis la discussion fut ajournée.

La Société des Jacobins avait entendu de son côté, le 19 juillet, la lecture du plan de Lepeletier, faite par Félix Lepeletier ; elle en ordonna l’impression à ses frais, et l’envoi dans les départements. Le soir du 29, Hassenfratz annonça aux Jacobins ce qui s’était passé à la séance de la Convention ce jour-là : « C’est, dit-il, le plan de Michel Lepeletier qui seul sera soumis à la discussion, avec des modifications proposées par la Commission d’instruction, la Convention ayant reconnu qu’à de légères imperfections près, il était le meilleur de tous ».

Débats à la Convention ; rapport de Léonard Bourdon ; décret portant qu’il sera créé des maisons d’éducation commune. — Le lendemain 30, la discussion, à la Convention, continua par un discours de Grégoire, qui reprocha au plan de Lepeletier d’entraîner des dépenses énormes, et de présenter au point de vue moral des conséquences funestes. Léonard Bourdon et Lequinio parlèrent en faveur de l’éducation commune. Fourcroy, qui venait d’entrer à la Convention comme remplaçant de Marat, proposa un moyen terme : il voulait l’éducation commune, en ce sens que les enfants seraient réunis pendant la plus grande partie de la journée, dans leurs jeux, leurs études, leurs exercices : mais on renoncerait à les faire habiter en commun, et leur entretien resterait à la charge de leurs parents.

Le 31, la Commission se réunit : « elle examina les différentes opinions imprimées ou présentées à la tribune pour ou contre la réunion des enfants ; elle balança les avantages et les inconvénients des différents systèmes, et enfin elle adopta celui qui lui parut le plus propre à concilier les bons esprits, et à assurer tous les avantages de l’institution commune sans exposer à aucun des inconvénients qui avaient paru inévitables à plusieurs des membres de l’assemblée ». Léonard Bourdon fut nommé rapporteur en remplacement de Robespierre.

Le débat fut repris à la Convention le 1er août. Thibaudeau et Piette parlèrent contre le plan Lepeletier. Léonard Bourdon exposa le projet amendé de la Commission : l’éducation commune n’était plus applicable qu’aux enfants mâles, et à ceux-là seulement que leurs parents voudraient confier aux soins de la République ; elle durerait de l’âge de sept ans à celui de quatorze ; chaque maison d institution commune, ou « maison d’égalité », recevrait cinq cents enfants ; il en serait immédiatement établi une dans chaque département ; dès qu’il y aurait cinq cents nouvelles inscriptions, il serait établi une seconde maison, et ainsi de suite. Lorsque, dans un canton, aurait été formée une maison d’institution commune, les écoles primaires qui étaient établies dans ce canton seraient réunies à cette maison. Tous les exercices des maisons d’égalité seraient publics et communs à ceux des enfants demeurant chez leurs parents qui voudraient y assister. Les maisons d’égalité et les écoles primaires seraient sous la surveillance et l’administration des pères de famille. Le rapporteur ajouta : « Si vous adoptez ces points de vue, votre Commission vous présentera demain son plan d’instruction publique ; ce plan renferme les écoles primaires, les instituts [écoles secondaires de Condorcet] et les lycées [instituts de Condorcet] ».

Le 2 août, l’instruction publique ne vint pas à l’ordre du jour. Le 3, Grégoire et Léonard Bourdon prononcèrent chacun un discours où ils présentèrent « de nouveaux développements de leurs systèmes » ; puis Laloy fit décréter que « cessant tout débat partiel sur ce grand objet, chaque jour la Convention discuterait sur le plan entier d’instruction publique » ; mais ce décret resta lettre morte. Le 4 (un dimanche), la discussion ne fut pas reprise ; mais elle continua le 5 par divers discours, dont nous ne connaissons que celui de Raffron. Le 6, rien. Le 7, la Convention entendit la lecture d’une lettre de Félix Lepeletier, présentant « quelques observations pour répondre aux difficultés qu’on a trouvées dans le plan d’éducation nationale de son frère », et renvoya cette lettre à la Commission. Ensuite, pendant plusieurs séances, l’instruction publique ne revint pas à l’ordre du jour : les questions relatives à la grande solennité du 10 août, et à la présence à Paris des envoyés des assemblées primaires, porteurs des votes d’acceptation de la constitution nouvelle, absorbaient presque exclusivement l’attention.

Cependant on sentait le besoin d’en finir avec cette irritante question du plan de Lepeletier, qui occupait tous les esprits, qui avait suscité d"ardentes polémiques, et qui mettait la division entre les patriotes, étonnés de se trouver d’opinions divergentes sur ce point, lorsqu’ils étaient d’accord sur les autres parties du programme républicain. Ce fut le mardi 13 août, juste un mois après le jour où Robespierre avait lu l’ouvrage de Lepeletier à l’assemblée, que le débat fut repris, et, après s’être prolongé pendant la plus grande partie de la séance, aboutit enfin à un vote conforme aux propositions présentées par le rapporteur Léonard Bourdon le 1er août.

Le Moniteur donne les noms de onze orateurs qui prirent part à ce débat final ; ce sont Ch. Delacroix, Robespierre, Raffron, Jay (de Sainte-Foy), Gaston, Léonard Bourdon, Romme (rentré à la Convention le 5 août), Bréard, Danton, Charlier et Guyomar. Cinq d’entre eux parlèrent contre le plan de Lepeletier : Raffron, Jay (de Sainte-Foy), Gaston, Bréard, Guyomar. Robespierre le défendit, mais en réservant, pour le moment, la question de savoir si l’éducation commune devait être obligatoire ou facultative. Quatre orateurs recommandèrent la solution proposée par le nouveau rapporteur de la Commission, c’est-à-dire la création de maisons d’éducation nationale où l’envoi des enfants serait simplement facultatif : Delacroix, Léonard Bourdon, Danton et Charlier. Romme, enfin, se borna à présenter des considérations générales sur l’éducation et l’instruction, sans parler du projet de Lepeletier. Un second discours de Danton semble avoir emporté le vote : « Allons donc à l’éducation commune, dit-il ; tout se rétrécit dans l’éducation domestique, tout s’agrandit dans l’éducation commune. On a fait une objection, en présentant le tableau des affections paternelles ; et moi aussi, je suis père, et plus que les aristocrates qui s’opposent à l’éducation commune, car ils ne sont pas sûrs de leur paternité. (On rit.) Eh bien, mon fils ne m’appartient pas, il est à la République : c’est à elle de lui dicter ses devoirs pour qu’il la serve bien. On a dit qu’il répugnerait aux coeurs des cultivateurs de faire le sacrifice de leurs enfants. Eh bien, ne les y contraignez pas, laissez-leur-en la faculté seulement. Je demande que vous décrétiez qu’il y aura des établissements nationaux où les enfants seront instruits, nourris et logés gratuitement, et des classes où les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux pourront les envoyer s’instruire. » La proposition de Danton fut adoptée, « sauf rédaction ». Elle n’a jamais été officiellement rédigée. Voici sous quelle forme elle est résumée par le Journal de la Montagne :

« La Convention nationale décide qu’il y aura des maisons communes d’éducation, entretenues aux frais de la République. Les citoyens ne seront pas forcés d’y envoyer leurs enfants. Il y aura, en outre, des classes particulières destinées à l’éducation des enfants qui n’auraient pas été envoyés aux maisons communes. »

Le décret du 13 août était un échec pour ceux qui avaient demandé, comme Robespierre l’avait fait dans le projet de décret du 29 juillet, que l’éducation commune fût obligatoire. Dans certaines sections de Paris, on ne prit pas son parti de la chose aussi facilement que paraît l’avoir fait Robespierre lui-même, et on voulut essayer de faire revenir la Convention sur sa décision. La section des Lombards, sur l’initiative de l’agitateur lyonnais Leclerc, adopta le 20 août une pétition à cet effet, et décida d’inviter les quarante-sept autres sections à y donner leur adhésion et à nommer des commissaires pour aller la présenter à la barre de la Convention, le dimanche 25 août. Neuf sections seulement se joignirent à celle des Lombards, et le 25 août la pétition fut lue à l’assemblée ; le procès-verbal ajoute que d’autres pétitions du même genre furent présentées en même temps par « plusieurs jeunes citoyens », c’est-à-dire, comme nous l’apprend le Moniteur, par des écoliers accompagnés de leurs instituteurs. La pétition des sections ne donna lieu à aucun débat ; l’assemblée la renvoya, non à la Commission des Six, mais au Comité d’instruction publique, qui ne s’en occupa pas.

Ce mois d août pendant lequel la Convention trouva le temps d’achever la discussion du plan de Lepeletier et de voter nombre de décrets relatifs à divers objets d’instruction publique, qui ne sauraient trouver place ici, c’est le plus formidable des mois de la formidable année 1793. Une moitié de la France était en pleine révolte contre la République, et des armées d’invasion menaçaient de toutes parts de pénétrer jusqu’au coeur de son territoire. On sait quelles mesures de suprême énergie la Convention dut prendre pour la défense de la cause populaire, et comment le décret du 23 août sur la levée en masse mit sur pied, d’un coup, « le peuple français debout contre les tyrans ». Quatre nouveaux membres furent adjoints au Comité de salut public, Prieur (de la Côte-d’Or) et Carnot (14 août), puis Billaud-Varenne et Collot d’Herbois (5 septembre).

Inaction de la Commission des Six. — Après l’achèvement du débat sur le plan de Lepeletier, la Commission d’instruction publique resta pendant un mois entier dans une inaction apparente. Composée de six membres, — Robespierre, entré au Comité de salut public, avait été remplacé par Pons (de Verdun), — elle se trouvait, au témoignage de l’un d’eux, Coupé (de l’Oise), partagée en deux fractions égales, d’opinions opposées : « trois membres sont attachés à un système, et n’en veulent pas démordre ; les autres ne peuvent passer outre ». Le « système » dont parlait Coupé était évidemment celui qui consistait à organiser, aux frais de la République, un certain nombre de degrés supérieurs d’enseignement : soit trois, comme l’avaient voulu Condorcet et Lepeletier : 1° écoles secondaires (ou écoles publiques) ; 2° instituts ; 3° lycées ; — soit deux seulement, selon le plan de la Commission d’instruction publique exposé par Robespierre le 29 juillet, et par Léonard Bourdon le 1er août : 1° instituts (écoles secondaires de Condorcet, écoles publiques de Lepeletier) ; 2° lycées (instituts de Condorcet et de Lepeletier). L’opposition de Coupé et de deux de ses collègues réduisait à l’impuissance les trois partisans de la création, aux frais de la République, des degrés supérieurs d’enseignement. Ceux-ci s’entendirent alors avec le Comité d’instruction publique du département de Paris, et il fut convenu qu’une pétition serait présentée à la Convention par les autorités de Paris pour obtenir l’établissement immédiat de trois degrés progressifs d’instruction faisant suite aux écoles primaires. Ce plan de campagne sera mis à exécution le 15 septembre.

Activité du Comité d’instruction publique de juillet à septembre 1793. — Par la création de la Commission d’instruction publique, le Comité d’instruction publique s’était trouvé dessaisi de ce qui concernait le plan général d’organisation de l’enseignement : mais il avait continué à s’occuper d’autres questions concernant les sciences, les lettres et les arts. Citons le rapport de David sur le programme de la fêle à célébrer le 10 août (11 juillet) ; le rapport de Lakanal sur la propriété littéraire et artistique (19 juillet) ; le rapport de Lakanal sur le télégraphe (26 juillet) ; le rapport d’Arbogast sur le nouveau système des poids et mesures (1er août) ; le rapport de Grégoire concluant à la suppression des académies (8 août) ; le rapport de Lakanal sur la propriété des auteurs dramatiques (1er septembre) ; le rapport de Lakanal sur la suppression des écoles militaires (9 septembre) ; le rapport de Fourcroy sur l’organisation d’une Commission temporaire des poids et mesures (11 septembre).

La pétition du 15 septembre 1793. — La Convention adjoint quatre membres à la Commission des Six. — Les instituts projetés du département de Paris. — On a vu que Hassenfratz avait parlé aux Jacobins, le 30 juin, de la nécessité d’organiser « l’éducation des arts et métiers ». Le 5 juillet, il présenta à la Convention, avec quelques amis, une pétition invitant les législateurs « à s’occuper d’un mode d’éducation publique propre à perfectionner l’industrie nationale ». Le 10 juillet, s’autorisant de cette pétition même, il demandait au Bureau de consultation des arts et métiers, dont il était membre, de faire aussi des démarches à ce sujet : et ce fut l’origine d’un mémoire sur un plan d’éducation à l’usage des « artistes » (artisans), dont la rédaction fut confiée à Lavoisier, l’un des membres de ce Bureau. Ce mémoire, intitulé Réflexions sur l’instruction publique, présentées à la Convention nationale, est une oeuvre très remarquable (Voir Lavoisier) ; il fut imprimé et distribué dans les premiers jours d’août aux membres de la Convention. Enfin une pétition présentée à la Convention le 21 juillet, par le Lycée des arts, et demandant qu’il fût créé, outre les écoles primaires ordinaires, des écoles de district, au nombre de deux mille cinq cents, où serait donnée « une instruction particulière pour les agriculteurs, les artistes et les ouvriers », paraît due également à l’initiative de Hassenfratz, qui est l’un des signataires. Hassenfratz fut donc le très zélé promoteur de la création d’un enseignement professionnel, et, à ce titre, il concourut certainement aussi pour une bonne part à la préparation de la pétition des autorités de Paris dont il sera question tout à l’heure.

La distribution annuelle des prix aux élèves des collèges de Paris avait eu lieu le dimanche 4 août ; elle se fit dans la grande salle de la Société des Jacobins, en présence d’une députation de vingt-quatre membres de la Convention ; le lendemain, les professeurs vinrent présenter à l’assemblée les élèves qui avaient été couronnés la veille ; les uns et les autres furent invités, selon l’usage, « aux honneurs de la séance ». Sur la proposition de Boucher Saint-Sauveur, la Convention décréta que la liste des noms des « jeunes athlètes », ainsi qu’une pièce de vers « très républicaine », seraient lues dans les théâtres, le jour de la représentation gratuite qui devait être donnée aux frais de la République, à l’occasion de la fêle du 10 août. Le président, qui était Danton, dit aux élèves et a leurs maîtres : « Les ennemis de la Révolution ont accusé la Convention nationale de vouloir anéantir les lettres ; l’accueil flatteur qu’elle vous fait en ce moment est la meilleure réponse aux calomnies. Je vous invite en son nom à assister à la séance. »

On parlait de toutes parts de la substitution d’un enseignement nouveau à celui qui se donnait encore sur les bancs des établissements scolaires de l’ancien régime. Quelques-uns croyaient qu’on pourrait se contenter d’une simple réforme dans les programmes, en conservant les vieux cadres (Plan d’études provisoires, de Crouzet et Mahérault, août 1793) ; d’autres demandaient la destruction radicale du passé, et la création d’établissements nouveaux ; ils voulaient, avec Hassenfratz et quelques autres (Fourcroy, par exemple), qu’on fondât un enseignement professionnel pour les artisans, et que, pour les études des degrés plus élevés, les collèges et les facultés fissent place à des écoles animées d’un esprit véritablement scientifique. Il y eut des conférences auxquelles prirent part un certain nombre de savants et de lettrés : on élabora des programmes, on chercha des professeurs, et on arrêta, pour le département de Paris, un projet qui pouvait être appliqué immédiatement, a la rentrée d’automne. Des membres de la Commission d’instruction publique de la Convention participèrent à ces conférences et se mirent d’accord avec les novateurs parisiens : le 9 septembre, dans son rapport sur les écoles militaires, Lakanal annonçait à la Convention qu’il était chargé, par la Commission des Six, de présenter à l’assemblée un « plan d’organisation des instituts et des lycées » ; et ce plan, dira-t-il le 15 septembre, est précisément celui que le département et la commune de Paris proposent de leur côté. Il faut cependant noter ce point : si Lakanal et la Commission des Six s’en tenaient au projet du 29 juillet, les instituts et les lycées qu’ils voulaient organiser étaient les établissements du second et du troisième degré d’instruction ; tandis que le Comité du département de Paris et les savants qu’il s’était associés rendaient aux mots d’instituts et de lycées, comme on va le voir, la signification qu’ils avaient dans le plan de Condorcet : ils en faisaient le troisième et le quatrième degré d’instruction, et entre les écoles primaires et les instituts ils-plaçaient un degré intermédiaire (correspondant aux écoles secondaires de Condorcet), constitué par des écoles pratiques d’arts et métiers.

La conception des Parisiens est très clairement exprimée dans la pétition, rédigée par les soins du Comité d’instruction publique du département, qu’ils s’apprêtaient à porter à la barre de l’assemblée. Cette pétition dit aux conventionnels :

« Tandis que vous vous occupez à organiser le premier degré d’instruction publique, nous avons préparé pour les degrés supérieurs un travail qui coïncide avec le vôtre. Au lieu de ces établissements qui n’étaient guère que les écoles primaires du sacerdoce, nous vous demandons des gymnases où les jeunes républicains puiseront toutes les connaissances indispensables dans les diverses professions d’arts et métiers ; des instituts, où ils recevront les principes élémentaires des sciences et des langues ; un lycée, où le génie trouvera tous les secours pour se développer et diriger son vol. »

Une fois le plan arrêté et les programmes établis, le département décida que la pétition serait présentée à la Convention le dimanche 15 septembre. La commune, invitée à s’associer à cette démarche, arrêta le 10 septembre de nommer six commissaires « pour s’adjoindre à ceux nommés par le département ». Les sections, assemblées réglementairement le jeudi 12, donnèrent leur adhésion à la pétition ; les sociétés populaires, qui tenaient leurs séances dans les locaux des sections les jours où il n’y avait pas d’assemblée, adhérèrent également. Enfin, la Société des Jacobins, dans sa séance du 13, entendit la lecture d’une lettre du Comité d’instruction publique du département, lui annonçant que la pétition serait présentée le dimanche 15 à la Convention par une députation des autorités, des sections et des sociétés populaires, et lui demandant de prêter son local, le surlendemain, pour servir à la députation de lieu de rassemblement.

Les délégations se réunirent donc le dimanche 15 septembre, à dix heures du matin, dans la salle des Jacobins, où lecture fut donnée de la pétition, et de là les pétitionnaires se rendirent en cortège à la Convention. La séance, présidée par Billaud-Varenne, se passa presque tout entière a entendre la lecture des dépêches, à voir défiler des jeunes réquisitionnaires, à rendre divers décrets, entre autres un décret enjoignant aux généraux de la République « de renoncer à toute idée philanthropique et de se conduire envers les ennemis de la France de la même manière que les puissances coalisées se conduisaient à son égard ». L’heure était sombre, les périls pressants. Dix jours avant, le 5 septembre, l’assemblée avait « mis la terreur à l’ordre du jour » ; le 11, elle avait voté la loi du maximum ; le 17, elle allait voler la loi des suspects : et c’est à ce moment terrible que les délégués du peuple de Paris viennent parler à la Convention de l’organisation des degrés supérieurs de l’instruction publique ! Ce fut seulement tout à la fin de la séance, lorsque déjà une partie des représentants s’étaient retirés, que les pétitionnaires purent être admis à la barre. Ils dirent, par l’organe de Dufourny, président du département :

« L’année scolaire va recommencer, et une année est trop précieuse pour en faire le sacrifice. Saisissons donc cette époque pour rapprocher l’instruction publique de la perfection à laquelle vos décrets peuvent la porter. Nous ne voulons plus que les avantages de l’éducation soient l’apanage exclusif de la caste trop longtemps privilégiée des riches ; nous voulons y appeler tous nos concitoyens. Nous inviterons, nous aiderons les indigents à sortir de leurs souterrains, à descendre de leurs greniers pour venir participer à ces institutions salutaires. Les détracteurs de Paris ne veulent y voir que de grands vices ; ils se gardent bien d’en faire le rapprochement avec les grandes vertus qui éclatent dans cette cité. Paris veut encore montrer à tous les individus de la famille l’exemple d’une institution qui consacrera, qui fécondera les principes régénérateurs des bonnes moeurs. Nous pensons que, sauf les modifications nécessitées par les circonstances et les localités, notre plan pourra, s’ap-pliquer à tous les départements qui, comme nous, auront les hommes et les choses… Nous avons préparé à l’avance tous les moyens d’exécution qui pouvaient nous être confiés ; la machine est organisée, les ressorts sont disposés, et en ce moment vous voyez à votre barre une députation de toutes les autorités constituées, de toutes les sociétés populaires, de toutes les sections de Paris, et des deux districts ruraux, qui viennent vous demander de leur imprimer le mouvement.

« Parlez, et à l’instant nous nous emparons de la génération qui court à la puberté, pour la pétrir dans le moule républicain. »

Jeanbon Saint-André, membre du Comité de salut public, convertit immédiatement en motion la demande des pétitionnaires. Deux autres membres du Comité de salut public, Barère et Prieur (de la Marne), et deux membres de la Commission d’instruction publique, Lakanal et Grégoire, l’appuyèrent. Seul, Coupé (de l’Oise), autre membre de la Commission, fit de l’opposition, et demanda l’ajournement. La Convention ne l’écouta pas, et rendit le décret suivant :

« La Convention nationale, sur la pétition qui lui a été présentée par le département de Paris, les districts ruraux, la commune, les sections et les sociétés populaires y réunies, décrète :

« ARTICLE PREMIER. — Indépendamment des écoles primaires dont la Convention s’occupe, il sera établi dans la République trois degrés progressifs d’instruction ; le premier pour les connaissances indispensables aux artistes et ouvriers de tous les genres ; le second, pour les connaissances ultérieures, nécessaires à ceux qui se destinent aux autres professions de la société ; et le troisième pour les objets d’instruction dont l’étude difficile n’est pas à la portée de tous les hommes.

« ART. 2. — Les objets d’étude de ces écoles seront classés et enseignés d’après les tableaux annexés à la minute du présent décret.

« ART. 3. — Pour les moyens d’exécution, le département et la municipalité de Paris sont autorisés à se concerter avec la Commission de l’instruction publique de la Convention nationale, afin que ces établissements soient mis en activité au 1" novembre prochain ; et en conséquence, les collèges de plein exercice et les facultés de théologie, de médecine, des arts et de droit sont supprimés sur toute la surface de la République. »

Des trois tableaux annexés au décret, le premier était intitulé : De l’instruction qui sera donnée dans les écoles secondaires destinées aux artistes et ouvriers de tout genre. Cette instruction devait comprendre : la géométrie descriptive appliquée aux traits de la coupe des pierres et des bois, à la construction des ombres dans le dessin, aux constructions de la perspective, à l’art de lever les plans et les cartes au nivellement, à la description graphique des machines élémentaires et fondamentales ; des connaissances de physique et de chimie, données par voie d’expériences ; la connaissance des machines élémentaires ; chaque école devait avoir deux professeurs, l’un pour la partie graphique, l’autre pour la partie physique. Les second et troisième tableaux sont intitulés, le second : Des connaissances utiles qui seront enseignées dans les établissements d’instruction publique du troisième degré, ou dans les instituts, à Paris ; le troisième : Lycée de Paris. Si l’on compare ces deux tableaux avec les programmes des instituts et des lycées, tels qu’ils figurent au Tableau de l’enseignement public divisé en quatre degrés, arrêté par le Comité d instruction publique le 28 mai 1793, on constate que le plan d’études présenté par le département de Paris pour les deux degrés les plus élevés de l’enseignement ne fait que reproduire presque textuellement celui qu’avait élaboré le premier Comité d’instruction publique, à la suite de Condorcet.

On aura remarqué sans doute que Lakanal soutenait maintenant une opinion différente de celle qu’il avait défendue trois mois auparavant : dans le projet du 26 juin, en effet, l’instruction supérieure était abandonnée à l’initiative privée. C’est qu’à l’influence de Sieyès et de Daunou en avaient succédé d’autres, et que Lakanal, esprit flottant, recevait l’impulsion et ne la donnait pas.

Toute la Montagne, cependant, ne partageait pas les vues qui semblaient dominer en ce moment ; et la séance du lendemain en fournit la preuve.

Coupé (de l’Oise), on l’a vu, s’était opposé au décret rendu sur la pétition du département de Paris, et avait demandé l’ajournement. N’ayant pu l’obtenir, il vint le lendemain 16 proposer le rapport du décret, ce qui souleva une discussion des plus vives et des plus intéressantes. Voici comment elle est résumée dans le Moniteur :

« Il a été extorqué hier à la Convention — dit Coupé — un décret qui crée une nouvelle aristocratie. Je veux parler du décret rendu sur la proposition des autorités constituées de Paris, qui établit trois degrés d’instruction, et qui ne dit rien de l’instruction populaire, de l’éducation que doivent obtenir les laboureurs, les vignerons, les campagnards, en un mot la classe peu fortunée. Je demande le rapport de ce décret. »

Chabot, l’ex-capucin, appuie Coupé. « Ce décret a été enlevé à la fin de la séance, lorsqu’il n’y avait plus que très peu de membres. Il tend à faire revivre les abus de l’ancien régime. Cette question est très importante, je demande qu’elle soit solennellement discutée... Nous verrons s’il n’est pas possible, lorsque nous aurons un Code civil à la portée de tous les citoyens, que nous n’ayons plus besoin de procureurs, d’avocats et de savants. Je demande le rapport du décret. Rappelez-vous que vous avez rejeté le plan que vous présenta M. de Condorcet, parce qu’il était trop scientifique. »

Prieur (de la Marne) ne s’oppose pas à ce que cette matière soit discutée avec maturité, mais le décret qui a été rendu la veille lui parait renfermer quelque chose de bon. « Il est vrai que dans les trois articles qui vous furent présentés par les autorités constituées de Paris, il n’est point parlé de la classe intéressante des cultivateurs, et nous savons tous que cette classe de citoyens n’existe pas dans Paris ; mais on donne une destination utile aux écoles de droit et de théologie, en y plaçant des artistes qui apprendront aux citoyens les arts utiles de la société. »

Romme désire le rapport du dernier article et le maintien des deux premiers. Il ne faut pas supprimer tous les collèges et ne les remplacer par aucun établissement.

Fabre d’Eglantine veut au contraire le maintien du dernier article, qui anéantit les académies et les facultés, le réceptacle des préjugés, et la suppression des deux premiers : ils sont contraires au décret sage qui donne une éducation commune à tous les citoyens.

Cambon : « Le décret rendu hier reproduit les académies sous un autre nom ; on veut encore nous faire croire qu’on ne peut bien faire un soulier que le compas à la main et dans une académie, tandis que les souliers ne doivent être faits que dans la boutique d’un cordonnier ».

Fourcroy défend le décret. La critique de Cambon l’a touché au point sensible, car c’est lui-même, affirme-t-il à la Convention, qui avait donné l’idée de la création de ces écoles professionnelles qui formaient le trait caractéristique du projet. « Par les articles adoptés hier, dit-il, nous n’avons pas eu l’intention de rétablir les académies ; mais il fallait anéantir l’éducation vicieuse que l’on donne à une jeunesse dont l’esprit ne doit connaître que les principes de la raison. En détruisant cette antique institution, il était nécessaire de la remplacer. J ai proposé moi-même l’établissement d’une école dont personne encore n’avait présenté l’idée, dont je n’avais trouvé le plan dans aucun écrit. Je demande le maintien du décret et la discussion des tableaux qui sont annexés. »

Basire, se séparant cette fois de son ami Chabot, prend la défense du haut enseignement. C’est la philosophie, dit-il, qui a fait la Révolution ; et ce sont les hautes sciences qui peuvent consolider la république. « Que les hautes sciences soient négligées : un ambitieux viendra, il n’aura pas de peine à enchaîner un cordonnier qui ne connaîtra que son soulier, un laboureur qui n’aura jamais manié que sa charrue. » Toutefois, pour donner à la Convention le temps de mieux examiner la question, Basire demande la suspension du décret, et l’ajournement de la discussion à trois jours.

La proposition de Basire est adoptée. Mais la discussion, ainsi ajournée, ne fut plus reprise, et le décret se trouva indéfiniment suspendu ; si bien que la nouvelle année scolaire s’ouvrit sans que rien eût été décidé à cet égard, et qu’un an plus tard les anciens collèges existaient encore. Néanmoins le département de Paris, espérant que « l’épuration de l’instruction publique » serait prochaine, décida de « suspendre la rentrée des classes », en sorte que les collèges de Paris ne rouvrirent pas leurs portes. Il arrêta qu’il serait créé cinq instituts à Paris, et un au chef-lieu de chacun des deux districts de Franciade (Saint-Denis) et de l’Egalité (Bourg-la-Reine). Une Commission d’instruction publique nommée par lui, et composée de Gohier, Lagrange, Berthelot, Garat, Richard et Hallé, fit en nivôse (janvier 1794) un règlement pour ces sept instituts, et en pluviôse en nomma les professeurs : mais, à ce moment, un autre courant d’opinion, comme on le verra, avait pris le dessus à la Convention, en sorte que les instituts parisiens ne furent pas mis en activité.

Après l’adoption de la proposition de Basire, qui suspendait le décret du 15, Coupé parla de la divergence d’opinion qui divisait la Commission des Six en deux moitiés égales, et il demanda à la Convention d’intervenir, en adjoignant à cette Commission quelques membres. La Convention, faisant droit à cette requête, décida que Guyton-Morveau, Michel-Edme Petit, Arbogast et Romme seraient adjoints à la Commission des Six, qui se trouva ainsi transformée en Commission des Dix. Par le choix de ces nouveaux commissaires, dont trois, Guyton, Arbogast et Romme, étaient favorables aux idées exposées dans la pétition du 15 septembre, la Convention donnait tort à Coupé (de l’Oise) et aux deux autres opposants.

La nouvelle Commission (Commission d’éducation nationale). — Le Projet de décret sur les écoles nationales, présenté par Romme.— La Commission d’instruction publique, ainsi transformée, se mit là l’oeuvre. Elle reprit, pour le faire sien, le plan de Condorcet, en se bornant à substituer aux dénominations antérieurement usitées des appellations nouvelles. Ce fut le programme d’Arbogast, celui du 28 mai, qui servit de base au travail de la Commission : elle se contenta de le reproduire en l’abrégeant. Romme fut nommé rapporteur, et rédigea un Projet de décret sur les écoles nationales. Il y part du principe — qu’il avait exposé déjà dans son rapport du 20 décembre 1792 — d’une division de l’instruction nationale en deux parties, dont l’une est relative aux besoins de chaque citoyen, et l’autre aux besoins de la société entière. La première partie de l’instruction, celle qui est relative aux besoins de chaque citoyen, sera donnée dans des écoles nationales divisées en trois degrés : les premières écoles de l’enfance (écoles primaires de Condorcet), les secondes écoles de l’enfance (correspondant à la fois aux écoles secondaires de Condorcet, et aux écoles donnant les connaissances indispensables aux artistes et ouvriers, de la pétition du 15 septembre), et les écoles de l’adolescence ou troisièmes écoles (instituts de Condorcet). La seconde partie de l’instruction nationale, celle qui est relative aux besoins de la société tout entière, devait être donnée dans des écoles spéciales ; le projet de décret dit à cet égard : « Les écoles des mines, d’artillerie, du génie, des ponts et chaussées, de marine, de médecine et de chirurgie, les écoles relatives à l’agriculture, à l’histoire naturelle, à la physique, aux arts, et à l’enseignement des langues orientales, sont maintenues jusqu’à une nouvelle organisation de ces établissements ». Cette seconde partie de l’instruction nationale devait faire l’objet d’un décret spécial, que la Commission ne rédigea pas. En même temps, le projet marquait résolument, en son article 1er, les destructions nécessaires : « Tous les collèges d’humanité, les écoles de droit et de théologie et les petites écoles, sous quelque dénomination qu’elles existent, sont supprimés. Cette suppression aura son effet aussitôt que les nouveaux établissements pourront entrer en exercice. » Le projet de décret était rattaché à la pétition du département de Paris par un préambule ainsi conçu : « La Convention, après avoir entendu sa Commission d’éducation nationale sur les nombreuses pétitions envoyées de divers points de la République et sur celle qui a été présentée le 15 de ce mois par la commune, les sections, les sociétés populaires, les districts ruraux, et le département de Paris, pour demander la prompte organisation d’une éducation républicaine, afin de faire disparaître l’enseignement dérisoire et barbare des collèges d’humanités, et de toutes les écoles de l’ancien régime, qui retardent dans la génération naissante le développement de l’esprit public et de l’amour de la patrie, décrète ce qui suit ». Il était complété par deux tableaux : le premier, abrégeant sur quelques points le Tableau de l’enseignement public du 28 mai et le complétant sur d’autres, contenait le programme de l’enseignement dans les trois degrés des écoles nationales consacrées à la première partie de l’instruction (objets à enseigner pour préparer l’homme à l’exercice de ses droits, à la connaissance de ses devoirs, et à une profession utile) ; le second indiquait le nombre et la distribution de ces écoles, et leur distribution sur le territoire de la République. Nous donnons ci-après (p. 394) le premier de ces tableaux, dont on peut dire, croyons-nous, qu’il représente le point culminant atteint par les républicains de la Convention comme idéal d’éducation et d’instruction pour le peuple.

Le 25 septembre, Romme se présenta à la tribune au nom de la Commission d’éducation nationale (c’est le nom que prit la Commission des Dix), et demanda, par motion d’ordre, à être entendu. Mais c’est justement dans la séance de ce jour qu’un groupe de Montagnards mécontents (Thuriot, Duhem, Merlin de Thionville, Briez, etc.), avec l’appui du côté droit, essaya, sans succès, de renverser le Comité de salut public : le rapport de la Commission fut donc ajourné.

Romme obtint de nouveau la parole le 1er octobre. Il donna lecture du projet, après quoi la Convention décréta qu’elle « ajournait la discussion du rapport présenté par la Commission jusqu’après l’impression de tous les projets sur cet important objet ». Le même jour, Michel-Edme Petit présenta, en un long discours, qui, à plusieurs reprises, fit rire l’assemblée, un plan personnel qu’il opposait à celui de la Commission. Il ne voulait ni des pensionnats de Lepeletier, ni des écoles primaires telles qu’elles avaient été proposées. Il fit observer qu’il existait partout des maîtres d’école, pour la plupart mariés, et par conséquent citoyens utiles ; que ce n’était pas la faute de ces m, aîtres si les enfants instruits par eux en savaient si peu au sortir de leurs mains ; qu’il ne fallait pas se montrer injuste envers eux en les privant tout à coup de leurs moyens de subsistance ; et il proposa de décréter que « les maîtres d’école actuellement existants dans chaque commune seraient conservés sous le titre d’instituteurs ». Petit consentait toutefois à ne pas borner l’enseignement public aux leçons des anciens magisters de village ; il permettait qu’on ouvrit dans chaque district une « maison commune d’instruction » ; dans chaque département, une « commune des arts et des sciences », et à Paris un « lycée républicain ». Le plan de Petit ne fut pas discuté.

Le nouveau Comité d’instruction publique. — Dictature du Comité de salut public. Annuaire républicain. Renouvellement intégral du Comité d’instruction publique, auquel la Commission d’éducation nationale est adjointe. — L’intrigue de la séance du 25 septembre avait éclairé le Comité de salut public : il jugea qu’il fallait en finir avec le côté droit, celui-ci ayant prouvé qu’il n’avait pas renoncé à son opposition. Le 3 octobre, sur le rapport d’Amar, un décret renvoyait devant le tribunal révolutionnaire quarante et un députés girondins, dont un certain nombre avaient déjà été mis hors la loi par un décret du 28 juillet 1793, et ordonnait l’arrestation de soixante-trois députés signataires de la protestation secrète des 6 et 19 juin (découverte dans la poche du Girondin Lauze-Deperret), dite des Soixante-Treize.

Le 14 septembre, Romme avait pu annoncer que le rapport sur la réforme du calendrier — rapport dont il avait été chargé à la fin de 1792, et auquel il avait travaillé avec la collaboration de divers mathématiciens et astronomes — était prêt : et le 20 septembre il en donna lecture à la Convention. Le projet de réforme abolissait l’ère chrétienne et établissait l’ère républicaine, partant du 22 septembre 1792 ; la deuxième année de la République devait donc commencer, non le 1er janvier 1793, comme la Convention l’avait d’abord décidé (décret du 2 janvier 1793), mais le 22 septembre 1793 ; la semaine était remplacée par la décade ; les douze mois, tous égaux, étaient divisés chacun en trois décades, et l’année de 365 jours était composée de trente-six décades et demie. L’assemblée ajourna la discussion. Elle eut lieu le 5 octobre : ce jour-là, la Convention vota l’adoption de l’annuaire civil et décimal, et sa mise en vigueur immédiate ; la nomenclature des jours et des mois, dans cette première forme, provisoire, de l’annuaire républicain, était purement ordinale : en conséquence, le 6 octobre 1793 s’appela le quinzième jour du premier mois de l’an deuxième de la République.

Dès le 13 septembre, la Convention avait décrété le renouvellement intégral de tous ses comités, à l’exception du Comité de salut public ; et elle avait chargé ce dernier comité de lui présenter une liste de candidats pour chacun d’eux. Le 2 octobre, Romme écrivit au Comité de salut public pour lui communiquer ses idées au sujet du Comité d’instruction. « Il est, dit Romme, urgent et très urgent de le régénérer et de réduire le nombre de ses membres, qui est à ce moment de vingt-sept. Outre ce Comité, la Convention a créé une Commission pour lui présenter un plan d’organisation de l’éducation nationale. Cette Commission n’a point de séances régulières, et les convocations les plus souvent répétées n’ont jamais rassemblé plus de cinq de ses membres, qui sont au nombre de dix. Je pense qu’on lui donnera plus d’activité en la réunissant au Comité d’instruction publique, dont une] section pourrait remplir la tâche qui lui était confiée. » Romme explique ensuite de combien de sections doit se composer le Comité d’instruction ; il en énumère six : préparation d’un plan d’organisation, cinq membres (cette section serait formée des membres assidus de la Commission, que Romme proposait de réunir au Comité d’instruction publique) ; bibliographie, deux membres ; poids et mesures, deux membres ; pétitions et affaires courantes, cinq membres ; recueil des traits de vertus sociales, trois membres ; en tout, vingt et un membres. Le Comité de salut public présenta en effet, le 15 du premier mois (6 octobre), à la Convention, qui l’adopta, une. liste de vingt et un représentants pour former le Comité d’instruction publique « régénéré », à savoir : cinq membres de la Commission d’éducation nationale, Arbogast, Coupé (de l’Oise), Grégoire, Guyton-Morveau et Romme, et seize autres conventionnels : David, Jullien (de la Drôme), Jay (de Sainte-Foy), Bouquier, Laignelot, Fourcroy, Mathieu, Boutroue, Valdruche, Bo, Duval, Audouin, Gay-Vernon, Thomas Lindet, Prunelle et Moyse Bayle. Quelques-uns, parmi ceux des membres de la Commission qui n’étaient pas devenus membres du Comité, réclamèrent ; et, par un décret explicatif, du 17 du premier mois, la Convention déclara qu’elle avait entendu adjoindre au Comité la Commission tout entière : en conséquence, Léonard Bourdon, Petit et Pons (de Verdun) entrèrent au Comité renouvelé ; mais Ruhl, en mission depuis le 16 septembre dans la Marne et la Haute-Marne, et Lakanal, envoyé en mission à Bergerac le 17 du premier mois, n’en firent pas partie. Trois des nouveaux élus, Laignelot, Bo, et Moyse : Bayle, ne siégèrent pas au Comité (Laignelot et Bo étaient en mission, Moyse Bayle n’avait voulu appartenir qu’au Comité de Sûreté générale) ; plusieurs autres n’y siégèrent que très peu de temps.

Le 19 du premier mois, sur le rapport de Saint-Just la Convention vota l’ajournement de la mise en vigueur de la constitution, et décréta que le gouvernement serait « révolutionnaire jusqu’à la paix ».

Le décret du 13 août rapporté. Adoption d’un décret sur les premières écoles, et de plusieurs décrets complémentaires. — Le 21 du premier mois, sur la proposition d’un membre, la Convention décréta que le rapporteur du Comité d’instruction publique aurait la parole le 26 du mois. En conséquence, le 23, le Comité désigna Romme comme rapporteur, charge de monter à la tribune le 26. Mais ce rut seulement le 28 que « le grand ordre du jour appela la discussion ajournée sur l’instruction publique ».

OBJETS QUI SONT ENSEIGNÉS DANS LES ÉCOLES NATIONALES, POUR PRÉPARER L’HOMME A L’EXERCICE DE SES DROITS,

A LA CONNAISSANCE DE SES DEVOIRS, ET A UNE PROFESSION UTILE

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La séance du 28 du premier mois fut aussi importante que l’avait été celle du 13 août : la Convention délit dans la seconde ce qu’elle avait fait dans la première. Romme relut le projet de décret qu’il avait présenté le 1er octobre, ainsi que le programme d’enseignement qui l’accompagnait. Quelques membres, entres autres Joseph et Pons (de Verdun), demandèrent que l’assemblée ne s’occupât en ce moment que des écoles primaires, en remettant à plus tard ce qui concernait les degrés supérieurs d’instruction : « Il y a, dit Pons, une éducation primordiale, essentielle, indépendante d’un second degré d’instruction, lequel n’est pas nécessaire à tous les citoyens ». En même temps, s’attaquant au décret du 13 août, ils représentèrent qu’il fallait opter entre les écoles primaires et les maisons d’éducation commune déjà décrétées ; que c’était là une question à trancher préalablement à tout débat sur les autres points. « Voulez-vous, dit Lebon, une éducation nationale, c’est-à-dire des maisons pour l’éducation en commun, ou voulez-vous simplement l’instruction publique, c’est-à-dire des écoles primaires ? » Et il conclut en faveur des écoles primaires. Duhem (un des mécontents du 25 septembre) prononça un discours qui entraîna les indécis. Il railla l’utopie de Lepeletier : « On nous a proposé l’éducation commune, comme à Sparte. Mais Sparte était un couvent, une abbaye de moines. » Il affirma que l’éducation nationale était chose impossible à établir pour le moment, « parce que nous n’avons point par devers nous la base réelle de l’éducation, l’exemple des vertus » ; il fallait attendre que l’opinion publique se fût épurée au creuset de la Révolution. « Il suffit, en ce moment, de purifier les premières écoles. Les départements, les sociétés populaires ne nous ont demandé que des écoles primaires. » On vit alors une chose singulière : l’opinion, en deux mois, s’était tellement modifiée, que Léonard Bourdon, qui avait été, avec Robespierre, le principal champion des maisons d’éducation commune, demanda lui-même le rapport du décret du 13 août ; « sa proposition, dit le Journal des débats et des décrets, fut généralement appuyée ». L’assemblée décréta « qu’elle rapportait le décret portant établissement des maisons d’instruction commune » (Procès-verbal), sans qu’une seule voix se fût élevée pour en demander le maintien.

Il y eut toutefois une protestation dans la presse. L’Anti-Fédéraliste, organe officieux du Comité de salut public, rédigé par Claude Payan, Fourcade et Jullien fils, écrivit ce qui suit dans son numéro du 29 du premier mois : « La Convention avait décrété qu’il y aurait des maisons communes d’instruction publique. Tous les bons citoyens, tous les hommes qui ont médité les ouvrages des écrivains philosophes, avaient applaudi à cette décision. Le docteur Duhem et quelques autres ont saisi le moment favorable ; ils ont cité Lacédémone et. Lycurgue ; ils ont rappelé des lieux communs, des phrases de pédagogue, et le décret qui nous donnait des écoles publiques et communes a été rapporté. » El dans le numéro du 1er du deuxième mois : « Des phrases insignifiantes, de plates déclamations, des motifs d’une fausse économie ont pu renverser dans trois minutes le fruit de tant de veilles, le plan conçu par tous les hommes de génie et recueilli dans ces ouvrages immortels où nous avons puisé le secret de conquérir nos droits 1 M. Duhem, avec une comparaison aussi absurde que déplacée, parvient à détruire ce que l’expérience et la méditation avaient cherché pendant plusieurs siècles, pour le bonheur de l’humanité ! »

Après le rapport du décret du 13 août, la discussion s’engagea sur l’organisation des écoles primaires, ou premières écoles. Un certain nombre de dispositions, empruntées au projet du 1er octobre, furent adoptées avec quelques modifications ; elles formèrent un décret en huit articles, qui, relu par le rapporteur dans la séance du 30 du premier mois, fut inséré au procès-verbal de cette séance. Ce décret ne posait que des bases générales d’organisation : il disait qu’il y aurait une première école dans chaque commune ayant une population de quatre cents à quinze cents habitants (disposition déjà décrétée le 30 mai 1793) ; que, dans les communes plus peuplées, les écoles seraient distribuées en raison du chiffre de la population, d’après une proportion décroissante ; que le Comité d’instruction publique ferait composer promptement des livres élémentaires ; et il indiquait (articles 2 et 3) le programme de ces premières écoles.

Il était nécessaire de compléter ces articles généraux par des dispositions de détail. Le Comité s’en occupa dans ses séances des 1er, 3e et 5e jours du deuxième mois. Romme, au nom du Comité, présenta à la Convention, qui les adopta, toute une série d’articles additionnels : le 5 brumaire (la Convention venait adopter, le 3 du deuxième mois, les noms des mois et des jours proposés par une commission formée de Romme, David, Chénier et Fabre d’Eglantine), dix-huit articles traitant de l’enseignement, des instituteurs, des maisons d’école ; le 7 brumaire, vingt-trois articles relatifs au placement des premières écoles et à la première nomination des instituteurs et des institutrices, et deux articles relatifs au traitement des instituteurs, dont le minimum fut fixé à douze cents livres ; le 9 brumaire, trois articles contenant des dispositions de nature diverse, et huit articles sur la surveillance des écoles. En tout, cinquante-quatre articles ; soixante-deux en y comprenant les huit articles du décret du 30 du premier mois. Un des articles votés le 7 brumaire chargeait le Comité d’instruction publique de s’entendre avec celui des finances pour faire un rapport sur le maximum du traitement des instituteurs, et sur l’échelle des traitements intermédiaires : le 9, les deux Comités eurent une conférence à ce sujet, et un projet d’échelle des traitements fut arrêté (le maximum pour les instituteurs était fixé à 2400 livres dans les villes au-dessus de cent mille habitants ; le traitement était diminué d’un cinquième pour les institutrices), mais il n’y eut pas de rapport présenté à la Convention.

Nous ne reproduisons pas le texte intégral des soixante-deux articles qui forment ce qu’on a appelé la « législation de brumaire » (an II) ; il suffit d’en résumer les traits essentiels.

Voici d’abord le programme de l’enseignement :

« Il y a des premières écoles distribuées dans toute la république en raison de la population. » — « Les enfants reçoivent dans ces écoles la première éducation physique, morale et intellectuelle la plus propre à développer en eux les moeurs républicaines, l’amour de la patrie et le goût du travail. » — « Ils apprennent à parler, lire, écrire la langue française. On leur fait connaître les traits de vertu qui honorent le plus les hommes libres, et particulièrement les traits de la Révolution française les plus propres à leur élever l’âme et à les rendre dignes de la liberté et de l’égalité. Ils acquièrent quelques notions géographiques de la France. La connaissance des droits et des devoirs de l’homme et du citoyen est mise à leur portée par des exemples et par leur propre expérience. On leur donne les premières notions des objets naturels qui les environnent, et de l’action naturelle des éléments. Ils s’exercent à l’usage des nombres, du compas, du niveau, des poids et mesures, du levier, de la poulie, et de la mesure du temps. On les rend souvent témoins des travaux champêtres et des ateliers ; ils y prennent part autant que leur âge le permet. » (Décret du 30 du premier mois, articles 1er, 2 et 3.) — « Les enfants des deux sexes seront admis dans les écoles depuis l’âge de six ans accomplis. » — « Pour acquérir de l’agilité, de l’adresse et de la force, les enfants se livrent aux exercices analogues à leur âge, et particulièrement aux marches, aux exercices militaires, et à la natation autant que les localités le permettent. » — « On forme de bonne heure les enfants à soulager dans leurs travaux domestiques et champêtres les vieillards, les pères de famille, les veuves, les orphelins qui ont besoin de secours, ainsi qu’à travailler pour le soldat de la patrie qui quitte ses foyers, ses champs, son atelier, pour la défense commune. » — « Les filles s’occupent des mêmes objets d’enseignement, et reçoivent la même éducation que les garçons, autant que leur sexe le permet ; mais elles s’exercent plus particulièrement à la filature, à la couture et aux travaux domestiques qui conviennent à leur sexe. » —

« L’enseignement public est partout dirigé de manière qu’un de ses premiers bienfaits soit que la langue française devienne en peu de temps la langue familière de toutes les parties de la République. » — « Dans toutes les parties de la République, l’instruction ne se fait qu’en langue française. » (Décret du 5 brumaire an II, art. 1er, 3, 4, 5, 6, 7.)

Les autres dispositions sont relatives à la fréquentation, aux autorités scolaires, aux instituteurs et institutrices, à la gratuité, aux traitements, aux maisons d’école :

Les enfants des deux sexes sont admis dans les écoles dès l’âge de six ans, mais la fréquentation n’en est pas obligatoire ; aucune disposition ne fait allusion à une contrainte quelconque imposée aux parents. Quand il existe plusieurs écoles dans une même commune, les écoles des filles sont distinctes de celles des garçons. Il est établi dans chaque district une commission d’éducation composée de cinq membres, qui détermine le placement des écoles, et examine les moeurs, le patriotisme et les capacités des citoyens qui se présentent pour instituteurs ; cette commission est nommée par le directoire du district. Les instituteurs et les institutrices sont fonctionnaires publics ; ils sont élus dans chaque commune par les pères de famille, sur la liste des candidats déclarés éligibles par la commission d’éducation. Aucun ci-devant noble, aucun ecclésiastique et ministre d’un culte quelconque ne peut être membre de la commission, ni, être élu instituteur national ; de même les femmes ci-devant nobles, les ci-devant religieuses, chanoinesses, soeurs grises, ainsi que les maîtresses d’école qui auraient été nommées dans les anciennes écoles par des ecclésiastiques ou des ci-devant nobles, ne peuvent être nommées institutrices dans les écoles nationales. (Le projet du Comité avait proposé seulement d’exclure les nobles et les « prêtres » ; ce furent Sergent et Thuriot qui firent étendre l’exclusion aux ministres de tous les cultes quelconques, et à toute personne ayant un caractère ecclésiastique ; il faut se rappeler qu’on était au plus fort du mouvement populaire contre les cultes, et que le 17 brumaire l’evêque du département de Paris et ses vicaires allaient venir déclarer à la Convention que, pour obéir au voeu du peuple, ils renonçaient à continuer à exercer les fonctions de ministres du culte catholique.) La surveillance de l’enseignement appartient aux pères de famille, qui nomment l’un d’entre eux pour l’exercer, avec le titre de « magistrat des moeurs ». La surveillance des maisons et des objets appartenant aux écoles est réservée à la municipalité. L’enseignement et tous les exercices des écoles sont publics et gratuits. Le traitement des instituteurs et des institutrices est à la charge de la nation. Les bâtiments des écoles sont fournis par les communes ; les frais de premier établissement, d’ameublement et d’entretien sont à la charge de tous les habitants de l’arrondissement de chaque école. Les instituteurs sont logés aux frais des habitants, et autant qu’il est possible dans le lieu même de l’école.

III. — Du 9 brumaire (30 octobre 1793) à la fin de l’an II (21 septembre 1794).

Nouveaux membres adjoints au Comité d’instruction publique (11 brumaire). — REVISION DES DECRETS. La révision des décrets sur les premières écoles est décidée (14 brumaire). Discours de Chénier (t5 brumaire). Le mouvement déchristianisateur. Décrets sur Marat et Mirabeau (24 brumaire et 5 frimaire). Révision des décrets préparée par le Comité. Bouquier présente un nouveau plan (H frimaire). — LE PLAN DE BOUQUIER. Analyse du Plan général d’instruction publique (en cinq sections) de Bouquier. Débats à la Convention ; la priorité est accordée au plan de Bouquier (21 frimaire). Adoption des trois premières sections du plan de Bouquier, qui deviennent le décret du 29 frimaire an II. La question des fêtes. Discours de Portiez proposant des instituts de législation et de morale publique (2 nivôse). — RAPPORTS ET DECRETS EN PLUVIOSE ET VENTOSE AN II. Décrets sur les livres élémentaires (3 et 9 pluviôse), sur l’établissement d’instituteurs de langue française dans les départements où sont parlés des idiomes étrangers (8 pluviôse), sur les bibliothèques de district (9 pluviôse). Décret sur les traitements des instituteurs, et sur l’organisation des écoles primaires conformément au décret du 29 frimaire, à partir du 15 germinal an II (4 ventôse) ; détails statistiques. — La seconde partie du plan de Bouquier : projet de décret sur le dernier degré d’instruction, adopté par le Comité (25 ventôse), et présenté à la Convention (24 germinal), mais non discuté. — L’Ecole des armes (ventôse). — L’Ecole centrale des travaux publics (21 ventôse). — DE GERMINAL A THERMIDOR AN II. Création de la Commission exécutive de l’instruction publique (décret du 12 germinal). Le « Projet de décret tendant à révolutionner l’instruction » par l’institution d’un cours « normal » (1er prairial) ; décret sur l’Ecole de Mars (13 prairial). Projet de fêtes décadaires élaboré par le Comité (germinal), et décret du 18 floréal. Projet d’écoles normales pour former les instituteurs de langue française prévus par le décret du 8 pluviôse (1er messidor). Le jury des livres élémentaires (18 messidor). — Le mouvement intellectuel du printemps de l’an II. — Du 9 THERMIDOR A LA FIN DE L’AN II. Le coup d’Etat de thermidor. Réorganisation des comités (fructidor). La seconde Commission exécutive (26 fructidor). Décret demandant au Comité un projet d’écoles normales (4e sans-culottide). Organisation de l’Ecole centrale des travaux publics, et création des Ecoles de santé. Fête de la 5" sans-culottide.

Nouveaux membres adjoints au Comité d’instruction publique. — Le Comité d’instruction publique, ne se trouvant pas au complet, par suite de la non-acceptation ou de l’absence de Paris de plusieurs des membres désignés le 15 du premier mois, demanda au Comité de salut public de lui adjoindre six nouveaux membres, qu’il désigna lui-même. La Convention approuva cette adjonction le 11 brumaire. Les nouveaux membres furent Basire, Daoust, Ferry, Duhem, Cloots et Villar.

Révision des décrets. — La révision des décrets sur les premières écoles est décidée. — Le 14 brumaire, au nom du Comité, Romme présenta de nouveau à la Convention les articles déjà adoptés, répartis en un certain nombre de titres. Ce travail de coordination n’ayant porté que sur une meilleure disposition des articles, on ne pouvait s’attendre à ce que l’assemblée se déjugerait et refuserait à l’ensemble l’approbation qu’elle avait accordée aux parties. C’est pourtant ce qui arriva : les opposants, qui s’étaient tus depuis le 28 du premier mois, revinrent à la charge, et l’on vit le projet du Comité échouer au moment même où il semblait arrivé à bon port.

La veille, 13 brumaire, sur la proposition de Levasseur, appuyée par Cambon et Fabre d’Eglantine, la Convention avait décrété que le projet de Code civil élaboré par les juristes du Comité de législation serait révisé et retouché par une Commission de six membres, « philosophes et non pas hommes de loi », et que les membres de cette Commission de revision seraient choisis par le Comité de salut public. Lorsque, le 14, Romme donna lecture de l’ensemble des articles déjà décrétés sur les premières écoles, il suffit à un opposant, Coupé (de l’Oise), pour tout arrêter, de demander, comme on l’avait fait pour le Code civil, qu’une révision générale de ces articles fût confiée également à une Commission de six membres, à la nomination du Comité de salut public. La Convention accueillit la demande, et décida que le Comité de salut public aurait à présenter, dans la séance du lendemain 15, les noms des membres qui devaient former les deux Commissions de révision, pour le Code civil et pour l’instruction publique.

Discours de Chénier. Le mouvement déchristianisateur. — Le 15, le Comité de salut public ne présenta pas les noms réclamés ; mais un ancien membre du Comité d’instruction, M.-J. Chénier, prononça un grand discours sur l’instruction publique, et en particulier sur l’éducation morale et physique, dont il s’était spécialement occupé (il avait fait partie de la section chargée de cet objet). Il applaudit d’abord aux décrets que la Convention venait de rendre sur les premières écoles : « Vous avez réformé, les instituteurs, et le mode de leur nomination, et le mode d’enseignement, et le choix des éludes. Ne perdez pas un instant pour mettre en activité les écoles primaires. » Passant à l’éducation morale, il parla des fêtes nationales, « qui doivent éveiller dans l’âme des citoyens toutes les sensations libérales, toutes les passions généreuses et républicaines : la liberté sera l’âme de nos fêtes publiques ; elles n’existeront que pour elle et par elle. Libres de préjugés et dignes de représenter la nation française, vous saurez fonder, sur les débris des superstitions détrônées, la seule religion universelle, qui apporte la paix et non le glaive, qui fait des citoyens et non des rois ou des sujets, des frères et non des ennemis, qui n’a ni sectes, ni mystères, dont le seul dogme est l’égalité, dont les lois sont les oracles, dont les magistrats sont les pontifes, et qui ne fait brûler l’encens de la grande famille que devant l’autel de la patrie, mère et divinité commune. » Il parla aussi « des récompenses que le peuple doit consacrer aux vertus utiles et au génie bienfaiteur des hommes ». Il ne s’agit pas de récompenses pécuniaires : « Laissons les trésors aux tyrans ; la gloire est la monnaie des républiques ». Mais Chénier eut soin de bien préciser la façon dont il concevait un système de récompenses fondé sur la gloire : « J’entends parler de cet hommage public, rendu par le peuple aux choses extraordinaires dans un genre utile. Il ne faut pas entendre, par la gloire, ces petites jouissances de l’amour-propre, cet honneur que Montesquieu appelle le fondement des monarchies. Quand les rois, après avoir épuisé leurs monceaux d’or, distribuaient aux hommes qui restaient à corrompre cette foule ridicule de titres et de cordons, c’était l’orgueil d’un seul qui caressait la vanité de plusieurs. La gloire n’était point dans ces mascarades : elle est dans la feuille de chêne décernée par le peuple au citoyen qui a bien mérité de la patrie. » A propos de l’éducation physique, « appelée gymnastique dans les républiques de la Grèce », Chénier fit l’éloge du « profond et sensible auteur d’Emile », qui a compris l’importance de cet objet : et il déclara que la gymnastique ne devait pas être réservée à la seule enfance, mais qu’elle devait être pratiquée aussi par les adolescents et par les hommes. Il conclut ainsi : « Mon dessein n’est pas d’opposer un plan d’instruction publique à celui que doit présenter votre Comité, dont je fais profession d’honorer les lumières. Je me borne à demander qu’après avoir achevé la partie de l’enseignement, partie qui est déjà fort avancée, la Convention place immédiatement à l’ordre du jour les fêtes nationales, les récompenses nationales et la gymnastique. »

Le discours de Chénier produisit une impression considérable, et la Convention en décréta l’envoi aux départements. Charlier demanda qu’on s’occupât immédiatement de l’organisation de fêtes publiques à célébrer le dernier jour de chaque décade, et, sur sa proposition, la Convention chargea le Comité d’instruction publique de lui faire un rapport à ce sujet. En attendant le rapport demandé, le peuple de Paris, de sa propre initiative, organisa des fêtes décadaires. A la suite de l’abdication solennelle de l’évêque de Paris Gobel et de ses grands-vicaires, déjà rappelée ci-dessus, et de la renonciation publique au caractère sacerdotal faite à la tribune, le 17 et le 20 brumaire, par plusieurs ecclésiastiques, membres de la Convention : Coupé (de l’Oise), Thomas Lindet, Julien (de Toulouse), Gay-Vernon, Sieyès (Massieu, Chasles, Lakanal, etc., firent la même déclaration par lettre), les Parisiens célébrèrent au temple de la Raison (Notre-Dame) une fête de la Liberté à laquelle la Convention s’associa (20 brumaire). Cette première solennité fut suivie de plusieurs autres : les fêtes d’inauguration du temple de la Philosophie (Saint-Sulpice) et du temple de la Raison (Saint-Laurent), le 30 brumaire : la fête célébrée le 10 frimaire à la section de la Montagne (église Saint-Roch), où fut chanté l’Hymne à la Raison de Chénier, musique de Méhul, etc. ; et régulièrement se succédèrent, à partir de brumaire an II, dans les églises de Paris, et dans celles de la France entière, des fêles républicaines à la fin de chaque décade.

Décrets sur Marat et Mirabeau. — Le 24 brumaire, le peintre David, membre du Comité d’instruction publique, fit hommage à la Convention des tableaux célèbres consacrés à la glorification des deux représentants assassinés, Lepeletier et Marat, en prononçant un discours qui fut imprimé par ordre de l’assemblée. Il y disait : « Lorsque nos tyrans, lorsque l’erreur égaraient encore l’opinion, l’opinion porta Mirabeau au Panthéon. Aujourd’hui les vertus, les efforts du peuple ont détruit le prestige ; la vérité se montre, devant elle la gloire de l’ami des rois se dissipe comme une ombre : que le vice, que l’imposture fuient du Panthéon ! Le peuple y appelle celui qui ne le trompa jamais : je vote pour Marat les honneurs du Panthéon. » Romme appuya la proposition de David, et la Convention décréta que « les honneurs du Panthéon étaient décernés à Marat, l’ami et le représentant du peuple », et que « les tableaux de Lepeletier et de Marat, peints par David et offerts par lui à la nation, seraient placés dans le lieu des séances de l’assemblée des représentants du peuple ». Sur la proposition de Sergent, qui rappela que te Comité d’instruction publique était chargé, depuis longtemps, d’un rapport sur Mirabeau, la Convention décida que ce rapport serait fait incessamment.

En effet, dès le 5 décembre 1792, à la suite de la découverte des trahisons de Mirabeau, révélées par les papiers de l’armoire de fer, un représentant avait demandé que les cendres du grand orateur fussent retirées du Panthéon ; la proposition avait été renvoyée à l’examen du Comité d’instruction publique, et celui-ci, le 14 décembre, avait chargé M.-J. Chénier « de rassembler toutes les pièces relatives aux inculpations faites à la mémoire de ce citoyen ».Chénier, au bout de onze mois, n’avait pas encore déposé son rapport ; mais, obéissant à l’injonction reçue le 24 brumaire, il vint trois jours après au Comité, dont il n’était plus membre, et dont le procès-verbal (27 brumaire) dit : « Chénier, nommé depuis plusieurs mois rapporteur du Comité sur la question de savoir si l’on expulsera Mirabeau du Panthéon français, présente un rapport pour l’affirmative. Son projet et son avis sont adoptés. » Le rapport de Chénier fut lu à la tribune de la Convention le 5 frimaire ; il concluait ainsi : « Votre Comité vous propose d’exclure Mirabeau du Panthéon français, afin d’inspirer une terreur salutaire aux ambitieux et aux hommes vils dont la conscience est à prix ; afin que tout législateur tout fonctionnaire public, tout citoyen sente la nécessité de s’unir étroitement, uniquement au peuple, et se persuade qu’il n’existe de liberté, de vertu, de bonheur, de gloire solide que par le peuple et avec lui. » La Convention vota alors le décret suivant :

« ARTICLE PREMIER. — La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité d’instruction publique, considérant qu’il n’y a point de grand homme sans vertu, décrète que le corps d’Honoré-Gabriel Riquetti-Mirabeau sera retiré du Panthéon français.

« ART. 2. — Le même jour que le corps de Mirabeau sera retiré du Panthéon, celui de Marat y sera transféré. »

Révision des décrets préparée par le Comité. Bouquier présente un nouveau plan. — Le Comité de législation et le Comité d’instruction n’avaient pas accepté sans protestation la perspective de voir leur travail, sous prétexte de révision, remis à des mains étrangères, prêtes peut-être à le mutiler. Ils demandèrent et obtinrent d’avoir le droit de réviser eux-mêmes leur oeuvre, de leur côté, et de faire imprimer leur projet révisé, pour être présenté à la Convention concurremment avec celui qu’auraient élaboré les commissaires réviseurs ; en ce qui concerne spécialement le Comité d’instruction publique, la Convention (décret du 19 brumaire) « fixa au 1er de frimaire la discussion du décret révisé qui lui serait présenté par la Commission ou par le Comité ». Mais le Comité de salut public, occupé d’autres soins, ne se pressait pas de nommer les deux commissions : il fallut deux injonctions nouvelles, le 19 et le 23 brumaire, pour qu’il se décidât à agir ; le 25 seulement il présenta les deux listes réclamées. La Commission de révision pour l’instruction publique était composée de Robespierre, Danton, Granet, Treilhard, Charles Duval et Bonnier. On aurait pu s’attendre à ce que cette commission, qui comptait dans son sein des partisans déclarés des maisons communes du plan de Lepeletier, profiterait de la circonstance pour remettre en avant le décret du 13 août : il n’en fut rien. La Commission ne montra pas la moindre velléité de réviser : il semble qu’elle ne se soit pas même réunie, et elle ne fit aucune proposition d’aucune sorte (la Commission du Code civil resta, de son côté, dans une inaction pareille). Le Comité d’instruction publique, par contre, investi lui aussi de la faculté de réviser, se mit à. l’oeuvre sans perdre de temps : dès le 21 brumaire, il commençait à discuter le plan que lui soumettait Romme ; le 27, il terminait le travail de la révision, et autorisait le rapporteur à le faire imprimer. Ce travail, qui fut distribué aux membres de la Convention, est intitulé : Révision du décret pour l’organisation des premières écoles, faite par le Comité d’instruction publique, conformément au décret du 19 brumaire ; il comprend 68 articles, divisés en 9 titres, et reproduisant à peu près textuellement les articles votés du 30 du premier mois au 9 brumaire : il ne contenait que deux dispositions nouvelles : l’exclusion des fonctions enseignantes, prononcée contre les ecclésiastiques, ne devait pas s étendre aux ecclésiastiques et ministres d’un culte quelconque qui auraient abjuré solennellement leurs qualités et leurs fonctions, et qui seraient mariés, non plus qu’aux ci-devant religieuses et soeurs grises mariées ; le premier renouvellement des commissions d’éducation, des magistrats des moeurs, des instituteurs et des institutrices devait avoir lieu dans un an, et les renouvellements suivants tous les deux ans au dernier décadi de vendémiaire.

La discussion, qui avait été fixée au 1er frimaire, ne s’ouvrit pas au jour annoncé. Mais le 6 frimaire, à l’occasion d’une pétition de la section de Mutius Scévola, la Convention décréta que « la discussion définitive sur l’instruction publique était fixée au 11 frimaire, sans autre retard ». Le lendemain soir 7, dans la séance du Comité, il fut proposé de « considérer l’ensemble de l’éducation nationale » ; le Comité arrêta que, le 11, Romme, d’une part, et Fourcroy, de l’autre, lui feraient un exposé de leurs idées sur la question des degrés supérieurs de l’instruction publique. Les idées de Romme, nous les connaissons : c’étaient celles du plan de Condorcet ; quant à Fourcroy, il se proposait de combattre les projets d’instituts et de lycées (bien qu’il eût, le 15 et le 16 septembre, appuyé la pétition du département de Paris) ; il voulait que le haut enseignement restât livré à la concurrence privée. Le 9, le Comité chargea Romme de demander à la Convention le renvoi de la discussion au duodi (12 frimaire), « pour laisser au Comité le temps de fixer quelques bases ». La Convention accorda le renvoi à la date qui conviendrait au Comité ; et le 11 frimaire au soir se produisit, à la séance de celui-ci, un véritable coup de théâtre. Ce ne furent pas Romme et Fourcroy qui prirent la parole pour exposer leurs idées sur le haut enseignement : on vit un membre encore presque inconnu, Bouquier, député de la Dordogne (c’était un lettré périgourdin, s’occupant de poésie et de peinture, ami de David et admirateur de Marat, qui, après avoir partagé l’exaltation des plus ardents jacobins, devait plus tard tomber dans la dévotion et terminer ses jours en révolutionnaire désabusé et repenti : Voir Bouquier), apporter à ses collègues un plan nouveau, qui renversait complètement les bases précédemment adoptées. « Bouquier — dit le procès-verbal du Comité — lit un plan d’instruction publique. Ce plan est discuté ; on demande une seconde lecture ; elle se fait, et donne lieu à de nouvelles explications. On demande par motion d’ordre que la discussion se borne à la première instruction. Cette demande adoptée, on examine la première partie. » A la fin de la séance, le Comité décide « que les deux plans, savoir le projet révisé et celui de Bouquier, seront présentés à la Convention, et que celui de Bouquier sera imprimé par ordre du Comité ». Il n’est plus question du plan nouveau dans les cinq séances suivantes du Comité : on se réservait pour le grand débat à la Convention.

Le plan de Bouquier. — Analyse du Plan général d’instruction publique (en cinq sections) de Bouquier. — Qu’était-ce que ce plan de Bouquier, et quelles idées nouvelles apportait-il ? L’auteur s’explique ainsi dans le court rapport placé en tête de son projet de décret :

« Vous avez chargé votre Comité d’instruction de réviser le décret relatif à l’organisation des premières écoles. Il a rempli cette tâche ; mais, en s’en acquittant, il a vu que le grand problème de l’organisation de l’instruction publique pouvait être résolu de plusieurs manières, et il s’est déterminé à vous présenter un nouveau plan : un plan simple, naturel, facile à exécuter ; un plan qui proscrivît à jamais toute idée de corps académique, de société scientifique, de hiérarchie pédagogique ; un plan, enfin, dont les bases fussent les mêmes que celles de la constitution : la liberté, l’égalité, la brièveté. »

Bouquier conservait un premier degré d’instruction, avec des instituteurs et des institutrices pratiquant librement l’enseignement à titre d’industrie privée, et qui cependant seraient salariés par la République selon un système de son invention : ils ne recevraient pas un traitement fixe mais toucheraient, pour chaque élève fréquentant leur école, une somme annuelle variant, selon les localités, de dix à vingt livres par élève pour les instituteurs, de huit à seize livres pour les institutrices. Quant aux degrés supérieurs d’enseignement public proposés par Condorcet, il n’en voulait pas ; il admettait quelques écoles spéciales pour former des officiers de santé, des ingénieurs militaires et civils, des astronomes, etc., mais il repoussait les écoles secondaires, les instituts, les lycées. « Les plus belles écoles, les plus utiles, les plus simples, où la jeunesse puisse prendre une éducation vraiment républicaine, sont, n’en doutez pas, les séances publiques des départements, des districts, des municipalités, des tribunaux, et surtout des sociétés populaires. C’est dans ces sources pures que les jeunes gens puiseront la connaissance de leurs droits, de leurs devoirs, des lois et de la morale républicaine ; c’est en maniant les armes, c’est en se livrant aux exercices de la garde nationale, c’est en s’accoutumant au travail, en exerçant un art ou un métier pénible, que leurs membres deviendront souples, que leurs forces se développeront, qu’ils perfectionneront leurs facultés physiques. Tout leur présentera des moyens d’instruction : ils en trouveront au sein de leurs familles, ils en trouveront dans les livres élémentaires que vous allez publier, ils en trouveront enfin dans les fêtes nationales que vous allez instituer. N’allons donc pas substituer à cette organisation, simple et sublime comme le peuple qui la crée, une organisation factice et calquée sur des statuts académiques qui ne doivent plus infecter une nation régénérée. Conservons précieusement ce qu’ont fait le peuple et la Révolution, contentons-nous d’y ajouter le peu qui y manque pour compléter l’instruction publique. Ce complément doit être simple comme l’ouvrage créé par le génie de la Révolution. »

Le Plan général d’instruction publique (c’est le nom que Bouquier avait donné à son projet de décret) comprenait cinq sections : 1° De l’enseignement en géneral ; 2° De la surveillance de l’enseignement ; 3° Du premier degré d’instruction ; 4° Du dernier degré d’instruction ; 5° Moyens généraux d’instruction. Nous donnerons plus loin le texte des articles des trois premières sections, tels qu’ils furent adoptés par la Convention.

Débats à la Convention ; la priorité est accordée au plan de Bouquier. — Le débat sur l’instruction publique, dont l’ouverture avait été fixée successivement au 1er, puis au 11 frimaire, ne s’ouvrit que le 18 frimaire. Romme donna lecture du travail de révision fait par lé Comité et imprimé par ses ordres ; puis il ’ annonça qu’un membre avait préparé un plan nouveau, dont le Comité avait également ordonné l’impression, et il invita la Convention à décider quel plan devait obtenir la priorité. Bouquier lut ensuite son rapport et les articles de son projet. La Convention ajourna la discussion au lendemain.

Le 19, Fourcroy lut un rapport et un projet de décret sur « l’enseignement libre des sciences et des arts ». Il signala les inconvénients et les dangers des corporations enseignantes, l’insuffisance des chaires publiques et salariées, et montra, dans la liberté de l’enseignement, dans la concurrence et l’émulation des savants, la condition même de la vie scientifique et du progrès. « Si l’on adoptait les plans d’instituts et de lycées qui ont été tant de fois reproduits sous différentes formes, on aurait toujours à craindre l’élévation d’une espèce de sacerdoce plus redoutable peut-être que celui que la raison du peuple vient de renverser. Solder tant de maîtres, créer tant de places inamovibles, c’est reformer des espèces de canonicats. La liberté est le premier et le plus sûr mobile des grandes choses. Chacun doit avoir le droit de choisir pour professeurs ceux dont les lumières. sont les plus conformes à ses goûts. Laisser faire est ici le grand secret et la seule route des succès les plus certains. Evitez de former des corporations, de créer des privilèges, de jeter des entraves au génie impatient de toute chaîne, de faire naître un nouveau sacerdoce plus à craindre que l’ancien. » Ce rapport était suivi d’un projet de décret en vingt-deux articles, qui établissait une liberté d’enseignement non absolue, mais mitigée : les citoyens éclairés dans les lettres, les sciences et les arts qui voudraient se livrer à l’enseignement seraient tenus de se faire inscrire à la municipalité ; ils devaient prouver qu’ils étaient citoyens français, et avoir obtenu un certificat de civisme ; ceux d’entre eux qui n’auraient pas des ressources suffisantes pourraient obtenir du Conseil exécutif la jouissance d’un emplacement national et des matériaux nécessaires à leurs leçons ; le nombre des professeurs admis à cet avantage serait proportionné à celui des habitants de la commune et aux besoins de la République, et serait fixé par la Convention ; les élèves seraient tenus de payer les leçons des professeurs au prix fixé par ceux-ci : néanmoins ce prix ne pourrait pas excéder celui qu’on payait en 1790 ; un certain nombre d’élèves peu fortunés, choisis par les municipalités, seraient entretenus par la République auprès des professeurs ; après vingt-cinq ans d’exercice, les professeurs recevraient de la République une pension de trois mille livres et seraient logés dans des maisons nationales destinées à servir de prytanées.

Ensuite Thibaudeau (futur comte de l’Empire), qui le 1er août avait fait ses débuts en parlant contre le plan de Lepeletier, monta à la tribune, vêtu d’une carmagnole. « La carmagnole — dit le conventionnel Baudot dans ses Notes historiques — consistait en une veste coupée en rond qui descendait un peu au-dessous de la taille, et un pantalon de la même étoffe. Plusieurs membres de la Convention l’adoptèrent, mais en petit nombre ; je ne crois pas qu’ils fussent plus de six ; parmi eux, j’ai distingué particulièrement Chabot, Thibaudeau et Granet. Les membres de la Convention qui portaient cet habillement singulier l’avaient fait faire en toile de matelas à carreaux bleus et blancs. » Thibaudeau vanta le projet de Bouquier et attaqua celui du Comité : « L’esprit règlementaire est devenu une maladie : sous le prétexte de grands systèmes, on veut tout mettre en régie, le commerce, l’agriculture, les sciences et les arts. Le plan présente par le Comité, et qui n’est qu’une copie de celui de Condorcet, me paraît plus propre à propager l’ignorance, l’erreur et les préjugés, qu’à répandre les lumières et la vérité. C’est un gouvernement pédagogique que l’on veut ainsi fonder dans un gouvernement républicain, une nouvelle espèce de clergé qui remplacerait d’une manière plus funeste encore les ministres de la superstition ; les instituteurs qu’on vous propose seraient souvent, avec leur traitement, les plus riches de la commune, et deviendraient bientôt, par leur influence morale, ce qu’étaient les curés, des imposteurs et des charlatans. Ce serait, à mon sens, une grande folie de créer plus de 80 000 places d’instituteurs et d’institutrices, et de décréter la levée de 172750 pédagogues et surveillants, pour apprendre aux enfants, quoi ? à lire, à écrire, à compter, les droits de l’homme, la constitution, et les premières notions de la morale. Ce système n’est-il pas effrayant pour la liberté ? La Révolution vient de détruire toutes les corporations, et on voudrait en établir une monstrueuse ! une de 172 750 individus qui, embrassant, par une hiérarchie habilement combinée, tous les âges, tous les sexes, toutes les parties de la République, deviendraient infailliblement les régulateurs plénipotentiaires des moeurs, des goûts, des usages, et parviendraient facilement par leur influence à se rendre les arbitrés de la liberté et des destinées de la nation. L’enseignement libre n’offre aucun de ces abus, et contient une foule d’avantages. Aussitôt que la nation aura dit : Je paierai à l’instituteur la somme de. pour chaque enfant qui suivra ses leçons, elle encourage les hommes instruits à se livrer aux intéressantes fonctions de l’enseignement, elle donne une prime aux talents, elle anéantit la cupidité et l’ignorance qui ne pourront jamais soutenir la concurrence, et elle assure à la jeunesse de bons instituteurs avec beaucoup moins de dépense. Qu’on ne dise pas que nous sommes des Vandales ! Les Grecs étaient-ils des barbares parce que le gouvernement n’y salariait pas les professeurs ? Abandonnez tout à l’influence salutaire de la liberté, à l’émulation et à la concurrence ; craignez d’étouffer l’essor du génie par des règlements, ou d’en ralentir les progrès, en le mettant en tutelle sous la férule d’une corporation de pédagogues, à qui vous auriez donné pour ainsi dire le privilège exclusif de la pensée, la régie des progrès de l’esprit humain, l’entreprise du perfectionnement de la raison nationale ; qui repousserait toutes les vérités et les découvertes qui n’auraient pas pris naissance dans son sein, car l’aristocratie et l’intolérance se glissent bientôt dans toutes les corporations ; qui exercerait une influence dangereuse sur la confection des lois, leur exécution, leur interprétation, sur les élections ; qui dicterait la pensée publique, et administrerait l’opinion. Le plan présenté par Bouquier me paraît, sous tous les rapports, préférable à tous ceux qui ont été imaginés jusqu’à présent : comparez-le avec celui du Comité : l’un est simple, mais majestueux, facile, économique et conforme aux principes républicains ; l’autre est compliqué, pénible et dispendieux, et ressemble aux institutions monarchiques. ».

Le discours de Thibaudeau eut beaucoup de succès. Sur la proposition de David, la Convention décida que son auteur serait adjoint au Comité d’instruction publique.

Petit, qui succéda à Thibaudeau, revendiqua pour lui-même la paternité de ce qu’il trouvait de bon dans le plan de Bouquier. Depuis un an on discute, dit-il ; « les idées les plus profondes, les plus savantes vous ont été présentées ; au milieu de tout cela, et dès le commencement même de la discussion, des conceptions simples ont osé se faire voir [les siennes]. Le plan de Bouquier a été lu ; j’ai observé que ce plan était un enfant contrefait de celui que je vous ai présenté le 1er octobre, et que vous avez accueilli avec quelque plaisir. » Il trouve que Bouquier va trop loin en remettant l’enseignement tout entier à des instituteurs privés, enseignant dans des locaux privés : « La Convention ne peut pas ainsi livrer au hasard des circonstances le soin des enfants de la République ». Il voudrait qu’il y eût des bâtiments publics consacrés à l’instruction, ainsi que des instituteurs publics. Ces instituteurs ne formeront pas une corporation, puisqu’il n’y aura aucune liaison entre eux. Il conclut en rééditant son projet de décret.

La discussion ne put continuer le lendemain, qui était un décadi, jour consacré aux pétitions ; mais elle fut reprise le surlendemain, 21 frimaire. Ce jour-là fut tranchée la question de priorité. Romme la réclama pour le projet présenté par lui ; répondant à Thibaudeau, qui avait dit que chez les Grecs le gouvernement ne salariait pas les professeurs, il « rétablit quelques faits relatifs à l’éducation athénienne qu’on lui avait opposée » ; et il mit l’assemblée en garde contre le danger de se laisser éblouir par des formules comme celle de « liberté de l’enseignement » ; sans doute, il fallait espérer qu’un jour viendrait où les instituteurs publics seraient inutiles, et où tous les pères seraient assez éclairés pour donner eux-mêmes a leurs fils l’éducation républicaine ; mais serait-il sage de s’en reposer dès maintenant sur eux de cette tâche à laquelle était attachée le sort de la liberté ? « Décréter la liberté de l’enseignement, ce serait entretenir une distinction odieuse entre le riche et le pauvre, et laisser celui-ci dans un galetas, comme auparavant. »

On n’écouta Romme que d’une oreille distraite ; la majorité de la Convention avait été séduite par les déclarations de Bouquier, qui lui avait montré « la liberté, l’égalité, la brièveté » comme formant les bases de son plan. Un partisan du plan nouveau, Jay (de Sainte-Foy), ministre protestant et membre du Comité d’instruction, répéta les arguments donnes l’avant-veille par Thibaudeau : « Jay, dit le Journal de la Montagne, s’indigne qu’on outrage ainsi la raison populaire. Il ne voit dans les articles révisés [présentés par Romme] que le régime des universités renouvelé de l’évêque d’Autun et de Condorcet, et dégagé de ce qu’il avait de plus absurde. Les quarante mille bastilles où l’on propose de renfermer la génération naissante lui semblent la meilleure ressource qu’on ait pu imaginer pour soutenir le dernier espoir de la tyrannie, ou pour la ressusciter de ses cendres. » Après cette fougueuse harangue, on demanda de toutes parts la clôture de la discussion ; la clôture prononcée, la priorité fut accordée, à une grande majorité, an plan de Bouquier, et la Convention ajourna la discussion au lendemain à midi.

Il faut noter que les idées exprimées par Bouquier, par Fourcroy, par Thibaudeau, par Jay, sur la liberté de l’enseignement étaient en ce moment en grande faveur parmi les Jacobins. Les Jacobins de 1793 n’étaient nullement, comme beaucoup de personnes le croient, des hommes qui voulaient tout soumettre à l’autorité despotique de l’Etat : c’étaient, au contraire, des partisans déclarés de la libre initiative individuelle, de la libre concurrence. Le 21 brumaire, au lendemain de la fête de la Liberté au temple de la Raison, Anacharsis Cloots avait été élu président des Jacobins ; or Cloots, au Comité d’instruction publique, soutenait la thèse de la liberté. Dans une « Opinion » imprimée en frimaire, et intitulée Instruction publique : Spectacles, où il examine si les théâtres doivent être entretenus par l’Etat, il dit, à propos des écoles et de l’instruction : « Partout où Ton voudra s’instruire, il se présentera des instituteurs, sans l’intervention du gouvernement. L’éducation doit circuler comme toute autre marchandise : ce que nous décréterions là-dessus serait momentané comme nos mesures révolutionnaires du maximum et de la réquisition. Vous aurez d’excellents maîtres et d’excellents disciples, et dans une juste proportion pour chaque faculté, en abandonnant cette branche de commerce à la sollicitude des parents et à l’oeil sévère du public. » Le président que les Jacobins élurent après Cloots, ce fut Fourcroy (11 frimaire), dont nous avons vu les opinions. Le soir du 21 frimaire, Bouquier fit lecture à la Société, dont il était membre, « du projet de décret pour l’instruction publique, auquel la Convention a donné la priorité dans sa séance d’aujourd’hui » ; sur la proposition de Félix Lepeletier, on arrêta que ce plan serait réimprimé aux frais de la Société et distribué à tous ses membres ; et cinq jours plus tard, le 26, pour bien manifester leur adhésion aux idées dont le projet de décret était l’expression, les Jacobins élisaient Bouquier comme successeur de Fourcroy à la présidence.

Adoption des trois premières sections du plan de Bouquier, qui deviennent le décret du 29 frimaire an II. — La discussion sur le plan de Bouquier s’ouvrit le 22 frimaire. Les sections I et II du projet de décret furent adoptées sans débat, ainsi que les trois premiers articles de la section III. Sur l’article 4 de cette section, relatif au traitement des instituteurs et des institutrices, les opinions se trouvèrent partagées : dans le projet de Bouquier, les traitements étaient gradués d’après le chiffre de la population ; quelques membres demandèrent que les traitements fussent uniformes dans toutes les communes ; l’article fut renvoyé au Comité. L’article 5 fut adopté sans débat. L’article 6 donna lieu à une importante discussion : le projet de Bouquier n’imposait nullement aux parents l’obligation d’envoyer leurs enfants à l’école ; Charlier demanda que les mots : « Les pères. pourront, à leur choix, envoyer leurs enfants. » fussent remplacés par ceux-ci : « Les pères. seront tenus d’envoyer leurs enfants. » ; Thibaudeau combattit cette proposition, en invoquant les droits de la nature ; Danton soutint l’amendement, qui fut voté.

Le 23, l’article 7 fut adopte. L’article 8 fut renvoyé au Comité, pour qu’on y ajoutât l’indication des peines portées contre les parents qui négligeraient de se conformer à l’article 6. Les articles 9 et 10 furent adoptés, avec une disposition nouvelle ajoutée par Fabre d’Eglantine à l’article 10, pour interdire aux instituteurs de prendre leurs élèves en pension, de donner aucune leçon particulière, de recevoir aucune espèce de gratification ; à cette occasion, la Convention adjoignit Fabre au Comité d’instruction publique. Les quatre articles suivants de la section III (11 à 14) furent adoptés sans autre changement que de légères modifications de forme. Au dernier article (15), plusieurs amendements furent proposés : il s’agissait des peines portées contre les infracteurs de l’article 14 (lequel ordonnait qu’au sortir des écoles du premier degré, les jeunes gens qui ne s’occuperaient pas du travail de la terre seraient tenus d’apprendre une science, un art ou un métier utile) ; l’article fut renvoyé au Comité.

Le Comité délibéra le 23, le 25 et le 26 sur les trois articles qui lui avaient été renvoyés. Il supprima, pour les traitements, l’échelle graduée, et fixa la somme annuelle à payer par la République pour chaque élève à dix-huit livres pour les instituteurs et quinze livres pour les institutrices. 11 adopta une disposition pénale contre les parents qui enfreindraient l’article 6, cette disposition devint l’article 9 ; et l’ancien article 9, augmenté de deux dispositions nouvelles, devint l’article 8. Ce fut seulement le 29 frimaire que la Convention entendit la lecture des articles remaniés par le Comité ; elle les adopta dans leur nouvelle forme, avec trois modifications : le salaire des instituteurs fut élevé à vingt livres par élève et par an, au lieu de dix-huit, chiffre que proposait le Comité ; l’inscription des enfants à l’école ne put être différée que jusqu’à l’âge de huit ans, au lieu de neuf ; et la durée de la fréquentation obligatoire fut réduite à trois années au lieu de quatre.

Une disposition importante fut en outre ajoutée, nous ne savons sur l’initiative de quel membre, à l’article 4 de la section III : il fut décrété que les communes dans lesquelles il ne s’établirait pas d’instituteur, et qui seraient éloignées de plus d’une demi-lieue du domicile de l’instituteur le plus voisin, pourraient, sur l’avis du directoire de district, en choisir un, et que la République lui accorderait, non pas une somme variable et proportionnelle au nombre de ses élèves, mais un traitement fixe de cinq cents livres par an.

Les trois premières sections du plan de Bouquier se trouvèrent ainsi entièrement adoptées ; et, pour que l’exécution des articles relatifs aux écoles du premier degré n’éprouvât aucun retard, la Convention, sur la proposition d’un membre dont nous ne savons pas le nom, décida que ces trois sections seraient promulguées sur-le-champ, sans attendre que les deux dernières sections eussent été discutées. Les trois sections adoptées formèrent le décret du 29 frimaire an II « sur l’organisation de l’instruction publique et le premier degré d’instruction ».

Voici le texte de ce décret :

« DÉCRET SUR L’ORGANISATION DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE ET LE PREMIER DEGRÉ D’INSTRUCTION

« . SECTION I™. — De l’enseignement en général.

« ARTICLE PREMIER. — L’enseignement est libre. « ART. 2. — Il sera fait publiquement.

« ART. 3. — Les citoyens et citoyennes qui voudront user de la liberté d’enseigner seront tenus :

« 1° De déclarer à la municipalité ou section de la commune qu’ils sont dans l’intention d’ouvrir une école ;

« 2° De désigner l’espèce de science ou art qu’ils se proposent d’enseigner ;

« 3° De produire un certificat de civisme et de bonnes moeurs, signé de la moitié des membres du conseil général de la commune, ou de la section du lieu de leur résidence, et par deux membres au moins du comité de surveillance de la section, ou du lieu de leur domicile, ou du lieu qui en est le plus voisin.

« ART. 4. — I es citoyens et citoyennes qui se vouent à l’instruction ou à l’enseignement de quelque art ou science que ce soit seront désignés sous le nom d’instituteur et d’institutrice.

« SECTION II. — De la surveillance de l’enseignement.

« ARTICLE PREMIER. — Les instituteurs et institutrices sont sous la surveillance immédiate de la municipalité ou section, des pères et mères, tuteurs ou curateurs, et sous la surveillance de tous les citoyens.

« ART. 2. — Tout instituteur ou institutrice qui enseignerait dans son école des préceptes ou maximes contraires aux lois et à la morale républicaine sera dénoncé par la surveillance et puni selon la gravité du délit.

« ART. 3. — Tout instituteur ou institutrice qui outrage les moeurs publiques est dénoncé par la surveillance, et traduit devant la police correctionnelle ou tout autre tribunal compétent, pour y être jugé selon la loi.

« SECTION III. — Du premier degré d’instruction.

« ARTICLE PREMIER. — La Convention nationale charge son Comité d’instruction publique de lui présenter les livres élémentaires des connaissances absolument nécessaires pour former les citoyens, et déclare que les premiers de ces livres sont les Droits de l’homme, la Constitution, le Tableau des actions héroïques ou vertueuses.

« ART. 2. — Les citoyens et citoyennes qui se borneront à enseigner à lire, à écrire et les premières règles de l’arithmétique seront tenus de se conformer, dans leurs enseignements, aux livres élémentaires adoptés et publiés à cet effet par la représentation nationale.

« ART. 3. — Ils seront salariés par la République, à raison du nombre des élèves qui fréquenteront leurs écoles, et conformément au tarif compris dans l’article suivant.

« ART. 4. — Les instituteurs et institutrices qui ouvriront des écoles dans les communes de la République, quelle que soit leur population, recevront annuellement, pour chaque enfant ou élève, savoir : l’instituteur, la somme de vingt livres, l’institutrice quinze livres.

« Les communes éloignées de plus d’une demi-lieue du domicile de l’instituteur le plus voisin, et dans lesquelles, par défaut de population, il ne s’en établirait pas, pourront, d’après l’avis des directoires de district, en choisir un ; la République lui accordera un traitement annuel de cinq cents livres.

« ART. 5. — Il sera ouvert, dans chaque municipalité ou section, un registre pour l’inscription des noms des instituteurs et institutrices du premier degré d’instruction, et des enfants ou pupilles qui leur seront confiés par les pères, mères, tuteurs ou curateurs.

« ART. 6. — Les pères, mères, tuteurs ou curateurs • seront tenus d’envoyer leurs enfants ou pupilles aux écoles du premier degré d’instruction, en observant ce qui suit.

« ART. 7. — Ils déclareront à la municipalité ou section :

« 1° Les noms et prénoms des enfants et pupilles qu’ils sont tenus d’envoyer aux dites écoles ;

« 2° Les noms et prénoms des instituteurs ou institutrices dont ils font choix.

« ART. 8. — Les enfants ne seront point admis dans les écoles avant l’âge de six ans accomplis ; ils y seront envoyés avant celui de huit. Leurs pères, mères, tuteurs ou curateurs ne pourront les retirer desdites écoles que lorsqu’ils les auront fréquentées au moins pendant trois années consécutives.

« ART. 9. — Les pères, mères, tuteurs ou curateurs qui ne se conformeraient pas aux dispositions des articles 6, 7 et 8 de la présente section, seront dénoncés au tribunal de la police correctionnelle ; et si les motifs qui les auraient empêchés de se conformer à la loi ne sont pas reconnus valables, ils seront condamnés, pour la première fois, à une amende égale au quart de leurs contributions.

« En cas de récidive, l’amende sera double, et les infracteurs seront regardés comme ennemis de l’égalité, et privés pendant dix ans de l’exercice des droits de citoyen. Dans ce dernier cas, le jugement sera affiché."

« ART. 10. — Les instituteurs et institutrices du premier degré d’instruction tiendront registre des noms et prénoms des enfants, du jour, du mois où ils auront été admis dans leurs écoles. Ils ne pourront, sous aucun prétexte, prendre aucun de leurs élèves en pension, donner aucune leçon particulière, ni recevoir des citoyens aucune espèce de gratification, sous peine d’être destitués.

« ART. 11. — Ils seront payés par trimestre ; et, à cet effet, ils sont tenus de produire à la municipalité, ou à la section, un relevé de leurs registres, fait mois par mois, portant les noms et prénoms des enfants qui auront assisté à leurs leçons pendant chaque mois. Ce relevé sera confronté avec le registre de la municipalité ou section. La confrontation faite, il leur sera délivré un mandat.

« ART. 12. — Ce mandat contiendra le nombre des enfants qui, pendant chaque mois, auront suivi l’école de l’instituteur et de l’institutrice, et la somme qui lui sera due. Il sera signé du maire et de deux officiers municipaux ou de deux membres du conseil de la commune, ou par le président de la section et deux membres du conseil de ladite section, et par le secrétaire.

« ART. 13. — Les mandats seront visés par les directoires et payés à vue par les receveurs de district.

« ART. 14. — Les jeunes gens qui, au sortir des écoles du premier degré d’instruction, ne s’occuperont pas du travail de la terre, seront tenus d’apprendre une science, art ou métier utile à la société.

« ART. 15. — Ceux desdits jeunes gens qui, à l’âge de vingt ans accomplis, ne se seraient pas conformés aux dispositions de l’article ci-dessus, seront privés pendant dix ans de l’exercice des droits de citoyen.

« Les pères, tuteurs ou curateurs qui auraient concouru à l’infraction de la présente loi, subiront la même peine.

« Elle sera prononcée par la police correctionnelle, sur la dénonciation qui lui en sera faite, dans le cas où l’inexécution ne serait pas fondée sur des motifs valables. »

Si nous cherchons par quels traits essentiels le décret Bouquier se distingue de ce qu’on peut appeler le projet Romme, nous serons tout d’abord frappés de cette déclaration de principe, d’un laconisme un peu affecté, qui forme le premier article du décret du 29 frimaire : « L’enseignement est libre ». Le projet Romme confiait la mission d’enseigner à des instituteurs nationaux, fonctionnaires publics recevant un traitement fixe ; le décret Bouquier ouvre la carrière de l’enseignement à la libre concurrence, toute personne offrant la garantie exigée par la loi peut ouvrir une école, et prétendre à la rétribution que l’Etat accorde à quiconque veut enseigner, proportionnellement au nombre de ses élèves. Mais la garantie que la loi exige n’est pas une garantie de capacité ; c’est une garantie de républicanisme et de bonne conduite, fournie par la production d’un certificat de civisme et de bonnes moeurs. La liberté, cependant, n’est pas absolue, car l’instituteur est tenu de se conformer, dans son enseignement, aux livres élémentaires officiels, et les parents, de leur côté, sont tenus d’envoyer leurs enfants aux écoles. Ce que le décret paraît entendre par la liberté de l’enseignement, c’est simplement le droit reconnu à tout citoyen d’exercer la profession d’instituteur, sans aucun examen préalable, et la faculté accordée aux parents de choisir l’instituteur qui a leur préférence.

Le programme de l’enseignement primaire, dans le décret du 29 frimaire, se réduit à la lecture, à l’écriture, et aux premières règles de l’arithmétique (section III, art. 2) ; dans le projet de Romme, on l’a vu, il était bien plus étendu. La question des fêles. Discours de Portiez proposant des instituts de législation et de morale publique. — Aussitôt après le vote du décret du 29 frimaire, la Convention avait, sur la proposition du membre qui avait fait voler la promulgation immédiate du décret, ordonné que le Comité lui présenterait, le 1er nivôse, un projet d’établissement de fêtes civiques, jeux et exercices nationaux. Le Comité s’était occupé, dans le courant de frimaire, d’un projet de décret sur les fêtes nationales ; mais ce projet était loin d’être achevé ; il ne fut donc pas possible d’ouvrir le 1er nivôse le débat annoncé.

Le 2, la Convention entendit un discours de Portiez (de l’Oise), où ce député insistait pour que, à défaut des trois degrés supérieurs d’instruction promis le 15 septembre par un décret qui avait été suspendu le lendemain, la Convention organisât au moins des instituts publics où la jeunesse recevrait des leçons de législation et de morale publique (Portiez était juriste). L’orateur relevait vivement certaines assertions de Bouquier. de Fourcroy et de Thibaudeau ; il montrait comment Fourcroy se déjugeait à trois mois de distance : « Les corps administratifs et sociétés populaires de Paris firent, le 15 septembre, une pétition qui fut vivement appuyée et défendue deux jours de suite par Fourcroy. Aujourd’hui Fourcroy se rétracte ; il craint, dans l’adoption des collèges ou instituts, « une espèce de » sacerdoce plus redoutable peut-être que celui que le » raison du peuple vient de renverser ». Qu’il se rassure ! »

La proposition de Portiez fut ajournée, et ne vint jamais en discussion. Quant à la question des fêtes, Mathieu, rapporteur de la Commission nommée pour cet objet, présenta au Comité, le 5 nivôse, un « projet de fêtes nationales pour chaque décade ». La discussion de ce projet aboutit deux mois plus tard, le 9 ventôse, à 1 adoption d’un plan que le Comité fit imprimer et distribuer « pour pressentir l’opinion publique ».

RAPPORTS ET DECRETS EN PLUVIOSE ET VENTOSE. — Décrets sur les livres élémentaires, sur l’établissement d’instituteurs de langue française dans les départements où sont parlés des idiomes étrangers, sur les bibliothèques de district. — Aussitôt que le décret du 29 frimaire eut été promulgué, les districts et les municipalités durent s’occuper d’organiser les écoles primaires conformément à la nouvelle loi ; mais les choses traînèrent en longueur presque partout. En ce moment même, on réorganisait dans toute la France les autorités révolutionnaires, en exécution du décret du 14 frimaire an II, et cette opération prit du temps, malgré tout le zèle qu’y apportèrent les représentants en mission. Il faut, d’autre part, se rappeler que dans beaucoup de communes il existait déjà des écoles en activité : le résultat du décret du 29 frimaire devait être simplement, pour ces communes-là, de transformer le traitement fixe de l’ancien instituteur en un salaire proportionnel au nombre de ses élèves ; là donc où il n’y avait pas de création nouvelle à faire, on dut être porté à regarder le décret comme exécuté, du moment que l’instituteur continuait ses leçons.

Le décret du 29 frimaire avait chargé le Comité d’instruction de présenter les livres élémentaires ; il s’occupa de la question, décida (comme l’ordonnait déjà le décret du 13 juin 1793) qu’un concours serait ouvert, en dressa le programme, et fît présenter sur cet objet par Grégoire, le 3 pluviôse, un projet de décret que la Convention adopta le 9.

Le 8 pluviôse, Barère, au nom du Comité de salut public, avait lu à la Convention un rapport sur « les idiomes étrangers et l’enseignement de la langue française », qui débutait ainsi :

« Les tyrans coalisés ont dit : L’ignorance fut toujours notre auxiliaire la plus puissante ; servons-nous des peuples mal instruits, ou de ceux qui parlent un idiome diffèrent de celui de 1 instruction publique. Le Comité a entendu ce complot de l’ignorance et du despotisme. »

Après avoir passé en revue les départements où les populations ne faisaient pas usage de la langue française, et où les ennemis de la Révolution profitaient de cet état de choses pour entretenir la méfiance et fomenter la guerre civile, Barère concluait ainsi :

« Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l’émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle l’italien, et le fanatisme parle le basque. Brisons ces instruments de dommage et d’erreur. »

Un décret adopté à la suite du rapport ordonna que, dans un délai de dix jours, il serait établi un instituteur de langue française dans toutes les communes des départements du Morbihan, du Finistère, des Côtes-du-Nord, de la Loire-Inférieure, du Haut-Rhin, du Bas-Rhin, de la Corse, de la Moselle, du Nord, du Mont-Terrible, des Alpes-Maritimes, et des Basses-Pyrénées, dont les habitants parlent des idiomes étrangers (les départements des Pyrénées-Orientales et de la Meurthe furent ajoutés à la liste par un décret complémentaire). Ces instituteurs devaient recevoir un traitement annuel de quinze cents livres. Un article spécial, reproduisant une disposition du décret du 7 brumaire, disait qu’aucun de ces instituteurs ne pourrait être choisi « parmi les ministres d’un culte quelconque, ni parmi ceux qui auraient appartenu à des castes ci-devant privilégiées » ; ils devaient être nommés par les représentants du peuple, sur l’indication faite par les sociétés populaires. Ce décret ne put malheureusement être exécuté, faute du personnel nécessaire.

Le même jour, 8 pluviôse, Coupé (de l’Oise) présenta un décret ordonnant l’établissement, dans chaque district, d’une bibliothèque nationale, qui serait constituée au moyen des ouvrages confisqués aux émigrés et aux maisons religieuses. Ce décret fut adopté le lendemain 9.

Décret sur les traitements des instituteurs, et sur l’organisation des écoles primaires conformément au décret du 29 frimaire à partir du 15 germinal an II. Défaits statistiques. — Une autre mesure allait avoir, pour la mise en vigueur du décret du 29 frimaire, une portée décisive : c’est le décret du 4 ventôse. Pendant les mois de nivôse et de pluviôse, il y avait eu des négociations entre le Comité d’instruction et celui des finances au sujet du paiement de ce qui était dû aux instituteurs des petites écoles du département de Paris. Les deux Comités s’étant mis d’accord, le décret suivant, réglant pour toute la République, et non pas seulement pour le département de Paris, la question en litige, fut voté le 4 ventôse par la Convention, sur le rapport de Léonard Bourdon :

« ARTICLE PREMIER. — Les arrérages dus jusqu’au 15 germinal prochain [4 avril 1794] aux instituteurs et institutrices des petites écoles, dont les salaires étaient acquittés en tout ou en partie sur les revenus des fabriques et autres biens mis à la disposition de la nation, ainsi que sur ceux des octrois et autres droits ou établissements supprimés, seront payés sur les ordonnances des corps administratifs, comme les créances au-dessous de huit cents livres.

« ART. 2. — Les instituteurs ou institutrices dont le traitement fixe ou casuel ne s’élève pas à quatre cents livres dans les communes qui ont une population moindre de cinq mille âmes, ou à six cents livres dans les autres, recevront une augmentation de traitement pour toute l’année 1793, et jusqu’au 15 germinal, jusqu’à due concurrence.

« ART. 3. — Les fonds de cette augmentation de traitement seront faits dans la commune, par la voie des sols additionnels au rôle des contributions foncière et mobilière de 1793, et l’avance par les dix plus forts contribuables, sur le mandat des officiers municipaux.

« ART. 4. — Les salaires des instituteurs et institutrices des écoles primaires qui ne seraient point organisées conformément à la loi du 29 frimaire au 15 germinal prochain, seront acquittés sur les biens des administrateurs chargés de l’exécution de ladite loi. »

Ce décret ne se contentait pas de mettre à la charge du trésor public le paiement intégral et immédiat (par l’assimilation aux créances de moins de huit cents livres) de tous les arrérages dus aux instituteurs et institutrices ; il leur accordait le paiement de ces arrérages sur le pied d’un traitement majoré à quatre cents et à six cents livres. En ajoutant que dans les écoles primaires qui, au 15 germinal, ne seraient pas organisées conformément au nouveau régime, les traitements « seraient acquittés sur les biens des administrateurs », il assurait une prompte exécution de l’organisation nouvelle. Sans doute, dans un très grand nombre de petites communes, il ne fut pas possible de trouver des instituteurs ; mais nous savons, par un document officiel, qu’une circulaire du Comité de salut public, en date du 12 floréal an II, ayant demandé des renseignements sur l’exécution des décrets des 29 frimaire et 4 ventôse, 474 districts (sur 550) répondirent : 400 donnèrent des réponses positives, annonçant le nombre des écoles à établir et combien il y en avait déjà d’établies (le nombre des écoles à établir dans ces 400 districts était de 23125, nombre sur lequel il y en avait déjà près d’un tiers d’établies, soit 6831) ; 20 districts annoncèrent l’exécution totale ou partielle de la loi, sans donner de chiffres : enfin 54 districts répondirent qu’ils s’occupaient dé l’établissement des écoles, mais sans pouvoir en rendre compte, faute de renseignements. Nous savons d’autre part, et de nombreuses pièces d’archives en font foi, que les salaires des instituteurs et des institutrices en activité furent régulièrement payés, à partir du 15 germinal an II, par les receveurs de district, pendant quatre trimestres successifs, ceux de germinal et de messidor an II, et ceux de vendémiaire et de nivôse an III. A Paris, il y avait dans les quarante-huit sections des écoles primaires régulièrement fréquentées par un grand nombre d’élèves, garçons et filles ; des commissaires furent nommés par la commune, en floréal an II, pour visiter ces écoles. Les pièces d’archives concernant les écoles de Paris ont été malheureusement presque toutes détruites ; quelques documents toutefois, retrouvés aux Archives nationales, et relatifs à un certain nombre d’entre elles seulement, nous ont permis de connaître les noms et les adresses de 175 instituteurs et institutrices (appartenant à 38 sections sur 48), avec la liste nominative de leurs élèves, garçons et filles, et l’indication du chiffre des salaires qui leur furent payés pour les trimestres de germinal et de messidor an II.

La seconde partie du plan de Banquier : projet de décret sur le dernier degré d’instruction adopté par le Comité. — En pluviôse et ventôse, le Comité s’occupa de la seconde partie du plan de Bouquier, et en adopta la rédaction le 25 ventôse. Les dispositions qui formaient primitivement les sections IV et V du plan avaient reçu, au cours des délibérations du Comité, un développement considérable, et étaient maintenant distribuées en six sections : 1° Moyens de propager l’instruction ; 2° Des sciences et arts dont renseignement sera salarié par la République ; 3° Du choix des instituteurs des sciences et arts dont l’enseignement est salarié par la République ; 4° Moyens généraux d’instruction ; 5° Des récompenses ; 6° Du traitement des instituteurs du dernier degré d’instruction.

On a vu, à l’article 4 de la section I" du décret du 29 frimaire, que le titre d’instituteur est donné à tous ceux qui enseignent, quel que soit le degré de l’enseignement. On appelle en conséquence instituteurs, aux sections III et IV du projet du 25 ventôse, des maîtres qui porteraient de nos jours le titre de professeurs. Un certain nombre de ces « instituteurs » seront salariés par la République : ce sont neuf instituteurs de santé, onze instituteurs vétérinaires (indépendamment de ceux qui sont déjà en activité), neuf instituteurs de génie et mines, neuf instituteurs d’artillerie, dix astronomes, un instituteur de minéralogie et un de métallurgie, et un hydrographe dans chaque port. Quant aux sciences et arts non désignés ci-dessus, leur enseignement est libre, et les instituteurs qui se consacrent à cet enseignement ne seront pas salariés par la République.

Il serait trop long d’analyser ce projet, que du reste la Convention ne discuta pas ; mais il est intéressant de reproduire les trois premiers articles de la section V, pour montrer comment les républicains de l’an II entendaient traiter le personnel (enseignant :

« ARTICLE PREMIER. — Tout instituteur [tant du premier que du dernier degré d’instruction], salarié ou non salarié par la République, qui, à compter du jour de la publication du présent décret, justifiera avoir enseigné pendant l’espace de vingt ans, obtiendra de la République une pension de deux mille livres pendant le reste de ses jours.

« ART. 2. — Toute institutrice du premier degré d’instruction seulement qui, à compter de l’époque ci-dessus, justifiera avoir enseigné pendant vingt ans, obtiendra une pension annuelle de mille livres pendant le reste de ses jours.

« ART. 3. — Tout instituteur ou institutrice du premier degré d’instruction seulement qui, à compter de l’époque ci-dessus, justifiera avoir enseigné pendant dix ans, obtiendra, s’il continue, indépendamment du salaire accordé par la loi du 29 frimaire, une gratification annuelle. Cette gratification sera de deux cents livres pour l’instituteur et de cent livres pour l’institutrice : elle leur sera payée jusqu’à ce qu’ils aient obtenu la pension accordée par les deux premiers articles de la présente section. »

L’Ecole des armes. — Un arrêté du Comité de salut public, du 14 pluviôse, avait appelé à Paris douze cents citoyens, venus de tous les districts de la République, pour y recevoir pendant un mois des instructions théoriques et pratiques sur l’art de raffiner le salpêtre, de fabriquer la poudre, de mouler, fondre et forer les canons. Ces cours révolutionnaires, qui eurent lieu pendant le mois de ventôse et furent faits par les hommes les plus distingués par leur science, Guyton-Morveau, Fourcroy, Berthollet, Hassenfratz, Monge, etc., s’appelèrent l’Ecole des armes. Après l’achèvement des cours, qui donna lieu, le 30 ventôse, à une fête dite « fête du salpêtre », les élèves furent renvoyés dans les départements pour y porter les procédés qu’on leur avait enseignés. Le succès de cette tentative donna l’idée d’appliquer la même méthode pour obtenir d’autres résultats encore. « C’est une méthode révolutionnaire, écrivait le Moniteur (11 ventôse), qui sera sans doute employée par le gouvernement pour multiplier en peu de temps tous les genres d’instruction que la prospérité publique exige. »

L’Ecole centrale des travaux publics. — Un décret du 21 ventôse, rendu sur le rapport de Barère, décida la création à Paris d’une Ecole centrale des travaux publics, où seraient formés des ingénieurs de toute sorte, et chargea la Commission des travaux publics (qui devint, par le décret du 12 germinal, l’une des douze Commissions exécutives) de l’installer. Cette école commença à fonctionner dès le mois de floréal an II ; elle fut placée à titre provisoire dans la maison Lamillière, en attendant qu’elle fût installée dans les dépendances du Palais-Bourbon.

Deux nouveaux membres, Plaichard et Boucher Saint-Sauveur, furent adjoints au Comité d’instruction publique en ventôse.

De germinal à thermidor an II. — Ce fut le 24 germinal que Bouquier présenta à la Convention le projet de décret sur le dernier degré d’instruction, précédé d’un rapport. La Convention en ajourna la discussion à huit jours. Boissy d’Anglas critiqua ce projet dans un écrit intitulé Courtes observations sur le projet de décret présenté au nom du Comité d’instruction publique sur le dernier degré d’instruction, écrit daté du 28 germinal et adressé à la Convention. Le Comité n’insista pas pour que cette seconde partie du plan de Bouquier fût promptement discutée, en sorte que le projet ne fut jamais mis à l’ordre du jour.

Création de la Commission exécutive de l’instruction publique. — Par un décret du 12 germinal, rendu sur un rapport présenté par Carnot au nom du Comité de salut public, la Convention avait supprimé les six ministères (l’instruction publique avait dépendu jusqu’alors du ministère de l’intérieur), et les avait remplacés par douze Commissions exécutives. L’une de ces commissions, la seconde, fut la Commission exécutive de l’instruction publique ; le siège en fut placé à la maison du Petit-Luxembourg ; elle fut composée d’un commissaire et de deux adjoints, nommés le 29 germinal et le 12 floréal : le commissaire fut Joseph Payan du Moulin, membre du directoire du département de la Drôme, appelé à Paris par le Comité de salut public ; les adjoints furent Jullien fils et Fourcade, deux des anciens rédacteurs de l’Anti-Fédéraliste (p. 395). Les bureaux de la Commission formèrent quatre divisions, qui comptèrent une cinquantaine d’employés. Le décret du 12 germinal avait attribué au Comité de salut public la surveillance des Commissions exécutives : à cet effet, le Comité créa dans son sein plusieurs sections particulières, et plaça chacune d’elles sous la direction d’un de ses membres ; c’est Barère qui eut en partage la section de l’instruction publique.

Le projet de décret tendant à « révolutionner l’instruction » par un « cours normal ». L’Ecole de Mars. — Vers la fin de floréal, le Comité d’instruction publique résolut d’appliquer à la multiplication des écoles le procédé expéditif employé en ventôse pour former des ouvriers sachant fabriquer la poudre et fondre les canons. On manquait d’instituteurs : on en formerait « révolutionnairement », en quelques décades, le nombre suffisant. Une commission de trois membres élabora, et le Comité adopta le 1" prairial, un Projet de décret tendant à révolutionner l’instruction, qui fut communiqué au Comité de salut public. Ce projet disait, en substance, que chaque district choisirait, en consultant les sociétés populaires, quatre citoyens ayant des dispositions pour l’enseignement ; ces citoyens se rendraient à Paris pour le 1er messidor ; ils recevraient vingt sols par lieue pour frais de route ; à Paris ils seraient logés, et recevraient quatre livres par jour. Des citoyens, choisis par le Comité de salut public, leur donneraient pendant deux mois (messidor et thermidor) des leçons pour les préparer aux. fonctions d’instituteur ; ces leçons seraient rédigées, imprimées, et remises aux élèves. Le cours d’instruction terminé, les élèves retourneraient dans leurs districts, et là, dans les chefs-lieux de canton désignés par l’administration, ils ouvriraient chacun une école publique d’instruction où ils répèteraient la méthode d’enseignement qu’ils auraient reçue à Paris ; ces nouveaux cours dureraient deux mois (fructidor et, vendémiaire) ; les citoyens et citoyennes qui auraient l’intention de se vouer à l’enseignement se rendraient dans l’une des quatre écoles ouvertes dans le district ; ils recevraient quarante sols par jour pendant la durée des cours. Dès que le cours serait terminé, ces citoyens et ces citoyennes se retireraient dans les communes où ils désireraient d’ouvrir une école conformément à la loi du 29 frimaire. Ainsi, en quatre mois, au moyen de ce « cours normal », lin nombre suffisant d’instituteurs et d’institutrices auraient été préparés, et au commencement de brumaire an III des écoles du premier degré s’ouvriraient dans toutes les communes qui n’en avaient pas encore.

Le Comité de salut public approuva le projet, et s’en appropria l’idée pour l’appliquer de son côté à la formation de soldats républicains. Il résolut d’appeler de chaque district, pour le 20 messidor, six jeunes gens de seize à dix-sept ans et demi, qui seraient campés à la plaine des Sablons, près Paris, et y recevraient l’instruction militaire pendant quatre mois. La création de ce camp de jeunes élèves de l’art militaire fut volée par la Convention le 13 prairial, à la suite d’un rapport de Barère, qui annonça en même temps la prochaine convocation de l’autre école temporaire, celle qui devait préparer des instituteurs :

« Un vide nombreux, dit-il, menace la République dans les fonctions civiles et militaires. Le retard occasionné dans l’éducation publique par les secousses et la durée de la révolution se fera forcément sentir dans quelques années. Cet objet a frappé le Comité de salut public, et il a aussitôt recherché quels étaient les moyens les plus prompts de préparer des défenseurs, des fonctionnaires et de bons citoyens. Il a pensé qu’il pouvait d’un côté établir à Paris une école où se formeraient des instituteurs pour les disséminer ensuite dans tous les districts : cette pensée sera l’objet d’un autre rapport. Il ne s’agit dans celui-ci que de la manière prompte de former à la patrie des défenseurs entièrement républicains ; et de révolutionner la jeunesse comme nous avons révolutionné les armées. »

Projet de fêtes décadaires élaboré par le Comité, et décret du 18 floréal. — Le projet de fêtes décadaires élaboré par le Comité d’instruction ayant été imprimé en ventôse (p. 402), le Comité autorisa (11 germinal) le rapporteur, Mathieu, à se concerter avec le Comité de salut public : le résultat de ce concert fut que le Comité de salut public retint le projet pour s’en réserver l’initiative, et chargea Robespierre de le présenter à la Convention. Telle est l’origine du fameux rapport du 18 floréal « sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains et sur les fêtes nationales ». Les titres de vingt et une des trente-six fêtes décadaires qu’institua le décret du 18 floréal sont empruntés au projet du Comité d’instruction publique. On sait que Robespierre profita de la circonstance pour faire décréter que « le peuple français reconnaissait l’existence de l’Etre-suprême et l’immortalité de l’âme » ; une grande fête à l’Etre-suprême fut célébrée le 20 prairial. C’est à l’occasion de cette fête que Boissy d’Anglas écrivit dans son Essai sur les fêtes nationales (publié le 12 messidor an II) les mots si souvent cités : « Robespierre, parlant de l’Etre-suprême au peuple le plus éclairé du monde, me rappelait Orphée enseignant aux hommes les premiers principes de la civilisation et de la morale ». Le décret du 18 floréal chargeait les Comités de salut public et d’instruction publique de présenter un plan d’organisation des fêles décrétées ; Bouquier reçut le mandat, au Comité d’instruction, de préparer un rapport sur les fêtes décadaires ; au commencement de fructidor, le rapport était prêt ; mais le 9 fructidor Bouquier dut sortir du Comité (voir p. 405), et son rapport ne fut pas présenté.

Projet d’écoles normales pour former les instituteurs de langue française prévus par le décret du 8 pluviôse. Le jury des livres élémentaires. Le mouvement intellectuel du printemps de l’an IL — Le 1er messidor, Thibaudeau lut au Comité un rapport et un projet de décret sur les moyens de fournir promptement, aux départements visés par le décret du 8 pluviôse, des instituteurs de langue française. Il s’agissait de créer au chef-lieu de chacun de ces départements une école normale (c’est la première fois qu’on voit apparaître dans un projet de décret cette expression, venue de l’Autriche par l’intermédiaire du philanthropiniste allemand Simon), où un cours d’instruction de trois mois serait donné aux citoyens qui se destineraient à l’enseignement primaire. Le projet fut envoyé au Comité de salut public ; mais les événements de thermidor empêchèrent qu’il fût mis à exécution.

Le 18 messidor, sur le rapport du même Thibaudeau, la Convention nomma les membres d’un jury chargé de juger les livres élémentaires qui seraient envoyés au concours ouvert par le décret du 9 pluviôse ; ces membres furent Lagrange, Daubenton, Lebrun, Monge, Richard, Garat, Thouin, Prony, Serieys, Hallé, Corvisart, Désorgues, Vandermonde et Buache.

Comme nous l’avons dit, il n’entre pas dans le cadre de cet article de retracer l’oeuvre de la Convention en ce qui concerne les arts, les sciences, les monuments, les musées, etc. : sans quoi il aurait fallu parler, à ce moment, des célèbres arrêtés pris en floréal par le Comité de salut public, sur l’initiative de Barère et de David, « pour faire fleurir les arts » ; du mouvement qui se manifeste partout à la fois, dans les lettres, dans la musique, au théâtre, dans les sciences, dans l’industrie et qui a fait du printemps de l’an II une des époques les plus fécondes et les plus brillantes que 1 histoire ait à signaler. Mais nous laissons tout cela de côté, pour nous limiter à ce qui concerne l’organisation des écoles.

Il convient toutefois de citer ici un passage d’un rapport présenté par Barère, le 26 messidor, sur « l’état de la fabrication révolutionnaire du salpêtre et de la poudre », où il revient encore sur « ce nouveau mode d’instruction » que l’Ecole des armes avait fait connaître. Il dit : « Ce mode révolutionnaire de cours public est devenu pour le Comité un type d’instruction qui lui servira utilement pour toutes les branches des connaissances humaines utiles à la République ; et vous ne tarderez pas à en sentir le besoin au milieu d’une ligue vandale ou visigothe qui veut encore proclamer l’ignorance, proscrire les hommes instruits, bannir le génie et paralyser la pensée ». On voit si le Comité de salut public était, comme ses ennemis le prétendront après thermidor, un apôtre du « vandalisme ».

Du 9 thermidor à la fin de l’an II. — Le coup d’Etat de thermidor. Réorganisation des comités. — Le coup d’Etat du 9 thermidor, en proscrivant trois membres du Comité de salut public, Robespierre, Saint-Just et Couthon, changea l’orientation du gouvernement et arrêta le mouvement révolutionnaire. Mais quelques-uns des auteurs les plus en vue de ce coup d’Etat cherchèrent d’abord à persuader à la France et à se persuader à eux-mêmes que le cours de la Révolution n’était nullement interrompu, et que la mort du « tyran » n’aurait d’autre effet que de rendre le jeu du gouvernement révolutionnaire plus libre et plus actif. Toutefois on vit bien vite la réaction lever la tête ; elle fit de rapides progrès, et au bout de quelques mois elle fut assez forte, comme on sait, pour menacer l’existence même de la République.

Le 7 fructidor an II, la Convention décida de réorganiser tous ses comités ; elle décréta qu’à l’avenir ils seraient renouvelés par quart tous les mois. Le Comité d’instruction publique, qui n’avait pas été régulièrement renouvelé depuis le 15 du premier mois, mais dont la composition s’était graduellement modifiée par des adjonctions successives (celles du 11 brumaire, des 19 et 23 frimaire, et, en dernier lieu, celles de ventôse), ainsi que par l’élimination, l’éloignement ou la mort de divers membres (Cloots, Basire, Fabre d’Eglantine, guillotinés ; David, emprisonné en thermidor ; Romme en mission depuis le 5 ventôse ; Jullien, Jay, Boutroue, Audouin, Gay-Vernon, Pons, Ferry, Boucher Saint-Sauveur, qui ne siégèrent que peu de temps), comptait à ce moment dix-huit membres, en y comprenant Lakanal, rentré à la Convention le 21 thermidor et qui reprit aussitôt son siège au Comité. Le décret du 7 fructidor avait fixé le nombre des membres du Comité à seize, plus six suppléants. Pour faire place au nouveau quart, il fallait réduire de dix-huit à douze le nombre des membres en activité : six membres furent donc éliminés le 9 fructidor par la voie du tirage au sort : Prunelle, Grégoire, Duval, Duhem, Bouquier, Daoust ; les douze restants furent Guyton-Morveau, Fourcroy, Arbogast, Mathieu, Coupé, Th. Lindet, Petit, Léonard Bourdon, Villar, Thibaudeau, Plaichard, Lakanal. Mais Fourcroy et Mathieu sortirent du Comité le 15, le premier ayant été élu membre du Comité de salut public et le second membre du Comité de sûreté générale ; la Convention eut donc à nommer non quatre membres nouveaux, mais six : ce furent Chénier, Boissy d’Anglas, Grégoire (réélu), Massieu, Lequinio et Bonnet. Nous n’indiquerons pas les renouvellements partiels des mois suivants, en l’an III et en l’an IV.

La seconde Commission exécutive. — Le 21 fructidor, le Comité d’instruction publique renouvelé s’était divisé en plusieurs sections, dont la première, la « section d’enseignement », était composée de cinq membres : il y plaça Petit, Lakanal, Grégoire, Plaichard, et Boissy d’Anglas. Le 26 fructidor, par l’organe de Lakanal, le Comité présenta à la Convention trois candidats pour former la Commission exécutive de l’instruction publique, qui devait être renouvelée (Joseph Payan était proscrit et en fuite, Jullien fils et Fourcade étaient en prison) : il proposait Garat (ministre de la justice, puis de l’intérieur, en 1792 et 1793) comme commissaire, Ginguené et Clément de Ris comme adjoints ; la Convention les nomma. Lakanal annonça ensuite quels étaient les projets du Comité ; il le défendit de toute intention de porter la main sur la législation existante : ses collègues et lui n’étaient pas de ces hommes qui, sitôt investis de la puissance, « renversent les ouvrages de ceux qu’ils remplacent » ; le Comité, acceptant la loi du 29 frimaire, ne songeait qu’à l’appliquer sérieusement, en la complétant par un ensemble de mesures dont il s’occupait depuis plusieurs mois : « La première section vous présentera incessamment les mesures supplétives propres à mettre en activité les écoles primaires sur toute la surface de la République. Si vous adoptez les mesures supplémentaires que nous vous proposerons, dans un mois les jeunes citoyens recevront partout les instructions nécessaires pour remplir leurs devoirs envers la patrie. »

A trois décades de là, renonçant à la mise en pratique de ces mesures toutes prêtes qui eussent permis de mettre en activité, immédiatement et partout, les écoles primaires, Lakanal devait faire une brusque volte-face (p. 406) sous la double influence de Sieyès et de Garat, et proposer au Comité d’abandonner le décret du 29 frimaire pour revenir au projet pour l’établissement de l’instruction nationale du 26 juin 1793.

Décret demandant au Comité un projet d’écoles normales. — Le 22 fructidor, la Convention avait chargé les Comités de salut public et de sûreté générale de lui présenter un rapport sur la situation de la France depuis le 9 thermidor. Ce rapport fut lu le jour de la 4e sans-culottide ; le rapporteur, Robert Lindet, énumérant diverses mesures dont il recommandait l’adoption, rappela l’idée d’une école temporaire à créer à Paris pour y préparer des instituteurs : « Pourquoi, dit-il, n’ordonneriez-vous pas qu’il soit ouvert à Paris un cours d’études pour former des instituteurs, et qu’un nombre déterminé de citoyens de tous les districts, capables de remplir de pareilles fonctions, se rendrait à Paris pour y suivre ce cours ? » Sept décrets furent votés à la suite du rapport ; l’un d’eux, le sixième, était ainsi conçu :

« La Convention nationale, voulant accélérer l’époque où elle pourra faire répandre dans toute la République l’instruction d’une manière uniforme, charge son Comité d’instruction publique de lui présenter, dans deux décades, un projet d’écoles normales, où seront appelés, de tous les districts, des citoyens déjà instruits, pour leur faire apprendre, sous les professeurs les plus habiles dans tous les genres des connaissances humaines, l’art d’enseigner les sciences utiles. »

Un autre décret, le troisième, était relatif aux fêtes décadaires. Le rapporteur avait dit : « Quel que soit le plan que l’on adopte à l’avenir sur ces fêtes, vous devez regarder comme un devoir indispensable de les remplir vous-mêmes, de les animer, d’y répandre de l’intérêt ; vous ne pouvez le faire par la pompe d’un frivole spectacle, faites-le par l’instruction ». Le décret chargeait le Comité d’instruction publique de rédiger et de publier un cahier périodique qui serait lu chaque décade dans le lieu des séances de l’assemblée générale de chaque commune ; « les citoyens, ajoutait le rapporteur, s’y rendront en foule, avec leurs femmes et leurs enfants ». Mais le Comité d’instruction négligea d’obéir. Deux mois et demi plus tard, un nouveau décret (10 frimaire an III) lui réitéra l’ordre de préparer un rapport sur les fêtes décadaires.

Deux jours avant (2e sans-culottide), sur le rapport fait par Cambon au nom du Comité des finances, la Convention avait rendu le décret fameux dont l’article 1er est ainsi conçu : « La République française ne paie plus les frais et les salaires d’aucun culte ».

Organisation de l’Ecole centrale des travaux publics, et création des Ecoles de santé. — Notons, en terminant ce chapitre, deux nouvelles applications de la « méthode révolutionnaire » employée pour l’Ecole des armes et l’Ecole de Mars.

Les préparatifs pour l’installation au Palais-Bourbon de l’Ecole centrale des travaux publics décrétée le 21 ventôse an II (p. 403) étaient achevés ; il ne restait plus qu’à assurer le recrutement régulier de l’école par un second décret. Fourcroy, devenu membre du Comité de salut public, fut chargé de rédiger le rapport, et le présenta à l’assemblée le 3 vendémiaire an III, au nom des Comités de salut public, d’instruction publique et des travaux publics ; le décret fut voté le 7.

Les Ecoles de santé, qui furent aussi l’oeuvre commune des Comités de salut public et d’instruction, remontent également à l’an II. Le 6 fructidor, le Comité de salut public avait chargé trois de ses membres de préparer un projet de décret pour la création d’une école destinée à former des officiers de santé, et avait demandé au Comité d’instruction de désigner aussi trois de ses membres pour le même objet. Le travail de ces six commissaires aboutit, le 7 frimaire an III, à la présentation, par Fourcroy, d’un rapport à la Convention. L’assemblée décida qu"au lieu d’une école unique, il y en aurait trois (12 et 14 frimaire).

Pour le recrutement des élèves de ces écoles, on employa le système déjà connu. Ceux de l’Ecole centrale des travaux publics furent tirés des départements au nombre de quatre cents, à la suite d’examens organisés dans vingt-deux localités ; ils reçurent, pour leur voyage, le traitement des canonniers de première classe, et eurent ensuite un traitement annuel de douze cents livres. Détail caractéristique : cette Ecole centrale des travaux publics — la future Ecole polytechnique, dont Napoléon devait faire une maison militaire — fut créée en partie pour recevoir les jeunes gens qui, dit le rapport de Fourcroy, « privés des qualités physiques nécessaires pour payer leur dette à la patrie en la défendant, sont capables de l’acquitter par le travail de leur intelligence » : nul n’y put être admis que les jeunes gens « qui ne seraient pas compris dans la première réquisition » : il fallait, pour y entrer, soit n’avoir pas atteint l’âge de dix-huit ans, soit être impropre au service militaire. Pour les Ecoles de santé, on fit venir de chaque district un élève, désigné à la suite d’un examen ; ces élèves furent assimilés, pour le traitement, à ceux de l’Ecole centrale des travaux publics.

Fête de la 5e sans-culottide. — Les décrets des 24 brumaire et 5 frimaire an II, accordant à Marat les honneurs du Panthéon et les retirant à Mirabeau, n’avaient pas encore reçu d’exécution. Le Comité d’instruction publique fit décréter à la Convention (19 fructidor) que le dernier jour de l’an II, ou 5e sans-culottide, serait consacré à une fête nationale dont le Comité présenterait le plan, et dans laquelle « les citoyens se réuniraient pour resserrer entre eux les liens de la fraternité et célébrer les victoires de la République » ; le 26 fructidor, Léonard Bourdon lut un rapport disant : « Le Comité a pensé que le jour consacré à célébrer les victoires nationales, et à resserrer les liens de la fraternité entre les citoyens, serait le jour où les mânes de l’Ami du peuple entreraient avec le plus de satisfaction dans le temple que vous avez consacré à l’immortalité ; . les cendres de Mirabeau sortiront du tempte de mémoire dans le même instant que celles de Marat y seront reçues ». La Convention approuva ce programme : en conséquence la fête décrétée eut lieu, et Marat, porté en triomphe au Panthéon, y fut accueilli par un choeur, composé pour la circonstance, à la gloire des martyrs de la liberté, paroles de M.-J. Chénier, musique de Cherubini.

IV. — De vendémiaire an III (septembre 1794) à la fin de floréal an III (19 mai 1795).

LES ECOLES NORMALES ET LES ECOLES PRIMAIRES. Influence de Sieyès. Le rapport (rédigé par Garat) sur les écoles normales, et le rapport de Lakanal sur les écoles primaires. Arrêté du Comité pour la composition des livres élémentaires (1er brumaire). Décret du 9 brumaire an III sur les écoles normales. Décret du 27 brumaire an III sur les écoles primaires. — LES ECOLES CENTRALES. L’Aperçu de ce que pourrait coûter l’instruction publique divisée en trois degrés, rédigé à la Commission exécutive (frimaire) ; le Comité n’admet qu’une seule catégorie d’établissements supérieurs aux écoles primaires. Projet de décret sur les écoles centrales (26 frimaire). Adoption du décret sur les écoles centrales (7 ventôse). Envoi de cinq commissaires (21 germinal). L’Aperçu des dépenses (floréal). — L’ECOLE NORMALE. Attaques auxquelles elle est en butte. Sa clôture (30 floréal). Les livres élémentaires.

Les écoles normales et les écoles primaires. — Influence de Sieyès. Rapport (rédigé par Garat) sur les écoles normales, et rapport de Lakanal sur les écoles primaires. Arrêté du Comité pour la composition des livres élémentaires. — Le décret de la 4° sans-culottide avait donné au Comité d’instruction deux décades pour présenter un projet de décret sur les écoles normales temporaires à créer. Dès le 6 vendémiaire an III, Lakanal apporta au Comité, au nom de la section d’enseignement un projet de décret qui reçut l’approbation de ses collègues. Ce projet reproduisait, dans ses traits essentiels, celui du 1er prairial an II ; les différences ne portaient que sur des points de détail : chaque district devait envoyer trois élèves au lieu de quatre ; le traitement des élèves était fixé à douze cents livres par an (comme pour ceux de l’Ecole centrale des travaux publics) au lieu de quatre livres par jour ; le cours de l’Ecole normale de Paris, et ensuite celui des écoles normales secondes (ou des départements), devaient durer chacun quatre mois au lieu de deux ; les instituteurs (professeurs) de l’Ecole normale de Paris devaient être désignés par le Comité d’instruction, et non plus par le Comité de salut public ; enfin, pour le choix des élèves, les administrations de district n’étaient plus tenues, comme dans le projet de prairial, à consulter les sociétés populaires (celles-ci n’étaient plus en faveur, et la Convention allait adopter, le 25 vendémiaire, des mesures restrictives de leur liberté). Ce projet de décret ne put être présenté tout de suite à la Convention, parce que Lakanal s’était adressé, pour la rédaction du rapport, à Garat, le nouveau commissaire de l’instruction publique : celui-ci ne rédigea pas un rapport, il écrivit un Discours préliminaire, dont la composition lui prit près d’un mois. Dans l’intervalle, le Comité s’occupa des écoles primaires. Le 22 vendémiaire, « un membre fit lecture de plusieurs articles additionnels à la loi concernant les écoles primaires ». Mais, en opposition à ce mode de procéder, dont il avait fait l’éloge le 26 fructidor, Lakanal « donna lecture d’un nouveau projet de décret qui présentait un plan absolument nouveau ». Les deux projets « furent renvoyés à la première section, qui fut invitée à peser dans sa sagesse les diverses observations qui ont été faites relativement à cet important objet ». Le 28 vendémiaire, la première section présenta son rapport ; elle avait donné la préférence au plan de Lakanal : c’était un projet de décret en quatre chapitres, que le Comité discuta et adopta dans ses séances du 28 et du 29. La plupart des articles de ce projet de décret étaient la reproduction pure et simple des chapitres I, II, III et V du projet du 26 juin 1793 ; Lakanal avait retranché le chapitre IV, établissant une Commission centrale de l’instruction publique (il était devenu inutile, puisqu’il existait maintenant une administration centrale sous le nom de Commission exécutive), ainsi que les chapitres VI à X ; il avait modifié quelques dispositions dans les articles conservés, et avait introduit quelques dispositions nouvelles. Sur un point essentiel, il y avait une différence entre le projet du 26 juin et celui que le Comité venait d’adopter. En juin 1793, le projet de décret pour l’établissement de l’instruction nationale ne présentait qu’un seul degré d’instruction, FOUS le nom d’écoles « nationales ». En l’an III, à l’expression d’écoles nationales Lakanal a substitué celle d’écoles « primaires » ; ce terme indique que le Comité prévoit, au-dessus des établissements qualifiés de primaires, d’autres degrés d’instruction ; et nous allons voir qu’en effet on songeait, à ce moment, à reprendre partiellement le plan de Condorcet.

Dès le 28, Lakanal annonça à la Convention « que sous trois jours il présenterait à l’assemblée un rapport sur les écoles primaires, et que le Comité espérait que ce projet de décret pourrait satisfaire les vues de la Convention ». Il s’était chargé lui-même de la rédaction du rapport, et il en emprunta plus du tiers aux articles que Sieyès avait publiés en 1793 dans le Journal d’instruction sociale.

Le 29, Lakanal lut au Comité le Discours préliminaire de Garat, servant de rapport sur les écoles normales, et le Comité l’adopta.

Avant que les deux projets de décret fussent portés à la tribune, le Comité eut à s’occuper de la question des livres élémentaires, qui était étroitement liée à celle des écoles normales. 11 avait fini par renoncer au procédé du concours, et par adopter pour les livres destinés aux écoles primaires le mode proposé précédemment pour ceux d’un degré d’enseignement plus élevé : charger directement un certain nombre de savants de les composer. Par un arrêté du 1er brumaire an III, « considérant que les ouvrages envoyés au concours ne répondent pas aux vues de la Convention nationale », le Comité désigna nominativement dix écrivains, auxquels deux autres furent adjoints quelques jours plus tard, pour « composer les livres élémentaires nécessaires à l’enseignement dans les écoles primaires ». C’étaient Bernardin de Saint-Pierre, Lagrange, Garat, Mentelle, Sicard, Pougens, Daubenton, Volney, Monge, Haüy, Dubois, Legendre. Ces noms étaient ceux des hommes que le Comité, à ce moment, destinait à enseigner à l’Ecole normale de Paris.

Décret sur les écoles normales. Décret sur les écoles primaires, remplaçant celui du 29 frimaire an II. — Tout étant prêt, Lakanal put, le 3 brumaire, présenter à la Convention le projet de décret sur les écoles normales, et le discours de Garat, qu’il lut lui-même, sans en nommer l’auteur. Garai prêtait aux Comités d’instruction et de salut public des idées qu’ils n’avaient jamais eues ; il voulait voir, dans la création projetée, bien mieux que de simples « cours révolutionnaires » calqués sur le modèle de ceux de l’Ecole des armes, et destinés à improviser des instituteurs. A ses yeux, la résolution qu’allait prendre la Convention devait « être une époque dans l’histoire du monde. Pour la première fois sur la terre, la nature, la vérité, la raison et la philosophie vont donc avoir aussi un séminaire ; pour la première fois, les hommes les plus éminents en tout genre de sciences et de talents, les hommes qui, jusqu’à présent, n’ont été que les professeurs des nations et des siècles, les hommes de génie, vont donc être les premiers maîtres d’école d’un peuple ! »

A côté de beaucoup de verbiage, ce discours présentait une idée juste : c’est que la philosophie nouvelle, celle de Bacon, de Locke et de leurs disciples, avait permis à l’esprit humain de « trouver, après tant de siècles d’égarement, la route qu’il devait suivre, et la mesure des pas qu’il devait faire » ; grâce à « cette méthode si sage et si féconde en miracles, cette analyse qui compte tous les pas qu’elle fait, mais qui n’en fait jamais un en arrière ni à côté », toutes les connaissances humaines pourraient « être mises à la portée de tous les hommes à qui la nature n’a pas refusé une intelligence commune ». Seulement, l’auteur s’égarait aussitôt en un rêve où il perdait le sens du réel et de ce qui était immédiatement possible. « C’est ici, disait-il, qu’il faut admirer le génie de la Convention nationale. La France n’avait point encore les écoles où les enfants du peuple doivent apprendre à lire et à écrire » — [elle en avait déjà un grand nombre, mais il fallait les améliorer et les multiplier], — « et vous avez décrété l’établissement des écoles normales [décret de la 4e sans-culottide], des écoles du degré le plus élevé de l’instruction publique. L’ignorance a pu croire qu’intervertissant l’ordre essentiel et naturel des choses, vous aviez commencé ce grand édifice par le faite ; et, je ne crains pas de le dire, c’est à cette idée qui paraît si extraordinaire, qui s’est présentée si tard » [elle s’était présentée dès prairial an II], « que vous serez redevables du seul moyen avec lequel vous pouviez organiser, sur tous les points de la République, des écoles où présidera partout également cet esprit de raison et de vérité dont vous avez voulu faire l’esprit universel de la France. Qu’avez-vous voulu en effet, en décrétant les écoles normales les premières, et que doivent être ces écoles ? Vous avez voulu créer à l’avance, pour le vaste plan d’instruction publique qui est aujourd’hui dans vos desseins et dans vos résolutions, un très grand nombre d’instituteurs capables d’être les exécuteurs d’un plan qui a pour but la régénération de l’entendement humain dans une République de vingt-cinq millions d’hommes que la démocratie rend tous égaux. »

La discussion du projet de décret sur les écoles normales fut ajournée.

Le 7 brumaire, Lakanal lut à la Convention le rapport et le projet de décret sur les écoles primaires : ces documents furent envoyés à l’impression sans débat.

Dans l’intervalle qui s’écoula entre la présentation des deux projets de décret — écoles normales et écoles primaires — et leur discussion, la Société des Jacobins, qui avait beaucoup perdu en influence et en nombre, mais où se réunissaient encore quelques républicains, s’occupa des questions que ces projets soulevaient, On y déclara que le chiffre de cinquante élèves par instituteur, indiqué dans le projet sur les écoles primaires, était trop élevé, et qu’il faudrait tâcher de le réduire. Un orateur dit que « dans l’ordre social, l’homme doit être élevé par la société et pour la société » ; un autre réclama l’éducation commune. Un citoyen dit que « au moyen de l’Ecole normale, on promettait que dans un an on aurait de bons instituteurs », mais qu’en attendant il fallait empêcher qu’on ne corrompit la jeunesse, et que pour cela il fallait épurer les instituteurs actuels. Massieu, Goujon, Collot d’Herbois parlèrent sur l’instruction publique en général. Mais les Jacobins ne purent continuer à se livrer à ces débats pacifiques ; ils avaient à se défendre contre les attaques toujours plus violentes auxquelles ils étaient en butte, et, cinq jours avant celui où la Convention commença la discussion sur les écoles primaires, les Comités de gouvernement arrêtaient (21 brumaire) la fermeture de la salle des séances de la Société.

La discussion sur les écoles normales eut lieu à la Convention le 9 brumaire, et n’occupa qu’une séance ; l’assemblée vota le projet avec quelques modifications de détail. Voici le texte du décret tel qu’il fut adopté :

« DÉCRET SUR L’ÉTABLISSEMENT DES ÉCOLES NORMALES.

« La Convention nationale, voulant accélérer l’époque où elle pourra faire répandre d’une manière uniforme dans toute la République l’instruction nécessaire à des citoyens français, décrète :

« ARTICLE PREMIER. — Il sera établi à Paris une Ecole normale, où seront appelés, de toutes les parties de la République, des citoyens déjà instruits dans les sciences utiles, pour apprendre, sous les professeurs les plus habiles dans tous les genres, l’art d’enseigner.

« ART. 2. — Les administrations de district enverront à l’Ecole normale un nombre d’élèves proportionné à la population : la base proportionnelle sera d’un pour vingt mille habitants. A Paris, les élèves seront désignés par l’administration du département.

« ART. 3. — Les administrations ne pourront fixer leur choix que sur des citoyens qui unissent à des moeurs pures un patriotisme éprouvé, et les dispositions nécessaires pour recevoir et pour répandre l’instruction.

« ART. 4. — Les élèves de l’Ecole normale ne pourront être âgés de moins de vingt et un ans.

« ART. 5. — Ils se rendront à Paris avant la fin de frimaire prochain ; ils recevront pour ce voyage, et pendant la durée du cours normal, le traitement accordé aux élèves de l’Ecole centrale des travaux publics.

« ART. 6. — Le Comité d’instruction publique désignera les citoyens qu’il croira les plus propres à remplir les fonctions d’instituteurs dans l’Ecole normale, et en soumettra la liste à l’approbation de la Convention ; il fixera leur salaire de concert avec le Comité des finances.

« ART. 7. — Ces instituteurs donneront aux élèves des leçons sur l’art d’enseigner la morale, et former le coeur des jeunes républicains à la pratique des vertus publiques et privées.

« ART. 8. — Ils leur apprendront d’abord à appliquer à l’enseignement de la lecture, de l’écriture, des premiers éléments du calcul, de la géométrie pratique, de l’histoire et de la grammaire française, les méthodes tracées dans les livres élémentaires adoptés par la Convention nationale, et publiés par ses ordres.

« ART. 9. — La durée du cours normal sera au moins de quatre mois.

« ART. 10. — Deux représentants du peuple, désignés par la Convention nationale, se tiendront près l’Ecole normale, et correspondront avec le Comité d’instruction publique sur tous les objets qui pourront intéresser cet important établissement.

« ART. 11. — Les élèves formés à cette école républicaine rentreront, à la fin du cours, dans leurs districts respectifs : ils ouvriront, dans les trois chefs-lieux de canton désignés par l’administration de district, une école normale, dont l’objet sera de transmettre aux citoyens et aux citoyennes qui voudront se vouer à l’enseignement public la méthode d’enseignement qu’ils auront acquise dans l’Ecole normale de Paris.

« ART. 12. — Ces nouveaux cours seront au moins de quatre mois.

« ART. 13. — Les écoles normales des départements seront sous la surveillance des autorités constituées.

« ART. 14. — Le Comité d’instruction publique est chargé de rédiger le plan de ces écoles nationales, et de déterminer le mode d’enseignement qui devra y être suivi.

« ART. 15. — Chaque décade, le Comité d’instruction publique rendra compte à la Convention de l’état de situation de l’Ecole normale de Paris, et des écoles normales secondes qui seront établies, en exécution du présent décret, sur toute la surface de la République. »

Le surlendemain 11, le Comité arrêta la liste des professeurs de l’Ecole normale, et la Convention confirma ces choix le 19. Les deux représentants chargés de la surveillance de l’Ecole furent Lakanal et, au refus de Sieyès et de Fourcroy, un ancien ami de J.-.J. Rousseau, Deleyre. — Pour plus de détails, voir l’article Normale de l’an III (Ecole).

Ce fut le 26 brumaire que commença la discussion sur les écoles primaires. En imprimant son rapport, Lakanal l’avait modifié sur plusieurs points, et y avait intercalé un passage nouveau, pour répondre à une objection qui avait été faite — probablement par le Comité des finances — et qu’il résume en ces mots : « L’exécution de votre système d’organisation scolaire grèverait d’une énorme dépense les finances de la République ». Lakanal réplique : « Si la loi portée pour l’organisation des écoles primaires [le décret du 29 frimaire] avait été ramenée à exécution, elle aurait jeté la République dans des dépenses plus considérables : elle payait 2625 livres pour cent cinquante élèves [75 élèves à 20 livres, pour l’instituteur, et 75 élèves à 15 livres, pour l’institutrice] ; elle ne paiera dans notre plan d’organisation que deux mille deux cents livres [1200 livres pour le traitement d’un instituteur, 1000 livres pour celui d’une institutrice]. Par quelle fatalité nous oppose-t-on de pareilles objections, lorsque nous proposons un plan simple et organique d’instruction nationale ? pourquoi ne les fait-on pas lorsqu’on présente des projets de loi dont les vices, démontrés par la discussion, le sont aujourd’hui par l’expérience ? Le projet de vandaliser la France aurait-il donc survécu au moderne Pisistrate [Robespierre] ? » Ce passage, écrit dans le style haineux qui caractérisait la réaction de plus en plus triomphante, montre que Lakanal, un moment Montagnard enthousiaste, partageait maintenant les passions thermidoriennes ; et les chiffres que le rapporteur cite pour prouver la supériorité de son projet sur le décret du 29 frimaire nous font tout simplement constater que les sans-culottes de l’an II avaient été plus généreux à l’égard de l’instruction populaire (Lakanal leur en fait un reproche !) que les thermidoriens de l’an III. Le rapport se terminait par un autre trait décoché à la mémoire de Robespierre, où s’exhalait la rancune du rapporteur du projet du 26 juin 1793 : « Je finis par une réflexion nécessaire : La France ne gémirait pas aujourd’hui sur le vide de l’instruction publique, la patrie ne serait ’ pas alarmée sur le sort de la génération qui nous recommence, si les principales bases du plan que nous vous présentons n’avaient pas été rejetées dans la séance du 1er juillet dernier, sur la motion du tyran que vous avez arrêté sur les marches du trône pour l’envoyer à l’échafaud. Il avait ses vues pour faire repousser ces idées régénératrices ; votre Comité, dont j’étais alors, comme aujourd’hui, l’organe près de vous, avait les siennes aussi pour les proposer. » Lakanal a commis une erreur de date : ce n’est pas le 1" juillet, mais le 3 juillet 1793, que le « tyran » avait fait rejeter le plan de Sieyès.

Le projet de décret ne contenait aucune disposition coercitive à l’égard de la fréquentation des écoles, tandis que le décret du 29 frimaire an II punissait les parents qui n’enverraient pas leurs enfants à l’école pendant trois ans au moins. Par contre, par une disposition renouvelée du projet du 26 juin 1793, il proclamait « le droit qu’ont les citoyens d’ouvrir des écoles particulières et libres ». Dans la discussion (26 et 27 brumaire), la question de l’obligation et celle des écoles particulières fut l’objet d’un dernier et inutile effort de la part de quelques représentants montagnards : Lefiot demanda que l’éducation fût commune, et qu’on établît des peines contre les parents qui n’enverraient pas leurs enfants aux écoles ; sa motion, accueillie par des murmures, ne fut pas appuyée ; Chasles, à son tour, dit : « Si vous permettez d’ouvrir des écoles particulières, il peut en résulter que les écoles publiques seront désertes », et il demanda qu’au moins les instituteurs particuliers fussent assujettis à une police très sévère, et leurs élèves à des examens plus rigoureux ; Romme (qui, sa mission terminée, était rentre à la Convention en fructidor an II, mais n’avait pas été réélu membre du Comité) fit observer qu’ « il était essentiel que les enfants contractassent de bonne heure entre eux les affections républicaines qui doivent influer sur le reste de leur vie », et il proposa qu’ils fussent tous tenus, même ceux qui recevraient une instruction particulière, d’aller prendre en commun des leçons de gymnastique : la Convention passa à l’ordre du jour, et l’ensemble du décret fut adopté.

Voici le texte de ce décret, qui — Lakanal eut soin de le dire au cours du débat — n’était pas une loi organique définitive, mais un simple décret provisoire dont la durée n’excéderait pas celle du gouvernement révolutionnaire ; « DÉCRET DU 27 BRUMAIRE AN III SUR LES ÉCOLES PRIMAIRES.

« La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité d’instruction publique, décrète :

« CHAPITRE Ier. — Institution des écoles primaires.

« ARTICLE PREMIER. — Les écoles primaires ont pour objet de donner aux enfants de l’un et de l’autre sexe l’instruction nécessaire à des hommes libres.

« ART. 2. — Les écoles primaires seront distribuées sur le territoire de la République à raison de la population : en conséquence, il sera établi une école primaire par mille habitants.

« ART. 3. — Dans les lieux où la population est trop disséminée, il pourra être établi une seconde école primaire, sur la demande motivée de l’administration du district, et d’après un décret de l’assemblée nationale.

« ART. 4. — Dans les lieux où la population est pressée, une seconde école ne pourra être établie que lorsque la population s’élèvera à deux mille individus ; la troisième, à trois mille habitants complets, et ainsi de suite.

« ART. 5. — Dans toutes les communes de la Republique, les ci-devant presbytères non vendus au profit de la République sont mis à la disposition de la municipalité, pour servir tant au logement de l’instituteur qu’à recevoir les élèves pendant la durée des leçons. En conséquence, tous les baux existants sont résiliés.

« ART. 6. — Dans les communes où il n’existe plus de ci-devant presbytère à la disposition de la nation, il sera accordé, sur la demande des administrations de district, un local convenable pour la tenue des écoles primaires.

« ART. 7. — Chaque école primaire sera divisée en deux sections, l’une pour les garçons, l’autre pour les filles ; en conséquence, il y aura un instituteur et une institutrice.

« CHAPITRE II. — Jury d’instruction.

« ARTICLE PREMIER. — Les instituteurs et institutrices sont nommés par le peuple ; néanmoins, pendant la durée du gouvernement révolutionnaire, ils seront examinés, élus et surveillés par un jury d’instruction composé de trois membres désignés par l’administration du district, et pris, hors de son sein, parmi les pères de famille.

« ART. 2. — Le jury d’instruction sera renouvelé par tiers tous les six mois.

« Le commissaire sortant pourra être réélu.

« CHAPITRE III. — Des instituteurs.

« ARTICLE PREMIER. — Les nominations des instituteurs et des institutrices élus par le jury d’instruction seront soumises à l’administration du district.

« ART. 2. — Si l’administration refuse de confirmer la nomination faite par le jury, le jury pourra faire un autre choix.

« ART. 3. — Lorsque le jury persistera dans sa nomination, et l’administration dans son refus, elle désignera pour la place vacante la personne qu’elle croira mériter la préférence ; les deux choix seront envoyés au Comité d’instruction publique, qui prononcera définitivement entre l’administration et le jury.

« ART. 4. — Les plaintes contre les instituteurs et les institutrices seront portées directement au jury d’instruction.

« ART. 5. — Lorsque la plainte sera en matière grave, et après que l’accusé aura été entendu, si le jury juge qu’il y a lieu à destitution, sa décision sera portée au Conseil de l’administration du district pour être confirmée.

« ART. 6. — Si l’arrêté du Conseil général n’est pas conforme à l’avis du jury, l’affaire sera portée au Comité d’instruction publique, qui prononcera définitivement.

« ART. 7. — Les instituteurs et les institutrices des écoles primaires seront tenus d’enseigner à leurs élèves les livres élémentaires composés et publiés par ordre de la Convention nationale.

« ART. 8. — Ils ne pourront recevoir chez eux comme pensionnaires, ni donner de leçon particulière à aucun de leurs élèves : l’instituteur se doit tout à tous.

« ART. 9. — La nation accordera aux citoyens qui auront rendu de longs services à leur pays dans la carrière de l’enseignement une retraite qui mettra leur vieillesse à l’abri du besoin.

« ART. 10. — Le salaire des instituteurs sera uniforme sur toute la surface de la République : il est fixé à douze cents livres pour les instituteurs, et à mille livres pour les institutrices. Néanmoins, dans les communes dont la population s’élève au-dessus de vingt mille habitants, le traitement de l’instituteur sera de quinze cents livres, et celui de l’institutrice de douze cents livres.

« CHAPITRE IV. — Instruction et régime des écoles primaires

« ARTICLE PREMIER. — Les élèves ne seront pas admis aux écoles primaires avant l’âge de six ans accomplis.

« ART. 2. — Dans l’une et l’autre section de chaque école, on enseignera aux élèves :

« 1° A lire et à écrire, et les exemples de lecture rappelleront leurs droits et leurs devoirs ;

« 2° La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et la Constitution de la République française ;

« 3° On donnera des instructions élémentaires sur la morale républicaine ;

« 4° Les éléments de la langue française, soit parlée, soit écrite ;

« 5° Les règles du calcul simple et de l’arpentage ;

« 6° Les éléments de la géographie et de l’histoire des peuples libres ;

« 7° Des instructions sur les principaux phénomènes et les productions les plus usuelles de la nature.

« On fera apprendre le Recueil des actions héroïques et les chants de triomphe.

« ART. 3. — L’enseignement sera fait en langue française ; l’idiome du pays ne pourra être employé que comme un moyen auxiliaire.

« ART. 4. — Les élèves seront instruits dans les exercices les plus propres à entretenir la santé et à développer la force et l’agilité du corps. En conséquence, les garçons seront dressés aux exercices militaires, auxquels présidera un officier de la garde nationale désigné par le jury d’instruction.

« ART. 5. — On les formera, si la localité le comporte, à la natation : cet exercice sera dirigé et surveillé par des citoyens nommés par le jury d’instruction, sur la présentation des municipalités respectives.

« ART. 6. — Il sera publié des instructions pour déterminer la nature et la distribution des autres exercices gymnastiques propres à donner au corps de la force et de la souplesse, tels que la course, la lutte, etc.

« ART. 7. — Les élèves des écoles primaires visiteront plusieurs fois l’année, avec leurs instituteurs et sous la conduite d’un magistrat du peuple, les hôpitaux les plus voisins.

« ART. 8. — Les mêmes jours ils aideront dans leurs travaux domestiques et champêtres les vieillards et les parents des défenseurs de la patrie.

« ART. 9. — On les conduira quelquefois dans les manufactures et les ateliers où l’on prépare des marchandises d’une consommation commune, afin que cette vue leur donne quelque idée des avantages de l’industrie humaine, et éveille en eux le goût des arts utiles.

« ART. 10. — Une partie du temps destiné aux écoles sera employée à des ouvrages manuels de différentes espèces utiles et communes.

« ART. 11. — Il sera publié une instruction pour faciliter l’exécution des deux articles précédents, en rendant la fréquentation des ateliers et le travail des mains vraiment utiles aux élèves.

« ART. 12. — Des prix d’encouragement seront distribués tous les ans aux élèves, en présence du peuple, dans la fête de la Jeunesse.

« ART. 13. — Le Comité d’instruction publique est chargé de publier, sans délai, des règlements sur le régime et la discipline internes des écoles primaires.

« ART. 14. — Les jeunes citoyens qui n’auront pas fréquenté ces écoles seront examinés, en présence du peuple, à la fête de la Jeunesse ; et s’il est reconnu qu’ils n’ont pas les connaissances nécessaires à des citoyens français, ils seront écartés, jusqu’à ce qu’ils les aient acquises, de toutes les fonctions publiques.

« ART. 15. — La loi ne peut porter aucune atteinte au droit qu’ont les citoyens d’ouvrir des écoles particulières et libres, sous la surveillance des autorités constituées. »

Les dispositions empruntées au projet des 26 juin-1er juillet 1793 sont les articles 1, 2, 3, 4 et 7 du chapitre Ier, les deux articles du chapitre II, les six premiers articles du chapitre III, les articles 7, 8, 9, 10, 12, 15 du chapitre IV. Les articles 1er, 4 et 5 du chapitre IV contiennent des dispositions extraites en partie des articles 1er, 3 et 4 du décret du 5 brumaire an II (p. 395). Il est intéressant de comparer le programme d’enseignement contenu dans l’art. 2 du chapitre IV du décret du 27 brumaire an III avec celui qui se trouvait aux articles 1er, 2 et 3 du décret du 30 du premier mois de l’an 2e (p. 395).

Les écoles centrales. — L’ « Aperçu de ce que pourrait coûter l’instruction publique divisée en trois degrés ». Le Comité n’admet qu’une seule catégorie d’établissements supérieurs aux écoles primaires. Projet de décret sur les écoles centrales. — Le 28 brumaire, le Comité d’instruction prit un arrêté enjoignant à la Commission exécutive de lui rendre compte par écrit, « dans un mois pour tout délai », de l’exécution de la loi d’organisation des écoles primaires. La Commission adressa aussitôt une circulaire à tous les directoires de district, avec des instructions détaillées ; mais elle ne put rendre au Comité le compte demandé dans le délai prescrit : ce fut seulement à partir de germinal an III que le décret du 27 brumaire entra en vigueur, et que le paiement aux instituteurs et aux institutrices d’un traitement fixe remplaça le paiement par tête d’élève ; la durée des effets du décret du 29 frimaire an II fut donc, au point de vue financier, d’une année entière.

Le Discours préliminaire du décret sur les écoles normales avait parlé à la Convention du « vaste plan d’instruction publique » dont ces écoles devaient former le degré le plus élevé. Dans sa séance du 30 brumaire, le Comité décida qu’il allait s’occuper du « complément de l’instruction publique », et le 8 frimaire il renvoya à sa première section un « travail provisoire » que la Commission exécutive de l’instruction publique venait de lui présenter sur cette question : ce travail, intitulé Aperçu de ce que pourrait coûter l’instruction publique, divisée en trois degrés, prévoyait, au-dessus des écoles primaires, des instituts, au nombre d’un par département, et des lycées, au nombre de onze pour toute la France ; en outre, l’Ecole normale, si d’une institution temporaire on la transformait en un établissement permanent, formerait un quatrième degré d’instruction. Le projet de la Commission exécutive fut trouvé trop dispendieux ; d’ailleurs, s’il eût été réalisé, il aurait porté un coup funeste à cet enseignement libre qui avait les préférences de Sieyès. On revint donc, sous l’inspiration probable de celui-ci, à une idée qu’avait émise Bancal en décembre 1792 : la création d’un seul degré supérieur d’enseignement, sous le nom d’écoles centrales ; entre les écoles primaires et les écoles centrales, il n’existerait pas d’écoles intermédiaires publiques, et dans cette lacune pourraient s’intercaler les établissements libres que fonderaient les restes des anciennes congrégations. Le 16 frimaire, Lakanal lut au Comité un rapport et un projet de décret sur les écoles centrales ; le Comité discuta ce projet le 20 et le 22, l’adopta, et le 26 Lakanal le présenta à la Convention, qui en ordonna l’impression et l’ajournement. Il faut noter, cependant, que l’idée des écoles centrales, telle que la définit Lakanal, n’était plus exactement celle de Bancal : Bancal avait voulu que ces écoles fussent l’équivalent des « lycées » de Condorcet ; Lakanal voyait en elles des établissements d’un rang un peu moins élevé ; son rapport disait : « Vous y rassemblerez les hommes éclairés des collèges que vous allez supprimer ; en les unissant aux élèves sortis de l’Ecole normale, ils seront forcés d’en suivre la direction ».

Le 18 frimaire, la Convention avait rappelé dans son sein cinquante-neuf représentants décrétés d’arrestation le 3 octobre 1793 et remis en liberté en vendémiaire et brumaire an III, ainsi que quatre autres signataires de la protestation des 6 et 19 juin, qui étaient encore en prison, et quatorze autres représentants détenus ou en fuite pour des causes diverses (en tout soixante-dix-sept).

Les élèves de l’Ecole normale avaient dû se rendre à Paris avant la fin de frimaire : mais lorsqu’ils y furent arrivés, rien n’était prêt. Tout le mois de nivôse s’écoula pour eux dans l’attente, et ce fut seulement le 1er pluviôse que l’ouverture des cours put avoir lieu.

Adoption du décret sur les écoles centrales. Envoi de cinq commissaires dans les départements. — Le 7 ventôse, la Convention s’occupa du décret sur les écoles centrales, ajourné depuis sept décades, et l’adopta avec un léger changement. Nous avons donné ’le texte de ce décret à l’article Centrales (Ecoles).

L’article 3 du chapitre III du décret du 7 ventôse avait prononcé enfin la suppression légale des anciens collèges, qui était restée suspendue depuis le 16 septembre 1793. Mais on ne voulut pas fermer les anciens établissements avant d’avoir organisé les nouveaux, dont le personnel — nommé dans chaque département par un jury d’instruction — devait se recruter en partie, avait dit Lakanal, parmi « les hommes éclairés des collèges » ; aussi, le 8 germinal, le Comité, « sur les réclamations des professeurs de divers collèges de la République », prit-il un arrêté portant que « jusqu’à l’organisation des écoles centrales, ces instituteurs continueraient à remplir leurs fonctions et à recevoir leur traitement ».

Le décret sur les écoles centrales fut complété par trois décrets accessoires : celui du 11 ventôse, portant que la commune de Paris aurait pour sa part cinq écoles centrales ; et ceux du 18 germinal : l’un relatif au placement de quatre-vingt-seize écoles centrales dans les départements autres que celui de Paris ; l’autre portant que, pour assurer la prompte exécution des lois sur l’instruction publique, et particulièrement de celles sur l’établissement des écoles primaires et des écoles centrales, il serait envoyé dans les départements cinq représentants du peuple ; ces représentants, nommés par la Convention le 21 germinal, furent Barailon (vingt et un départements), Lakanal (dix-neuf), Dupuis (dix-sept), Jard-Panvillier (quatorze) et Bailleul (quinze) ; leur mission dura de floréal à messidor.

Le 18 ventôse, la Convention avait rappelé dans son sein ceux des représentants qui avaient été mis hors la loi par le décret du 28 juillet 1793, ou traduits au tribunal révolutionnaire par celui du 3 octobre 1793, à la suite des mouvements insurrectionnels dirigés contre la Convention, et qui avaient pu se soustraire à l’exécution de ces deux décrets, ainsi que deux autres députés décrétés d’arrestation. Vingt-quatre conventionnels, dont Lanjuinais, Louvet, Chasset, Lesage (d’Eure-et-Loir), Doulcet de Pontécoulant, Isnard, La Revellière-Lépeaux, bénéficièrent de ce second décret de rappel, qui complétait celui du 18 frimaire.

Le lendemain, 19, la Convention votait la suppression de la fête annuelle destinée à. commémorer le 31 mai. Le 21, elle faisait enlever de la salle de ses séances les tableaux de David représentant Lepeletier et Marat, et retirer du Panthéon les restes de ces représentants.

L’« Aperçu des dépenses ». — Le Comité fit imprimer, en floréal, un Aperçu des dépenses des divers objets d’instruction publique ; ce mémoire, qui reproduisait en partie l’Aperçu fourni en frimaire par la Commission exécutive, — sauf qu’au lieu des instituts et des lycées on n’y voyait qu’une seule catégorie d’établissements supérieurs aux écoles primaires, les écoles centrales, — résumait dans le tableau suivant les dépenses à la charge de l’Etat :

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Si la charge à supporter par le trésor public du fait des écoles primaires n’était évaluée qu’à 11 300 000 livres, c’est que le Comité, en faveur de l’instruction primaire, escomptait le produit d’une imposition spéciale, égale à un dixième de la contribution payée par chaque citoyen : celte imposition était estimée devoir produire environ 37 millions.

L’Ecole normale. — Attaques auxquelles elle est en brille. Sa clôture. Les livres élémentaires. — L’Ecole normale s’était ouverte le 1er pluviôse seulement ; elle s’était trouvée aussitôt en butte aux attaques de deux catégories d’adversaires : les démocrates, qui, hostiles au verbiage de Garat et de Lakanal, la raillaient comme une entreprise chimérique ; les thermidoriens et les royalistes, qui la dénonçaient comme une institution révolutionnaire. Une tentative insurrectionnelle faite à l’instigation de quelques Montagnards, le 12 germinal, avait amené la proscription de quatre membres des anciens Comités de gouvernement, Barère, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois, Vadier, et de quatorze autres conventionnels, dont Léonard Bourdon, Thuriot, Cambon, Duhem, et l’adoption de diverses mesures de réaction ; le Comité d’instruction, sous l’impression d’un courant d’opinion défavorable, reconnut alors que « l’Ecole normale n’avait pas rempli les vues qu’on s’était proposé en l’instituant » ; il renonça à l’idée d’établir des écoles normales secondes dans les départements ; mais il combattit l’opinion de ceux qui réclamaient la fermeture immédiate de l’Ecole. Le 7 floréal, la Convention décréta que les cours de l’Ecole normale prendraient fin le 30 floréal.

Les professeurs de l’Ecole normale, sur lesquels le Comité avait compté pour composer les livres élémentaires, ne s’étaient pas acquittés de celte partie de leur lâche. Il fallut se contenter des quelques ouvrages qu’avait produits le concours de l’an II, et qui se trouvaient soumis à l’examen du jury. Ce jury, réorganisé en germinal an III, présentera au Comité son rapport au commencement de brumaire an IV. Lakanal fera, le 14 brumaire an IV, un rapport sur cet objet au Conseil des Cinq-Cents.

V. — Du 1" prairial an III (20 mai 1795) au 4 brumaire an IV (26 octobre 1795).

LA COMMISSION DES ONZE. Rapport de Boissy d’Anglas et projet d’une nouvelle constitution (5 messidor). Projet d’organisation de l’instruction publique rédigé par Daunou (6 messidor). Adoption de la constitution de l’an III (5 fructidor). Collaboration du Comité d’instruction au projet de loi organique de l’instruction publique. Rapport de Daunou sur le projet de loi organique (23 vendémiaire an IV), et discussion du projet. Décret sur les écoles de services publics (30 vendémiaire). — LA LOI ORGANIQUE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE. Décret du 3 brumaire an IV, et décrets complémentaires. — CONCLUSION.

La Commission des Onze. — Sa nomination. Insurrection du 1er prairial. La constitution de 1793 écartée. — Le 29 germinal, la Convention avait décrété qu’il serait nommé une Commission chargée de préparer les lois nécessaires pour mettre en activité la constitution. Cette Commission, dite des Onze, fut composée de Thibaudeau, La Revellière-Lépeaux, Lesage (d’Eure-et-Loir), Boissy d’Anglas, Creuzé-La-touche, Louvet, Berlier, Daunou, Lanjuinais, Baudin (des Ardennes) et Durand-Maillane. Elle tint sa première réunion le 17 floréal an III, et son premier acte (tenu secret d’abord) fut de mettre de côté cette constitution de 1793 qu’elle avait pour mission d’appliquer.

Peu de jours après, l’insurrection du 1er prairial, faite au cri de : « Du pain et la constitution de 1793 », sembla un moment devoir rendre le dessus au parti populaire ; la Convention, effrayée, et feignant de céder aux demandes du peuple insurgé, spécifia (2 prairial) que les lois organiques que la Commission des Onze était chargée de lui présenter étaient « les lois organiques de la constitution de 1793 ». Mais les journées de prairial n’eurent d’autre résultat que la proscription des restes du parti de la Montagne : Rühl, Romme, Goujon, Bourbotte, Duquesnoy, Du Roy, Prieur (de la Marne), Soubrany, Albitte, Peyssard, Pache, Bouchotte, Rossignol, Hassenfratz, Bassal, Massieu, Ricord, Laignelot, Saliceti, Panis, Robert Lindet, Jeanbon Saint-André, David, Voulland, Jagot, Elie Lacoste, Lavicomterie, Barbeau-Dubarran, Sergent, Javogues, Mallarmé, J.-B. Lacoste, Baudot, Lejeune (de l’Indre), etc. ; un petit nombre seulement des Montagnards, Carnot, Prieur (de la Côte-d’Or), Guyton-Morveau et quelques autres, furent épargnés. On sait comment périrent les six représentants (Romme, Duquesnoy, Du Boy, Bourbotte, Soubrany et Goujon), qu’on appelle « les derniers Montagnards », condamnés à mort par une commission militaire (29 prairial). Rühl s’était tué dès le 9 prairial.

Par un décret du 11 prairial, voté sur le rapport de Lanjuinais, les églises furent rendues au culte catholique. Après l’adoption de ce décret, Massieu rappela que le Comité d’instruction publique avait à présenter, en exécution d’un décret du 10 frimaire an III (p. 405), un rapport sur les fêtes décadaires : l’assemblée passa à l’ordre du jour.

Rapport de Boissy d’Anglas et projet d’une nouvelle constitution. Projet d’organisation de l’instruction publique rédigé par Daunou. — La Commission des Onze, sachant que la promesse faite par la Convention le 2 prairial n’avait pas été sincère, persista dans sa résolution d’écarter l’oeuvre des législateurs montagnards, et d’y substituer une constitution nouvelle. Ce fut le 5 messidor an III que Boissy d’Anglas vint, en son nom, lire un rapport sur le nouveau projet de constitution et sur les diverses lois organiques qui devaient l’accompagner.

Il expliqua en ces termes pourquoi la Commission des Onze avait rejeté la constitution de 1793 : « Nous vous déclarons tous unanimement que cette constitution n’est autre chose que l’organisation de l’anarchie. ; vous saurez, après avoir immolé vos tyrans (les Montagnards), ensevelir leur odieux ouvrage dans la même tombe qui les a dévorés ». Il présentait, pour remplacer « les lois anarchiques des décemvirs », un projet de constitution dont le principe fondamental était ainsi formulé : « Nous devons être gouvernés par les meilleurs ; les meilleurs sont les plus instruits et les plus intéressés au maintien des lois ; or, à bien peu d’exceptions près, vous ne trouverez de pareils hommes que parmi ceux qui possèdent une propriété. Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social. » Le Corps législatif se composera de deux conseils : le Conseil des Anciens et le Conseil des Cinq-Cents ; le pouvoir exécutif sera remis à un Directoire de cinq membres, élu par le Corps législatif ; le Directoire nommera lui-même ses ministres, au nombre de six. Dans chaque département, un commissaire, nommé par le Directoire, représentera le pouvoir central ; les districts sont supprimés ; chaque canton forme une municipalité cantonale ; Paris est privé de municipalité et soumis à un régime d’exception. La constitution interdit les sociétés populaires et les pétitions collectives.

Voici des extraits de la partie du rapport de Boissy qui est relative à l’instruction publique :

« A côté de l’édifice sacré de l’organisation sociale, s’élèvera celui de l’instruction qui doit lui servir d’auxiliaire, et en faire essentiellement partie. L’Assemblée constituante, après avoir tant fait pour la liberté, eut le tort de ne rien faire pour l’instruction, sans laquelle il ne peut y avoir de liberté. » Boissy ne dit rien de la Législative. Des travaux antérieurs de la Convention, il ne parle pas non plus ; il se contente de celte phrase à l’adresse des Montagnards : « Ces féroces ennemis de l’humanité ne consentaient sans doute à laisser éclairer momentanément leurs forfaits par la lueur des bibliothèques incendiées, que parce qu’ils espéraient que les ténèbres de l’ignorance n’en deviendraient que plus épaisses. Les barbares ! ils ont fait rétrograder l’esprit humain de plusieurs siècles. Représentants du peuple, ce que l’Assemblée constituante n’a pas fait, c’est à vous qu’il appartient de le faire, et nous avons pensé qu’il était impossible de laisser la constitution d’un grand peuple muette sur ce qui tient à l’enseignement.

« Nous vous proposons d’examiner si les écoles primaires, telles que vous les avez adoptées, peuvent subsister sans modifications, s’il n’est pas juste et politique d’en mettre la dépense à la charge des communes et par conséquent à celle des citoyens, qui ne semblent pas devoir profiter des immenses sacrifices que la nation fait à cet égard.

« Quatre-vingt-six écoles centrales nous ont paru beaucoup trop nombreuses ; en les réduisant de moitié, vous éviterez le danger d’appeler, aux importantes fonctions de l’enseignement, la médiocrité parasite et ambitieuse qui se présente avec tant d’audace, et vous assurerez à tous ces établissements toutes les ressources et tout l’éclat qu’ils peuvent obtenir de vos soins.

« Enfin nous vous proposons de créer un Institut national, qui puisse offrir, dans ses diverses parties, toutes les branches de l’enseignement public, et, dans son ensemble, le plus haut degré de la science humaine ; il faut que tout ce que les hommes savent y soit enseigné dans la plus haute perfection ; il faut que tout homme y puisse apprendre à faire ce que tous les hommes de tous les pays, embrasés par le feu du génie, ont fait et peuvent faire encore ; il faut que cet établissement honore, non la France seule, mais l’humanité tout entière, en l’étonnant par le spectacle de sa puissance et le développement de sa force. »

Boissy ajoute que « la véritable éducation des peuples est dans leurs lois et plus encore dans leurs institutions ». Et il propose, au nom de la Commission, comme complément du système, des encouragements et des récompenses pour les talents et les vertus, ainsi que des fêtes nationales.

A la suite de ce rapport venait le texte du projet de constitution et celui de quelques projets de lois organiques. Un titre spécial de la constitution, en six articles, était consacré à l’instruction publique (voir Constitutions) ; ce titre avait été rédigé par Daunou. Parmi les lois organiques figurait l’Organisation de l’instruction publique, divisée en six chapitres : 1° Ecoles primaires (huit articles) ; 2° Ecoles centrales (douze articles) ; 3° Ecoles publiques relatives à certaines fonctions, professions, etc. (deux articles) ; 4° Institut national des sciences et des arts (neuf articles) ; 5° Encouragements, récompenses et honneurs publics (treize articles) ; 6° Fêtes nationales (quatre articles).

Le projet d’organisation de l’instruction publique ne fut lu que le lendemain 6 messidor, par Daunou, qui, dans la Commission des Onze, avait reçu la mission spéciale de le rédiger, en se concertant à cet effet avec le Comité d’instruction publique. Voici l’analyse de ce projet qui, on va le voir, était une oeuvre rétrograde :

Ecoles primaires. Il y a dans chaque canton une ou plusieurs écoles primaires, pour les garçons. L’instituteur reçoit de la République un local, tant pour son logement que pour recevoir les élèves, ou, à défaut de ce local, une somme annuelle, mais pas de traitement. Les instituteurs sont nommés et destitués non plus par un jury de district, mais par les administrations de département. L’éducation des filles est réservée aux soins des parents et aux établissements libres.

Ecoles centrales. Il y aura une école centrale par deux départements. Chaque école aura quinze professeurs et un bibliothécaire ; ils seront nommés et destitués par les administrations de département (le jury central d’instruction a disparu). Chaque élève paiera une rétribution annuelle de cent francs, dont moitié sera répartie entre les professeurs (il n’est pas parlé d’un autre traitement).

Ecoles relatives à certaines fonctions, professions, etc. Il sera établi trois écoles pour chacun des enseignements suivants : art militaire ; navigation ; peinture, sculpture et architecture ; sciences politiques ; travaux publics ; mines ; médecine ; art vétérinaire ; et deux écoles de sourds-muets.

Institut national. L’Institut comprendra cent vingt-huit membres répartis en quatre classes : sciences mathématiques et physiques (vingt-quatre membres) ; application des sciences aux arts (quarante membres) ; sciences morales et politiques (vingt-deux membres) ; littérature et beaux-arts (quarante-deux membres) ; les trois premières classes compteront en outre un nombre égal d’associés (quatre-vingt-six) dans les départements. Pour la première formation de l’Institut, un quart des membres sera nommé par le Directoire exécutif, et ce quart élira les trois autres quarts.

En ce qui concerne les Encouragements, récompenses et honneurs publics et les Fêtes nationales, on en trouvera plus loin le détail dans les titres V et VI du décret du 3 brumaire an IV, titres dont les dispositions sont identiques, sauf en quelques points accessoires, à celles du projet du 6 messidor an III.

Le projet de la Commission des Onze réduisant de moitié le nombre des écoles centrales, le Comité d’instruction fit voter à la Convention, le 9 messidor, un décret pour faire suspendre les travaux annoncés pour le placement de ces écoles dans les départements.

Adoption de la constitution de fan III. — La discussion du projet de constitution s’ouvrit le 16 messidor. Le 24 et le 26, un débat intéressant eut lieu à propos de l’article 8 du titre II, portant que « les jeunes gens ne pouvaient être inscrits sur le registre civique s’ils ne prouvaient qu’ils savaient lire et écrire et qu’ils avaient appris une profession mécanique ». Le représentant Ch. Delacroix déclara l’article inexécutable, parce qu’on ne pourrait jamais créer assez d’écoles dans les campagnes ; Cornilleau affirma, au contraire, qu’il n’était pas chimérique de compter que les enfants des campagnes pourraient tous apprendre à lire et à écrire ; on les a vus se rendre régulièrement à l’église de la paroisse, quelque éloignée qu’elle fût : « il ne leur sera pas plus difficile d’aller chez l’instituteur que chez le curé ». L’article fut voté avec une adjonction portant que « les opérations manuelles de l’agriculture sont comprises dans les professions mécaniques », et que l’article « n’aurait d’exécution qu’à partir de l’an XII de la République ». Le titre constitutionnel relatif à l’instruction publique fut adopté sans changement le 8 thermidor. Le vote d’ensemble sur la constitution eut lieu le 5 fructidor.

Il faut noter que la « Déclaration des droits et des devoirs » placée en tête de la constitution du 5 fructidor an III ne contient aucun article relatif à l’instruction publique ; tandis que les républicains de 1793 avaient tenu à affirmer solennellement que « l’instruction est le besoin de tous », et que « la société doit la mettre à la portée de tous les citoyens », les thermidoriens remplacèrent cette maxime par celle-ci : « C’est sur le maintien des propriétés que reposent la culture des terres, toutes les productions, tout moyen de travail, et tout l’ordre social ».

Collaboration du Comité d’instruction au projet de loi organique de l’instruction publique. — Le Comité d’instruction publique s’occupa, en thermidor et en fructidor, de l’examen du projet d’organisation de l’instruction publique élaboré par Daunou. Il demanda qu’on rétablît le principe d’un traitement pour l’instituteur (que Daunou avait supprimé), et que ce traitement fût fixé à cinq cents livres (et non plus à douze cents, comme dans le décret du 27 brumaire an III) ; le Comité y ajoutait le produit d’une rétribution, fixée à dix francs par élève, et dont un quart des élèves pourrait être dispensé pour cause d’indigence. Quant aux écoles centrales, il demandait qu’il y en eût une par département, mais il réduisait à sept le nombre des professeurs ; il allouait aux professeurs un traitement, fixé à six mille livres ; il maintenait la rétribution des élèves, mais en l’abaissant à vingt-cinq francs et en en dispensant un quart des élèves ; il rétablissait le jury d’instruction. La Commission des Onze accepta les propositions du Comité d’instruction, sauf sur deux points : elle refusa d’accorder un traitement à l’instituteur, et elle porta à neuf le nombre des professeurs des écoles centrales.

Fourcroy fit adopter au Comité un projet d’organisation de l’Institut national différent de celui de Daunou. L’Institut, dans le plan de Fourcroy, ne devait avoir que trois classes, mais se composerait de cent quarante-quatre membres et d’autant d’associés ; pour la première formation, les membres électeurs, à nommer par le Directoire, devaient être non plus le quart, mais le tiers du nombre total. La Commission des Onze accepta ces modifications.

Le Comité procéda à un dédoublement des « écoles relatives à certaines fonctions ou professions » qu’avait prévues le projet d’organisation de l’instruction publique : il mit à part, sous le nom d’écoles de services publics, une partie de ces écoles (écoles de l’art militaire, de navigation, des travaux publics, des mines), et réserva aux autres (écoles de peinture, sculpture et architecture, de sciences politiques, de médecine et vétérinaires, de sourds-muets) le nom d’écoles supérieures spéciales, en ajoutant, à cette seconde catégorie, des écoles d’histoire naturelle, d’économie rurale, d’antiquités, de musique, de langues mortes et vivantes, d’astronomie, d’arts et métiers, d’aveugles, de belles-lettres. Il chargea Fourcroy du travail sur les écoles de services publics. Une de ces écoles existait déjà : c’était l’Ecole centrale des travaux publics, à laquelle un décret du 15 fructidor an III venait de donner le nom d’Ecole polytechnique.

Rapport de Daunou sur le projet de loi organique, et discussion du projet. — Il fallait maintenant présenter à la Convention, sous la forme d’un projet de loi sur l’organisation de l’instruction publique, le résultat des délibérations du Comité d’instruction publique et de la Commission des Onze. C’est Daunou qui en fut chargé. Dix jours après la tentative d’insurrection faite par les royalistes de Paris le 13 vendémiaire an IV, il lut à l’assemblée ce projet de loi précédé d’un rapport.

« En 1789, — disait Daunou, — l’éducation était vicieuse, sans doute, mais elle était organisée. Les établissements supérieurs, les académies, les sociétés, les lycées, les théâtres, avaient honoré la nation française aux yeux de tous les peuples cultivés. Mais, comme si le fléau de l’inégalité eût frappé inévitablement toutes les parties de l’édifice social ; comme si le despotisme eût voulu se venger de l’audace de la pensée et de la révolte des lumières, il s’étudiait sans cesse à les arrêter, à les entraver dans leur course. Le gouvernement avait élevé tant de barrières, qu’il existait, en quelque sorte, des castes où s’isolait la science, et d’où elle ne pouvait plus descendre. Tout était disposé pour. que, dans les établissements du second ordre, on ne retrouvât presque plus rien de la physionomie et du caractère des premiers. Ce n’est pas que •plusieurs universités, plusieurs collèges ne fussent justement renommés pour l’habileté des maîtres et pour l’émulation des disciples ; mais le plan que les uns et les autres étaient condamnés à suivre égarait les talents et trompait leur activité. Je ne rappellerai point ici les institutions bizarres qui fatiguaient et dépravaient l’enfance, usaient la première jeunesse dans un pénible apprentissage de mots : vain simulacre d’éducation, où la mémoire seule était exercée, où une année faisait à peine connaître un livre de plus, où la raison était insultée avec les formes du raisonnement ; où, enfin, rien n’était destiné à développer l’homme, ni même à le commencer. Mais c’était surtout à la porte des petites écoles que veillaient soigneusement l’ignorance, le fanatisme, les préjugés de tous les genres.

« . Vous voyez, représentants du peuple, que l’instruction publique était liée par trop de chaînes aux abus que vous avez renversés, pour qu’elle pût résister aux chocs de la Révolution. Les établissements inférieurs devaient céder bientôt aux progrès de la raison publique, à la contagion des lumières, à l’effort des hommes de génie qui laissaient tomber de si haut les vérités les plus influentes, au brusque débordement des idées philosophiques qui se répandaient pour la première fois, peut-être, recommandées par une sorte d’approbation générale, et revêtues du sceau même de la loi. Les institutions intermédiaires, frappées des mêmes coups, ont disparu peu à peu avec les corporations qui les régissaient ; et à l’égard des établissements supérieurs, ils étaient entraînés aussi par leur propre corruption, par cette immoralité aristocratique dont ils renfermaient les funestes germes. La cupidité y avait trop corrompu la gloire pour qu’ils pussent pardonner à la Révolution les pertes dont elle les menaçait. Nous sommes obligés de convenir que ces associations célèbres ont désavoué leur propre ouvrage, quand elles virent que la liberté, longtemps invoquée par leurs voeux, n’épargnerait pas les abus que leur intérêt aurait voulu sauver de la proscription générale. L’anarchie vint ensuite ; l’anarchie, dont les farouches regards étaient offusqués des restes de toutes les gloires, s’empressa de démolir, de disperser les débris des corps littéraires. Si son règne eût été plus long, elle les eût tous consumés.

« Cependant d’autres causes plus immédiatement actives devaient contribuer à la désorganisation totale de l’instruction publique. L’amour de la liberté y concourut lui-même, lorsqu’il entraîna loin des lettres et qu’il transporta dans les camps des milliers d’instituteurs et d’élèves subitement transformés en intrépides vainqueurs. Enfin les délires de l’esprit public, les divagations de l’opinion, les querelles des partis, les guerres des factions, les distractions continuelles de la pensée ; . tout, jusqu’à l’intention même d’améliorer l’instruction publique, en a dû suspendre la marche, en amener la décadence.

« . Parmi les projets d’instruction publique, si multipliés depuis six années, il en est deux auxquels vos Comités ont cru devoir une attention particulière. Le premier, présenté à l’Assemblée constituante à la fin de sa session, est un monument de littérature nationale, qu’un même siècle est fier d’offrir à la postérité à côté du Discours préliminaire de l’Encyclopédie : c’est un frontispice aussi hardi, aussi vaste" des connaissances humaines, quoique d’une architecture plus jeune, plus ornée et plus éclatante. Mais si ce travail est un magnifique tableau de l’état des lumières nationales, et une sorte d’itinéraire de leurs progrès futurs, le projet de décret qui le termine ne présente pas aussi heureusement un bon système législatif de l’organisation matérielle de l’instruction. Trop de respect pour les anciennes formes, l’idée d’entourer les instituteurs de liens et d’entraves, le désir de multiplier les places sans fonctions et les bureaux ministériellement littéraires, tout a trompé dans les conclusions l’attente de l’esprit étonné par les plus majestueux préliminaires.

« C’est peut-être un défaut contraire que l’on peut reprocher au plan de l’illustre et malheureux Condorcet. Condorcet, l’ennemi des corporations, en consacrait une dans son projet d’éducation nationale ; il instituait en quelque sorte une église académique : c’est que Condorcet, l’ennemi des rois, voulait ajouter dans la balance des pouvoirs publics un contre-poids de plus au pouvoir royal.

« Osons le dire, ce n’est peut-être qu’à l’époque où nous sommes parvenus qu’il était réservé de voir renaître l’instruction publique... : un système d’instruction publique ne pouvait se placer qu’à côté d’une constitution républicaine.

« Vos Comités, en rédigeant le projet qu’ils vous ont offert le 6 messidor, et qu’ils vous représentent aujourd’hui, ont trouvé du plaisir et de la gloire à s’emparer des richesses qu’avaient déjà répandues sur cette matière les hommes célèbres qui s’en étaient occupés : nous n’avons fait que rassembler leurs idées éparses, en les raccordant aux principes de la constitution républicaine. Nous nous honorons de recommander ce projet des noms de Talleyrand, de Condorcet et de plusieurs autres écrivains. Nous n’avons laissé que Robespierre, qui vous a aussi entretenus d’instruction publique, et qui jusque dans ce travail a trouvé le secret d’imprimer le sceau de sa tyrannie stupide, par la disposition barbare qui arrachait l’enfant des bras de son père, qui faisait une dure servitude du bienfait de l’éducation.

« Pour nous, nous avons cru devoir rechercher d’abord quelles étaient les limites naturelles de la loi dont nous avions à vous présenter le projet, et nous avons aperçu ces limites dans les droits individuels que la constitution vous ordonnait de respecter. Noirs nous sommes dit : liberté de l’éducation domestique, liberté des établissements particuliers d’instruction. Nous avons ajouté : liberté des méthodes instructives.

« Je ne vous entretiendrai point ici des écoles primaires ni des écoles centrales, dont l’organisation vous est depuis longtemps connue. Nous avons trouvé des moyens de la perfectionner, en recueillant les observations de cinq de nos collègues envoyés par voua, il y a quelques mois, dans Tes départements, pour y préparer la création de ces écoles. Ils nous ont fait connaître les difficultés d’exécution qu’ils ont souvent rencontrées, et nous avons concerté avec eux les mesures les plus propres à répandre avec efficacité les bienfaits de l’instruction publique sur tous les points de votre immense territoire ; mais, il faut vous le dire, le succès de ces établissements tient surtout au bon choix des instituteurs, à la sollicitude du gouvernement et à la composition des livres élémentaires. »

Le reste du rapport est consacré aux écoles spéciales, à l’Institut, aux récompenses nationales, et aux fêtes. Au sujet de l’Institut, Daunou s’exprime ainsi : « Nous avons emprunté à Talleyrand et à Condorcet le plan d’un Institut national ; idée grande et majestueuse, dont l’exécution doit effacer en splendeur toutes les académies des rois, comme les destinées de la France républicaine effacent déjà les plus brillantes époques de la France monarchique. »

Il nous est impossible de souscrire aux éloges que Daunou a faits de son projet. Le trait le plus caractéristique de celte nouvelle législation scolaire est celui-ci : au mépris du principe, déjà inscrit dans la constitution monarchique de 1791, que l’instruction publique doit être « gratuite à l’égard des parties d’enseignement indispensables pour tous les hommes », on exige des élèves des écoles primaires le paiement d’une rétribution, et on supprime le traitement de l’instituteur, auquel la République accorde toutefois un logement, « parce que ce sera — avait dit Creuzé-Latouche (8 thermidor an III) — un commencement d’établissement qui l’invitera à le faire tout entier » ; tandis qu’on alloue aux professeurs des écoles centrales un traitement de six mille livres (ou un traite ment égal à celui d’un administrateur de départe ment, dira le texte définitif), et qu’on abaisse de cent à vingt-cinq francs la rétribution scolaire des élèves de ces écoles, dont parlait le projet du 6 messidor. Comme l’avait déjà fait ce projet, on inscrit au titre des « Encouragements et récompenses » le principe, emprunté à Talleyrand et à Bouquier, d’une pension de retraite égale au traitement fixe, pension à laquelle auront droit « les instituteurs et professeurs publics établis par la présente loi » ; seulement, comme les instituteurs ne doivent pas recevoir de traitement, cette disposition n’est plus à leur égard que la plus amère des ironies.

La Convention décréta l’impression et l’ajournement. Le 27 vendémiaire, le projet revint à l’ordre du jour ; il fut, dit le procès-verbal, « discuté article par article, et adopté, sauf rédaction » ; malheureusement les journaux ne nous ont rien transmis des débats qui eurent lieu ce jour-là. Le décret, pour le vote définitif, dut revenir une troisième fois, le 3 brumaire, devant l’assemblée : c’est la comparaison du texte présenté à la Convention le 3 brumaire avec celui du 23 vendémiaire qui permet à l’historien de se rendre compte des changements opérés le 27 vendémiaire. Sans donner ici le texte du 23 vendémiaire, — ce qui occuperait trop de place, — il suffira que nous disions en quoi ont consisté ces changements.

Au titre des écoles primaires, la Convention rétablit les jurys d’instruction ; ce n’étaient plus des jurys de district (les districts étaient supprimés), mais il était dit qu’il devait y en avoir plusieurs dans chaque département. Un article spécifia que les instituteurs pourraient « cumuler traitements et pensions » : c’est-à-dire, sans doute, que, ne recevant pas de traitement comme instituteurs, ils pourraient toucher un traitement par ailleurs, s’ils trouvaient à remplir quelque fonction accessoire, et que, s’ils étaient d’anciens prêtres, ils pourraient continuer à toucher leur pension. L’article qui avait supprimé les écoles de filles, en déclarant que l’éducation des enfants du sexe féminin était laissée aux soins des parents et aux établissements libres, disparut. Au titre des écoles centrales, pas de changements importants. Rien ne fut changé au titre des écoles spéciales. Aux trois derniers titres, quelques changements d’ordre accessoire.

Le lendemain 28, le Comité chargea Lakanal de proposer à la Convention de décréter qu’il y aurait dans chaque école primaire deux sections, l’une pour les garçons, l’autre pour les filles, avec un instituteur et une institutrice. C’était le rétablissement d’une disposition du décret du 27 brumaire an III.

Décret sur les écoles de services publics. — Le 30 vendémiaire, Fourcroy lut à la Convention un rapport sur les écoles de services publics, et fit voter un projet de décret relatif à ces écoles. En voici le titre premier, contenant les dispositions générales, en huit articles :

« ARTICLE PREMIER. — Indépendamment de l’organisation générale de l’instruction, la République entretient des écoles relatives aux différentes professions uniquement consacrées au service public, et qui exigent des connaissances particulières dans les sciences et les arts.

« ART. 2. — Ces écoles sont comprises sous les dénominations suivantes :

« Ecole polytechnique,

« Ecole d’artillerie,

« Ecole des ingénieurs militaires,

« Ecole des ponts et chaussées,

« Ecole des mines, »

« Ecole des géographes,

« Ecole des ingénieurs de vaisseaux,

« Ecoles de navigation,

« Ecoles de marine.

« ART. 3. — On ne peut être admis à aucune de ces écoles sans avoir justifié de l’instruction préliminaire exigée pour les examens de concours, suivant le mode prescrit pour chacune d’elles.

« ART. 4. — Les élèves des écoles de services publics sont salariés par l’Etat.

« ART. 5. — Les écoles actuellement existantes, relatives aux services publics, dont il s’agit dans le présent décret, prendront à l’avenir les dénominations énoncées à l’art. 2, et qui conviennent respectivement à leur genre.

« Ce qui concerne leur nombre et leur régime propre sera déterminé dans les titres suivants, ou par de simples règlements du pouvoir exécutif, suivant la nature des objets.

« ART. 6. — Celles des écoles indiquées à l’art. 2, et qui n’existent pas encore, seront instituées le plus promptement possible.

« ART. 7. — Les écoles de services publics seront entretenues sur les fonds à la disposition des ministres respectifs qui en auront la surveillance. Les ministres proposeront, le plus tôt possible, au Corps législatif, la somme annuelle qu’il convient d’affecter à chacune d’elles.

« ART. 8. — Seront exclus des écoles de services publics les citoyens qui auraient manifesté des opinions ou qui auraient tenu une conduite anti-républicaines. »

Dans le décret du 30 vendémiaire, l’Ecole centrale des travaux publics, transformée en Ecole polytechnique, a changé de caractère : elle a été réduite aux fonctions de simple école préparatoire chargée de fournir des élèves aux autres écoles de services publics. Biot (Essai sur l’histoire générale des sciences pendant la Révolution française) a déploré cette transformation. L’Ecole eût pu, dit-il, devenir « un établissement animé par 1 enthousiasme de l’étude, et consacré au perfectionnement des sciences et des arts » ; mais « à cette époque, les savants, devenus moins nécessaires, avaient déjà perdu une partie de leur crédit ; au lieu d’élever l’enseignement de l’Ecole polytechnique, on l’abaissa : ce fut une Ecole où l’on forma des ingénieurs ».

Quant aux écoles supérieures spéciales, le Comité n’eut pas le temps d’achever le travail qu’il avait entrepris ; et ce sera seulement en l’an V qu’un rapport concernant ces écoles, présenté par Daunou, sera imprimé en vertu d’un arrêté du Conseil des Cinq-Cents.

La loi organique de l’instruction publique. — Décret du 3 brumaire an IV, et décrets complémentaires. — La rédaction définitive de la loi sur l’organisation de l’instruction publique ne fut présentée par Daunou que le 3 brumaire, la veille même du jour où la Convention devait se séparer. Il ne semble pas qu’il y ait eu de discussion. La loi fut adoptée en ces termes :

« Loi SUR L’ORGANISATION DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE,

« TITRE Ier. — Ecoles primaires.

« ARTICLE PREMIER. — Il sera établi dans chaque canton de la République une ou plusieurs écoles primaires, dont les arrondissements seront déterminés par les administrations de département.

« ART. 2. — Il sera établi clans chaque département plusieurs jurys d’instruction ; le nombre de ces jurys sera de dix au plus, et chacun sera composé de trois membres nommés par l’administration départementale.

« ART. 3. — Les instituteurs primaires seront examinés par l’un des jurys d’instruction : et, sur la présentation des administrations municipales, ils seront nommés par les administrations de département.

« ART. 4. — Ils ne pourront être destitués que par le concours des mêmes administrations, de l’avis d’un jury d’instruction, et après avoir été entendus.

« ART. 5. — Dans chaque école primaire on enseignera à lire, à écrire, à calculer, et les éléments de la morale républicaine.

« ART. 6. — Il sera fourni par la République, à chaque instituteur primaire, un local, tant pour lui servir de logement que pour recevoir les élèves pendant la durée des leçons.

« Il sera également fourni à chaque instituteur le jardin qui se trouverait attenant à ce local.

« Lorsque les administrations de département le jugeront plus convenable, il sera alloué à l’instituteur une somme annuelle, pour lui tenir lieu du logement et du jardin susdits.

« ART. 7. — Ils pourront, ainsi que les professeurs des écoles centrales et spéciales, cumuler traitements et pensions.

« ART. 8. — Les instituteurs primaires recevront de chacun de leurs élèves une rétribution annuelle qui sera fixée par l’administration de département.

« ART. 9. — L’administration municipale pourra exempter de cette rétribution un quart des élèves de chaque école primaire, pour cause d’indigence.

« ART. 10. — Les règlements relatifs au régime des écoles primaires seront arrêtés par les administrations de département, et soumis à l’approbation du Directoire exécutif.

« ART. 11. — Les administrations municipales surveilleront immédiatement les écoles primaires, et y maintiendront l’exécution des lois et des arrêtés des administrations supérieures. « TITRE II. — Ecoles centrales.

« ARTICLE PREMIER. — Il sera établi une école centrale dans chaque département de la République.’

« ART. 2. — L’enseignement y sera divisé en trois sections :

« Il y aura dans la première section :

« 1° Un professeur de dessin ;

« 2° Un professeur d’histoire naturelle ;

« 3° Un professeur de langues anciennes ;

« 4° Un professeur de langues vivantes, lorsque les administrations de département le jugeront convenable, et qu’elles auront obtenu à cet égard l’autorisation du Corps législatif.

« Il y aura dans la deuxième section :

« 1° Un professeur d’éléments de mathématiques ;

« 2° Un professeur de physique et de chimie expérimentales.

« Il y aura dans la troisième section :

« 1° Un professeur de grammaire générale ;

« 2° Un professeur de belles-lettres ;

« 3° Un professeur d’histoire ;

« 4° Un professeur de législation.

« ART. 3. — Les élèves ne seront admis aux cours de la première section qu’après l’âge de douze ans ;

« Aux cours de la seconde, qu’à l’âge de quatorze ans accomplis ;

« Aux cours de la troisième, qu’à l’âge de seize ans au moins.

« ART. 4. — Il y aura près de chaque école centrale une bibliothèque publique, un jardin et un cabinet d’histoire naturelle, un cabinet de chimie et physique expérimentale.

« ART. 5. — Les professeurs des écoles centrales seront examinés et élus par un jury d’instruction. Les élections faites par le jury seront soumises à l’approbation de l’administration du département.

« ART. 6. — Les professeurs des écoles centrales ne pourront être destitués que par un arrêté des mêmes administrations, de l’avis du jury d’instruction, et après avoir été entendus. L’arrêté de destitution n’aura son effet qu’après avoir été confirmé par le Directoire exécutif.

« ART. 7. — Le salaire annuel et fixe de chaque professeur est le même que celui d’un administrateur de département. Il sera de plus réparti entre les professeurs le produit d’une rétribution annuelle, qui sera déterminée par l’administration de département, mais qui ne pourra excéder vingt-cinq livres pour chaque élève.

« ART. 8. — Pourra néanmoins l’administration de département excepter de cette rétribution un quart des élèves de chaque section, pour cause d’indigence.

« ART. 9. — Les autres règlements relatifs aux écoles centrales seront arrêtés par les administrations de département, et confirmés par le Directoire exécutif.

« ART. 10. — Les communes qui possédaient des établissements d’instruction connus sous le nom de collèges, et dans lesquelles il ne sera pas placé d’école centrale, pourront conserver les locaux qui étaient affectés auxdits collèges, pour y organiser à leurs frais des écoles centrales supplémentaires.

« ART. 11. — Sur la demande des citoyens desdites communes, et sur les plans proposés par leurs administrations municipales, et approuvés par les administrateurs de département, l’organisation des écoles centrales supplémentaires, et les modes de la contribution nécessaire à leur entretien, seront décrétés par le Corps législatif.

« ART. 12. — L’organisation des écoles centrales supplémentaires sera rapprochée, autant que les localités le permettront, du plan commun des écoles centrales instituées par la présente loi.

« TITRE III. — Des écoles spéciales.

« ARTICLE PREMIER. — II y aura dans la République des écoles spécialement destinées à l’étude : 1° De l’astronomie ; 2° De la géométrie et de la mécanique ; 3° De l’histoire naturelle ; 4° De la médecine ; 5° De l’art vétérinaire ; 6° De l’économie rurale ; 7° Des antiquités ; 8° Des sciences politiques ; 9° De la peinture, de la sculpture et de l’architecture ; 10° De la musique.

« ART. 2. — Il y aura de plus des écoles pour les sourds-muets et pour les aveugles-nés.

« ART. 3. — Le nombre et l’organisation de chacune de ces écoles seront déterminés par des lois particulières, sur le rapport du Comité d’instruction publique.

« ART. 4. — Ne sont point comprises parmi les écoles mentionnées dans l’article 1er du présent titre, les écoles relatives à l’artillerie, au génie militaire et civil, à la marine et aux autres services publics, lesquelles seront maintenues telles qu’elles existent, ou établies par des décrets particuliers.

« TITRE IV. — Institut national des sciences et des arts.

« ARTICLE PREMIER. — L’Institut national des sciences et des arts appartient à toute la République ; il est fixé à Paris ; il est destiné : 1° à perfectionner les sciences et les arts par des recherches non interrompues, par la publication des découvertes, par la correspondance avec les sociétés savantes étrangères ; 2° à suivre, conformément aux lois et arrêtés du Directoire exécutif, les travaux scientifiques et littéraires qui auront pour objet l’utilité générale et la gloire de la République.

« ART. 2. — Il est composé de membres résidant à Paris, et d’un égal nombre d’associés répandus dans les différentes parties de la République. 11 s’associe des savants étrangers, dont le nombre est de vingt-quatre, huit pour chacune des trois classes.

« ART. 3. — Il est divisé en trois classes, et chaque classe en plusieurs sections, conformément au tableau suivant. »

(Pour ce tableau, et pour le texte des neuf autres articles du titre IV, qui traitent de l’organisation intérieure de l’Institut, Voir l’article Institut national.)

« TITRE V, — Encouragements, récompenses et honneurs publics.

« ARTICLE PREMIER. — L’Institut national nommera tous les ans, au concours, vingt citoyens, qui seront chargés de voyager et de faire des observations relatives à l’agriculture, tant dans les départements de la République que dans les pays étrangers.

« ART. 2. — Ne pourront être admis au concours mentionné dans l’article précédent que ceux qui réuniront les conditions suivantes : 1° être âgé de vingt-cinq ans au moins ; 2° être propriétaire ou fils de propriétaire d’un domaine rural formant un corps d’exploitation, ou fermier ou fils de fermier d’un corps de ferme d’une ou de plusieurs charrues, par bail de trente ans au moins ; 3° savoir la théorie et la pratique des principales opérations de l’agriculture ; 4° avoir des connaissances en arithmétique, en géométrie élémentaire, en économie politique, en histoire naturelle en général, mais particulièrement en botanique et en minéralogie.

« ART. 3. — Les citoyens nommés par l’Institut national voyageront pendant trois ans aux frais de la République, et moyennant un traitement que le Corps législatif déterminera.

« Ils tiendront un journal de leurs observations, correspondront avec l’Institut, et lui enverront, tous les trois mois, les résultats de leurs travaux, qui seront rendus publics. « Les sujets nommés seront successivement pris dans chacun des départements de la République.

« ART. 4. — L’Institut national nommera tous les ans six de ses membres pour voyager, soit ensemble, soit séparément, pour faire des recherches sur les diverses branches des connaissances humaines autres que l’agriculture.

« ART. 5. — Le palais national à Rome, destiné jusqu’ici à des élèves français de peinture, sculpture et architecture, conservera cette destination.

« ART. 6. — Cet établissement sera dirigé par un peintre français ayant séjourné en Italie, lequel sera nommé par le Directoire exécutif pour six ans.

« ART. 7. — Les artistes français désignés à cet effet par l’Institut, et nommés par le Directoire exécutif, seront envoyés à Rome. Ils y résideront cinq ans dans le palais national, où ils seront logés et nourris aux frais de la République, comme par le passé ; ils seront indemnisés de leurs frais de voyage.

« ART. 8. — La section accorde à vingt élèves clans chacune des écoles mentionnées dans les titres II et III de la présente loi des pensions temporaires, dont le maximum sera déterminé chaque année par le Corps législatif.

« Les élèves auxquels ces pensions devront être appliquées seront nommés par le Directoire exécutif, sur la présentation des professeurs et des administrations de département.

« ART. 9. — Les instituteurs et professeurs publics établis par la présente loi, qui auront rempli leurs fonctions durant vingt-cinq années, recevront une pension de retraite égale à leur traitement fixe.

« ART. 10. — L’Institut national, dans ses séances publiques, distribuera chaque année plusieurs prix.

« ART. 11. — Il sera, dans les fêtes publiques, décerné des récompenses aux élèves qui se seront distingués dans les écoles nationales.

« ART. 12. — Des récompenses seront également décernées, dans les mêmes fêles, aux inventions et découvertes utiles, aux succès distingués dans les arts, aux belles actions, et à la pratique constante des vertus domestiques et sociales.

« ART. 13. — Le Corps législatif décerne les honneurs du Panthéon aux grands hommes dix ans après leur mort.

TITRE VI. — Des fêtes nationales.

« ARTICLE PREMIER. — Dans chaque canton de la République, il sera célébré, chaque année, sept fêtes nationales, savoir :

« Celle de la Fondation de la République, le 1er vendémiaire ;

« Celle de la Jeunesse, le 10 germinal ;

« Celle des Epoux, le 10 floréal ; « Celle de la Reconnaissance, le 10 prairial ;

« Celle de l’Agriculture, le 10 messidor ;

« Celle de la Liberté, les 9 et 10 thermidor ;

« Celle des Vieillards, le 40 fructidor.

« ART. 2. — La célébration des fêtes nationales de canton consiste : en chants patriotiques ; en discours sur la morale du citoyen ; en banquets fraternels : en divers jeux publics propres à chaque localité ; et dans la distribution des récompenses.

« ART. 3. — L’ordonnance des fêtes nationales en chaque canton est arrêtée et annoncée à l’avance par les administrations municipales.

« ART. 4. — Le Corps législatif décrète, chaque année, deux mois à l’avance, l’ordre et le mode suivant lesquels la fête du 1" vendémiaire doit être célébrée dans la commune où il réside. »

Après le vote de ce décret la Convention vota un décret relatif aux écoles de filles, ainsi conçu :

« ARTICLE PREMIER. — Chaque école primaire sera divisée en deux sections, une pour les garçons, l’autre pour les filles. En conséquence, il y aura un instituteur et une institutrice.

« ART. 2. — Les filles apprendront à lire, écrire, compter, les éléments de la morale républicaine ; elles seront formées aux travaux manuels de différentes espèces utiles et communes. »

Enfin rassemblée vota encore un décret relatif au placement des écoles centrales. Ce décret modifiait, dans douze départements, le siège de l’école ; il confirmait l’installation de cinq écoles centrales à Paris ; et il stipulait que, pour la Belgique et les autres pays réunis à la République française, les écoles centrales seraient placées dans les chefs-lieux de département.

Le lendemain, 4 brumaire, la Convention nationale déclarait sa mission terminée.

Conclusion. — La législation scolaire de l’an IV est le témoignage de la déchéance intellectuelle et morale de la Convention après l’arrêt de l’élan révolutionnaire et l’extermination successive des meilleurs républicains. L’enseignement primaire et l’enseignement supérieur — ces deux bases de l’instruction publique — sont sacrifiés. Dans l’enseignement primaire, on a renoncé à la gratuité et à l’obligation, et l’instituteur redevient le misérable magister de l’ancien régime, réduit pour vivre aux redevances de ses élèves. Pour l’enseignement supérieur, la loi du 3 brumaire contient une brillante énumération d’écoles supérieures spéciales, seulement ces écoles n’existent pas, à l’exception des Ecoles de santé. Par contre, on a organisé ou réorganisé les écoles de services publics, pour fournir à l’Etat les fonctionnaires dont il a besoin, et, par la fondation des écoles centrales, on a créé la pépinière d’où ces fonctionnaires sortiront : nous avons vu le jugement porté par Biot sur l’Ecole polytechnique ; quant aux écoles centrales, que rien ne relie aux écoles primaires négligées et avilies, elles resteront une création artificielle, impuissante à faire pénétrer dans la masse du peuple cet esprit scientifique dont elles étaient censées les représentantes. L’oeuvre qu’avaient rêvée les meilleurs parmi les hommes de la Révolution était manquée, leur vaste entreprise avait avorté. Le Consulat put aisément, quelques années plus tard, consommer le retour à l’ancien régime, qu’avaient commencé les législateurs de l’an IV : il devait lui suffire, pour supprimer tout ce qui subsistait encore des aspirations de 1789 et de 1793 dans les institutions scolaires de la France, de transformer les écoles centrales en lycées et l’Ecole polytechnique en caserne.

Mais il serait souverainement injuste de rendre les révolutionnaires responsables de leur échec, et de n’apprécier leur effort qu’à la mesure du résultat obtenu. Cette injustice, nul ne la commettra de ceux qui, selon une expression de Jean Jaurès, se seront « pénétrés de la grandeur des pensées qui visitèrent, dans la lueur de l’orage, l’esprit révolutionnaire ».

Toutefois, en nous en tenant même à ce que la Convention put réaliser, et à ce qui, de son activité fiévreuse de trois années, subsista après elle, il suffira d’opposer, au dénigrement systématique de la Révolution pratiqué par ses ennemis, le langage de deux hommes qui ne furent pas des républicains intransigeants, puisque, après le 18 brumaire, ils acceptèrent de servir l’Empire.

Dans un rapport sur les écoles centrales, présenté au Conseil des Anciens le 25 messidor an IV, Fourcroy s’exprime ainsi : « Grâces éternelles soient rendues à cette étonnante Convention, qui, dans les orages perpétuels des révolutions, au milieu même du chaos révolutionnaire, entourée des débris et des décombres sous lesquels le vandalisme menaça tant de fois de l’ensevelir tout entière, n’a jamais désespéré de la chose publique, et a conçu le vaste projet d’élever sur les ruines des sciences et des arts une foule de monuments destinés à les faire renaître, à en répandre et à en féconder le germe, et à multiplier tout à coup les canaux de l’instruction sur la surface entière de la République ! »

Chaptal, ministre de l’intérieur sous le Consulat, dans un rapport publié en brumaire an IX, a parlé en ces termes de la grande assemblée révolutionnaire : « Au milieu des agitations, des haines, des passions auxquelles la Convention nationale fut en proie, on l’a vue néanmoins s’occuper constamment d’instruction publique. Les crises politiques qui ont marqué ses périodes d’une manière si effrayante ont lait successivement prédominer tous les partis ; et la postérité croira avec peine que la même assemblée qui paraissait avoir organisé la destruction en système, ait produit ces nombreuses lois salutaires auxquelles nous devons ou la conservation ou la création de presque tous nos établissements d’instruction publique. C’est, en un mot, osons le dire, la Convention nationale qui a posé, sans restriction, les bases de l’instruction telle qu’elle existe encore aujourd’hui. • James Guillaume


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