Les modes de production : un outil théorique du matérialisme historique pour éclairer le passé

mercredi 13 juin 2018.
 

- A) Une autre Histoire que celle des manuels scolaires

- B) Le rôle de Marx en matière économique, historique et sociologique : intérêt et faiblesses

- C) Les différents modes de production

- D) Ce n’est qu’un début... continuons les débats

Dans sa Contribution à la critique de l’économie politique, Marx écrit « A grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois modernes peuvent être qualifiés d’époques progressives de la formation économique et sociale ». Nous devons éviter toute lecture dogmatique de cette affirmation.

A) Une autre Histoire que celle des manuels scolaires

L’Histoire traditionnelle, développée en particulier dans le cadre scolaire, présentait cinq grandes faiblesses qui limitaient sa capacité à dégager des éléments de compréhension du processus historique.

A1. Une histoire trop centrée sur les personnalités dirigeantes

Même les manuels d’histoire de la Troisième république comptaient généralement une leçon par grand roi de France (Clovis, Dagobert, Charlemagne, Hugues Capet, Louis VI, Philippe Auguste, Louis IX, Philippe IV le Bel, Charles V, Charles VII, Louis XI, François Ier, Charles IX, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe Ier).

Découper le récit national de tel ou tel pays en fonction de la succession des dynasties et des rois conduit inéluctablement à donner trop de place à la vie et au caractère de chaque monarque au détriment d’un essai de compréhension des évolutions profondes de la société.

A2. Une histoire bataille

Les affrontements militaires principaux apparaissaient comme fondateurs du récit national (Gergovie, Champs catalauniques, Bouvines, Crécy, Azincourt, Orléans, Castillon, Marignan, Ivry, Rocroi, Neerwinden, Malplaquet, Fontenoy, Valmy, Jemmapes, Fleurus, Rivoli, Marengo, Austerlitz, Wagram, Borodino, Waterloo, Sedan, Marne, Verdun...).

Cette histoire essentiellement militaire favorisait évidemment les discours nationalistes, militaristes, d’héroïsation, favorisait même les théories fascisantes prétendant que "la force crée le droit".

A3. Une histoire utilitariste

L’Histoire a toujours eu une fonction utilitaire pour justifier le pouvoir d’un empereur, pour justifier le rôle d’une religion, pour justifier la volonté expansionniste d’une nation... Aussi, cette nation comme l’empereur ou la religion a construit un mythe fondateur pour croyants crédules. Dans tous les pays du monde, les manuels scolaires ont véhiculé une telle idéologie à but nationaliste. Il suffit de lire les anciens manuels scolaires d’histoire utilisés par l’enseignement catholique pour être effaré de leur manque de rationalité mais par certains aspects, ceux de l’enseignement public sous la 3ème république présentaient aussi un caractère national utilitariste.

A4. Une histoire trop superficielle

Elle ne cherche pas la cause des changements historiques.

Pourquoi sont apparues des Cités-Etats durant l’Antiquité ? Pourquoi Rome a-t-elle soumis aussi facilement le Bassin méditerranéen dont la Grèce ? Pourquoi cet Empire a-t-il ensuite sombré lors des invasions barbares ? Pourquoi la féodalité a laissé place à l’économie marchande des villes ?

Elle n’étudie pas le lien entre évolution des techniques, de l’économie et forme de société (rapports sociaux, vie quotidienne, croyances, organisation politique...), globalement elle n’essaie pas d’analyser le rapport entre réalité économico-sociale, type d’institutions politiques et évolution de celles-ci, se limitant pour l’essentiel au récit évènementiel et parfois culturel

La royauté absolue est traitée d’un point de vue politique, sociétal et moral alors qu’elle répond surtout à une nécessité économique : assurer un compromis entre la société pré-capitaliste en développement et les ordres privilégiés féodaux. Ainsi, le rôle de cette institution politique dans la formation de certaines nations (France, Grande-Bretagne...) passe inaperçu...

A5. Une division de l’histoire du monde en grandes périodes très discutable :

* l’Antiquité de l’adoption de l’écriture au dernier empereur romain (+476)

* le Moyen Age de 496 à 1453 (prise de Constantinople par les Ottomans)

* l’Epoque moderne de 1453 à 1789 (Révolution française)

* l’Epoque contemporaine de la Révolution française à aujourd’hui

Ce découpage en tranches présente de nombreux défauts : il prend essentiellement en compte le continent européen ; il ne fait pas ressortir les caractéristiques économiques, sociales et culturelles de chaque période ; il ne permet pas de bien traiter les périodes de transition comme la Renaissance ; les dates de début et de fin de chaque époque sont factices (et d’ailleurs assez changeantes)...

B) Le rôle de Marx en matière économique, historique et sociologique : intérêt et faiblesses

B1) La méthode de Marx présente depuis bientôt deux siècles plusieurs qualités :

- elle contraint la pensée historique à sortir des limites qui lui sont imposées par les États. Elle permet d’intégrer les récits nationaux dans une conscience globalisée de l’évolution internationale

- elle privilégie la compréhension du processus profond sur le récit superficiel de quelques évènements.

- elle essaie de lier les dimensions économiques, sociales, institutionnelles, culturelles, militaires... du processus historique. Ainsi, le concept de "mode de production" a actuellement en économie le sens de "façon de produire des objets (à l’unité, en série, en continu) ; chez Marx la façon de produire des objets liée aux différents stades de l’évolution historique éclaire le type de société, le mode de vie des humains.

B2) Marx a évolué dans sa théorisation des modes de production

De plus, ces écrits attestent d’une évolution de la pensée de Marx sur ce sujet.

Dès L’idéologie allemande (1845), le mode de production repose sur deux facteurs liés (rapports sociaux et forces productives) qui génèrent selon les époques des modes de vie différents.

Dans son Introduction à la critique de l’économie politique (1857), il emploie un terme intéressant pour caractériser les conséquences du type de mode de production sur les formes de vie concrète : un "éclairage général où sont plongées toutes les couleurs"

Dans la célèbre préface de la Critique de l’économie politique, Marx emploie le concept de mode de production pour un double usage :

- d’une part un type de société (division du travail, propriété, rapports sociaux, pouvoir politique, idéologie...) correspondant à une forme de production de la vie matérielle ( par la cueillette, pêche, chasse, par l’esclavage, par le salariat ...)

- d’autre part un stade de l’évolution historique

Les modes de production (Karl Marx : préface de la Critique de l’économie politique)

B3) Evitons les faux débats : structure et superstructure

Lorsque l’on débat avec un libéral généralement méprisant pour la théorie marxiste, il insiste sur la complexité des formations sociales selon les Etats et régions du monde à des époques intégrées par le marxisme dans tel ou tel mode de production. Ce n’est pas là un angle de critique intéressant car Marx avait déjà mis en garde contre une vision simpliste du lien entre base économique de la société et superstructures culturelles, politiques...

Le mode de production de la vie matérielle « conditionne le processus de vie social, politique, intellectuel en général ». Il ne s’agit pas de conséquences systématiques mais « d’un éclairage général où sont plongées toutes les couleurs et qui modifie les tonalités particulières ».

Ainsi, les causes du passage d’un mode de production à l’autre sont complexes et variables ; cependant Marx insiste sur le fait que le développement des forces productives entre à un moment donné en contradiction avec le maintien des rapports humains de production anciens. La superstucture, par exemple idéologique, subit « plus ou moins rapidement » les transitions et changements de mode de production. Engels précise en 1890 « Le facteur déterminant de l’histoire est en dernière instance la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi, n’avons affirmé davantage. Si ensuite quelqu’un triture cela jusqu’à dire que le facteur économique est le seul déterminant, il transforme cela en une phrase vide, abstraite, absurde ».

B4) Evitons les faux débats : Mode de production dominants et modes de production secondaires

Les modes de production ne se sont pas succédé de manière concomitante partout dans le monde, tel mode de production dominant remplaçant l’autre à l’échelle de la planète.

A diverses périodes de l’histoire humaine, plusieurs modes de production ont pu se côtoyer, l’un pouvant être dominant dans telle région du globe et un autre ailleurs.

Le capitalisme représente le premier mode de production vraiment dominant à l’échelle de la planète.

Aucun mode de production dominant, y compris le capitalisme, n’a éliminé des modes de production secondaires.

Premier exemple : Le mode de production patriarcal se retrouve sur plusieurs millénaires partout dans le monde.

Deuxième exemple : Dans la Russie de la fin du 19ème siècle, début du 20ème, se mêlaient un développement capitaliste dominant, des aspects de la féodalité ainsi qu’une forme d’organisation collective rurale (le mir) correspondant plus aux caractéristiques du mode de production asiatique.

Mir russe, Lénine, mode de production asiatique, féodalisme, capitalisme et socialisme (quelques remarques)

B5) Le concept de mode de production doit être intégré dans le corpus général de la théorie marxiste

Ainsi, par exemple, le concept de formation sociale rend compte de la réalité complexe et évolutive, pays par pays.

B6) Sur les faiblesses des écrits de Marx à propos des modes de production

Sur le concept de mode de production comme sur d’autres, les textes de Marx constituent un point de départ incontournable.

Ceci dit, ils sont marqués par l’époque où ils ont été écrits (par exemple un manque de connaissances concrètes sur telle ou telle période de la préhistoire ou de l’histoire, en particulier pour l’Amérique, l’Asie, l’Afrique et l’Océanie).

Parmi les reproches justes avancés par des antimarxistes, notons les dimensions complémentaires :

- scientiste, déterministe, évolutionniste linéaire du processus général décrit par Marx, comme si celui-ci était fatidique, prédéterminé, inéluctable, inexorable alors que la transition au socialisme depuis le début du 20ème siècle se heurte à d’innombrables aléas.

- catastrophiste quant aux contradictions à court terme du capitalisme et triomphaliste quant aux possibilités de réussite du prolétariat et du communisme.

- succincte en ce qui concerne les transitions entre modes de production. Or, il s’agit évidemment là d’une question essentielle

Sur ces différentes questions il est important d’intégrer les écrits de Marx dans le corpus général du marxisme. Le travail théorique réalisé depuis le milieu du 19ème siècle fait nécessairement partie du corpus de référence pour notre réflexion.

C) Les différents modes de production

C1) Marx a plus cherché à analyser l’évolution de la préhistoire à aujourd’hui qu’à répertorier les caractéristiques figées des différents modes de production. Aussi, il privilégie d’une part la description du processus, y compris au sein de chaque mode, d’autre part l’essai de dégager des constantes comme le rôle majeur des forces productives (hommes, moyens de productions, machines, techniques)

Village et mode de production asiatique : exemple de l’Inde (Marx)

C2) Selon les textes, il propose essentiellement les modes de production suivants :

- > Le « communisme primitif » qui correspond à la préhistoire jusqu’au néolithique

- > La société tribale

- > Le mode de production gentilice

- > Le mode de production asiatique, appelé aussi tributaire

- > Le mode de production nomade dont les Mongols représentent un exemple

- > Le mode de production antique esclavagiste

Mode de production antique : définition, contexte, formes (quelques notes)

- > Le mode production féodal

Le mode de production féodal en Europe

- > Le mode de production capitaliste

L’Origine du capitalisme L’expropriation comme scène primitive

Libéralisme, capitalisme financier transnational et victoire des rentiers depuis 30 ans

Le capitalisme financier

- > Le mode de production primitif (texte maoïste pouvant contribuer un peu à une approche du sujet)

D) Ce n’est qu’un début... continuons les débats

Quiconque se reconnaît de la compréhension marxienne du monde ne peut en ce début de 21ème siècle faire seulement référence à Marx. Pour prendre seulement deux exemples, il est évident que Gramsci apporte des analyses indispnsables sur le rôle de l’Eglise, des intellectuels, de l’idéologie... dans le mode de production capitaliste. De même, la pensée de Trotsky présente plusieurs aspects passionnants : une histoire ne faisant pas abstraction du sujet, une histoire non surdéterminée par un processus linéaire et prévisible, la compréhension des temporalités complexes avec le concept de développement inégal et combiné...

Quiconque se reconnaît de la compréhension marxienne du monde ne peut en ce début de 21ème siècle ignorer les faiblesses du matériau informatif dont disposait Marx, matériau trop européen, insuffisamment asiatique, africain et américain. par exemple pour. Aussi, l’application de chaque mode de production à la compréhension de l’histoire chinoise par exemple, présente des difficultés considérables, particulièrement pour les modes de production esclavagistes et féodaux.

Quiconque se reconnaît de la compréhension marxienne du monde ne peut en ce début de 21ème siècle ignorer les difficultés que posent plusieurs concepts centraux comme la caractérisation des révolutions anglaise, hollandaise, française... comme "révolutions bourgeoises".

Nous devons donc être vigilants à ne pas rester prisonniers d’un marxisme primaire.

J’entends par marxisme primaire :

- des discours simplistes basés sur des citations de Marx plutôt que sur sa méthode et son apport général. Il est évident que celui-ci n’avait pas une lecture unilinéaire et évolutionniste du développement historique contrairement aux dogmes staliniens des années 1930.

- des démarches positivistes présentant ce prétendu "marxisme" comme une science comprenant des lois, y compris en matière prospective.

- ainsi, à partir de la phrase « à grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d’époques progressives de la formation sociale économique », a été inventé une sorte de processus historique inéluctable. Or, non seulement les modes de production cités plus haut ont généralement cohabité mais leurs formes ont connu une histoire inégale et combinée dans le temps et dans l’espace qui justifie de privilégier jusqu’à l’apparition du capitalisme l’étude des formations sociales concrètes sur les généralisations abusives à partir de la théorie des modes de production.

- cette "histoire marxiste" a également présenté un caractère utilitariste annonçant le socialisme (grands moyens de production et d’échange collectivisés, rôle central de la classe ouvrière) comme le prochain mode de production après le capitalisme et avant le communisme, alors qu’une démarche scientifique justifie plus de prudence dans les projections à long terme posées comme matérialistes.

- si ce "marxisme" avait été capable de dégager réellement des "lois" de l’évolution historique, il aurait produit des textes bien plus intéressants que ceux émanant des épigones staliniens.

Marxisme primaire et modes de production

La volonté de marquer une différence de fond avec ce "marxisme" primaire se justifie particulièrement en ce qui concerne les modes de production.

Marx n’ jamais traité à fond l’analyse des modes de production. Le nombre qu’il cite change d’un ouvrage à l’autre.

Le capitalisme est le premier mode de production vraiment dominant avec aujourd’hui des caractéristiques internationales.

Répétons qu’il n’existe pas de "théorie socialiste", des modes de production comme du reste mais une réflexion (apports nouveaux permanents de l’archéologie et des recherches historiques, méthode, concepts, écrits) sans vérité révélée par quiconque, sans pape infaillible, sans dogme, sans canal historique, évoluant en permanence.

CONCLUSION

Dans les semaines à venir, nous essaierons de mettre en ligne des articles plus précis sur chaque mode de production, sur la critique de leur bien-fondé par le libéralisme... Par ailleurs, plusieurs débats sont restés en suspens, me semble-t-il depuis les années 1968, par exemple sur le mode de production asiatique, sur les transitions entre modes de production, sur la nature de classe de l’Etat absolutiste... A coup sûr, des historiens et théoriciens plus compétents que les rédacteurs de ce site continuent à écrire sur ces sujets. Nous nous limiterons à en rendre compte au mieux.

Jacques Serieys


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