1er juillet 1840 : Naissance du "communisme" comme courant politique

jeudi 4 juin 2020.
 

1) Que s’est-il passé ce jour-là ?

Le 1er juillet 1840, un banquet réunit 1200 convives s’identifiant comme communistes dont 800 ainsi classés par la préfecture de police qui les caractérise par ailleurs de néo-babouvistes.

Les historiens du communisme considèrent généralement cet évènement comme consacrant :

- une apogée du communisme pré-marxiste des années 1793 à 1840, mêlant des influences françaises, allemandes et anglaises, mêlant l’apport des héritiers de 1793 et du jeune mouvement ouvrier, mêlant aussi des blanquistes échaudés par l’échec de leur tentative de coup d’état de mai 1839, des socialistes utopiques évoluant vers plus de rigueur théorique et programmatique. Sur cette longue gestation, deux ouvrages apportent d’innombrables informations : Communisme de Jacques Grandjonc et Le socialisme scientifique en France dans le premier XIXème siècle de Loïc Rignol.

- l’entrée en scène du communisme dans la vie politique internationale contemporaine avec des groupes s’en réclamant dès les années 1840 dans presque tous les pays d’Europe occidentale.

Le mot lui-même de communisme n’a commencé à se généraliser que dans le second semestre de 1839.

Organisateurs et orateurs de cette journée

Il s’agit de militants dont les noms ont pour l’essentiel disparu des livres d’histoire. Pourtant, leur rôle dans la naissance d’un véritable socialisme est certain. :

Citons seulement ici avant de mettre en ligne un article spécifique :

- Jean Jacques Pillot (voir ci-dessous)

- Théodore Dézamy, théoricien des néo-babouvistes, dont Marx dit dans La Sainte Famille (1844) qu’il a développé la doctrine du matérialisme « en tant que doctrine de l’humanisme réel et base logique du communisme ».

- Louis Charles Dutilloy, membre du comité de rédaction de la brochure Premier Banquet communiste. Le Ier Juillet 1840

- Corneille Homberg qui cofondera en 1841 le groupe des Humanitaires, communistes matérialistes

- Bérichon, Comte, Courmont, Duval, Grossel, Jourdain, Kiener, Lallemand, J. Lionne, Auguste Louis, Neveu, Édouard Pandellé, le coiffeur Rozier, Selnet, l’horloger Simard, A. Vellicus, P.F. Villy ; 3) pour les participants qui se désabonnèrent du Journal du peuple, voir Couturat ; 5) ainsi que Cl. Considère, M. Darmès, L. Delahodde, V. Duclos, F. Dutertre, Lambrun et J. Robert.

Pour ne pas être trop long, voici quelques informations sur le principal organisateur de ce banquet.

- Jean-Jacques Pillot

Né le 9 août 1808 en Charente, il s’engage très tôt sur une orientation socialiste. "A partir de 1838 il devient un propagandiste du communisme néobabouviste, comme en témoigne La Tribune du peuple, recueil philosophique et historique à caractère matérialiste, anticlérical et révolutionnaire, dont il dirigeait la rédaction. Il était en même temps membre de la Société des Saisons (Dictionnaire Maitron du mouvement ouvrier).

Suite à l’échec de la tentative de coup d’état blanquiste (12-13 mai 1839), il est emprisonné à Sainte-Pélagie. Comme fondateur et directeur de la Tribune du peuple, il invite largement au banquet de Belleville dont l’achat des billets se fait chez lui et qu’il préside. Après la réussite de cette initiative, il est condamné à six mois de prison s’ajoutant aux nombreux mois de détention imposés avant le procès, pour affiliation à une secte communiste. Il n’est libéré que le 9 janvier 1842..

Il participe à la révolution de 1848, se présente à l’Assemblée nationale mais n’est pas élu. Après le coup d’État de décembre 1851, il est condamné à la déportation.

Il réapparaît sur la scène politique après la proclamation de la république le 4 septembre 1870. Désigné par Blanqui pour tenter la prise de la mairie du 1er arrondissement de Paris, il échoue et réussit à faire croire qu’il s’agissait d’une initiative de défense nationale. Face aux troupes prussiennes, il s’occupe d’achat d’armes. Le 6 janvier 1871, il signa l’Affiche rouge pour dénoncer au peuple de Paris le gouvernement du 4 septembre qui avait failli à sa mission de défense nationale et pour mettre en avant trois mots d’ordre : Réquisition générale, rationnement gratuit, attaque en masse (Maitron). Il prend part à la journée du 18 mars 1871 et se voit élu élu membre du conseil de la Commune à l’élection par le Ier arrondissement. Délégué à la mairie de son arrondissement il vote pour le Comité de salut public. En raison de sa participation à la Commune de Paris, lLe 5e conseil de guerre le condamne aux travaux forcés à perpétuité, transformés en réclusion perpétuelle avec dégradation civique « en raison de son grand âge ». Il meurt en prison le 13 juin 1877.

2) Que signifie communisme en 1840 (traditions populaires anciennes) ?

Dans son remarquable ouvrage intitulé Penser avec Marx aujourd’hui, Tome IV Le communisme, Lucien Sève donne des clés pour comprendre le sens du mot communiste à ce moment-là. Ayant connu des paysans communistes porteurs des mêmes caractéristiques, je le cite en conscience.

« Il est propre à séduire tout autant par sa vive nouveauté et par sa très grande ancienneté. Il appartient à l’une des plus valorisantes familles séculaires du vocabulaire moral, religieux, social, politique. : commun, commune, communion, communauté, communautaire...

Pour un milieu populaire peu déchristianisé encore, en même temps que très politisé, ce vocabulaire du commun et de la commune est évocateur de traditions et ^porteur de significations à haute valeur éthico-sociale - amour du prochain, égale dignité de tous les humains, rejet de l’égoïsme possessif, excellence du partage, supériorité du choix collectif, idéal de vivre-ensemble...

Recours quotidien à la solidarité communautaire, pratique enracinée de l’usage des communs, vieille expérience des gestions communales : dans le monde du travail et de la vie dure, le mot communisme renvoie d’immédiate façon à un bouquet de représentations positives. Et à ce bouquet de sens appartient plus ou moins depuis toujours, face aux mille méfaits de l’appropriation privée, l’irrépressible aspiration à la communauté des biens.

De façon toute sporadique, le mot communiste s’est mis déjà de longue date à désigner entre autres le partisan de cette communauté - ainsi exemple bien attesté, sous la forme latine communista en 1569 dans la région de Cracovie. Frères moraves, vaudois ou cathares, sectes anabaptistes ou sociniennes, « avec leurs communautés purement religieuses ou fermes et ateliers communautaires » ( Communisme, Jacques Grandjonc, page 38) - bigarrée fut au fil des siècles la floraison séculière comme régulière des expériences de partage égalitaire et de gestion collective. »

3) Que signifie communisme en 1840 (traditions philosophiques et politiques récentes) ?

Fondant en raison l’initiative populaire , la pensée sociale contestataire et visionnaire du 18ème siècle français, du curé Meslier à Restif de la Bretonne, a élaboré la théorie de la vraie égalité sociale, dont le couronnement est en 1755 le Code de la nature de Morelly - livre d’importance pour comprendre le communisme prémarxien, et dont l’édition par Villegardelle en 1841 fit évènement.

Avec Morelly, comme avec Rousseau et Robespierre, nous sommes aux sources des vues que partage Babeuf avec ses amis de la Conjuration des Egaux. projet trahi avant sa mise à exécution et qui n’en devait pas moins valoir l’échafaud en l’an IV (mai 1796) à plusieurs d’entre eux, dont Babeuf lui-même à 37 ans.

Haute tradition communiste sans le mot qui n’avait nullement disparu de la mémoire ouvrière, et qu’y ranima puissamment en 1828 la publication par Philippe Buonarotti, proche compagnon survivant de Babeuf, de sa Conspiration pour l’égalité dite de Babeuf à la fois récit d’histoire et exposé programmatique devenu livre de chevet des esprits avancés. De là, ce néo-babouvisme populaire avec lequel prend ses distances Etienne Cabet dans son Voyage en Icarie..

Pour ne pas trop allonger ce texte, voici deux liens vers des textes que j’ai déjà mis en ligne concernant ces deux éminentes personnalités :

Gracchus Babeuf, Conjuration des Egaux, socialisme et communisme

Manifeste des Egaux

Gracchus Babeuf (citations)

Buonarotti, héritier des Lumières, robespierriste, pré-socialiste, au directoire de la Conjuration des Egaux

Antonelle, babouviste, "« le premier communiste provençal »

7 janvier 1788 : Pierre Sylvain Maréchal, philosophe des Lumières, opposant politique, est emprisonné à la Bastill (futur rédacteur du Manifeste babouviste des Egaux

4) Liens vers d’autres sources sur ce sujet

https://journals.openedition.org/ah...

https://revolution-francaise.net/En...

https://www.pouruneconstituante.fr/...

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