Umoja, Tumaï Villages de femmes africaines sans hommes

samedi 21 octobre 2017.
 

Dans les années 68 étaient mis en avant des textes donnant du crédit à l’existence historique :

- de sociétés où le rôle des femmes était significatif,

- de petites sociétés de femmes

- de femmes sortant du moule sexiste (par exemple femmes guerrières).

Aujourd’hui, c’est l’inverse ; tout cela est de plus en plus souvent rangé au rang de mythes. Pourtant, l’actualité nous prouve chaque semaine que l’activité féminine ne correspond pas toujours au credo du "Sois belle, sois une bonne mère dans ton couple et tais-toi".

Ce 13 août 2011, Arte en a donné un bon exemple avec un documentaire sur le village de femmes d’Umoja dans le Nord du Kenya.

La revue Géo (n°344) avait déjà publié un reportage très intéressant sur le village de Tumaï au Kenya avec un titre évocateur : "Le village qui a banni les hommes". Il s’agit du deuxième village de ce type, Umoja en 1990 puis Tumai en 2001.

1) Pourquoi cette constitution de petites sociétés de femmes ?

* pour se protéger de la soldatesque britannique, prédatrice de la population féminine samburu de 1970 à 2003 (2000 plaintes pour viol auprès de l’ONU). Rose, originaire du village de Ntilal, raconte : "C’était en 2002, j’avais 21 ans. je surveillais mes chèvres dans le bush lorsque 3 soldats blancs sont arrivés. Deux d’entr eux m’ont plaqué au sol et le troisième m’a souillée. quand je suis rentrée au village, j’ai tout dit ; ça m’a valu de rester seule. Les hommes samburus s’écartent des femmes violées".

* pour se protéger de la maltraitance de maris devenus alcooliques après la multiplication des tavernes sur les routes des résidences de luxe qui mènent aux réserves naturelles nationales. "Nous avons toutes des histoires difficiles, raconte Chili. Comme Larisoro, j’ai été mariée à un homme alcoolique et brutal. En divorçant, je me suis retrouvée seule avec mes trois enfants. C’est là que j’ai décidé de rejoindre le village d’Umoja".

* pour accueillir des femmes seules. Une mère de 35 ans et 8 enfants explique comment après la mort accidentelle de son mari, personne n’a voulu l’aider. Elle dit avoir trouvé à Tumai "une nouvelle raison de vivre".

2) Comment se sont constituées ces petites sociétés de femmes ? (exemple d’Umoja)

En 1990, quelques femmes violées, puis battues et répudiées par leurs maris, se réunissent autour de Rebecca Samaria Lolosoli et décident de fonder le village d’Umoja, mot qui signifie « unité » en Kiswahili (langue bantoue).

" Quand les hommes ont vu qu’on avait refait notre vie... ils sont devenus très jaloux. Ils sont furieux contre nous. On possède notre terre, on travaille pour nous, on gagne notre propre argent... On a décidé de se battre, de défendre nos droits et de rester quoiqu’il arrive." (Rebecca Lolosoli)

Proche de la réserve nationale de Samburu, Umoja :

- complète au fil des années ses installations collectives et devient lieu d’hébergement touristique avec aire de camping et centre culturel.

- profite de cet afflux touristique par le développement de son artisanat

Les femmes d’Umoja prennent position contre la pratique de l’excision et les mariages précoces de leurs filles. Si l’on ajoute à cela leur vie très différente de la société environnante, l’on comprend les causes des attaques subies par le groupe de la part d’hommes

3) Comment s’organise le village (exemple de Tumaï) ?

" Notre communauté compte aujourd’hui 58 membres et le village 158 personnes dont 90 enfants des deux sexes. Les garçons doivent partir à leur majorité, vers 16 ans... Nous n’interdisons pas les relations sexuelles ; simplement, elles doivent être consommées en dehors du village".

Si un fils ou un père veut rendre visite à un membre de sa famille, il doit recevoir l’autorisation du clan villageois.

Les femmes assurent donc toutes les tâches : construction de maisons, cueillette dans la brousse, surveillance des chèvres, protection du clan, commerce avec l’extérieur.

Toutes les femmes de Tumai ont été excisées dans leur enfance mais "nous avons banni cette coutume barbare. Jamais nos filles ne vivront ça".

Le village a créé une école primaire et sa boutique où sont vendus colliers, bracelets, statues, bijoux... 90% de la vente revient au producteur et 10% à la communauté.

Toutes les questions sont traitées en assemblée générale du clan, à la majorité des voix et à main levée : admission d’une nouvelle femme après une période d’initiation, vente d’une chèvre ou d’une poule, achat d’un chien pour se protéger des hyènes, achat de cotonnades, envoi d’un enfant en école secondaire (sur l’argent de la communauté)...

4 Oui, de petites sociétés de femmes existent et ont existé.

Dans les années 1968, les mouvements féministes mettaient en exergue des récits suggérant l’existence de clans, villages, petites sociétés de femmes, à des périodes historiques anciennes et diverses. Ils insistaient aussi sur des traditions fréquentes de femmes guerrières.

Depuis plus d’une vingtaine d’années, les médias et ouvrages de référence insistent plutôt sur l’aspect mythique de ces textes.

Pourtant, les témoignages sur de petites sociétés de femmes (parfois nommées amazones) en Amérique latine, en Asie comme en Afrique présentent de nombreux aspects communs à l’expérience de Tumai.

Pourtant, d’autres clans de femmes ont été signalés ces dernières années par les médias, par exemple au Congo et en Birmanie, après massacre des hommes lors de guerres civiles. Comment croire qu’une telle situation n’a pu se produire durant les millénaires passés ? La seule histoire mongole en donne plusieurs exemples.

5) Oui, l’actualité de ce début du 21ème siècle valide la possibilité de femmes guerrières

Amazones de l’Antiquité : une réalité obscurcie par les mythes

Artémise à la bataille de Salamine (29 septembre -480)

4 et 6 octobre 1892 Guerrières du Dahomey écrasées par les troupes françaises

Depuis la prise du théâtre moscovite de Dubrovka... de nombreux russes ont la phobie des Chakidki (féminin russe du mot arabe signifiant martyr). Enveloppées dans leur voile noir, ceinturées d’explosifs, ces femmes kamikazes sont de jeunes veuves ou les soeurs de Tchetchènes morts au combat ou liquidés par l’armée russe. Les attentats suicides commis par des femmes ont commencé avec la 2ème guerre de Tchetchénie. En juin 2000, Khava Baraeva lance un camion d’explosifs contre un camion militaire. Depuis, ces actes se sont multipliés.

De tels exemples nous ont été donnés dans bien d’autres lieux, par exemple pour des Palestiniennes comme des Irakiennes.

Le Monde du 12 janvier 2006 contenait un article sur la région d’Atjeh en Indonésie. Tout passionné d’histoire sait que des sultanes ont régné "sans partage" dans cet Etat du 15ème au 17ème siècle. Des unités (laskars) militaires féminines (les Inong Bale) y jouaient un rôle important. "Les femmes d’Atjeh ont inscrit plus de noms que les hommes dans l’histoire locale, au point qu’on a peine à distinguer le parcours politique de ce peuple et celui de ses héroïnes" (Le Monde). Voici seulement un siècle, le colonialisme hollandais devait affronter non seulement des héroïnes mais aussi des femmes ( comme Cut Nyak Meutia ou Cut Nyak Dien) dirigeant des régiments d’hommes. Après un tel passé, le rôle de femmes soldats dans la résistance à la dictature de Sukarno ou la naissance de sortes de coopératives femmes après le tsunami méritent d’être signalés.

Jacques Serieys

Umoja, le village interdit aux hommes. Documentaire sur Arte ce 13 août à 13h20.

Prix des droits humains de la Croix Rouge au festival international de Reykjavik en 2009

FIPA d’argent au Festival international des programmes audiovisuels en 2009 « Grands reportages et faits de société »

Premier prix du festival international des droits humains de Buenos Aires en 2010


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