Jean de La Fontaine jugé par ses contemporains et par Jean Jaurès

samedi 28 octobre 2017.
 

- A) Jean de La Fontaine jugé par ses contemporains (portrait de l’homme et de l’écrivain)

- B) Jean de La Fontaine (par Jean Jaurès, extraits)

Complément :

Jean de La Fontaine, poète engagé, libre et libertin

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- B) Jean de La Fontaine (par Jean Jaurès, 1912, extraits)

Il convient de faire comprendre aux enfants, en quelques grands traits, en même temps que l grandeur de la France, la valeur propre des peuples avec lesquels elle était nécessairement en rapport. Cet élargissement d’horizon est nécessaire à la paix, et à cette noble communauté de civilisation humaine qui sera, si l’on peut dite, la paix agissante. Or, précisément, en relisant mon La Fontaine, je suis frappé de voir combien l’éducateur des enfants avait cette curiosité d’humanité. La Fontaine n’est pas seulement un grand poète ; c’est un grand esprit. Il a eu le sens profond de la vie universelle...

Au demeurant, il était curieux de toutes les grandes constructions de l’esprit. Il n’était prisonnier d’aucun système ; mais il sentait merveilleusement la grandeur de la philosophie de Démocrite comme de celle de Descartes. Il les conciliait en quelque mesure. Il avait aussi, comme son grand et doux maître Virgile, le goût de la haute science. Il ne s’effrayait d’aucune audace de la pensée ; et il accueillait les nouvelles théories astronomiques... Sur son système de la nature qui ménageait les transitions de la matière à l’esprit et qui instituait une hiérarchie de la pensée, il y aurait de curieuses choses à dire, trop négligées par ceux qui ne voient dans l’admirable poète capable des plus vastes rêveries et des plus subtiles analyses qu’un habile montreur d’animaux.

IL prenait de même le plus vif intérêt à la politique européenne et sa pensée allait souvent bien au-delà des frontières de la France. Oh ! je me garderai bien de faire de lui, par anticipation forcée, un homme du dix-huitième siècle ; bien qu’il parlât en toute liberté des rois, des courtisans, des "mangeurs" de tout ordre... Mais enfin il avait une grande étendue d’esprit et de regard. IL aimait la paix. Il souhaitait passionnément que la période de conquêtes et d’alarmes fût close, et que la douceur de la vie, le charme des arts, l’enchantement des rêveries ne fût pas troublé par le désordre et la violence de la guerre. IL le disait nettement, courageusement. Il dénonçait les convoitises des princes, des petits et des grands, des "volereaux"et des "voleurs". Et le rayonnement du Roi-Soleil ne lui cachait pas le mérite des autres nations...

On voit par ces quelques traits, comment le grand poète offre aux instituteurs des occasions multiples d’éveiller la réflexion des enfants et d’élargir leurs sympathies. Il n’y a dans ce beau génie, facile et ample, aucun parti pris étroit...

A) Jean de La Fontaine jugé par ses contemporains (portrait de l’homme et de l’écrivain)

A1) Portrait de Monsieur de La Fontaine

Texte anonyme, probablement rédigé par son amie Madame Ulrich ou par le Marquis de Sablé (extraits)

" Il était semblable à ces vases simples et sans ornements, qui renferment au-dedans des trésors infinis. Il se négligeait, était toujours habillé très simplement, avait dans le visage un air grossier ; mais cependant, dès qu’on le regardait un peu attentivement, on trouvait de l’esprit dans ses yeux ; et une certaine vivacité que l’âge même n’avait pu éteindre...

" Avec des gens qu’il ne connaissait point, il était triste et rêveur, et même à l’entrée d’une conversation avec des personnes qui lui plaisaient, il était froid quelquefois : mais dès que la conversation commençait à l’intéresser, et qu’il prenait parti dans la dispute, ce n’était plus cet homme rêveur, c’était un homme qui parlait beaucoup et bien, qui citait les Anciens, et qui leur donnait de nouveaux agréments ! C’était un philosophe galant ; en un mot, c’était La Fontaine, et La Fontaine tel qu’il est dans ses livres.

" Il était encore très aimable parmi les plaisirs de la table. Il les augmentait ordinairement par son enjouement et ses bons mots, et il a toujours passé avec raison pour un très charmant convive... Le commerce de cet aimable homme faisait autant de plaisir que la lecture de ses livres. Aussi tous ceux qui aiment ses ouvrages (et qui est-ce qui ne les aime pas ?) aimaient aussi sa personne...

" Je ne prétends pas néanmoins sauver ses distractions, j’avoue qu’il en a eu ; mais si c’est le faible d’un grand génie et d’un grand poète, à qui les doit-on plutôt pardonner sinon à celui-ci ?...

" Les Fables de M. de La Fontaine sont des chefs d’oeuvre, et je ne sais si celles de Phèdre, qu’on cite comme des modèles achevés, ne cèdent point à celles de notre auteur... Il est aussi naturel que Phèdre, et beucoup plus divertissant.

" Pour ses Contes, je ne trouve personne qui puisse entrer en parallèle avec lui ; il est absolument inimitable. Quels récits véritablement charmants ! Quelles beautés ! Quelles descriptions heureuses ! Quelle morale fine et galante ! Tout y coule de source. Leur lecture fait sentir à l’âme un plaisir qu’on ne peut décrire.

" Dans ses élégies, ses rondeaux, ses autres pièces de vers et même celles de prose, n’est-il pas original par ce caractère naïf et enjoué qui fait aimer ses ouvrages ? Jamais homme peut-il aller plus loin dans le lyrique ?"

A2) Jean de La Fontaine, de l’Académie française

Ce texte fait partie de l’ouvrage rédigé par Charles Perrault "Hommes illustres qui ont paru en France au XVIIème siècle" dans l’année suivant le décès de La Fontaine. Animateur du courant des Modernes, l’auteur du Petit Chaperon rouge, de Peau d’âne, du Petit Poucet et de Cendrillon, montre ici qu’il a gardé toute sa sympathie au fabuliste (pourtant soutien aux Anciens). A noter parmi ces réflexions l’attaque de Perrault contre les Contes de La Fontaine, jugés licencieux.

" Ces vers se ressentaient comme la plupart de ceux qu’il a faits depuis, de la lecture de Rabelais et de Marot, qu’il aimait et qu’il estimait infiniment. Le talent merveilleux que la nature lui donna, n’a pas été inférieur à celui de ces deux auteurs, et lui a fait produire des ouvrages d’un agrément incomparable. Il s’y rencontre une simplicité ingénieuse, une naïveté spirituelle, et une plaisanterie originale qui, n’ayant jamais rien de froid, cause une surprise toujours nouvelle. Ces qualités si délicates... ont plu à tout le monde, aux sérieux, aux enjoués, aux cavaliers, aux dames et aux vieillards, de même qu’aux enfants.

" Jamais personne n’a mieux mérité d’être regardé comme original et comme le premier de son espèce. Non seulement il a inventé le genre de poésie où il s’est appliqué, mais il l’a porté à sa dernière perfection, de sorte qu’il est le premier, et pour l’avoir inventé, et pour y avoir tellement excellé que personne ne pourra jamais avoir que la seconde place dans ce genre d’écrire. Les bonnes choses qu’il faisait lui coûtaient peu, parce qu’elles coulaient de source, et qu’il ne faisait autre chose qu’exprimer naturellement ses propres pensées et se peindre lui-même.

" S’il y a beaucoup de simplicité et de naïveté dans ses ouvrages, il n(y en a pas eu moins dans sa vie et dans ses manières. Il n’a jamais dit que ce qu’il pensait, et il n’a jamais fait que ce qu’il a voulu faire. Il joignit à cela une humilité naturelle, dont on n’a guère vu d’exemple ; car il était fort humble sans être dévot, ni même régulier dans ses moeurs... Il s’estimait peu, il souffrait aisément la mauvaise humeur de ses amis, il ne leur disait rien que d’obligeant, et ne se fâchait jamais, quoiqu’on lui dît des choses capables d’exciter la colère et l’indignation des plus modérés...

" Le peu de soin qu’il eut de ses affaires domestiques l’ayant mis en état d’avoir besoin du secours de ses amis, Madame de La Sablière, dame d’un mérite singulier et de beaucoup d’esprit, le reçut chez elle, où il a demeuré près de vingt ans...

" Il a composé de petits Poèmes épiques, où les beautés de la plus grande poésie se rencontrent, et qui auraient pu suffire à le rendre célèbre...

" Son plus bel ouvrage et qui vivra éternellement, c’est son recueil des fables... Il a joint au bon sens d’Esope des ornements de son invention...

" Ses Contes qui sont la plupart de petites nouvelles en vers, sont de la même force, et l’on ne pourrait en faire trop d’estime s’il n’y entrait point presque partout trop de licence contre la pureté ; les images de l’amour y sont si vives qu’il y a peu de lectures plus dangereuses pour la jeunesse quoique personne n’ait jamais parlé plus honnêtement des choses déshonnêtes. J’aurais voulu pouvoir dissimuler cette circonstance, mais cette faute a été trop publique...


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