Staline intellectuel ? poète ? cinéaste ?

mercredi 12 juillet 2017.
 

Pour une raison familiale, je circule du Nord-Aveyron vers les Hautes Pyrénées. Dans chaque ville et chaque village, chaque débit de presse arbore une grande affiche rouge « Les derniers secrets de Staline » "dans le Nouvel Obs de la semaine". Une fois sorti des grandes routes, je crois en avoir fini ; et non ! dans le petit village de Bénac, une nouvelle affiche rouge attire le regard. Je m’arrête donc pour acheter le dernier Nouvel Obs.

Le dossier se présente comme fondé « sur les révélations des archives récemment ouvertes à Moscou et témoignages exclusifs des proches ». « On peut donc dresser un portrait intime du tyran rouge ». Le dossier commence effectivement par un « scoop » : Staline était un grand intellectuel, passionné de poésie, musique, cinéma, lisant Platon dans le texte (grec antique).

Dans un premier temps, je n’en crois pas mes yeux tellement cela ne correspond pas à la réalité. Pourquoi pas aussi " Staline champion du monde de patinage artistique" ?

Pour ne pas déformer le propos de Simon Montefiore, élément central du dossier, en voici de larges extraits :

« On sait aujourd’hui qu’il avait une bibliothèque de 20000 livres et qu’il lisait plusieurs heures par jour. Il annotait les ouvrages et les mettait en fiche. Ses goûts étaient très éclectiques : Maupassant, Wilde, Gogol, Goethe ou encore Zola... Il aimait la poésie aussi... il a écrit des poèmes, certains, assez bucoliques, étaient même plutôt bons. Staline était un érudit. Il pouvait citer de longs passages de la Bible, de Bismarck ou de Tchekov. Il admirait aussi Dostoïevski... C’était un élève particulièrement doué... On sait aujourd’hui qu’il avait d’excellentes notes dans toutes les matières : les maths, l’éducation religieuse, le grec, le russe... Autrement dit, ce fils de cordonnier et de blanchisseuse était un authentique intellectuel, qui pouvait lire Platon dans le texte. Arrivé au pouvoir, il a toujours écrit lui-même et quasiment d’une traite tous ses discours, ses articles et ses dépêches diplomatiques. Il avait une prose claire et souvent subtile... Il aimait beaucoup la musique, l’opéra, les chants caucasiens... Quand il ne chantait pas, il se repassait sans arrêt le même morceau, le concerto n°23 de Mozart... Il adorait le cinéma. Il supervisait le travail des réalisateurs et des scénaristes. Ses archives révèlent qu’il écrivait lui-même certaines chansons de films... »

Sur le fond, Staline était peut-être un connaisseur en matière de cinéma, de littérature ou de musique ; en faire un érudit me paraît exagéré. Plus sûrement, Staline n’a jamais compris le marxisme et à son poste, c’était là une carence considérable. Dans les débats décisifs des années 1917 à 1924, il n’a jamais apporté une idée ou même une phrase intéressante.

Quel a été l’avis sur Staline de gens qui l’ont côtoyé :

* Gorki : « une puce, grossie des milliers de fois »

* Trotski : « la plus éminente médiocrité du parti »

* Raskolnikov : « perfide, fourbe et vindicatif »

* Litvinov : « il ne supporte pas les gens intelligents »...

Ainsi, donc, les nombreux poètes comme Armand Robin ( en 1945, « Le Staline ordonnant Mort à l’esprit ! mourra ») qui ont exécré Staline se seraient trompés puisqu’il était l’un des leurs.

Si Staline avait été un aigle d’intelligence, on en trouverait trace dans le Testament de Lénine qui regorge de jugements personnels sur les principaux dirigeants du parti bolchévik, Trotski, Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Piatakov... Or, ce qui ressort, concernant Staline est tout autre « Staline est trop brutal... et ce défaut devient intolérable au poste de secrétaire général. Par conséquent, je propose aux camarades ... de le démettre de cette fonction et d’y nommer un autre homme... plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentif envers ses camarades, moins capricieux... ».

Si Staline était aussi cultivé, comment a-t-il pu défendre d’une façon aussi ignare un type de « culture prolétarienne » contre laquelle Lénine écrivit un de ses derniers textes publics ? » Nous nous contenterions au début d’une vraie culture bourgeoise, et nous serions heureux, au début, de pouvoir nous passer des caractères trop brutaux de la culture pré-bourgeoise, c’est-à-dire d’une culture bureaucratique ou servile... En matière de culture, les mesures hâtives et radicales sont les pires choses possibles ».

Si tel était Staline, pourquoi a-t-il fait surveiller, déporter, assassiner tant de chanteurs et artistes divers, tant d’écrivains, tant de poètes comme Ossip Mandelstam. S’il était passionné de chant, de littérature et de poésie, il ne défendait guère la cause des formes poétiques et artistiques avilies dans une « culture » politiquement utilitariste.

Si tel était Staline, comment se fait-il qu’une des principales autocritiques de la période stalinienne par les PC européens ait porté sur la lourdeur mécaniste, positiviste et dogmatique de la théorie véhiculée : « Staline transformait les concepts en fétiches ; c’est l’époque du dogmatisme » ( Santiago Carrillo).

Voici par exemple trois « définitions » ou « lois » célèbres du marxisme-léninisme version Staline, qui ne confirment pas la subtilité découverte par le dossier du Nouvel Observateur :

-  « La théorie marxiste léniniste est la science du développement de la société, la science du mouvement ouvrier, la science de la révolution prolétarienne, la science de la construction de la société communiste » (Histoire du PC d’Union soviétique)

-  « La pierre angulaire du marxisme, c’est la masse dont l’affranchissement est la condition principale de l’affranchissement de l’individu. Selon le marxisme, le mot d’ordre, c’est : Tout pour la masse ». ( Anarchisme ou socialisme ). Voilà en tout cas une citation qui prouve que si Staline a lu Maupassant, la Bible ou Bismarck, il n’a guère lu Marx. Il est vrai qu’avec ses définitions du matérialisme dialectique, il peut s’affranchir du dépassement des contradictions. Surtout, ça sent déjà le goulag.

-  « Le socialisme, de rêve d’un avenir meilleur qu’il était autrefois, devient une science » (Le matérialisme dialectique et le matérialisme historique). Ici aussi, on ne peut dire que Staline brille par sa dialectique entre pratique politique et utopie. D’ailleurs, l’ouvrage cité ci-dessus, n’apparaît absolument pas comme l’œuvre d’une personne cultivée, contrairement aux écrits d’autres dirigeants bolchéviks sur ce sujet.

Conclusion provisoire concernant la culture personnelle de Staline : ne nous fions pas à ce seul dossier du Nouvel Obs pour réviser notre point de vue sur sa personnalité.

D’ailleurs, le problème historique concernant Staline, est-ce vraiment sa personnalité ? Après le nazisme expliqué par l’enfance et l’adolescence d’Hitler, voici le stalinisme expliqué par l’enfance et l’adolescence de Staline. « Comme Hitler, Staline a été, c’est vrai, un enfant battu par un père alcoolique. Sa mère, qui l’adorait, le battait aussi... » « Du fait de son passé révolutionnaire, où trahisons et manipulations étaient permanentes, il a tout au long de sa vie, vu des complots partout... Jeune révolutionnaire, il a eu une aventure avec une camarade qui s’est révélée être un agent de la police secrète tsariste ». Tout en reconnaissant l’intérêt de ce type de réflexion, ce n’est pas suffisant, loin de là, pour comprendre un phénomène historique de la dimension du stalinisme.

Jacques Serieys

Rubrique Russie 1917 URSS : http://www.gauchemip.org/spip.php?r...

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