Des cléricalo bouddhistes unis avec Bové pour les présidentielles (article du 10 février 2007)

jeudi 15 février 2018.
 

Le samedi 10 février, je me connecte sur le site "unisavecbové.org" ; un clic sur la rubrique "programme politique" et je tombe sur un très long texte de référence "108 propositions pour une République Française laïque, écologique et sociale".

J’y jette un coup d’oeil rapide. Et là ! Oh, surprise ! C’est un texte : anti-humaniste, anti-laïque, ascientifique, anti-scientifique, obscurantiste de type cléricalo-bouddhiste...

Je me dis que cette contribution individuelle sera rapidement, soit enlevée du site de campagne de José Bové, soit introduite par un préambule des administrateurs, soit encadrée dans un débat...

Cinq jours plus tard, les 34 pages de ces "108 propositions" sont toujours en ligne à la rubrique "programme politique". Sur notre site, nous avions déjà repris, à titre d’information, des articles avec lesquels nous n’étions pas d’accord. Nous faisons de même pour ces "108 propositions", en signalant succinctement notre désaccord.

Dix jours plus tard, les "108 propositions" apparaissent toujours sur le site "unisavecbove.org" comme texte politique majeur de la campagne Bové.

Ayant pris position publiquement et clairement pour la construction d’un rassemblement antilibéral au printemps 2006, je tiens à ne pas être amalgamé à ce type de "gloubiboulga" ( nourriture indigeste du dinosaure Casimir dans une série télé pour enfants).

A l’heure où s’impose la nécessité d’une refondation politique de la gauche, la question des références théoriques ne doit pas être un prétexte à la désunion mais ne doit pas non plus autoriser à écrire n’importe quoi. Nous avons déjà signalé plusieurs fois sur ce site des désaccords, par exemple avec Ségolène Royal... pour beaucoup moins que ça.

Ces "108 propositions" ne correspondent évidemment pas aux références culturelles de toute la direction de campagne de Bové ( d’un Yves Salesse par exemple). Ceci dit, elles me paraissent témoigner :

- d’un objectif pour ces présidentielles cherchant plus un résultat électoral conjoncturel ( 0,2% de boudhistes, c’est toujours bon à prendre) que la construction sérieuse d’une force antilibérale unitaire.

- d’un souci insuffisant de clarté politique

Par quel bout prendre la critique de ce texte métaphysique ? Peut-être par le postulat historique et idéologique de sa démonstration : il dénonce l’époque de la Renaissance ( 15ème, 16ème siècle) comme le tournant noir de l’histoire humaine, comme l’origine de la crise écologique, économique, sociale, idéologique, religieuse et politique actuelle de l’humanité.

Tel n’est pas du tout mon point de vue. De la Renaissance au 19ème siècle, les conflits idéologiques opposent essentiellement un courant progressiste "bourgeois libéral" ( Humanisme, Lumières...) à l’idéologie cléricale féodale. A partir surtout du 19ème, ce courant progressiste se sépare entre d’une part un libéralisme de plus en plus réactionnaire parce que lié aux intérêts capitalistes dominants et d’autre part les courants socialistes.

Les 108 propositions relèvent d’un énorme retour en arrière par rapport au courant progressiste laïque dont la pensée démocratique, républicaine puis socialiste est héritière.

Je tiens à ajouter un dernier point dans cette introduction. Que l’on ne prenne pas mon propos comme une attaque contre l’écologie politique. Je suis absolument persuadé de l’urgence environnementale et de la nécessité d’intégrer cette question au coeur du programme socialiste.

Certains lecteurs de cet article vont se dire : "Bof ! Ce n’est pas grave, un désaccord sur la Renaissance ou les Lumières !"

Si, c’est grave ! Je suis né en Aveyron. Ici, depuis 450 ans, la réaction a mené une bataille permanente d’argumentation, de pression individuelle... en s’arcboutant sur ce récif réactionnaire : " l’histoire humaine est entrée en décadence depuis la Renaissance parce que la religion a perdu à ce moment-là sa place centrale dans l’organisation de la société".

Les courants antidémocratiques, antirépublicains et préfascistes se sont développés en France en partant de ce même point. Relisez pour vous en convaincre Louis de Bonald, Maurras, le quotidien "L’Union catholique" de 1891 à 1944... les théoriciens pétainistes...

S’il s’agissait seulement d’un désaccord sur la Renaissance, ce ne serait pas trop grave. Mais tel n’est pas le cas ; il s’agit du bout de fil de vêtement qu’il suffit de tirer pour mettre à nu un corps idéologique réactionnaire. Peut-on porter cette accusation à l’encontre des écolos auteurs des 108 propositions ? Pour le moins, leur discours est ambigu.

A) Le socialisme est un héritier de la Renaissance

Les deux principales sources du socialisme, tel qu’il naît en Europe au 19ème siècle, sont :

* le mouvement démocratique né lors des communes du Moyen Age, largement amplifié à la Renaissance, les révolutions hollandaise et anglaise, les Lumières, la Révolution française, les combats républicains et libérateurs comme en Espagne et en Amérique du Sud...

* le mouvement ouvrier apparu avec la Révolution industrielle

L’époque de la Renaissance marque pour nous, un tournant positif dans l’histoire humaine du point de vue de la conscience individuelle, de l’esprit critique, des bases de l’universalisme, du développement d’un Etat responsable de l’intérêt public mais aussi en matière d’astronomie (Copernic), de musique, de peinture...

Ernst Bloch avait raison d’écrire qu’avec la Renaissance la transcendance divine commence à être réellement remplacée par l’activité humaine : " Elle a apporté deux faits nouveaux : d’une part la conscience de l’individu telle qu’elle s’est développée à partir de l’économie capitaliste individuelle face au marché fermé des corporations ; d’autre part l’impression d’immensité qui a remplacé l’image du monde artificiel et fermé de la société féodale et théologique".

Pour Friedrich Engels, la Renaissance est " le bouleversement progressif le plus important que ce monde ait connu jusque là".

Dans son magnifique texte sur "l’enseignement laïque", Jean Jaurès place la Renaissance parmi les fondements de la démocratie, de la laïcité et du socialisme : A partir de la Renaissance " L’homme a fait deux conquêtes décisives :

* il a reconnu et affirmé le droit de la personne humaine, indépendant de toute croyance, supérieur à toute formule. Oui, le droit de la personne humaine à choisir et à affirmer librement sa croyance, quelle qu’elle soit, l’autonomie inviolable de la conscience et de l’esprit,

* et il a organisé la science méthodique, expérimentale et inductive ... la puissance de la science organisée qui, par l’hypothèse vérifiée et vérifiable, par l’observation, l’expérimentation et le calcul, interroge la nature et nous transmet ses réponses, sans les mutiler ou les déformer à la convenance d’une autorité, d’un dogme ou d’un livre"

Les bouddhistes bovétistes des "108 propositions" partent d’un point de vue totalement inverse à la tradition intellectuelle démocratique (issue des Lumières) et à la culture théorique socialiste. Constatant que le monde du 21ème siècle connaît une crise écologique, culturelle, religieuse... ils posent la question :

" Comment et pourquoi en est-on arrivé là ?"

D’après eux, la décadence a commencé à la Renaissance car les nouvelles "connaissances" comme les mathématiques et l’économie ont affaibli le rôle de la philosophie et des religions

B) Des bovétistes bouddhistes opposés à l’humanisme, à la science et à la raison !

Durant le Moyen-Age, les relations économiques entre humains reposaient essentiellement sur le rapport de domination personnel entre seigneur et serfs. Aux siècles de la Renaissance, se développent un commerce beaucoup plus vaste, des progrès techniques et une circulation monétaire beaucoup plus importante fondant une possible autonomie de chacun vis à vis du seigneur.

Aussi, dans la tradition intellectuelle occidentale, la Renaissance c’est l’époque de l’Humanisme. Les hommes ne regardent plus seulement vers le Ciel, son Dieu et ses anges en science, peinture, musique, philosophie, politique, religion... Ils commencent à prendre en compte les humains, dans la réalité de leurs vies, dans la beauté et la fragilité des corps comme dans la puissance de leurs espérances et la faiblesse de leurs connaissances.

Nous avons vu précédemment comment Jaurès résume l’apport de la Renaissance en deux points :

- une démarche scientifique méthodique, logique ( rationnelle), expérimentale ( partant de la réalité observable) et inductive ( suivant en particulier un processus causaliste).

- une démarche anthropocentrique prenant la vie et l’avenir des humains comme sujet majeur de réflexion.

Or, pour les "108 propositions" du site bovétiste comme pour les théologiens du Moyen Age, ce n’est pas la réalité économico-sociale qui crée le contexte de naissance des idées mais les idées qui créent la réalité économico-sociale. Ainsi, ils écrivent que "l’économie politique" a créé le monde moderne !

" C’est à partir de la Renaissance que l’économie politique - l’expression apparaît en 1615 - devint une discipline de pensée, détachée de la philosophie et préoccupée exclusivement de la création et de la circulation des biens matériels. L’économie politique se transformera en sciences économiques ; cette mutation fut favorisée par le recours de plus en plus fréquent à l’arsenal mathématique - essentiellement l’analyse et la statistique.

En fait la science économique est une imposture..."

Prenons le problème par le bon bout : le développement économique des 15ème, 16ème, 17ème, 18ème puis 19ème siècle crée les conditions économico-sociales du progrès démocratique mais il est effectivement responsable aussi de l’exode rural, de l’exploitation ouvrière, de la colonisation, du saccage de l’environnement.

C) Des bovétistes antihumanistes

Ces 108 propositions exècrent l’humanisme de la Renaissance comme moment où la pensée humaine a adopté une démarche d’une part rationnelle, d’autre part prenant les hommes comme sujet majeur de réflexion. Ce texte affirme : " A la renaissance... émerge la foi en la raison comme idéal et comme moyen pour comprendre la nature... un ensemble hétérogène d’idées qui se fondent sur la croyance que l’homme a la possibilité de se rendre maître de l’univers pour le conquérir et en jouir". Ce paragraphe dénonce tout l’effort humain fantastique du 15ème à la Révolution française en passant par les Lumières en faveur de la connaissance et de la maîtrise par les humains de leur propre destin. Continuons la lecture :

Pour l’auteur de ces 108 propositions, la "décadence" humaine actuelle est due à la folie prométhéenne des hommes qui se sont posés depuis la Renaissance, les Lumières, la Révolution française et le socialisme en critiques et acteurs de la connaissance, de l’éducation, du devenir et même de la religion.

" La Terre-mère est en danger, à cause de l’anthropocentrisme de la religion, de l’éducation et de la science de ces trois derniers siècles..."

Je crois qu’on peut distinguer dans l’histoire trois grandes attitudes vis à vis de cette évolution :

- les courants traditionnalistes et fascistes qui mettent en cause l’idée universelle d’humanité et de droit de l’homme élaborée depuis la Renaissance, les Lumières, la révolution française, le socialisme. Il est logique qu’ils s’opposent aux droits de l’homme, à la démocratie représentative...

- le libéralisme, pour qui la dynamique naturelle du marché permettra de sortir des contradictions du système

- le socialisme se pose en héritier de la tradition humaniste, républicaine et laïque, comprend que la logique du mode de production capitaliste est à présent contradictoire avec cet héritage et cette aspiration, lutte contre ses inégalités et ses folies, essaie de construire les conditions d’un dépassement maîtrisé, démocratique et écologique.

Je doute fort de la place historique d’un courant à la fois clérical mais laïque, anti-humaniste mais anti-fasciste, écologiste mais non socialiste, antilibéral mais voulant retourner pour l’essentiel, au monde d’avant la Renaissance

D) Des bovétistes cléricaux

Ce texte avance pour cause de la décadence, l’affaiblissement des religions comme " formes et structures de l’expérience humaine" au profit d’une société laïcisée.

" Nous croyons que tous les adultes peuvent toucher l’enfant divin qui existe à l’intérieur d’eux-mêmes."

" Les religions, et surtout les valeurs intrinsèques ... sont des formes et des structures, élaborées au cours des millénaires d’expérience humaine, qui permettent à l’individu de se transcender et ainsi d’obtenir le meilleur de lui-même. Le climat du 20ème siècle nous a rendu insensibles à notre héritage spirituel, et la philosophie n’a guère remédié à cette situation. Les positivistes logiques ont notoirement manifesté leur insensibilité au problème des valeurs. L’ombre du positivisme nous a tous envahis. L’absence des valeurs a été un sous-produit inévitable du deuil des religions et de l’émergence d’une vision séculaire du monde".

" ... à la Renaissance... Contre la recherche d’un bonheur dans l’au-delà, on propose l’optimisme de la science. D’un point de vue métaphysique, l’Occident a basculé progressivement de la croyance en l’existence d’une entité ou d’un soi permanent, unique, indépendant, créateur de l’univers - la judéo-chrétienté ou éternalisme - à sa négation - le matérialisme scientiste ou nihilisme".

Le combat en France, comme en Espagne, en Belgique, en Italie, en Autriche, en Croatie, en Hongrie, en Pologne... contre le cléricalisme a été trop difficile pendant longtemps pour ne pas dire clairement à ces bovétistes que nous ne laisserons pas leur virus se transformer en épidémie au sein de la gauche antilibérale.

E) Des bovétistes contre le progrès intellectuel des derniers siècles

Il est surprenant de voir ces bovéto-boudhistes dénoncer les mêmes intellectuels que l’ancien courant traditionnaliste clérical, comme personnellement responsables de "la décadence" : Galilée, Newton, Hobbes, Locke, d’Alembert, Condorcet, Diderot, Voltaire, John Stuart Mill, Feuerbach, Marx, Russell...

" Le scientisme est à l’origine de la plupart de nos problèmes actuels... Cette tradition intellectuelle a directement ou indirectement entraîné l’abandon des valeurs au cours du 17ième siècle. À cette époque, les doctrines de Bacon, Galilée, Newton, Hobbes, Locke, etc. remaniaient le monde, ou plutôt l’image que nous en avions, pour le rendre indépendant des religions.

Au cours du 18ième siècle, le centre de gravité s’implanta en France où d’Alembert, Condillac, Condorcet, Diderot, Voltaire, Laplace, La Mettrie et d’autres promurent la cause du laïcisme et de la vision du monde scientifique.

Puis, au 19ième siècle, la tradition se perpétua par Auguste Comte en France, Jeremy Bentham et John Stuart Mill en Grande-Bretagne, ainsi que par les maîtres du matérialisme : Feuerbach, Marx, Engels et Lénine.

Arrivée au 20ième siècle, la tradition trouve son expression la plus subtile dans les écrits de Bertrand Russell et des empiristes logiques du Cercle de Vienne. Plus récemment, cette tradition se retrouvait dans la philosophie analytique, la psychologie du comportement, la science sociale opérationnelle, la science politique quantitative obsédée par l’information et une quantité d’autres disciplines basées sur les faits et les chiffres..."

En tant que républicains et socialistes, nous n’avons pas le même point de départ dans le raisonnement sur le bilan de ces intellectuels. Leur démarche visant à traiter les sciences humaines par une démarche scientifique a permis des progrès extrêment importants de la connaissance dans tous les domaines même si des aspects scientistes sont décelables et erronnés.

Je ne comprends franchement pas comment un bovétiste peut écrire que Bacon, Galilée, Newton, Hobbes, Locke ont "entraîné l’abandon des valeurs au cours du 17ème siècle" alors qu’ils sont encore imbibés idéologiquement par la société médiévale. De plus, quelles étaient donc ces "valeurs" du monde féodal dont l’abandon aurait conduit à la décadence ? Ce sont plutôt des valeurs positives qui apparaissent avec les intellectuels cités plus haut de Condorcet au Cercle de Vienne.

F) Des bovétistes en guerre contre la "vision laïque, rationnelle et scientifique du monde"

Comme pour la droite traditionnaliste, le grand tournant de l’histoire humaine vers le Mal, c’est surtout le 19ème siècle et sa "vision laïque, rationnelle et scientifique du monde".

" Le 19ième siècle fut marqué par le triomphe de la science et de la technologie et par une extension sans précédent de la vision scientifique du monde. L’imposition agressive du positivisme et du matérialisme (dont le marxisme fut un aspect), de la rationalité scientifique et de l’efficacité technologique, ouvrirent la voie à l’industrialisation... Le cap était mis sur le "meilleur" des mondes, condamnant les valeurs intrinsèques à l’oubli...

Comment quelqu’un de gauche peut-il renier le cap du "meilleur" des mondes, une utopie liée à une éthique humaniste et universaliste au profit de "valeurs intrinsèques" ? Historiquement, le rapport entre croyance religieuse et utopie socialiste est complexe mais cela ne peut amener à renier cette dernière.

" La lutte contre les aspects figés des religions institutionnalisées fut menée au 17ième et 18ième siècle avec presque autant d’intensité qu’au 19ième. Mais ce dernier fut plus agressif et réussit mieux à freiner l’influence de la religion sur la pensée. La vision laïque, rationnelle et scientifique du monde se répandit victorieusement à cette époque...

Comment quelqu’un de gauche peut-il ainsi prendre partie, dans la lutte grandiose qui se livra au 19ème siècle entre républicains et cléricaux, pour ces derniers ? C’est tuer une seconde fois les milliers de massacrés par une Eglise qui défendait son hégémonie sur la société d’Espagne en Russie en passant par l’Autriche.

" La lutte entre la science et la religion ne se limita plus à l’intellect, à l’explication du monde qui nous entoure. Ce fut une bataille idéologique. Représentant le statu quo, la religion était tournée vers l’intérieur ; elle enjoignait l’homme de se perfectionner et de chercher sa récompense ultime dans l’au-delà. La science représentait un processus de changement continuel : tournée vers l’extérieur, elle promettait la délivrance ici et maintenant, sur terre. Dans cette lutte, la religion contractait souvent alliance avec les valeurs intrinsèques, les soutenant et s’appuyant sur elles. La science par contre s’alliait au progrès. Les corollaires de ces deux forces opposées - les valeurs intrinsèques et le progrès - devinrent des adversaires".

Comment quelqu’un de gauche peut-il ainsi privilégier la "religion tournée vers l’intérieur" à l’amélioration concrète, ici et maintenant, sur terre, des conditions de la vue humaine ?

G) Des bovétistes contre les "progressistes" et "révolutionnaires"

Comme pour la pensée traditionnaliste réactionnaire, des "progressistes" et "révolutionnaires" ont, au nom de l’intérêt public, écarté du pouvoir les anciennes religions.

" Des individus " progressistes " et " révolutionnaires " démystifiaient avec la même véhémence et les religions et les valeurs traditionnelles qu’ils identifiaient aux mœurs féodales et bourgeoises, les déclarant indignes des temps nouveaux qui aspiraient à la vigueur, au rationnel et au pragmatisme. Ce climat fut le terrain idéal pour écarter progressivement les valeurs intrinsèques comme les vestiges d’un monde désuet... (au profit) du principe du plus grand bien pour le plus grand nombre".

" Revenons aux vraies valeurs, renouons avec notre nature profonde et réconcilions-nous avec notre mère à tous : la Terre".

H) Quels sont les fondements des fausses valeurs pour ce texte ?

Premierement l’humanisme, qui place à tort les hommes et leurs besoins au coeur de notre système de valeurs.

L’auteur des 108 propositions date de la Renaissance le fait de placer l’homme au coeur de la pensée politique et philosophique. Cela demande à être nuancé. Par divers aspects, le confucianisme plaçait déjà l’homme au coeur de ses préoccupations. Protagoras ( Grèce antique) écrivait déjà : " L’homme est la mesure de toutes choses". Les auteurs philosophiques et politiques plaçant l’homme réel au coeur de leur cohérence datent du 19ème et 20ème. Englober le marxisme dans cet humanisme reste à nuancer. Oui " Il n’y a point d’autres sens que les sens humains, c’est‑à‑dire « subjectifs », car nous raisonnons du point de vue de l’homme, et non de celui du loup-garou" (Lénine, critique de Bazarov) mais " ma méthode analytique (ne part pas) de l’homme mais de la période sociale économiquement donnée" (Marx, Notes sur Wagner)

Ceci dit, cet auteur nommé Marc Jutier me paraît tout à fait cohérent. A qui s’attaque-t-il lorsqu’il fait de cet humanisme le coeur des fausses valeurs ? Au libéralisme ? au rationalisme ? Non, il s’attaque aux auteurs et courants philosophiques ( dont républicains et socialistes) dont " La philosophie nouvelle prend pour principe de connaissance et pour sujet... l’ëtre réel et total de l’homme" (Feuerbach)

Si le fondement de notre système de valeurs doit être la Nature, contexte sacré et inviolable dont la connaissance ultime nous échappe, c’est effectivement contradictoire avec la "philosophie nouvelle"

I) Quels sont les fondements des fausses valeurs pour l’auteur des 108 propositions ? Deuxièmement l’utilitarisme, l’objectif d’intérêt public porté par la tradition républicaine

" La doctrine utilitariste proclamait que notre éthique et nos actes devaient être basés sur le principe du plus grand bien pour le plus grand nombre... Le courant fut aussitôt vulgarisé et il en résulta la traduction suivante : la plus grande quantité matérielle pour le plus grand nombre d’individus.

Telle est l’éthique sous-entendue par la société technologique ou de consommation... Les doctrines éthiques sont jugées en fonction de leur application dans la pratique".

L’auteur des 108 propositions, lui, ne juge pas les doctrines éthiques sur leur utilité pratique pour les hommes. Aussi, il critique l’utilitarisme qu’il prend comme philosophie morale fondée sur l’utilité des actes et pensées pour les hommes. Cet utilitarisme est effectivement la conséquence logique d’une philosophie fondée sur l’homme réel, social et ses besoins ; il est commun à des philosophes des Lumières, à la tradition républicaine montagnarde, au socialisme. Contrairement à ce que disent de nombreux détracteurs de Robespierre, sa pensée politique est beaucoup plus "utilitariste" dans ce sens là que rationnaliste abstraite.

J) Quels sont les fondements des fausses valeurs pour l’auteur des 108 propositions : troisièmement "la divinisation des faits" et "l’évangile de la science"

" Le nihilisme et le scientisme proclamaient haut et fort l’évangile de la science, divinisaient les faits et discréditaient tout produit de l’esprit humain en le considérant comme dépourvu de sens et réactionnaire. Sergei Bazarov est l’un des représentants des plus frappants de cette nouvelle pensée. Bazarov est un robuste défenseur exubérant de la science, du matérialisme et du monde qui a adopté les faits et les connaissances positives comme valeurs suprêmes. Il renie l’art, la poésie et les autres " niaiseries romantiques ". Bazarov incarne une synthèse du nihilisme, du matérialisme, du scientisme et du positivisme dominants qui, chacun à sa manière, considéraient les valeurs intrinsèques comme secondaires, insignifiantes ou inexistantes dans un monde où règnent les faits nus, l’objectivité clinique et la raison scientifique..."

" Les Bazarovs ... se considèrent comme les " flambeaux du progrès ", " les pionniers de l’humanité ", " les nouveaux constructeurs du monde au bénéfice de tous "... En fait, ils n’incarnent que le conformisme et la servitude. En quelques décennies, les " révolutionnaires " et les " progressistes " sont devenus partisans résolus du statu quo."

K) Remarques critiques sur cette "démonstration " concernant les "fausses valeurs"

L’auteur des 108 propositions suit son raisonnement abstrait, métaphysique, sans jamais s’en référer aux faits.

Ainsi, pour lui, la Renaissance et son héritier Bazarov, sont à l’origine du mépris de la nature, d’un reniement de l’art et de la poésie... Cela paraît cohérent mais dans la réalité, c’est faux.

La Renaissance se caractérise :

- par une importance tout à fait nouvelle de la nature, par exemple dans la peinture.

- par une vigueur exceptionnelle de l’art sous toutes ses formes.

Quant à Bazarov, c’est facile de l’utiliser car il est peu connu mais en faire l’exemple des philosophes matérialistes rend le débat difficile tellement c’est exagéré, partiel, faux sur le fond.

Il a souvent été reproché au socialisme scientifique de pas suffisamment prendre en compte l’autonomie du mouvement des idées par rapport à l’évolution économique. Ici, ce Marc Jutier confond en permanence pour les besoins de son exposé les conséquences néfastes du capitalisme en matière d’environnement, de marginalisation de la culture... avec le mouvement des idées depuis la Renaissance dont le rapport à l’évolution historique n’est pas simplement causaliste direct : de l’idée créant le fait (d’après Marc Jutier) ou du fait créant l’idée.

L) Premier fondement des "vraies valeurs" pour l’auteur des 108 propositions : En revenir au fondement de "l’esprit de l’ordre naturel" car "la vérité scientifique n’existe pas"

" À cause de l’erreur philosophique fondamentale du matérialisme métaphysique que toute notre culture a commise. On a pris, la décision métaphysique qui s’est maintenue depuis le 17ième siècle jusqu’à nos jours, d’exclure l’esprit de l’ordre naturel et de traiter tous les problèmes comme étant physiques. La philosophie du 20ème siècle a signé sa propre condamnation à mort en arrivant, de diverses manières, à la conclusion que la philosophie était finie, que l’exploration de la réalité n’avait pas de sens, si ce n’était en la mesurant par l’extension des sens que sont les instruments scientifiques. On a oublié que la décision de considérer la réalité comme matérielle a été une décision prise collectivement et non une découverte objective. Tout ceci nous a conduit au dogmatisme actuel, le matérialisme scientifique.

" Les modèles inventés pour expliquer les phénomènes physiques, chimiques, biologiques et autres ne sont justement que des "modèles". L’arsenal mathématique et donc conceptuel qui sous tend ces modèles ne représente, en aucun cas, une vérité ultime. En clair, la vérité scientifique n’existe pas. Même si le modèle matérialiste est parfois utile et pratique pour expliquer certains phénomènes, il ne faut surtout pas en rester prisonnier...

" Aussi longtemps que nos démocraties seront aux ordres des pouvoirs financiers et de leurs gourous les techno-sorciers économistes, physiciens ou biologistes ... le matérialisme néo-libéral continuera inexorablement sa destruction des cultures, des peuples, des forêts tropicales, de la couche d’ozone... et de notre propre humanité intérieure."

M) Deuxième fondement des vraies valeurs pour l’auteur des 108 propositions : ignorer le progrès, le bonheur et l’évolutionnisme

" Les peuples heureux ignorent le Progrès. Ils ignorent la rationalité, le temps calculé et les mathématiques, donc l’économie et le calcul économique. Technique et économie sont enchâssées dans le social. Leurs représentations en témoignent. Celles-ci sont le plus souvent tournées vers le passé, donc anti-évolutionnistes : l’homme descend des dieux et non des singes... La construction imaginaire du progrès comme du développement est dans ces conditions quasi impossible. Dans beaucoup de civilisations - peut-être toutes - avant le contact avec l’Occident, le concept de développement était tout à fait absent. Ces sociétés traditionnelles ne considèrent pas que leur reproduction soit dépendante d’une accumulation continue de savoirs et de biens censés rendre l’avenir meilleur que le passé. Les valeurs sur lesquelles reposent le développement, et tout particulièrement le progrès, ne correspondent pas du tout à des aspirations universelles profondes. Ces valeurs sont liées à l’histoire de l’Occident, elles n’ont aucun sens pour les autres sociétés. En dehors des mythes qui fondent la prétention à la maîtrise rationnelle de la nature et la croyance au progrès, l’idée du développement est totalement dépourvue de sens et les pratiques qui lui sont liées sont rigoureusement impossibles parce qu’impensables et interdites. Ces peuples traditionnels - d’Afrique, d’Amérique du sud ou d’Asie - sont heureux car ils ignorent "cette idée neuve en Europe", le bonheur, qui découle du progrès."

La crise du 21 ème siècle

" Les détenteurs du pouvoir financier appuyés par leurs relais politiques, intellectuels et médiatiques, et servis par le prodigieux développement de la technoscience, ont entrepris et presque réussi la colonisation de la planète. Ces transnationales imposent à toutes les formes de vie - humaines ou non - une même civilisation... Partout, des mémoires et des savoirs millénaires sont effacés, des danses et des costumes sont oubliés, des dieux et des temples délaissés, des peuples et des cultures disparaissent pour toujours. Partout des champs sont surexploités et des écosystèmes dévastés. Dans chaque pays les valets politiques et technocratiques des firmes transnationales trahissent les intérêts de leurs communautés..."

N) Troisième fondement des vraies valeurs pour l’auteur des 108 propositions : la tolérance

Dès les premiers mots du texte, le lecteur est surpris par l’importance donnée à cette valeur de tolérance. Pour ne pas être trop long, faisons seulement remarquer le manque de rigueur dans la façon dont elle est introduite : "La France, terre de tolérance". Non, l’histoire de la France se caractérise au contraire par l’extrême virulence de ses classes possédantes dans la défense de leurs intérêts ; dans aucun autre pays, la noblesse et l’Eglise ne se sont battus avec autant de détermination pour maintenir leurs positions acquises de l’époque féodale. Quant au patronat français, il n’a vraiment lâché du lest que lors des grèves générales et mobilisations massives (généralement complétées par un rapport de force politique)...

Information pour conclure

Je viens d’apprendre que ce texte est l’émanation d’un "Rassemblement pour l’Ecologie et la Solidarité", indiqué par le site officiel de l’Académie d’Orléans-Tours parmi les 21 "bonnes adresses" de grands partis politiques français. Les 108 propositions ne sont qu’un condensé édulcoré du texte de référence de ce rassemblement : "Construisons ensemble l’avenir de la planète", en ligne sur le net. Il y aurait de quoi écrire des pages et même des livres sur ce texte extrêmement éloigné de toute pensée socialiste.


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