Non, Ozouf Debray, les philosophes des Lumières et les Montagnards de 1793 ne sont pas responsables des malheurs du 20ème siècle

vendredi 5 mai 2017.
 

Le Nouvel Observateur a publié pour les fêtes de Noël un dossier volumineux sur "Le siècle des Lumières".

Je viens de le parcourir. Deux textes m’ont fait hisser les cheveux sur la tête :

- l’article de Mona Ozouf

- l’interview de Régis Debray

1) Le texte de Mona Ozouf

Le chapeau de son article donne le ton : " ...Panthéonisés, les géants des Lumières ont servi de caution aux massacres de la Révolution française. Mais sont-ils responsables pour autant de toutes les tragédies du XX ème siècle ?..."

Avec François Furet, Mona Ozouf avait déjà théorisé que l’idéal éthique et égalitaire de Robespierre et des Montagnards avait inauguré l’ère totalitaire, préparé la "greffe bolchévique" sur leur tradition révolutionnaire. De telles "analyses" émanant d’intellectuels longtemps classés à gauche, qu’allaient dire les historiens et philosophes de droite ?

Les philosophes conservateurs comme Luc Ferry et Alain Renaut n’en demandaient pas tant pour mettre un signe égale entre le volontarisme politique et le risque "historiquement vérifiable" de la Terreur. Voilà le libéralisme et le laisser-faire justifiés par l’histoire et les philosophes.

Les plumitifs cléricaux et autres descendants intellectuels des Anti-Lumières s’en donnèrent à coeur joie durant plusieurs années dans la dénonciation de la Révolution française qui a pourtant légué à la République sa devise, son hymne, sa fête nationale...

Les livres Al Canton, publiés en Aveyron par le Conseil général sont un modèle du genre. Dans ces recueils "ethnographiques", qui a le meilleur rôle ? Les prêtres réfractaires.

Revenons à l’article de Mona Ozouf. Je n’ai ni le temps, ni l’intention de l’analyser dans son ensemble. Voici seulement le passage qui m’a fait dresser les cheveux sur la tête : " La Révolution soupçonne, surveille, censure, châtie, emprisonne, exécute, inscrit sur ses bannières un méchant oxymore, "le despotisme de la liberté". Née des protestations contre les attentats de l’Ancien Régime à la liberté, elle se poursuit dans la suppression des droits de l’homme au nom de la raison d’Etat... Le mouvement des Lumières comme la Révolution portent ensemble témoignage de ce qu’il advient aux hommes quand ils reprennent en main ce qui avait si longtemps paru appartenir à Dieu..."

Je lis ce type de tirade depuis le bicentenaire. N’y a-t-il donc dans la République française d’Inspecteur Général ou universitaire capable ou suffisamment courageux pour arrêter cette diarrhée. Cela me paraît simple :

- la période de la Révolution française marque de toute façon un grand progrès social par rapport à l’Ancien Régime. Avant 89 en Aveyron, un cinquième à un quart de la population mendie au long des routes ou souffre de sous-nutrition. De 89 à 94, la répartition des terres, même insuffisante, résout en bonne partie le problème. L’égalité dans l’héritage modifie considérablement les rapports sociaux. Savez-vous qui la Révolution a libéré dans la maison qu’habitent mes parents actuellement à Entraygues ? Le cadet Grégoire enfermé là depuis 14 ans alors qu’il était parfaitement sain d’esprit ; la Révolution allait le prouver ; mais c’était un cadet. Quant aux femmes, ce n’est pas pour rien que l’opposition à la Restauration fut souvent leur fait dans les campagnes. Elles savaient ce que représentait l’Ancien régime pour elles ; je ne citerai que cette enquête menée en Aveyron dans les années 1780 qui les décrit comme moins respectées que les chiens.

- la Révolution française représente un grand élan citoyen et émancipateur. Tout le département se couvre d’écoles. Les assemblées de villages durent parfois trois jours pour discuter d’une loi. Il y a eu bien sûr des dérapages, généralement occasionnés par les milieux sans-culottes les plus pauvres pour qui la République signifiait d’abord pouvoir manger et se loger ; je les condamne ; mais il faut rappeler que ces citoyens étaient parqués, régulièrement éliminés en Aveyron à La Gascarie juste avant 89 pour ne pas troubler la bonne conscience des puissants.

- la Révolution française représente un grand tournant démocratique dans l’histoire humaine. Pour la première fois un peuple de 30 millions d’habitants affirme qu’il se fixe l’objectif de maîtriser sa propre histoire. Pourquoi sous-estimer l’importance de l’invention du suffrage universel quand un pays comme les Etats Unis ne l’a pas encore découverte au début du 21 ème siècle ?

- il ne faut pas exagérer la folie égalitaire des jacobins. Au plan économique, je crois Robespierre plus proche de Keynes que de Staline. Quand Condorcet et Robespierre rédigent la Déclaration des Droits de l’Homme de 1793, ils font voisiner quatre droits naturels : l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété. Pour connaître assez bien les écrits de Robespierre et Saint Just, cela correspond à leur fond philosophique et politique.

- je trouve incroyable de présenter les Montagnards comme des intellectuels qui essayaient de construire le monde selon les délires de leur raison et de leur éthique. Les textes des Montagnards sont généralement concrets, pragmatiques, datés, très marqués par le contexte dans lequel ils ont été écrits ; ils sont même souvent encore intéressants à lire aujourd’hui. Par contre, essayez de lire les controverses des années 1780 entre ultramontains et gallicans ; là oui, vous aurez à déchiffrer les textes de cinglés qui voient le monde au travers de leurs références intellectuelles. Heureusement que la Révolution a rendu la pensée plus concrète.

- enfin, il ne faut jamais oublier dans quelles conditions, les Républicains de l’An II ont lutté. Toutes les frontières étaient menacées par les armées royales d’Autriche, Prusse, Espagne, Grande Bretagne... Même en Aveyron, au centre du pays, une armée chouane occupait l’Aubrac et des "brigands" assassinaient les Républicains dans leur lit ou au détour d’un chemin de Saint Chély au Nord jusqu’à Saint Affrique au Sud. Les montagnards de 92-94 avaient le choix entre se défendre ou subir le même sort que les grands mouvements populaires battus ayant précédé la Révolution française, c’est à dire la tuerie généralisée. Ils se sont défendus et ils ont gagné. J’ai appris l’héroïsme des soldats de l’an II sur les bancs de l’école publique d’Entraygues ; leur victoire a ouvert une nouvelle page de l’histoire du monde.

Mona Ozouf analyse la guillotine et la répression des contre-révolutionnaires comme un choix des dirigeants montagnards. Or, elles furent surtout la réaction d’un peuple en guerre, menacé des pires sanctions par les royautés étrangères et qui ne voulait pas s’avouer vaincu sans avoir combattu "La liberté ou la mort". Lors des autres guerres menées par la France, les droits de l’homme n’ont pas plus été respectés sans présence des Montagnards.

Je ne prétends pas que toutes les condamnations à mort de 1793 et 1794 (Olympe de Gouges, Denis Monnet...) étaient justifiées. Je considère seulement que si Terreur il y a eu de 1789 à 1871, c’est surtout CONTRE le courant politique né des Montagnards en 1831, 1832, juin 1848, 1849, 1851, 1871...

2) L’interview de Régis Debray

Son titre " Ce siècle qui a tout éclairé et rien deviné PLAIDOYER POUR LE CLAIR OBSCUR" laisse deviner la suite, ses contradictions et ses surprenantes affirmations :

"Toute lumière fait de l’ombre, et il y a trois zones d’ombre que nous a laissées le mouvement des Lumières, qui sont justement les points névralgiques où se décide le 21ème siècle : la croyance, l’appartenance, la violence" Je trouve vraiment bizarre de reprocher aux Lumières du 18ème de n’avoir pas prévu les principaux problèmes de ce début de 21ème siècle. Ceci dit, il suffit de parcourir un peu les écrits de Voltaire pour voir à quel point il aborde les questions de croyance, d’appartenance et de violence. Régis Debray les connaît à coup sûr mieux que moi.

Alors, où veut-il en venir ? Si c’est pour dire que le combat des Lumières n’apporte pas toutes les réponses aux problèmes d’aujourd’hui, pas de problème. Mais son texte va beaucoup plus loin en affirmant : "Il faut avant tout refuser la dichotomie entre Lumières et anti-Lumières".

Et bien, si, il y a dichotomie.

Les Lumières font partie de l’arbre généalogique de la pensée démocratique, éthique, émancipatrice, scientifique.

Les Anti- Lumières font partie de l’arbre généalogique du fascisme.

Valoriser le "clair-obscur" sur ce point signifie rendre inintelligible l’histoire de l’Europe depuis 300 ans.

Il est dommage qu’un homme connu par ses liens avec la guérilla bolivienne à l’époque du Che défende aujourd’hui de telles idées.

Jacques Serieys


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