16 septembre 1973 : Victor Jara, grand chanteur chilien abattu par les militaires

vendredi 18 septembre 2020.
 

On amena Victor et on lui ordonna de mettre les mains sur la table. Dans celles de l’officier, une hache apparut. D’un coup sec il coupa les doigts de la main gauche, puis d’un autre coup, ceux de la main droite. On entendit les doigts tomber sur le sol en bois. Le corps de Victor s’écroula lourdement. On entendit le hurlement collectif de 6 000 détenus.

L’officier se précipita sur le corps du chanteur-guitariste en criant : "Chante maintenant pour ta putain de mère", et il continua à le rouer de coups.

Tout d’un coup Victor essaya péniblement de se lever et comme un somnambule, se dirigea vers les gradins, ses pas mal assurés, et l’on entendit sa voix qui nous interpellait : "On va faire plaisir au commandant."

Levant ses mains dégoulinantes de sang, d’une voix angoissée, il commença à chanter l’hymne de l’Unité populaire, que tout le monde reprit en choeur.

C’en était trop pour les militaires ; on tira une rafale et Victor se plia en avant. D’autres rafales se firent entendre, destinées celles-là à ceux qui avaient chanté avec Victor. Il y eut un véritable écroulement de corps, tombant criblés de balles. Les cris des blessés étaient épouvantables. Mais Victor ne les entendait pas. Il était mort.

Miguel Cabezas

Pour visionner une vidéo de Victor Jara chantant Venceremos, chant de campagne de l’Unité Populaire, cliquer sur l’adresse URL portée en source (haut de page, couleur rouge).

Quiconque sait cela depuis 40 ans, quiconque lit cela aujourd’hui, doit se poser quatre questions :

* comment en est-on arrivé là ?

* qui était donc Victor Jara ?

Victor Jara, chanteur chilien, artiste militant

Victor Jara chante le Poema 15 de Pablo Neruda (parole et musique en video)

* comment peut-on éviter le renouvellement de ce type de tragédie à l’avenir ?

- du point de vue de l’organisation, de l’éducation, de la nature des armées et forces de l’ordre ?

- quant à l’interdiction de tout grade, toute responsabilité pour un militaire défendant des opinions d’extrême droite ? Nous savons tous l’idéalisation d’Hitler par des militaires dans tous les pays du monde. L’officier chilien qui commandait au stade de Santiago appelait sa mitraillette la « scie d’Hitler ».

- quant au rapport entre institutions civiles et militaires ?

- quant au rôle des Etats Unis et de leurs grandes entreprises dans le monde ?

- quant au rôle de l’ONU et de la Justice internationale ?

- quant à l’unité des forces progressistes et socialistes dans le monde pour que ce type de coup d’état ne puisse se reproduire alors que le monde en a connu plus de deux cents au 20ème siècle, alors que le Honduras en a connu un autre en 2009 et en subit encore les conséquences ?

- quant aux sanctions gravissimes qui devraient tomber sur tout militaire et tout policier participant à un coup d’état, ne combattant pas un coup d’état, n’ayant pas informé les autorités civiles de la préparation d’un coup d’état ?

* les officiers et soldats responsables de la mort de Victor Jara et autres exécutés du stade de Santiago ont-ils payé leurs crimes ?

La justice chilienne enquête sur la mort de Victor Jara

Comment en est-on arrivé là ?

4 septembre 1970

Allende arrive en tête des présidentielles. Aussitôt, l’ambassadeur américain Edward Kerry multiplie les pressions directes "afin d’annuler les élections et empêcher la prise de pouvoir d’Allende" (voir mémorandum d’ITT en date du 17 septembre).

Les services américains s’affolent. Le manque de finesse de leurs rapports est frappant ; pour eux, de la gauche des démocrates chrétiens au Parti Communiste en passant par Allende, tous ne sont que des agents de Moscou.

Le secrétaire d’Etat (Affaires étrangères) Kissinger est sur la même longueur d’ondes le 15 septembre 1970 " L’élection d’Allende est grave pour les intérêts nord-américains au Chili... Le gouvernement Allende peut être à l’origine de troubles dans ... l’Organisation des Etats Américains. L’évolution politique du Chili est très grave pour les intérêts de la sécurité nationale des Etats Unis en raison de ses effets en France et en Italie".

Du 4 septembre au 3 novembre 1970 : Comment les USA ont tout fait pour empêcher Salvador Allende élu d’entrer en fonctions comme président de la république du Chili ?

11 septembre 1973

L’armée et la police chiliennes soutenues par les USA réalisent un coup d’Etat contre Salvador Allende, élu président de la république depuis 1970.

Des milliers de syndicalistes, militants de gauche, artistes, jeunes que l’armée et la police considèrent trop démocrates pour être honnêtes sont abattus ou rassemblés dans le stade de Santiago.

11 septembre 1973 au Chili : Récit du coup d’Etat minute après minute

11 septembre 1973 au Chili : Chronique d’une tragédie organisée

11 septembre 1973 "Je paierai de ma vie la loyauté du peuple" (Salvador Allende)

16 septembre 1973 : Stade de Santiago du Chili

16 septembre 1973 Victor Jara, grand chanteur et grand artiste de l’Unité Populaire chilienne est torturé puis abattu par quelques déjections humaines, militaires et policiers

16 septembre 1973 Victor Jara, grand chanteur et grand artiste de l’Unité Populaire chilienne est torturé puis abattu par quelques déjections humaines, militaires et policiers

10 décembre 2006 Mort d’Augusto Pinochet

Pinochet : les pourritures meurent aussi (par Jacques Serieys)

10 décembre 2006 : Pinochet, le bouffon sanglant, entre au Panthéon des Salopards (Bernard Langlois, Politis)

Eté 2018 : Le Chili condamne enfin les assassins du chanteur Víctor Jara

Neuf militaires sont reconnus coupables d’avoir torturé et tué l’artiste au moment du coup d’Etat de Pinochet, en 1973. Reste un lieutenant réfugié aux Etats-Unis, dont la demande d’extradition traîne depuis 2014.

Le Chili condamne enfin les assassins du chanteur Víctor Jara

Cinq ans et demi après leur inculpation, neuf militaires chiliens ont été condamnés mardi à Santiago pour la mort du chanteur Víctor Jara, le 16 septembre 1973, dans les jours qui suivirent le coup d’Etat du général Augusto Pinochet. Huit écopent de 18 ans de détention, le dernier de 5 ans pour complicité. Il aura donc fallu 45 ans pour qu’aboutisse le procès de l’assassinat de celui qui fut, avec le président Salvador Allende, la victime la plus célèbre du putsch militaire. Les procédures judiciaires ne sont pas closes pour autant. Les condamnés peuvent faire appel, et le cas du dixième homme, celui qui a tiré le coup de grâce dans la nuque de Jara, reste en suspens : il a fui aux Etats-Unis en 1989, et le Chili le réclame depuis 2014.

Mains broyées

Proche du parti communiste et engagé aux côtés de l’Unité populaire, le rassemblement des gauches qui porta au pouvoir Salvador Allende, Víctor Jara, 40 ans, fut arrêté le jour même du coup d’Etat, le 11 septembre, alors qu’il donnait un cours de théâtre à l’université technique de Santiago. Enfermé au stade Chile, il est supplicié plusieurs jours de suite. Les militaires lui broient les mains à coups de crosses pour lui faire passer l’envie de jouer de la guitare. Il est finalement abattu, et son corps abandonné dans un terrain vague, en compagnie de celui du directeur des prisons d’Allende, Littré Quiroga. Sa femme Joan Turner Jara, une Anglaise installée au Chili pour étudier les danses folkloriques, récupère le corps et l’enterre clandestinement. En 2009, le corps est exhumé et enfin autopsié. Il a gardé les traces de 44 balles, dont le coup de grâce. Et son enterrement officiel peut enfin avoir lieu.

Te recuerdo Amanda, sa chanson la plus connue.

Dès qu’elle est connue, la mort de Víctor Jara devient le symbole de la sanglante répression de Pinochet contre son peuple. Dans les meetings de solidarité, on reprend sa chanson Te recuerdo Amanda (Je me souviens de toi, Amanda), histoire d’amour sur fond d’usine en grève. Le nom de Víctor Jara est donné à des rues, à des centres culturels. Un biopic est tourné en Allemagne de l’Est, avec dans le rôle de Jara le mystérieux rockeur-espion américain Dean Reed. Bruce Springteen ou Bono, en concert au Chili, n’ont pas manqué de lui rendre hommage. En France, Philippe Cohen-Solal, cofondateur de Gotan Project, lui a consacré un émouvant hommage : le titre 44 Tiros, rare exemple de rencontre entre l’électronique et de la chanson engagée.

L’assassin est planqué en Floride

Les neuf tortionnaires ont été condamnés pour les assassinats de Víctor Jara et de Littré, et devront verser 1,8 million d’euros aux familles des victimes. Il manquait pourtant sur le banc des accusés l’homme considéré comme le chef du groupe. Le lieutenant Pedro Barrientos avait fui le Chili en 1989, un an avant que Pinochet ne quitte le pouvoir. Installé en Floride, il avait acquis la nationalité américaine par mariage. C’est à Deltona, où il est concessionnaire automobile, que le débusque une équipe de télévision chilienne en 2012. Il affirmait alors n’avoir jamais mis les pieds au stade Chile, ni avoir croisé Jara. Affirmations contredites par de nombreux témoins, dont des soldats qui torturaient sous ses ordres. En 2014, la justice américaine est saisie d’une demande d’extradition du gouvernement chilien, sur laquelle elle n’a toujours pas statué. Et en juin 2016, un tribunal fédéral d’Orlando (Floride) le déclarait coupable de la mort du chanteur, le condamnant à payer 28 millions de dollars de dédommagement à la famille du défunt. Aujourd’hui l’ex-lieutenant est toujours en liberté.

François-Xavier Gomez

http://www.liberation.fr/planete/20...


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