Accidents et morts au travail : Pouvoir et médias les cachent

vendredi 9 juillet 2021.
 

Dans le champ mental journalistique standard l’ouvrier n’existe pas et… sa mort non plus !

- 1) Silence, des ouvriers meurent » : autour du traitement médiatique des accidents du travail

- 2) Accidents du travail : des centaines de morts par an, en silence

1) Silence, des ouvriers meurent » : autour du traitement médiatique des accidents du travail

par Matthieu Lépine, Pauline Perrenot, mardi 2 février 2021

Source : Acrimed

https://www.acrimed.org/Silence-des...

Sur le compte Twitter « Accident du travail : silence des ouvriers meurent », Matthieu Lépine, professeur d’histoire-géographie en collège, s’attèle à un recensement des accidents du travail. Réalisé essentiellement à partir de la presse locale, il s’accompagne souvent d’interpellations de la ministre du Travail : Muriel Pénicaud de mai 2017 à juillet 2020, et Élisabeth Borne depuis. Parallèlement, Matthieu Lépine publie sur le blog « Une histoire populaire » des portraits de victimes, des bilans statistiques et ponctuellement, des analyses complémentaires. Enquête, recoupement, spécialisation, mise en perspective : des méthodes qui ne sont pas sans rappeler celles du (bon) journalisme, que revendique d’ailleurs en partie l’auteur contre les défaillances des médias traditionnels. C’est qu’à l’origine de ce travail résonne un cri de colère : « Face à l’indifférence des médias, soyons notre propre média ». Nous avons voulu en savoir plus.

** Acrimed : Votre recensement s’appuie essentiellement sur des articles de presse, plus précisément issus de la presse quotidienne régionale (PQR). Est-ce à dire que ce traitement est satisfaisant ?

Matthieu Lépine : Inévitablement, j’ai besoin que des journalistes aient fait un minimum de travail pour pouvoir faire mon recensement. Ce qui me permet aussi de constater que le traitement journalistique n’est absolument pas satisfaisant. D’abord, parce que la plupart du temps, les articles sur lesquels je m’appuie sont des brèves, dans lesquelles on a très peu d’informations sur les circonstances de l’accident, et tout aussi peu sur la victime… Il n’y a jamais de suivi sur le fond. Je pense par exemple à des accidents de bûcheronnage : on peut lire dans la presse qu’un bûcheron est décédé dans un bois écrasé par un arbre, sauf qu’en l’état, ça ne nous permet pas de savoir si c’est un accident du travail ou non. Et on en vient à un problème essentiel : le terme « accident du travail » n’est quasiment jamais employé dans ces articles, comme si le mot était tabou. Or, il existe bien une définition, qu’il suffirait d’utiliser : à partir du moment où un accident survient par le fait ou à l’occasion du travail, c’est un accident du travail. Mais comme le mot n’est jamais employé, il y a une espèce de flou qui s’installe. Et quand je contacte des journalistes pour avoir des éclaircissements, savoir si le travailleur bûcheronnait dans un cadre privé ou professionnel, ils ne sont pas capables de me répondre. On me dit « je me renseigne », mais le renseignement n’arrive pas.

Donc c’est vrai que des articles existent, et rien que pour ça, ils sont importants, mais ils ne permettent pas du tout de rendre compte de la réalité de ce problème. En définitive, les grands médias considèrent qu’un accident du travail, c’est un fait divers. Et on le sait, les faits divers ne sont pas censés faire la Une régulièrement… Il faudrait pourtant pouvoir le considérer comme un fait social, dans la mesure où ça arrive tous les jours, partout en France, dans tous les corps de métier : selon les chiffres « officiels » dont on dispose, on parle de plus de 650 000 victimes par an, ça mériterait quand même qu’on s’y intéresse un peu plus que ça.

Dans la PQR, c’est d’ailleurs souvent « rubriqué » dans les faits divers…

Tout le temps. Toujours. La catégorie en général, c’est « fait divers – justice ». Régulièrement, on va connaître le nom du chef des urgences, le nom de la personne qui dirigeait la caserne de pompiers et qui est intervenue ce jour-là ; par contre, de la victime, on ne connaîtra ni l’âge, ni parfois même sa profession exacte ! « Un homme est mort », et voilà.

Donc peu d’enquête, peu de reportage. Ce genre d’angle et de traitement superficiel pose la question des sources des journalistes : savez-vous auprès de qui ils obtiennent leurs informations ?

La plupart du temps, c’est la police, les pompiers, et les urgences. Tel que ça m’est présenté, et pour avoir eu beaucoup de journalistes au téléphone, la routine de travail en fin de journée consiste à faire la tournée des commissariats, des casernes ou des urgences par téléphone, et voir ce qui en ressort. C’est aussi pour ça que c’est souvent très peu détaillé : l’information arrive par ce canal, est reproduite, et s’arrête aussitôt. On leur rapporte qu’un homme est grièvement blessé et en urgence absolue, ça va faire l’objet d’une brève, mais on ne saura jamais si la personne va mieux, si elle est décédée, etc. C’est le strict minimum : des articles de fond sur les d’accord les milliers pendant le cassoulet sorti du sortir la de la cave la valise à roulettes la pour ordinateur pour la soirée mais au moins je sache que je ne t’en parlais. Mais ici Loire rouge. Manon prenait pas la voiture peu importe peu importe en commence Accidents du travail, il y en a très rarement.

Que dire de la couverture des médias nationaux ? Observez-vous des différences avec la PQR ?

Si la PQR y revient tous les jours, dans les médias nationaux, c’est beaucoup moins régulier. À quel moment s’y intéressent-ils ? Lorsque ça va toucher une grande entreprise : Eiffage, Bouygues, etc. Et encore… Le 22 décembre, il y a eu un accident mortel sur le chantier de la future ligne 16 du métro parisien – et une semaine plus tôt, sur un autre chantier de la même ligne, un ouvrier a été grièvement blessé après une chute. Dans un premier temps, il n’y a eu aucune information dans la presse. J’ai posté la nouvelle sur Twitter de mon côté, et dans les heures qui ont suivi, un certain nombre de médias se sont empressés de décrocher leur téléphone pour savoir si l’information était vraie… et elle l’était. Il y a eu à ce moment-là une couverture plus large, parce que c’était Eiffage et « le Grand Paris ».

Mais le silence initial pose à nouveau la question des sources des journalistes. Dans certains départements comme la Seine-Saint-Denis, où de grosses entreprises ont des chantiers un peu partout, je constate que les accidents du travail ne sont pas ou peu médiatisés. Pour reprendre l’exemple du chantier de la ligne 16, on a l’impression que les sources traditionnelles (pompiers, police, urgences) se brident.

Est-ce qu’ils ne veulent pas donner l’information aux journalistes ou est-ce que ce sont les journalistes qui ne font pas leur travail ?

J’aurais plutôt tendance à dire que ce sont les sources habituelles qui ne donnent pas l’information. Et les entreprises encore moins : Grand Paris Express [1] a fini par faire un communiqué, Eiffage a répondu au Parisien, mais après que l’information a déjà circulé sur Twitter. Pourquoi les journalistes n’ont-ils pas eu l’information avant ? Il y a aussi sans doute une omerta chez ces grandes entreprises, qui ne se bousculent pas pour diffuser l’information. Et ce n’est pas basculer dans une quelconque théorie du complot que de le dire.

Plus généralement, on peut dire qu’en dehors de ce type d’accident, et même si Le Monde a pu dernièrement faire trois ou quatre pages de dossier, aucun journal national ne se distingue vraiment sur ce sujet, aucun n’en fait une thématique centrale accompagnée d’un travail régulier. La couverture va être au contraire très rare et très ponctuelle. Un dernier exemple : quand l’Assurance Maladie diffuse son rapport annuel, les journalistes s’en font l’écho, avec le même article un peu partout… En particulier si l’AFP prend les devants : les autres médias se contenteront alors d’un simple copié-collé. C’est un petit rituel qui permet de se donner bonne conscience, de se dire qu’on en a au moins parlé une fois et qu’on a fait son travail correctement ! Mais ce n’est pas assez. Évidemment, il y a pléthore de sujets, et les journalistes ne peuvent pas parler de celui-ci tout le temps… mais encore une fois, au moins 650 000 victimes reconnues, 600 morts, voire bien au-delà des 1 000 morts si l’on ajoute les suicides liés au travail, les maladies professionnelles, etc. : je ne trouve pas que ce soit un petit sujet, ni qu’il mérite d’être traité une fois par an. Beaucoup de gens me disent qu’ils ne pensaient pas qu’il y avait autant de morts. Ce n’est pas qu’ils sont idiots, c’est qu’ils ne sont pas (ou mal) informés.

C’est différent dans la presse spécialisée et dans les médias alternatifs indépendants : Bastamag, par exemple, s’y intéresse très souvent ; de son côté, Le Média a décidé de faire régulièrement un « focus » sur une victime d’accident du travail, etc. Dernièrement, L’Humanité a publié un dossier sur Amazon et le recours au travail intérimaire, qui pèse près de 60% dans les entrepôts. Dans cette enquête, il est ressorti qu’il y avait plus de 1 000 accidents par an chez Amazon France Logistique, c’est-à-dire plus de trois par jour ! Là encore, l’information n’a pas beaucoup circulé. Ouest France ou d’autres ont pu reprendre les données de L’Humanité, mais on a parfois l’impression que si on ne fait pas le travail à leur place, les grands médias n’iront pas chercher eux-mêmes l’information.

Commentaire HD :

Article très intéressant qui illustre un problème plus général : pour les grands médias, les créateurs de richesses par leur travail n’existent quasiment pas.

Voir notre article : Invisibilisation de l’activité productive des travailleurs dans les entreprises par les médias http://www.gauchemip.org/spip.php?a...

Voir aussi : accident du travail en France Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Accid...

Hervé Debonrivage

2) Accidents du travail : des centaines de morts par an, en silence

Plus de 1000 accidents du travail graves en 2019, dont 400 mortels. C’est le lourd recensement fait par un professeur d’histoire. Un recensement forcément partiel, non-exhaustif.

Regards. Vous tenez le compte Twitter « Accident du travail : silence des ouvriers meurent », sur lequel vous référencez quasi-quotidiennement les accidents du travail qui ont lieu en France. Comment vous est venue cette idée et pourquoi faites-vous cela ?

Matthieu Lépine. Ça date de 2016, d’une polémique avec Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, qui avait déclaré : « La vie d’un entrepreneur, elle est bien souvent plus dure que celle d’un salarié. Il ne faut jamais l’oublier [...] Il peut tout perdre, lui. » Comme s’il n’y avait que des risques et des pertes financières dans le cadre du travail. À ce moment-là, je n’avais pas de lien particulier avec le sujet, mais je l’ai pris au mots, j’ai commencé mes recherches et, voyant que chaque jour il y avait des articles – plutôt des brèves –, je me suis mis à les comptabiliser, de façon irrégulière. Début 2019, deux accidents m’ont donné envie de faire ce travail de façon plus importante, quotidienne : la mort de Michel Brahim, ouvrier auto-entrepreneur de 68 ans, qui a fait une chute depuis le toit de la préfecture de Versailles. Quelques jours après, dans la banlieue de Bordeaux, Franck Page, un jeune livreur Uber Eats, 18 ans, meurt dans une course. Le premier est mort parce qu’il devait encore travailler pour financer sa retraite, l’autre devait déjà travailler pour financer ses études.

Comment procédez-vous pour faire un tel recensement ?

Je fais des recherches quotidiennes sur Internet. J’ai des alertes Google avec certains mots-clés, pour avoir des listes d’articles contenant ces mots. Depuis que le compte Twitter a gagné en visibilité, beaucoup de gens m’envoient directement les liens des articles qu’ils lisent dans la presse régionale. Il y a aussi des syndicalistes, des salariés, des familles, des inspecteurs du travail qui m’écrivent. Aujourd’hui, sur une journée, j’ai pas mal de choses à recenser, sachant que mon travail n’est que partiel. Je me contente de ce que je trouve sur Internet, de ce qu’on me donne, mais j’en rate énormément – déjà tout ce qui n’apparaît pas dans la presse. Il n’y a pas de recensement officiel. Le ministère du Travail peut sortir des chiffres, mais ce sera ceux de l’inspection du travail ou ceux de la Sécurité sociale qui sortent tous les ans. Mais le problème avec les chiffres de la Sécu, c’est qu’ils ne prennent en compte que les personnes qui y sont affiliées, donc pas les enseignants, pas les agriculteurs, pas les indépendants, soit dix millions de personnes qui échappent aux statistiques. Donc quand la Sécu nous dit qu’il y a 551 morts au travail en 2018 [en hausse de 2,9% par rapport à 2017, NDLR], c’est 551 morts dans le privé.

Quel est le dernier bilan ?

J’ai comptabilisé plus de 1000 accidents du travail graves, dont 400 mortels. J’ai compté quelques suicides, avec toutes les difficultés que cela comporte pour être certain qu’ils sont liés au travail. J’en ai compté un vingtaine.

Y a-t-il un profil de travailleur qui revient plus qu’un autre ou, pour le dire autrement, quels sont les métiers les plus touchés ?

Pour le coup, il n’y a rien d’original : les ouvriers du BTP et de l’industrie sont le plus touchés. Des chutes, des chocs avec des machines, des charges qui s’effondrent, etc. Il y a aussi les chauffeurs-routiers. L’une des principales causes des accidents du travail, ça reste les accidents de la route. Ensuite, selon les saisons, les profils varient. Pendant l’été, il y a eu énormément de décès d’agriculteurs. En deux mois, j’ai multiplié par deux le nombre de recensement dans l’agriculture. En automne, ce sont les bûcherons, les élagueurs. Et, proportionnellement à leur nombre, les marins sont très touchés.

« Quand le sujet est abordé dans ses interviews, Muriel Pénicaud va dire « ah oui, c’est très important, on prend ça au sérieux »… puis derrière, rien. Ça fait des années qu’on casse le code du travail, qu’on détricote la médecine du travail, l’inspection du travail, que la justice du travail manque considérablement de moyens, et ça empire à chaque nouveau gouvernement. »

Le 12 décembre, vous avez tweeté : « On a dépassé aujourd’hui les 1000 victimes d’accidents du travail graves ou mortels recensés depuis le 1er janvier 2019 ». Trouvez-vous que ce thème-là, les accidents du travail, est trop peu pris en compte par la société, que ce soit les politiques, les journalistes, etc. ?

Complètement. Je me suis vite rendu compte – étant donné l’intérêt suscité par mon travail –, c’est que personne ne fait ce recensement. Les syndicats sont plutôt dans l’accompagnement et n’ont pas nécessairement le temps. L’État a créé des observatoires sur un tas de sujets (même si le gouvernement les zigouille les uns après les autres), mais il n’y en a jamais eu un sur les accidents du travail. Selon la Sécurité sociale, il y a 650.000 personnes en France qui chaque année sont victimes d’un accident du travail, du plus bénin au plus grave. Et ça n’est toujours que concernant le secteur privé. Les médias ne parlent de ces accidents que lorsque la Sécu sort ses chiffres. Si l’accident a lieu à Paris ou dans une grande ville, ça aura plus de visibilité qu’un mort dans un petit village où il n’y aura que quelques lignes dans le journal du coin. Si un ouvrier-couvreur meurt en pleine canicule à cause de déshydratation, ça sera beaucoup plus médiatisé que s’il meurt hors-canicule. Les médias sont dans une absence de conscience, pris par la culture du buzz. Quant aux politiques, c’est le pompon. Franchement, quasiment personne n’en parle, jamais. Pendant la campagne présidentielle, Jean-Luc Mélenchon sortait le chiffre du nombre de morts lors de ses meetings, mais au-delà de ça, rien. Je ne vous parle même pas du gouvernement. On a Emmanuel Macron qui nous dit, en octobre dernier : « Je n’adore pas le mot "pénibilité" car ça donne le sentiment que le travail serait pénible ». Il y a eu la députée LREM Aurore Bergé qui avait tweeté : « "Mourir au travail" : sérieusement ? On en est encore là de la vision du monde du travail ?! » C’est d’une absurdité, cela montre à quel point ils ne connaissent vraiment rien au sujet. Quant à Muriel Pénicaud, quand le sujet est abordé dans ses interviews, elle va dire « ah oui, c’est très important, on prend ça au sérieux »… puis derrière, rien. Ça fait des années qu’on casse le code du travail, qu’on détricote la médecine du travail, l’inspection du travail, que la justice du travail manque considérablement de moyens, et ça empire à chaque nouveau gouvernement.

Finalement, quel est le but de votre action ? Qu’attendez-vous des pouvoirs publics ?

Déjà, je n’attends pas que Muriel Pénicaud me contacte. Si elle avait des gens à contacter, ça serait plutôt les représentants des travailleurs. Je voulais juste faire parler d’un sujet que je considère important et dont on ne parle pas assez. Mon objectif, c’était aussi de lutter contre l’absence de reconnaissance accordée à toutes ces personnes, de leur rendre hommage. Derrière les chiffres, les brèves de presse, il y a des noms, des visages, des vies brisées. Je voulais aussi montrer que les nouvelles formes de travail, la précarisation du travail, la réduction des effectifs peuvent avoir des conséquences sur les accidents du travail. Muriel Pénicaud n’est pas responsable de ces accidents mais, tout de même, quand on est ministre du Travail, il faut prendre ses responsabilités et faire quelque chose.

Propos recueillis par Loïc Le Clerc


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