Août 1951 La CIA a-t-elle testé ses armes biologiques à Pont Saint Esprit (Gard) ?

samedi 11 août 2018.
 

du 16 au 24 août 1951 : des habitants de Pont-Saint Esprit sombrent dans l’hystérie collective

En 1951, la commune de Pont Saint Esprit compte 4000 habitants. Le 16 août, une vingtaine de patients vont consulter les deux médecins locaux Vieu et Gabbai. Ils souffrent essentiellement de problèmes digestifs : nausées, démangeaisons, grandes fatiques, bouffées de chaleur...

Du 16 au 24 août, les symptômes s’aggravent, se transformant en crises hallucinatoires particulièrement graves. Un bon article du Point signalé en sitographie (fin de l’article) résume ainsi la situation : « Les comptes rendus de l’époque décrivent la petite bourgade comme un enfer dantesque. Transportés à l’hôpital sur des charrettes ou des voitures, les malades hurlent, gémissent et s’insultent. D’autres, la bave aux lèvres, terrorisés par le bruit des sirènes des ambulances, déambulent dans les rues. Bêtes immondes, chimères et flashes colorés peuplent leurs délires, lorsque ce ne sont pas les flammes ou des voix d’outre-tombe. »

Nuit d’apocalypse du 24 au 25 août

Durant cette nuit les symptômes s’amplifient encore avec des brûlures intenses, des hallucinations, des crises de démence.

« Le cauchemar atteint son comble. Un homme se prend pour un avion et saute du deuxième étage. Un autre s’imagine avoir mangé des serpents. Un gamin de 11 ans tente d’étrangler sa mère. Les manifestations psychiques vont encore durer quelque mois, pour ne disparaître que fin octobre. Bilan : plus d’une dizaine de morts, plusieurs centaines de malades, dont une soixantaine furent internés dans des hôpitaux psychiatriques. »

Le « pain maudit » est incriminé

Faute d’explication rationnelle, les rumeurs les plus folles commencent à circuler. Sont accusés pêle mêle l’eau des fontaines, les machines à battre le blé, les puissances étrangères, la guerre bactériologique, le diable, la SNCF, le pape, Staline, l’Église, les nationalisations.

C’est surtout la fabrication du pain qui est visée. A cette époque, le pain constitue encore l’aliment principal des Français. Depuis la Libération, la branche agricole des céréales est encadrée par l’Etat afin de répondre aux besoins du pays.

Or, tous ceux qui sont tombés malades avaient ingéré du pain, vendu par la boulangerie Briand.

Un retour du "mal des ardents" ?

Au Moyen Age, on appelait "mal des ardents" (ou "feu de Saint-Antoine") les symptômes mentaux délirants causés par l’ingestion d’un champignon parasite, l’ergot de seigle. À partir du Xe siècle, l’ergotisme causa la mort de populations entières, dans d’horribles souffrances. Le diable étant alors considéré comme la cause des malheurs du monde d’ici bas, de nombreuses personnes avaient été brûlées ou exécutées, car considérées comme démoniaques et maléfiques.

Ce "mal des ardents" était également appelé "peste des extrémités" car il provoquait des troubles hallucinatoires accompagnés de délires et de convulsions. « Dans les cas graves, certains alcaloïdes de l’ergot diminuaient ou bloquaient l’irrigation sanguine, provoquant de terribles gangrènes. Le corps se desséchait et les extrémités devenues noires se détachaient. » En Europe, la dernière épidémie s’est produite en Russie en 1926.

La Justice trouve de faux coupables

Le juge chargé de l’affaire évoque la piste d’une contamination criminelle par une forme de "d’ergotine synthétique très nocive".

Le boulanger du bourg, Roch Brillant, est mis en cause puis le minotier Maurice Maillet, fournisseur de la farine. Ils passent même aux aveux et sont incarcérés à Nîmes.

A ce stade, l’affaire du "pain maudit" de Pont saint Esprit pose trois problèmes :

- des journaux utilisent ce fait divers pour accroître leur vente. Ils contribuent ainsi à une psychose mauvaise conseillère.

- dans ce contexte, les pouvoirs publics ont besoin de boucs émissaires pour calmer l’anxiété collective de la population. Les deux professionnels de la boulangerie incarcérés ont été des boucs émissaires parfaits. Il serait intéressant de savoir qui a poussé les gendarmes à extorquer leurs aveux.

- ces pouvoirs publics auraient pu pousser sérieusement les investigations plutôt que plonger des familles dans l’indignité publique et la faillite. Maurice Maillet, meunier à Saint-Martin-la-Rivière en 1951, condamné sans preuve, emprisonné pendant de longues années, et enfin libéré pour non-lieu, au bout de quatre ans de procès, en est une illustration flagrante. Mais, Maurice était innocent. Son moulin, moderne pour l’époque, était en parfait état de fonctionnement et d’hygiène.

Lorsqu’ils sont libérés. le minotier et le boulanger assurent que les gendarmes leur ont extorqué des aveux sous la contrainte.

La piste de la CIA

Un professeur franco-américain se lance d’une enquête complète concernant cette affaire et la publie aux Editions Fayard sous le titre "Le pain maudit" (500 pages). Il met en cause les techniques de blanchiment de la farine et « la SNCF , qui a transporté cette farine panifiable dans des conditions sanitaires exécrables, dans des wagons à bestiaux réquisitionnés et même pas nettoyés. »

Soixante ans après les faits, un journaliste étatsunien nommé Hank Abarelli, enquête sur le suicide bizarre d’un biochimiste de la division spéciale de l’US Army nommé Frank Olson qui se serait défenestré en 1953, au cours d’une crise de paranoïa aigüe, une semaine après avoir pris du LSD.. Il constate que cet homme était présent à Pont Saint Esprit quelques jours avant la crise du "pain maudit".

Il fouille alors les documents déclassés et caviardés de la CIA, de la Maison Blanche et de l’US Army qui menaient alors, "guerre froide" oblige, des expériences de manipulation mentale sur des humains avec notamment du LSD. Le village de Pont saint Esprit est cité à plusieurs reprises.

« En pleine guerre froide, la CIA a mené beaucoup d’opérations secrètes aux appellations multiples (Bluebird, Artichoke, MK-Ultra....) visant à mettre au point des outils de manipulation mentale. Des expérimentations réalisées avec des substances psychotropes ont été pratiquées sur des sujets humains avec ou sans leur consentement, voire des enfants, En 1975, une commission d’enquête révéla les abus de la CIA.

Bien que mal connues, les recherches d’Olson portent sur la mise au point d’armes biologiques et de techniques d’interrogatoires via l’usage de drogues. Au cours de son enquête, Albarelli obtient divers documents déclassifiés. L’un deux mentionne "l’incident de Pont-Saint-Esprit" dans une conversation entre un ancien de la CIA qui a côtoyé Olson et le représentant américain du laboratoire Sandoz, fournisseur de LSD pour la CIA. Le responsable du laboratoire explique à son interlocuteur "qu’il ne s’agit pas d’ergot" mais d’un composé de type diethylamide (un composant du LSD). Pour Albarelli, l’opération du Gard s’appelait "MK/Naomi" et aurait consisté, après une pulvérisation aérienne sans effets, à faire ingérer le LSD aux habitants, peut-être via le pain. En 1973, la CIA détruisit les archives de ses expériences. Sans fournir de preuves probantes, Albarelli établit de multiples connexions entre la CIA et le village. »

CONCLUSION

Ce qui me surprend le plus dans cette affaire, ce n’est pas que la CIA ait testé des armes biologiques sur des humains sans le moindre consentement (je la sais capable de bien pire), c’est que la Justice française ait choisi de ne jamais se déjuger ; le boulanger perd en appel en 1960 ; ses héritiers perdent encore en 1975 à un moment où celui-ci est mort depuis longtemps.

Jacques Serieys

Sitographie

http://www.lepoint.fr/culture/1951-...

En 1951, un village français a-t-il été arrosé de LSD par la CIA ? : https://www.nouvelobs.com/rue89/rue...


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message