Artémise à la bataille de Salamine (29 septembre -480)

mardi 28 novembre 2017.
 

Tout historien écrivant sur les femmes guerrières, signale le cas d’Artémise. Contemporaine d’Hérodote à une époque pour laquelle nous disposons de textes assez nombreux, son existence ne fait pas de doute.

En fait, cette "reine d’Halicarnasse" présente un intérêt évident du point de vue de l’histoire humaine en général et de l’histoire des femmes en particulier.

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1) La bataille de Salamine

En 480 avant notre ère, l’armée perse de Xerxès 1er se rassemble à Sardes, ancienne capitale de la riche Lydie (Crésus). Son objectif consiste à écraser les cités grecques qui menacent l’hégémonie du grand Roi achéménide en Méditerranée orientale. Cette troupe formidable d’environ 210000 militaires et 60000 animaux franchit le détroit des Dardanelles, parcourt la Thrace, la Macédoine, la Thessalie (Antandros, Abydos, sestos, Doriskos, Abdère, Thermé, Pella, Làrissa, Phères). Une énorme flotte d’un millier de vaisseaux l’accompagne, constituée essentiellement d’alliés (Phéniciens, Grecs d’Asie mineure)

1000 Spartiates et Thespiens défendent courageusement le défilé des Thermopyles. Ils ne peuvent empêcher les Perses de prendre Thèbes puis Athènes.

La flotte des cités grecques alliées ( Athènes, Sparte, Corinthe, Egine, Mégare, Sicyone...) se porte dans le détroit de Salamine dont l’exiguïté rend inutile la supériorité numérique perse.

La marine perse est divisée en trois corps : à droite les Phéniciens, au centre les navires de Cilicie et Lycie, à gauche ceux du Pont, d’Ionie et de Carie.

Nous n’entrerons pas ici dans le détail de cette bataille de Salamine, gagnée par les cités grecques. Nous souhaitons plutôt nous arrêter sur une femme qui a marqué le souvenir de cet épisode : Artémise.

2) Artémise 1ère, "reine d’Halicarnasse", à la bataille de Salamine

Halicarnasse est un port d’Asie mineure (actuelle Turquie), facile à défendre, capitale d’une cité antique indépendante. Au début du 5ème siècle, ce petit Etat ionien est dirigé par Artémise 1ère.

En 480, au sein de la flotte perse, l’escadre de la satrapie de Carie (Milet, Halicarnasse, Nysa, Iasos, Cnide, Aydin, Amyzon, Alabanda, Alinda...) est commandée par cette Artémise. Il semble qu’elle ait bénéficié d’un prestige certain parmi les généraux et amiraux de Xerxès puisqu’elle participe aux réunions autour de celui-ci pour prendre les décisions d’ordre militaire. Ainsi, elle lui a déconseillé d’attaquer à Salamine.

Dans le mince goulet de ce détroit face au Pirée, les vaisseaux perses perdent rapidement toute formation de combat, présentent leur flanc aux trières qui les éperonnent.

Artémise, elle, se signale par son courage, sa détermination et sa capacité à engager utilement la flotte de Carie, la seule à attirer l’attention du Grand Roi (qui suit les évènements du haut d’une colline du rivage). Ariabignès, demi-frère de Xerxès et chef de toute l’aile gauche, est tué en montant à l’abordage d’un bateau grec. Artémise récupère son corps qu’elle ramènera au souverain achéménide.

Les Athéniens remarquent aussi les qualités du vaisseau et de l’escadre d’Artémise. Ils l’attaquent donc puis se lancent à sa poursuite. Gênée par le bateau allié de Damasithymos, roi lycien de Calynda, elle le coule pour forcer le passage et échapper à ses ennemis.

Le Grand Roi a vu sombrer le bâtiment qui obstruait le chemin de la fuite à Artémise et l’a pris pour une embarcation athénienne d’où son admiration redoublée pour son amirale.

Héroïne de la journée, Artémise aurait suscité ce bilan public de Salamine tiré par Xerxès " Mes hommes sont devenus des femmes et mes femmes sont devenues des hommes".

Selon Hérodote, le Grand Roi suit également le conseil de la "reine d’Halicarnasse" sur la stratégie à suivre après Salamine : laisser une forte armée d’occupation en Grèce puis retourner dans ses lointaines capitales de Suse et Persépolis.

3) Artémise et les "tyrans" de la Grèce antique

La Grèce antique du 8ème siècle est essentiellement formée d’Etats aristocratiques, oligarchiques, ploutocratiques ou monarchiques dans lesquels de petites minorités accaparent héréditairement pouvoir et richesses.

Ensuite, le développement de la vie économique, des villes, du commerce maritime et de la population génère des couches sociales nouvelles (marchands, artisans, métiers urbains) aspirant à une société plus utile à leurs professions et plus démocratique que la seule aristocratie.

Thucydide, historien grec, note intelligemment que les premières révolutions sociales sont liées à l’agrandissement des cités et au commerce maritime. Le dirigeant politique après tout renversement du pouvoir est alors appelé tyran. Cela ne signifie pas nécessairement que son pouvoir soit autoritaire ou même totalitaire. Parmi les centaines de cités existant à l’époque et la quarantaine bien connues, la réalité apparaît comme extrêmement diverse. Le tyran n’a jamais réussi à créer une dynastie sur 3 générations. Produits de mouvements sociaux recherchant un progrès démocratique, ils ont seulement participé de fait à la transition qui mène des royautés aux cités florissantes et "démocratiques" comme l’Athènes de Périclès.

Deux autres facteurs ont contribué à la généralisation des mouvements sociaux, des révolutions, des bouleversements juridiques et des "tyrannies" :

- le milieu paysan subissait une crise grave liée à l’accaparement des meilleures terres par l’aristocratie, à la hausse du coût de la vie, à l’endettement...

- la guerre évoluait de formes aristocratiques privilégiant le combat individuel vers l’affrontement de cohortes massives nécessitant la levée de tous les hommes du milieu populaire

La plupart des historiens spécialisés dans l’histoire grecque antique considèrent que les ports d’Asie mineure comme Milet et Halicarnasse furent parmi les premiers à connaître ce type de mouvements sociaux et l’institution de la tyrannie.

Les rapports sociaux ne se stabilisant pas rapidement, des tyrans apparaissent encore en Carie au début du 5ème siècle avant notre ère. C’est en particulier le cas de Lagdamis, père d’Artémise dont il fait son héritière politique.

Grèce antique : révolutions, tyrannie et progrès de civilisation (Jacques Serieys)

La tyrannie grecque, mère de la démocratie ?

4) Artémis, Artémise et les Amazones

Artémis, l’archère à l’arc d’or, au carquois sacré et aux flèches d’argent, est le nom de la déesse grecque de la chasse, de la nature vierge et de la lune. Vagabonde des forêts, insoumise pour toujours aux hommes comme aux institutions, elle fait partie du monde sauvage et libre guidant les égarés, les étrangers, ou les esclaves en fuite au cœur de la nuit. Elle représente aussi la vie d’où son nom en latin signifiant « celle qui éclaire la route aux carrefours de la vie ».

En parcourant les premières occurrences du web concernant Artémis, j’ai été surpris par le fait que son culte soit présenté comme seulement grec. Or, elle représente :

- d’une part une forme de l’ancienne dualité divine : lune (Artémis) soleil (Apollon)

- d’autre part une forme de l’ancienne Grande déesse vierge, mère du monde, si fréquente de l’Inde antique ( Krishna naît de Devaki, une vierge immaculée et chaste) à l’Egypte antique (la vierge Isis est la mère de Horus), de la Phrygie antique ( la Bonne Mère Cybèle) à la Grèce antique (le temple du Parthénon était dédié à Athéna Parthénos, vierge-mère).

Dieu le Père fut Déesse Mère durant des millénaires

Cybèle, grande déesse antique

“ Artémis présente de si étroites analogies avec Cybèle la déesse phrygienne, et avec d’autres représentations féminines de la puissance divine dans les pays d’Asie, telles que Ma de Cappadoce, Astarté ou Ashtaroth de Phénicie, Atargatis et Mylitta de Syrie, qu’on peut penser que toutes ces divinités ne sont que les variantes d’un seul et même concept religieux, qui présente quelques différences selon les pays, différences qui s’expliquent du fait que ce concept a évolué en fonction des circonstances locales et de la mentalité du pays. ” — Dictionnaire biblique, par J. Hastings, 1904, vol. I, p. 605.

Le culte d’Artémis a été particulièrement important en Asie mineure. Dans la ville d’Ephèse s’élevait le Temple d’Artémis, immense (137,74 m de longueur et 71,74 m de largeur) et magnifiquement décoré (d’où son inscription parmi les Sept merveilles du monde). Ce culte était profondément inscrit dans les traditions religieuses locales ; aussi, c’est dans ce diocèse que l’Eglise a commencé à développer le culte de la Sainte Vierge Marie.

Jacques Serieys


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