Agrippa d’ AUBIGNÉ, poète engagé, militant et armé

jeudi 5 octobre 2017.
 

Comme homme et comme poète, Agrippa d’Aubigné mérite de ne pas tomber dans l’oubli. Si son ami Henri IV l’avait choisi comme poète officiel de la cour plutôt que ce besogneux boursouflé de Malherbe, l’histoire de la littérature française en aurait été bouleversée.

Il naît le 8 février 1552 en Saintonge, province marquée pour longtemps par le grand mouvement social appelé Révolte des Gabelles (1548). Une révolution démocratique bourgeoise se développe ensuite au niveau national et local sous le drapeau religieux du protestantisme ; son père s’y illustre comme penseur et comme capitaine.

Le jeune Théodore Agrippa va être confronté durant toute sa vie (1552 - 1630) aux fanatiques catholiques (Sainte Ligue...) décidés à conserver leur domination totalitaire sur la société. Malgré assassinats, tueries, guet-apens, blessures et trahisons, il conservera jusqu’à sa mort sa dignité, sa rigueur morale et ses idées.

Dès l’âge de 8 ans il assiste à la décapitation d’une bonne centaine de chefs huguenots par les catholiques. Leurs têtes ornent les créneaux d’Amboise lorsque son père lui fait jurer de les venger. "Mon enfant, il ne faut pas que ta tête soit épargnée après la mienne, pour venger ces chefs pleins d’honneur ; si tu épargnes, tu auras ma malédiction."

Elève de Béroalde à Paris, il en est expulsé à l’âge de dix ans, fuit, est arrêté par un bourreau et un inquisiteur, s’évade puis rejoint son père combattant pour défendre Orléans. Une dague au côté, il se rend utile sur les fortifications, découvre le sang répandu, la pourriture des chairs abandonnées, la violence des combats. Orphelin de mère depuis sa naissance, il perd à présent son père mortellement blessé par une pique.

Agé de treize ans, Agrippa rejoint Genève. Par amour pour la belle et cultivée Loyse Sarrazin, il déploie rapidement toutes ses qualités dans l’étude, lui adressant des vers en grec ancien. Sa formation scolaire humaniste lui permet de lire couramment l’hébreu, le grec et le latin.

A quinze ans, il part seul retrouver la France et les troupes protestantes combattantes. A seize ans, le voici capitaine en second d’une compagnie huguenote de Rouergats et Quercynois venus combattre en Poitou, de la Garonne à la Loire. Il assiste par exemple à l’assassinat ignoble de Condé par le frère du roi.

Sachant par expérience qu’aucun compromis n’est possible avec le fanatisme papiste, il fait partie des "durs" du camp protestant, au combat de 1568 à 1570, aidant Henri de Navarre à fuir Paris en 1573, participant à toutes les campagnes militaires de 1573 à 1577 puis de 1580 à 1593, assumant des tâches diplomatiques au plus haut niveau, mais excellant surtout dans les opérations de guérillas.

Les victoires militaires protestantes permettent à Henri de Navarre de devenir roi de France sous le nom de Henri IV. A l’approche du trône, celui-ci s’est converti au catholicisme suivi par de nombreux carriéristes. D’Aubigné dédie à tous ces minables hypocrites et malléables un pamphlet percutant : La Confession catholique du Sieur de Sancy. Nicolas Harlay de Sancy, contrôleur général des finances, s’est déjà converti plusieurs fois selon les rapports de force et les besoins de sa carrière lorsqu’en 1597, il se convertit à nouveau au catholicisme, pensant ainsi être préféré à Sully pour diriger les finances du royaume. D’Aubigné qui le connaît bien, lui prête :

- la défense du mensonge comme moyen de domination du peuple ""Il vaut mieux laisser les superstitions pour n’ôter les dévotions."

- la réussite personnelle à tout prix comme valeur humaine essentielle "J’ai eu pour but, sans changer, le profit, l’honneur, l’aise et la sûreté. Tant que le dessein d’être Huguenot a été conforme a ces quatre fins, je l’ai suivi sans changer."

Durant quelques années tranquilles, Agrippa entreprend l’écriture d’une Histoire universelle.

En 1510, Henri IV est assassiné.

14 mai 1610 : Assassinat de Henri IV par Ravaillac, petit enseignant catholique

Jésuites et fanatiques catholiques s’imposent année après année de plus en plus à la Cour. Le vieux capitaine d’Aubigné reprend d’abord le combat par la plume (Le Baron de Faeneste) puis par l’épée, participant à un projet de soulèvement contre le duc de Luynes alors que partout l’armée royale impose un rapport de force défavorable aux Protestants.

A nouveau compromis, D’Aubigné se voit obligé de se réfugier à Genève pour finir sa vie. Il en profite pour se remarier à 71 ans et scandaliser les puritains calvinistes par ses écrits osés.

Le rôle positif de cette cité dans l’éclatement de la révolution démocratique française en 1789, constitue une petite revanche posthume de sa très forte personnalité.

Nous avons choisi ci-dessous de présenter seulement quelques poèmes illustrant les qualités poétiques et les idées d’Agrippa D’Aubigné. La plupart sont extraits de son oeuvre majeure Les Tragiques, modèle de poésie engagée et même de poésie militante contribuant à l’action. L’auteur dénonce :

- dans un premier livre les responsables des malheurs du royaume, le cardinal de Guise, la reine Catherine de Médicis, les jésuites, le pape.

- dans un deuxième livre, les massacres ignobles subis par les protestants

Il nous a également régalé :

- d’une Histoire universelle en 11 volumes, tout aussi engagée,

- d’oeuvres polémiques comme Les Aventures du baron de Faeneste

- des Petites œuvres meslées du sieur d’Aubigné

- d’un recueil poétique intitulé Le Printemps : l’hécatombe à Diane et Les stances

Les textes sont présentés ci-dessous sans être organisés par thème.

1) Théodore Agrippa d’ AUBIGNÉ, poète amoureux

Malgré une vie extrêmement agitée, Agrippa restera marqué par son amour de jeunesse pour Diane Salviati qu’il rencontre probablement durant l’été 1570. Un peu plus âgée que lui, plus riche, brune italienne aux yeux d’ébène, socialement plus installée, elle sera son grand amour même si leur liaison dure peu. Cette jeune fille n’est autre que la nièce de Cassandre Salviati, "la mignonne" à qui Ronsard proposa d’aller voir si les roses étaient écloses.

Agrippa se sent devenir un dieu par l’amour de Diane :

Ton feu divin brûla mon essence mortelle,

Ton céleste m’éprit et me ravit aux Cieux,

Ton âme était divine et la mienne fut telle :

Déesse, tu me mis au rang des autres dieux.

- 

J’ai vécu de nectar, j’ai sucé l’ambroisie,

Savourant le plus doux de la divinité.

Aussi, la haine et la violence des papistes ne lui font pas peur :

Ces humains aveuglés envieux me font guerre,

Dressant contre le ciel l’échelle, ils ont monté,

Mais de mon paradis je méprise leur terre

Et le ciel ne m’est rien au prix de ta beauté.

A vingt ans, au moment de la Saint Barthélémy, il est attaqué par surprise dans une auberge ; très grièvement blessé, il parcourt 80 kilomètres à cheval pour rejoindre Diane et sa famille. Longtemps entre la vie et la mort, il reprend des forces. Cependant, la famille de celle-ci est de confession catholique et les fiançailles sont rompues par le père. Il semble également que Diane n’est pas attirée vers le fier huguenot par des sentiments aussi impétueux d’où son chagrin, son accablement traduits en vers splendides de vérité :

Plus dure que les rocs, les côtes et la mer,

Plus altière que l’air, que les cieux et les anges,

Plus cruelle que tout ce que je puis nommer,

Tigres, ours et lions, sergents, monstres étranges,

Tu ris en me tuant et je meurs pour aimer.

- 

Consommer mon espoir, comme font peu à peu

Le débat de mes sens, mon courage inutile,

Mes soupirs échauffés, mes désirs insolents,

Mes regrets impuissants, mes sanglots violents,

Qui font de ma raison une guerre civile.

Agrippa en tombe tellement malade que plusieurs médecins viennent à son chevet. Diane mourra en 1575 mais la passion d’Aubigné restera inaltérable, y compris longtemps après son mariage avec Suzanne Lezay.

Oui, Suzanne, la nuit de Diane est un jour :

Pourquoi ne peut sa mort me donner de l’amour

Puisque morte elle peut te donner jalousie.

Cette passion malheureuse a suscité des poèmes d’amour parmi les plus beaux de la littérature française, peut-être les plus sincères et les plus touchants.

2) Guerre civile atroce et atroce amour contrarié

Agrippa analyse lui-même son engagement total et permanent dans les Guerres de religion comme lié (au moins partiellement) à son échec amoureux dû au sectarisme du catholique père Salviati, sieur de Talcy.

Combattu des vents et des flots,

Voyant tous les jours ma mort prête,

Sous les abois d’une tempête

D’ennemis, d’aguets, de complots,

- 

Me réveillant à tous propos,

Mes pistoles dessous ma tête,

L’amour me fait faire le poète,

Et les vers cherchent le repos.

- 

Pardonne-moi, chère maîtresse,

Si mes vers sentent la détresse,

Le soldat, la peine et l’émoi :

- 

Car depuis qu’en aimant je souffre,

Il faut qu’ils sentent comme moi

La poudre, la mèche et le soufre.

3) Agrippa d’ AUBIGNÉ, témoin lucide des guerres de religion

Plongé dans une guerre civile atroce, sa poésie emprunte inévitablement la route des combats et choisit pour lieu de ses sonnets, non plus les cités antiques évoquées par les poètes de la Pléiade mais les champs de bataille réels sur lesquels il combat.

Au lieu de Thessalie aux mignardes vallées,

Nous avortons ces chants au milieu des armées...

Le luth que j’accordais avec mes chansonnettes

Est ores étouffé par l’éclat des trompettes...

Il comprend la logique destructrice de ce combat "douteux" et sans merci. Il préfèrerait "amiable paix" pour retrouver son amour "Ou vous n’aurez bientôt ni dispute, ni terre". Vieux combattant à l’âge de 25 ans, il entreprend d’écrire Les Tragiques, épopée « proprement révolutionnaire à l’époque, contre tout ce qui appauvrit, vicie, opprime, déchire et empêche l’être humain de s’accomplir et de trouver le bonheur ici bas ».

Sa poésie est aussi engagée dans la réalité historique que celle d’Eluard et d’Aragon. Il s’en explique bien :

Si quelqu’un me reprend que mes vers échauffés

Ne sont rien que de meurtre et de sang étoffés,

Qu’on n’y lit que fureur, que massacre, que rage,

Qu’horreur, malheur, poison, trahison et carnage,

Je lui réponds : Ami, ces mots que tu reprends

Sont les vocables d’art de ce que j’entreprends...

Ce siècle, autre en ses moeurs, demande un autre style.

Nous pourrions caractériser cette poésie comme un magnifique lyrisme apocalyptique :

Quand Nature sans loi, folle, se dénature

Quand Nature, mourant, dépouille sa figure,

Quand les humains, privés de tous autres moyens,

Assiégés, ont mangé leurs plus fidèles chiens,

Quand sur des chevaux morts on donne des batailles

A partir du butin de puantes entrailles...

Notons enfin qu’Agrippa traduit en vers son mépris pour ses ennemis, mieux que ne le fera Victor Hugo pourtant excellent

L’écume de leur pus leur monte jusqu’aux yeux

4) Agrippa D’Aubigné, poète des 16ème et 17ème siècles

D’Aubigné fait partie, sans aucun doute, des meilleurs poètes français. Le sonnet ci-dessous, peut être comparé tout à la fois à Ronsard par la forme, à Viau par l’usage des mots, images et figures, à Jean Racine par l’expression tourmentée des sentiments...

Oui, mais ainsi qu’on voit en la guerre civile

Les débats des plus grands, du faible et du vainqueur

De leur douteux combat laisser tout le malheur

Au corps mort du pays, aux cendres d’une ville,

- 

Je suis le champ sanglant où la fureur hostile

Vomit le meurtre rouge, et la scythique horreur

Qui saccage le sang, richesse de mon coeur,

Et en se débattant font leur terre stérile.

- 

Amour, fortune, hélas ! apaisez tant de traits,

Et touchez dans la main d’une amiable paix :

Je suis celui pour qui vous faites tant la guerre.

- 

Assiste, amour, toujours à mon cruel tourment !

Fortune, apaise-toi d’un heureux changement,

Ou vous n’aurez bientôt ni dispute, ni terre.

5) Agrippa d’Aubigné et la dynamique révolutionnaire du protestantisme d’origine

Le protestantisme se développe au 16ème siècle comme expression religieuse d’une révolution démocratique bourgeoise encore immature. Son affrontement face à la royauté et à l’Eglise catholique libère des potentialités révolutionnaires dans les couches sociales populaires surexploitées. Ainsi, dans le Carladez (triangle Entraygues, Mur de Barrez, Carlat) le protestantisme naît d’un mouvement social violent contre la féodalité (châteaux et titres brûlés...). Ce lien entre Réforme religieuse et révolte des pauvres face aux riches se rencontre assez fréquemment en milieu rural.

Le protestantisme connaît également un processus de radicalisation dans les idées (les délégués aux Etats généraux de Millau parlent d’établir une république), radicalisation dont Agrippa représente un bon exemple. A plusieurs moments, c’est lui qui impulse le camp des purs et durs parmi les huguenots.

Dans son ouvrage "Agrippa D’Aubigné" (collection Ecrivains d’hier et d’aujourd’hui, Editions Seghers), Jean Rousselot note que « s’il est une époque où l’on peut parler de poésie engagée, c’est bien la seconde moitié du XVIème siècle... mais on chercherait en vain dans les autres auteurs une halenée (respiration, rythme) comparable à la sienne, à la fois réaliste et surnaturelle... populaire et humaniste, rationnelle et prophétique, tendrement charitable aux petits, implacablement hostile aux puissants, d’instinct accordée aux rythmes de la nature et d’instinct confondant dans la "contre nature" les mauvaises moeurs d’un roi et la dictature sanglante d’une Eglise... Le sentiment national d’Agrippa est inséparable de sa conviction ardente, et combien insolite alors, qu’il ne peut y avoir nation que s’il y a pour tous liberté, justice, égalité des droits. »

En autant de malheurs qu’un peuple misérable

Traîne une triste vie en un temps lamentable,

En autant de plaisirs les Rois voluptueux,

Ivres d’ire et de sang, nagent luxurieux

Sur le sein des putains.

Dans la tradition de l’Ancien testament comme du christianisme primitif, Agrippa fait appel au Dieu d’amour et de justice pour dénoncer les "tyrans" :

O tyrans, apprenez, voyez, résolvez-vous

Que rien n’est difficile au céleste courroux ;

Apprenez, abattus, que le Dieu favorable

Qui (ren)verse l’élevé, hausse le misérable.

6) Théodore Agrippa d’ AUBIGNÉ, anticlérical

Lecteur quotidien de la Bible, il est imprégné du style enthousiaste et irrité des prophètes (dans les Psaumes par exemple). Il en est également l’héritier par son aspiration à une vraie justice sociale ; aussi, il s’attaque à la hiérarchie catholique, sa richesse, ses mensonges et ses rites pompeux, avec une hargne rare.

Or faut-il à ses pieds ces blasphèmes et titres

Poser, et avec eux les tiares, les mitres,

La bannière d’orgueil, fausses clefs, fausses croix

Et la pantoufle aussi qu’ont baisée tant de rois.

D’Aubigné écrit toujours en poète engagé et militant.

Il s’en prend aux religieux de la Ligue Catholique alliés de la royauté intégriste castillane :

Voilà votre évangile, o vermine espagnole,

Je dis votre évangile, engeance de Loyolle

Il s’attaque tout autant aux liens entre papauté, clergé, royaume d’Espagne, empire germanique :

Ainsi, l’orgueil de Rome est à ce point levé

Que d’un prêtre, tout roi, tout empereur bravé,

Est marchepied fangeux ; on voit sans qu’on s’étonne

La pantoufle crotter les lys de la couronne... Dans les vers ci-dessous, il argumente contre la présence réelle de Dieu dans l’ostie.

Contre la présence réelle

N’est-ce point sans raison que ces champis (bâtards) désirent

Etre sur les humains respectés en tous lieux,

Car ils sont demi-dieux, puisque leurs pères tirent

Leur louable excrément de substance des Dieux.

- 

Et si vous adorez un ciboire pour être

Logis de votre Dieu, vous devez, sans mentir,

Adorer ou le ventre ou bien le cul d’un Prêtre,

Quand ce Dieu même y loge et est prêt d’en sortir.

- 

Tout ce que tient le Prêtre en sa poche, en sa manche,

En sa braguette est saint et de plus je vous dis

Qu’en ayant déjeuné de son Dieu le dimanche,

Vous devez adorer son étron du lundi.

- 

Trouvez-vous cette phrase et dure et messéante ?

Le prophète Esaïe en traitant de ce point

En usait, appelant vos Dieux Dieux de fiente,

Or digérez le tout et ne m’en laissez point.

7) Théodore Agrippa d’ AUBIGNÉ, poète de la vie populaire

Sort inique et cruel ! le triste laboureur

Qui s’est arné (éreinté) le dos à suivre sa charrue,

Qui sans regret semant la semence menue

Prodigua de son temps l’inutile sueur,

- 

Car un hiver trop long étouffa son labeur,

Lui dérobant le ciel par l’épais d’une nue,

Mille corbeaux pillards saccagent à sa vue

L’aspic demi pourri, demi sec, demi mort.

- 

Un été pluvieux, un automne de glace

Font les fleurs, et les fruits joncher l’humide place.

A ! services perdus ! A ! vous, promesses vaines !

- 

A ! espoir avorté, inutiles sueurs !

A ! mon temps consommé en glaces et en pleurs.

Salaire de mon sang, et loyer de mes peines !

8) Agrippa d’ AUBIGNÉ ennemi des grands

Il ressent et versifie une haine inextinguible :

- à l’encontre de la régente Catherine de Médicis "reine noire", "maquerelle à ses fils", qui aurait mieux fait de rester dans sa ville d’origine : Florence.

Plût à Dieu, Jézabel, que tu euss à Florence

Laissé tes trahisons en laissant ton pays

- envers le roi Henri III "putain fardée" dont le rapport à ses proches passe par son anus :

Par le cul d’un coquin chemin au coeur d’un Roy

- contre Charles IX qui, de sa fenêtre, chassait à l’arquebuse les protestants encore vivants lors de la Saint Barthélémy

Ce roi, non juste roi, mais juste arquebusier

Giboyait aux passants trop tardifs à noyer

- contre les princes réactionnaires de l’Eglise comme le cardinal de Lorraine, chef des catholiques intégristes à partir de 1563, prélat de Contre-réforme et coureur de jupons. Charles de Guise fut nommé archevêque de Reims à l’âge de 13 ans par son oncle démissionnaire puis cardinal de Lorraine à la mort de celui-ci. Lors de la mort de ce " ce puant flambeau de la France allumée",

L’air, noirci de démons ainsi que de nuages

Creva des quatre parts d’impétueux orages...

Les déluges épais des larmes de la France

Rendirent l’air tout eau de leur noire abondance.

9) Agrippa préfère les "simples paysans"

Ce ne sont pas les grands,mais les simples paysans,

Que la terre connaît pour enfants complaisants

La terre n’aime pas le sang ni les ordures :

Il ne sort des tyrans et de leurs mains impures

Qu’ordures ni que sang : les aimés laboureurs

Ouvragent son beau sein de si belles couleurs,

Font courir les ruisseaux dedans les vertes prées

Par les sauvages fleurs en émail diaprées :

Ou par ordre et compas les jardins azurés

Montrent au ciel riant leurs carreaux mesurés :

Les parterres tondus et les droites allées :

Des droiturières mains au cordeau sont réglées :

Ils sont peintres brodeurs et puis leurs grands tapis

Noircissent de raisins et jaunissent d’épis.

10) L’intellectuel et politique Agrippa d’Aubigné

Les derniers vers des Tragiques résument sa soif de connaissance.

Encor tout ébloui, en raisons je me fonde

Pour de mon âme voir la grande âme du monde,

Savoir ce qu’on ne sait et qu’on ne peut savoir,

Ce que n’a ouï l’oreille et que l’oeil n’a pu voir...

Son Histoire universelle contient des analyses et des récits concernant les guerres de religion, les relations diplomatiques et rapports de force du 16ème qui restent passionnants quatre siècles et demi plus tard.

11) Théodore Agrippa d’ AUBIGNÉ , poète héritier de la Pléiade (Du Bellay, Ronsard...)

De nombreux poèmes présentent des caractéristiques communes de thèmes (ici l’amour) et de formes (ici sonnet et alexandrins).

Nous ferons, ma Diane, un jardin fructueux :

J’en serai laboureur, vous dame et gardienne.

Vous donnerez le champ, je fournirai de peine,

Afin que son honneur soit commun à nous deux.

- 

Les fleurs dont ce parterre réjouira nos yeux

Seront vers florissants, leurs sujets sont la graine,

Mes yeux l’arroseront et seront sa fontaine

Il aura pour zéphyrs mes soupirs amoureux.

- 

Vous y verrez mêlés mille beautés écloses,

Soucis, oeillets et lys, sans épines les roses,

Ancolie et pensée, et pourrez y choisir

- 

Fruits sucrés de durée, après des fleurs d’attente,

Et puis nous partirons à votre choix la rente :

A moi toute la peine, et à vous le plaisir.

12) Au tribunal d’amour, après mon dernier jour

- Au tribunal d’amour, après mon dernier jour,
- Mon coeur sera porté diffamé de brûlures,
- Il sera exposé, on verra ses blessures,
- Pour connaître qui fit un si étrange tour,

- A la face et aux yeux de la Céleste Cour
- Où se prennent les mains innocentes ou pures ;
- Il saignera sur toi, et complaignant d’injures
- Il demandera justice au juge aveugle Amour :

- Tu diras : C’est Vénus qui l’a fait par ses ruses,
- Ou bien Amour, son fils : en vain telles excuses !
- N’accuse point Vénus de ses mortels brandons,

- Car tu les as fournis de mèches et flammèches,
- Et pour les coups de trait qu’on donne aux Cupidons
- Tes yeux en sont les arcs, et tes regards les flèches.

13) Théodore Agrippa d’ AUBIGNÉ, pur combattant d’une Cause et critique des rois

Chef militaire important ( en 1579, il commande environ 1500 soldats), dans un contexte politique d’amitiés intéressées et de trahisons permanentes, Agrippa réussit à conserver l’image d’un pur, rompant même avec Henri de Navarre lorsque celui-ci lui paraît déshonorer leur Cause commune comme en 1577 « Votre mémoire vous reprochera douze ans de mon service, douze plaies sur mon estomac, elle vous fera ressouvenir... que cette main qui vous écrit... est demeurée pure en vous servant, vide de vos bienfaits et des corruptions de votre ennemi... »

Misères

... Tout logis est exil ; les villages champêtres,

Sans portes et planchers, sans portes et fenêtres,

Font une mine affreuse, ainsi que le corps mort

Montre, en montrant les os, que quelqu’un lui fait tort.

Les loups et les renards et les bêtes sauvages

Tiennent place d’humains, possèdent les villages,

Si bien qu’en même lieu où, en paix, on eut soin

De resserrer le pain, on y cueille le foin.

Si le rustique peut dérober à soi-même

Quelque grain recelé par une peine extrême,

Espérant sans espoir la fin de ses malheurs,

Lors on peut voir coupler troupe de laboureurs,

Et d’un soc attaché faire place en la terre

Pour y semer le blé, le soutien de la guerre ;

Et puis, l’an ensuivant, les misérables yeux

Qui des sueurs du front trempaient, laborieux

Quand, subissant le joug des plus serviles bêtes,

Liés comme des boeufs, ils se couplaient par têtes,

Voyant d’un étranger la ravissante main

Qui leur tire la vie et l’espoir et le grain.

Alors, baignés en pleurs, dans les bois ils retournent ;

Aux aveugles rochers les affligés séjournent ;

Ils vont souffrant la faim, qu’ils portent doucement,

Au prix du déplaisir et infernal tourment

Qu’ils sentirent jadis, quand leurs maisons remplies

De démons acharnés, sépulcres de leurs vies,

Leur servaient de crottons, ou pendus par les doigts

A des cordons tranchants, ou attachés au bois

Et couchés dans le feu, ou de graisses flambantes

Les corps nus tenaillés, ou les plaintes pressantes

De leurs enfants pendus par les pieds, arrachés

Du sein qu’ils empoignaient, des tétins asséchés ;

Ou bien, quand du soldat la diète allouvie

Tirait au lieu de pain de son hôte la vie,

Vengé, mais non saoulé, père et mère meurtris

Laissaient dans les berceaux des enfants si petits

Qu’enserrés de cimois, prisonniers dans leur couche,

Ils mouraient par la faim : de l’innocente bouche

L’âme plaintive allait en un plus heureux lieu

Eclater sa clameur au grand trône de Dieu,

Cependant que les Rois, parés de leur substance,

En pompes et festins trompaient leur conscience,

Étoffaient leur grandeur des ruines d’autrui,

Gras du suc innocent, s’égayant de l’ennui,

Stupides, sans goûter ni pitiés ni merveilles,

Pour les pleurs et les cris sans yeux et sans oreilles...

14) Théodore Agrippa d’ AUBIGNÉ, guerrier perpétuel d’idées progressistes et perpétuel blessé du corps et de l’âme

La vie n’a vraiment pas épargné D’Aubigné. Diane, son premier grand amour, décède jeune. Suzanne, son épouse, meurt aussi puis ses deux fils. Quant à son corps, il est marqué par l’épuisement d’une vie de combats, par de nombreuses blessures plus ou moins bien soignées.

Puisque le cors blessé, mollement estendu

Puisque le cors blessé, mollement étendu

Sur un lit qui se courbe aux malheurs qu’il supporte

Me faict venir au ronge et gouster mes douleurs,

Mes membres, jouissez du repos pretendu,

Tandis l’esprit lassé d’une douleur plus forte

Esgalle au corps bruslant ses ardentes chaleurs.

Le corps vaincu se rend, et lassé de souffrir

Ouvre au dard de la mort sa tremblante poitrine,

Estallant sur un lit ses misérables os,

Et l’esprit, qui ne peut pour endurer mourir,

Dont le feu violent jamais ne se termine,

N’a moyen de trouver un lit pour son repos.

Les medecins fascheux jugent diversement

De la fin de ma vie et de l’ardente flamme

Qui mesme fait le cors pour mon ame souffrir,

Mais qui pourroit juger de l’eternel torment

Qui me presse d’ailleurs ? Je sçay bien que mon ame

N’a point de medecins qui la peussent guerir.

Mes yeux enflez de pleurs regardent mes rideaux

Cramoisis, esclatans du jour d’une fenestre

Qui m’offusque la veuë, et faict cliner les yeux,

Et je me resouviens des celestes flambeaux,

Comme le lis vermeil de ma dame faict naistre

Un vermeillon pareil à l’aurore des Cieux.

Je voy mon lict qui tremble ainsi comme je fais,

Je voy trembler mon ciel, le chaslit et la frange

Et les soupirs des vents passer en tremblottant ;

Mon esprit temble ainsi et gemist soubs le fais

D’un amour plein de vent qui, muable, se change

Aux vouloirs d’un cerveau plus que l’air inconstant.

Puis quant je ne voy’ rien que mes yeux peussent voir,

Sans bastir là dessus les loix de mon martyre,

Je coulle dans le lict ma pensée et mes yeux ;

Ainsi puisque mon ame essaie à concevoir

Ma fin par tous moyens, j’attens et je desire

Mon corps en un tombeau, et mon esprit es Cieux.

15) Agrippa d’ AUBIGNÉ, l’amour et la guerre

A longs filets de sang ce lamentable corps

- A longs filets de sang ce lamentable corps
- Tire du lieu qu’il fuit le lien de son âme,
- Et séparé du coeur qu’il a laissé dehors,
- Dedans les forts liens et aux mains de sa dame,
- Il s’enfuit de sa vie et cherche mille morts.

- Plus les rouges destins arrachent loin du coeur
- Mon estomac pillé, j’épanche mes entrailles
- Par le chemin qui est marqué de ma douleur.
- La beauté de Diane ainsi que des tenailles
- Tirent l’un d’un côté, l’autre suit le malheur.

- Qui me voudra trouver détourne par mes pas,
- Par les buissons rougis, mon corps de place en place,
- Comme un vaneur baissant la tête contre bas
- Suit le sanglier blessé aisément à la trace,
- Et le poursuit à l’oeil jusqu’au lieu du trépas.

- Diane, qui voudra me poursuivre en mourant,
- Qu’on écoute les rocs résonner mes querelles,
- Qu’on suive pour mes pas de larmes un torrent,
- Tant qu’on trouve séché de mes peines cruelles
- Un coffre, ton portrait, et rien au demeurant.

- Les champs sont abreuvés après moi de douleurs,
- Le souci, l’encolie, et les tristes pensées
- Renaissent de mon sang et vivent de mes pleurs,
- Et des cieux les rigueurs contre moi courroucées
- Font servir mes soupirs à éventer ses fleurs.

- Un bandeau de fureur épais presse mes yeux
- Qui ne discernent plus le danger ni la voie,
- Mais ils vont effrayant de leur regard les lieux
- Où se trame ma mort, et ma présence effraie
- Ce qu’embrassent la terre et la voûte des cieux. [...]

16) Je n’ai que des soupirs, de l’espoir et des pleurs

- Accourez au secours de ma mort violente,
- Amants, nochers experts en la peine où je suis,
- Vous qui avez suivi la route que je suis
- Et d’amour éprouvé les flots et la tourmente.

- Le pilote qui voit une nef périssante,
- En l’amoureuse mer remarquant les ennuis
- Qu’autrefois il risqua, tremble et lui est avis
- Que d’une telle fin il ne perd que l’attente.

- Ne venez point ici en espoir de pillage :
- Vous ne pouvez tirer profit de mon naufrage,
- Je n’ai que des soupirs, de l’espoir et des pleurs.

- Pour avoir mes soupirs, les vents lèvent les armes.
- Pour l’air sont mes espoirs volagers et menteurs,
- La mer me fait périr pour s’enfler de mes larmes.

17) Fleurs et malheurs

... Terre qui sur ton dos porte à peine nos peines

Plusieurs spécialistes d’histoire littéraire emploient le terme d’animisme pour résumer sa défense panthéiste de la nature.

- Au temps que la feuille blême
- Pourrit languissante à bas,
- J’allais égarant mes pas
- Pensif, honteux de moi mesme,
- Pressant du poids de mon chef
- Mon menton sur ma poitrine,
- Comme abattu de ruine
- Ou d’un horrible meschef.

- Après, je haussois ma veuë,
- Voiant, ce qui me deplaist,
- Gemir la triste forest
- Qui languissoit toute nuë,
- Veufve de tant de beautez
- Que les venteuses tempestes
- Briserent depuis les festes
- Jusqu’aux piedz acraventez.

- Où sont ces chesnes superbes,
- Ces grands cedres hault montez
- Quy pourrissent leurs beautez
- Parmy les petites herbes ?
- Où est ce riche ornement,
- Où sont ces espais ombrages
- Qui n’ont sçeu porter les rages
- D’un automne seulement ?

- Ce n’est pas la rude escorce
- Qui tient les trons verdissans :
- Les meilleurs, non plus puissans,
- Ont plus de vie et de force,
- Tesmoin le chaste laurier
- Qui seul en ce temps verdoie
- Et n’a pas esté la proie
- D’un yver fascheux et fier.

- Quant aussi je considere
- Un jardin veuf de ses fleurs,
- Où sont ses belles couleurs
- Qui y florissoient naguere,
- Où si bien estoient choisis
- Les bouquets de fleurs my escloses,
- Où sont ses vermeilles rozes
- Et ses oillets cramoisis ?

- J’ai bien veu qu’aux fleurs nouvelles,
- Quant la rose ouvre son sein,
- Le barbot le plus villain
- Ne ronge que les plus belles :
- N’ay je pas veu les teins vers,
- La fleur de meilleure eslitte,
- Le lys et la margueritte,
- Se ronger de mille vers ?

- Mais du myrthe verd la feuille
- Vit tousjours et ne luy chault
- De vent, de froit, ny de chault,
- De ver barbot, ny abeille
- Tousjours on le peut cuillir
- Au printemps de sa jeunesse,
- Ou quant l’yver qui le laisse
- Fait les autres envieillir.

- Entre un milion de perles
- Dont les carquans sont bornez
- Et dont les chefz sont ornez
- De nos nimphes les plus belles,
- Une seulle j’ai trouvé
- Qui n’a tache, ne jaunisse,
- Ne obscurité, ne vice,
- Ni un gendarme engravé.

- J’ay veu parmi nostre France
- Mille fontaines d’argent,
- Où les nimphes vont nageant
- Et y font leur demourance ;
- Mille chatouilleux zephirs
- De mille plis les font rire :
- Là on trompe son martire
- D’un milion de plaisirs.

- Mais un aspit y barbouille,
- Ou le boire y est fiebvreux,
- Ou le crapault venimeux
- Y vit avecq’ la grenoille.
- Ô mal assise beauté !
- Beauté comme mise en vente,
- Quand chascun qui se presente
- Y peut estre contenté !

- J’ay veu la claire fontaine
- Où ces vices ne sont pas,
- Et qui en riant en bas
- Les clairs diamens fontaine :
- Le moucheron seulement
- Jamais n’a peu boire en elle,
- Aussi sa gloire immortelle
- Florist immortellement.

- J’ai veu tant de fortes villes
- Dont les clochers orguilleux
- Percent la nuë et les cieux
- De piramides subtiles,
- La terreur de l’univers,
- Braves de gendarmerie,
- Superbes d’artillerie,
- Furieuses en boulevers :

- Mais deux ou trois fois la fouldre
- Du canon des ennemis
- A ses forteresses mis
- Les piedz contremont en pouldre :
- Trois fois le soldat vengeant
- L’yre des Dieux alumée,
- Horrible en sang, en fumée,
- La foulla, la sacageant.

- Là n’a flory la justice,
- Là le meurtre ensanglanté
- Et la rouge cruauté
- Ont heu le nom de justice,
- Là on a brisé les droitz,
- Et la rage envenimée
- De la populace armée
- A mis soubz les pieds les loix.

- Mais toy, cité bien heureuse
- Dont le palais favory
- A la justice cheri,
- Tu regne victorieuse :
- Par toy ceux là sont domtez
- Qui en l’impudique guerre
- Ont tant prosterné à terre
- De renoms et de beautez.

- Tu vains la gloire de gloire,
- Les plus grandes de pouvoir,
- Les plus doctes de savoir,
- Et les vainqueurs de victoire,
- Les plus belles de beauté,
- La liberté par la crainte,
- L’amour par l’amitié sainte,
- Par ton nom l’eternité.

18) Ce doux hiver qui égale ses jours

- Ce doux hiver qui égale ses jours
- A un printemps, tant il est aimable,
- Bien qu’il soit beau, ne m’est pas agréable,
- J’en crains la queue, et le succès toujours.

- J’ai bien appris que les chaudes amours,
- Qui au premier vous servent une table
- Pleine de sucre et de mets délectable,
- Gardent au fruit leur amer et leurs tours.

- Je vois déjà les arbres qui boutonnent
- En mille noeuds, et ses beautés m’étonnent,
- En une nuit ce printemps est glacé,

- Ainsi l’amour qui trop serein s’avance,
- Nous rit, nous ouvre une belle apparence,
- Est né bien tôt bien tôt effacé.

19) Complainte à sa dame

- Ne lisez pas ces vers, si mieux vous n’aimez lire
- Les escrits de mon coeur, les feux de mon martyre :
- Non, ne les lisez pas, mais regardez aux Cieux,
- voyez comme ils ont joint leurs larmes à mes larmes,
- Oyez comme les vents pour moy levent les armes,
- A ce sacré papier ne refusez vos yeux.

- Boute-feux dont l’ardeur incessamment me tuë,
- Plus n’est ma triste voix digne if estre entenduë :
- Amours, venez crier de vos piteuses voix
- Ô amours esperdus, causes de ma folie,
- Ô enfans insensés, prodigues de ma vie,
- Tordez vos petits bras, mordez vos petits doigts.

- Vous accusez mon feu, vous en estes l’amorce,
- Vous m’accusez d’effort, et je n’ay point de force,
- Vous vous plaignez de moy, et de vous je me plains,
- Vous accusez la main, et le coeur luy commande,
- L’amour plus grand au coeur, et vous encor plus grande,
- Commandez à l’amour, et au coeur et aux mains.

- Mon peché fut la cause , et non pas l’entreprendre ;
- Vaincu, j’ay voulu vaincre, et pris j’ay voulu prendre.
- Telle fut la fureur de Scevole Romain :
- Il mit la main au feu qui faillit à l’ouvrage,
- Brave en son desespoir, et plus brave en sa rage,
- Brusloit bien plus son coeur qu’il ne brusloit sa main.

- Mon coeur a trop voulu, ô superbe entreprise,
- Ma bouche d’un baiser à la vostre s’est prise,
- Ma main a bien osé toucher à vostre sein,
- Qu’eust -il après laissé ce grand coeur d ’entreprendre,
- Ma bouche vouloit l’ame à vostre bouche rendre,
- Ma main sechoit mon coeur au lieu de vostre sein.

20) Dans le parc de Thalcy, j’ai dressé deux plançons

- Dans le parc de Thalcy, j’ai dressé deux plançons
- Sur qui le temps faucheur ni l’ennuyeuse estorse*
- Des filles de la nuit jamais n’aura de force,
- Et non plus que mes vers n’éteindra leurs renoms.

- J’ai engravé dessus deux chiffres nourrissons
- D’une ferme union qui, avec leur écorce,
- Prend croissance et vigueur, et avec q’eux s’efforce
- D’accroître l’amitié comme croissent les noms.

- Croissez, arbres heureux, arbres en qui j’ai mis
- Ces noms, et mon serment, et mon amour promis.
- Auprès de mon serment, je mets cette prière :

- " Vous, nymphes qui mouillez leurs pieds si doucement,
- Accroissez ses rameaux comme croît ma misère,
- Faites croître ses noms ainsi que mon tourment. "

21) Diane, ta coutume est de tout déchirer

- Diane, ta coutume est de tout déchirer,
- Enflammer, débriser, ruiner, mettre en pièces,
- Entreprises, desseins, espérances, finesses,
- Changeant en désespoir ce qui fait espérer.

- Tu vois fuir mon heur, mon ardeur empirer,
- Tu m’as sevré du lait, du miel de tes caresses,
- Tu resondes les coups dont le coeur tu me blesses,
- Et n’as autre plaisir qu’à me faire endurer.

- Tu fais brûler mes vers lors que je t’idolâtre,
- Tu leur fais avoir part à mon plus grand désastre :
- " Va au feu, mon mignon, et non pas à la mort,

- Tu es égal à moi, et seras tel par elle ".
- Diane repens-toi, pense que tu as tort
- Donner la mort à ceux qui te font immortelle.

22) En un petit esquif éperdu, malheureux

- En un petit esquif éperdu, malheureux,
- Exposé à l’horreur de la mer enragée,
- Je disputais le sort de ma vie engagée
- Avec les tourbillons des bises outrageux.

- Tout accourt à ma mort : Orion pluvieux
- Crève un déluge épais, et ma barque chargée
- De flots avec ma vie était mi-submergée
- N’ayant autre secours que mon cri vers les cieux.

- Aussitôt mon vaisseau de peur et d’ondes vide
- Reçut à mon secours le couple Tyndaride !
- Secours en désespoir, opportun en détresse.

- En la mer de mes pleurs porté d’un frêle corps,
- Au vent de mes soupirs pressé de mille morts,
- J’ai vu l’astre besson des yeux de ma maîtresse.

23) Est-il donc vrai qu’il faut que ma vue enchantée

- Est-il donc vrai qu’il faut que ma vue enchantée
- Allume dans mon sein l’homicide désir
- Qui fait haïr ma vie, et pour elle choisir
- L’aisé saccagement de ma force domptée !

- Puis-je voir sans pleurer ma raison surmontée.
- Laisser mon sens captif par la flamme périr ?
- Puis-je voir la beauté qui me contraint mourir
- Se rire en sa blancheur de moi ensanglantée ?

- Je maudis les fiertés, les beautés et les cieux,
- Je maudis mon vouloir, mon désir et mes yeux,
- Je louerais les beautés, cieux et persévérance,

- Si sa beauté voulait animer sa pitié,
- Si les cieux inclinaient sur moi son amitié,
- La dure fermeté, si elle était constance.

24) J’ouvre mon estomac, une tombe sanglante

- J’ouvre mon estomac, une tombe sanglante
- De maux ensevelis. Pour Dieu, tourne tes yeux,
- Diane, et vois au fond mon coeur parti en deux,
- Et mes poumons gravés d’une ardeur violente,

- Vois mon sang écumeux tout noirci par la flamme,
- Mes os secs de langueurs en pitoyable point
- Mais considère aussi ce que tu ne vois point,
- Le reste des malheurs qui saccagent mon âme.

- Tu me brûles et au four de ma flamme meurtrière
- Tu chauffes ta froideur : tes délicates mains
- Attisent mon brasier et tes yeux inhumains
- Pleurent, non de pitié, mais flambants de colère.

- À ce feu dévorant de ton ire allumée
- Ton oeil enflé gémit, tu pleures à ma mort,
- Mais ce n’est pas mon mal qui te déplait si fort
- Rien n’attendrit tes yeux que mon aigre fumée.

- Au moins après ma fin que ton âme apaisée
- Brûlant le coeur, le corps, hostie à ton courroux,
- Prenne sur mon esprit un supplice plus doux,
- Étant d’ire en ma vie en un coup épuisée.

25) Je brûle avec mon âme et mon sang rougissant

- Je brûle avec mon âme et mon sang rougissant
- Cent amoureux sonnets donnés pour mon martyre,
- Si peu de mes langueurs qu’il m’est permis d’écrire
- Soupirant un Hécate, et mon mal gémissant.

- Pour ces justes raisons, j’ai observé les cent :
- A moins de cent taureaux on ne fait cesser l’ire
- De Diane en courroux, et Diane retire
- Cent ans hors de l’enfer les corps sans monument.

- Mais quoi ? puis-je connaître au creux de mes hosties,
- A leurs boyaux fumants, à leurs rouges parties
- Ou l’ire, ou la pitié de ma divinité ?

- Ma vie est à sa vie, et mon âme à la sienne,
- Mon coeur souffre en son coeur. La Tauroscytienne
- Eût son désir de sang de mon sang contenté.

26) Je sens bannir ma peur et le mal que j’endure

- Je sens bannir ma peur et le mal que j’endure,
- Couché au doux abri d’un myrte et d’un cyprès,
- Qui de leurs verts rameaux s’accolant près à près
- Encourtinent la fleur qui mon chevet azure !

- Oyant virer au fil d’un musicien murmure
- Milles nymphes d’argent, qui de leurs flots secrets
- Bebrouillent en riant les perles dans les prés,
- Et font les diamants rouler à l’aventure.

- Ce bosquet de verbrun qui cette onde obscurcit,
- D’échos harmonieux et de chants retentit.
- Ô séjour aimable ! ô repos précieux !

- Ô giron, doux support au chef qui se tourmente !
- Ô mes yeux bien heureux éclairés de ses yeux !
- Heureux qui meurt ici et mourant ne lamente !

27) Jugement 1

Enfants de vanité, qui voulez tout poli,

qui le style saint ne semble assez joli,

Qui voulez tout coulant, et coulez périssables

Dans l’éternel oubli, endurez mes vocables

Longs et rudes ; et, puisque les oracles saints

Ne vous émeuvent pas, aux philosophes vains

Vous trouverez encore, en doctrine cachée,

La résurrection par leurs écrits prêchée.

*

Ils ont chanté que quand les esprits bienheureux

Par la voie de lait auront fait nouveaux feux,

Le grand moteur fera, par ses métamorphoses,

Retourner mêmes corps au retour de leurs causes.

L’air, qui prend de nouveau toujours de nouveaux corps,

Pour loger les derniers met les premiers dehors ;

Le feu, la terre et l’eau en font de même sorte.

Le départ éloigné de la matière morte

*

Fait son rond et retourne encore en même lieu,

Et ce tour sent toujours la présence de Dieu.

Ainsi le changement ne sera la fin nôtre,

Il nous change en nous-même et non point en un autre,

Il cherche son état, fin de son action :

C’est au second repos qu’est la perfection.

Les éléments, muants en leurs règles et sortes,

Rappellent sans cesser les créatures mortes

En nouveaux changements : le but et le plaisir

N’est pas là, car changer est signe de désir.

Mais quand le ciel aura achevé la mesure,

Le rond de tous ses ronds, la parfaite figure,

Lorsque son encyclie aura parfait son cours

Et ses membres unis pour la fin de ses tours,

Rien ne s’engendrera : le temps, qui tout consomme,

En l’homme amènera ce qui fut fait pour l’homme ;

Lors la matière aura son repos, son plaisir,

La fin du mouvement et la fin du désir.

28) Jugement 2

... Voici la mort du ciel en l’effort douloureux

Qui lui noircit la bouche et fait saigner les yeux.

Le Ciel gémit d’ahan ; tous ses nerfs se retirent ;

Ses poumons près à près sans relâche respirent.

Le Soleil vêt de noir le bel or de ses feux ;

Le bel oeil de ce monde est privé de ses yeux.

L’âme de tant de fleurs n’est plus épanouie ;

Il n’y a plus de vie au principe de vie.

Et, comme un corps humain est tout mort terrassé

Dès que du moindre coup au coeur il est frappé,

Ainsi faut que le monde et meure et se confonde

Dès la moindre blessure au Soleil, coeur du monde.

La Lune perd l’argent de son teint clair et blanc,

La Lune tourne en haut son visage de sang ;

Toute étoile se meurt ; les prophètes fidèles

Du Destin vont souffrir éclipses éternelles ;

Tout se cache de peur ; le feu s’enfuit dans l’air,

L’air en l’eau, l’eau en terre ; au funèbre mêlé

Tout beau perd sa couleur ; et voici tout de mêmes

A la pâleur d’en haut tant de visages blêmes

Prennent l’impression de ces feux obscurcis,

Tels qu’on voit au fourneau paraître les transis.

Mais plus, comme les fils du ciel ont au visage

La forme de leur chef, de Christ la vive image,

Les autres de leur père ont le train et les traits,

Du prince Belzebud véritables portraits.

A la première mort ils furent effroyables,

La seconde redouble, où les abominables

Crient aux monts cornus : " Ô Monts, que faites-vous ?

Ebranlez vos rochers et vous crevez sur nous ;

Cachez-nous, et cachez l’opprobre et l’infamie

Qui, comme chiens, nous met hors la cité de vie ;

Cachez-nous pour ne voir la haute majesté

De l’Agneau triomphant sur le trône monté. "

*

... Ô enfants de ce siècle, ô abusés moqueurs,

Imployables esprits, incorrigibles coeurs,

Vos esprits trouveront en la fosse profonde

Vrai ce qu’ils ont pensé une fable en ce monde.

Ils languiront en vain de regret sans merci.

Votre âme à sa mesure enflera de souci.

Qui vous consolera ? L’ami qui se désole

Vous grincera les dents au lieu de la parole.

Les Saints vous aimaient-ils ? Un abîme est entre eux ;

Leur chair ne s’émeut plus, vous êtes odieux.

Mais n’espérez-vous point fin à votre souffrance ?

Point n’éclaire aux enfers l’aube de l’espérance.

Dieu aurait-il sans fin éloigné sa merci ?

Qui a péché sans fin souffre sans fin aussi.

La clémence de Dieu fait au ciel son office,

Il déploie aux enfers son ire et sa justice.

Mais le feu ensoufré, si grand, si violent,

Ne détruira-t-il pas les corps en les brûlant ?

Non, Dieu les gardera entiers à la vengeance.

*

... Transis, désesperés, il n’y a plus de mort

Qui soit pour votre mer des orages le port.

Que si vos yeux de feu jettent l’ardente vue

A l’espoir du poignard, le poignard plus ne tue.

Que la mort (direz-vous) était un doux plaisir

La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir.

Voulez-vous du poison ? en vain cet artifice.

Vous vous précipitez ? en vain le précipice.

Courez au feu brûler, le feu vous gèlera ;

Noyez-vous, l’eau est feu, l’eau vous embrasera ;

La peste n’aura plus de vous miséricorde ;

Etranglez-vous, en vain vous tordez une corde ;

Criez après l’enfer, de l’enfer il ne sort

Que l’éternelle soif de l’impossible mort.

Vous vous plaigniez des feux : combien de fois votre âme

Désirera n’avoir affaire qu’à la flamme !

Vos yeux sont des charbons qui embrasent et fument,

Vos dents sont des cailloux qui en grinçants s’allument.

Dieu s’irrite en vos cris et au faux repentir,

Qui n’a pu commencer que dedans le sentir.

Ce feu, par vos côtés ravageant et courant,

Fera revivre encor ce qu’il va dévorant ;

Le chariot de Dieu, son torrent et sa grêle,

Mêlent la dure vie et la mort pêle-mêle.

Aboyez comme chiens, hurlez en vos tourments,

L’abîme ne répond que d’autres hurlements ;

Les Satans découplés d’ongles et dents tranchantes

Sans mort déchireront leurs proies renaissantes ;

Ces Démons tourmentants hurleront tourmentés ;

Leurs fronts sillonneront ferrés de cruautés ;

Leurs yeux étincelants auront la même image

Que vous aviez baignants dans le sang du carnage ;

Leurs visages transis, tyrans, vous transiront,

Ils vengeront sur vous ce qu’ils endureront.

Ô malheur des malheurs, quand tels bourreaux mesurent

La force de leurs coups aux grands coups qu’ils endurent !...

29) L’hiver du sieur d’Aubigné

Mes volages humeurs, plus stériles que belles,

S’en vont, et je leur dis : " Vous sentez, hirondelles,

S’éloigner la chaleur et le froid arriver.

Allez nicher ailleurs pour ne fâcher, impures,

Ma couche de babil et ma table d’ordures ;

Laissez dormir en paix la nuit de mon hiver. "

*

D’un seul point le soleil n’éloigne l’hémisphère ;

Il jette moins d’ardeur, mais autant de lumière.

Je change sans regrets lorsque je me repens

Des frivoles amours et de leur artifice.

J’aime l’hiver, qui vient purger mon coeur du vice,

Comme de peste l’air, la terre de serpents.

*

Mon chef blanchit dessous les neiges entassées

Le soleil qui me luit les échauffe, glacées,

Mais ne les peut dissoudre au plus court de ces mois.

Fondez, neiges, venez dessus mon coeur descendre,

Qu’encores il ne puisse allumer de ma cendre

Du brasier, comme il fit des flammes autrefois.

*

Mais quoi, serai-je éteint devant ma vie éteinte ?

Ne luira plus en moi la flamme vive et sainte,

Le zèle flamboyant de ta sainte maison ?

Je fais aux saints autels holocaustes des restes

De glace aux feux impurs, et de naphte aux célestes,

Clair et sacré flambeau, non funèbre tison.

*

Voici moins de plaisirs, mais voici moins de peines !

Le rossignol se tait, se taisent les sirènes ;

Nous ne voyons cueillir ni les fruits ni les fleurs

L’espérance n’est plus bien souvent tromperesse,

L’hiver jouit de tout : bienheureuse vieillesse,

La saison de l’usage et non plus des labeurs.

*

Mais la mort n’est pas loin ; cette mort est suivie

D’un vivre sans mourir, fin d’une fausse vie

Vie de notre vie et mort de notre mort.

Qui hait la sûreté pour aimer le naufrage ?

Qui a jamais été si friand du voyage

Que la longueur en soit plus douce que le port ?

30 La chambre dorée

" Eh bien ! vous, conseillers de grandes compagnies,

Fils d’Adam qui jouez et des biens et des vies,

Dites vrai, c’est à Dieu que compte vous rendez.

Rendez-vous la justice ou si vous la vendez ?

*

Plutôt, âmes sans loi, parjures, déloyales,

Vos balances, qui sont balances inégales,

Pervertissent la terre et versent aux humains

Violence et ruine, ouvrages de vos mains.

*

Vos mères ont conçu en l’impure matrice,

Puis avorté de vous tout d’un coup et du vice ;

Le mensonge qui fut votre lait au berceau

Vous nourrit en jeunesse et abesche au tombeau.

*

Ils semblent le serpent à la peau marquetée

D’un jaune transparent, de venin mouchetée,

Ou l’aspic embuché qui veille en sommeillant,

Armé de soi, couvert d’un tortillon grouillant.

*

A l’aspic cauteleux cette bande est pareille,

Alors que de la queue il s’étoupe l’oreille ;

Lui, contre les jargons de l’enchanteur savant,

Eux pour chasser de Dieu les paroles au vent.

*

A ce troupeau, Seigneur, qui l’oreille se bouche,

Brise les grosses dents en leur puante bouche :

Prends la verge de fer, fracasse de tes fléaux

La mâchoire puante à ces fiers lionceaux.

*

Que, comme l’eau se fond, ces orgueilleux se fondent ;

Au camp leurs ennemis sans peine se confondent :

S’ils bandent l’arc, que l’arc avant tirer soit las,

Que leurs traits sans frapper s’envolent en éclats.

*

La mort, en leur printemps, ces chenilles suffoque,

Comme le limaçon sèche dedans la coque,

Ou comme l’avorton qui naît en périssant

Et que la mort reçoit de ses mains en naissant.

*

Brûle d’un vent mauvais jusque dans les racines

Les boutons les premiers de ces tendres épines ;

Tout périsse, et que nul ne les prenne en ses mains

Pour de ce bois maudit réchauffer les humains. [...]

31) Mais quoi ! déjà les Cieux s’accordent à pleurer

... Mais quoi ! déjà les Cieux s’accordent à pleurer,

Le soleil s’obscurcit, une amère rosée

Vient de gouttes de fiel la terre énamourer,

D’un crêpe noir la lune en gémit déguisée,

Et tout pour mon amour veut ma mort honorer.

*

Au plus haut du midi, des étoiles les feux,

Voyant que le soleil a perdu sa lumière,

Jettent sur mon trépas leurs pitoyables jeux,

Et d’errines aspects soulagent ma misère.

L’hymne de mon trépas est chanté par les Cieux.

*

Les anges ont senti mes chaudes passions,

Quittent des Cieux aimés leur plaisir indicible,

Ils souffrent affligés de mes afflictions,

Je les vois de mes yeux bien qu’ils soient invisibles,

Je ne suis fasciné de douces fictions.

*

Tout gémit, tout se plaint, et mon mal est si fort

Qu’il émeut fleurs, côteaux, bois et roches étranges,

Tigres, lions et ours et les eaux et leur port,

Nymphes, les vents, les cieux, les astres et les anges.

Tu es loin de pitié et plus loin de ma mort,

*

Plus dure que les rocs, les côtes et la mer,

Plus altière que l’air, que les cieux et les anges,

Plus cruelle que tout ce que je puis nommer,

Tigres, ours et lions, serpents, monstres étranges,

Tu ris en me tuant et je meurs pour aimer.

32) Mille baisers perdus, mille et mille faveurs

- Mille baisers perdus, mille et mille faveurs,
- Sont autant de bourreaux de ma triste pensée,
- Rien ne la rend malade et ne l’a offensée
- Que le sucre, le ris, le miel et les douceurs.

- Mon coeur est donc contraire à tous les autres coeurs,
- Mon penser est bizarre et mon âme insensée
- Qui fait présente encor’ une chose passée,
- Crevant de désespoir le fiel de mes douleurs.

- Rien n’est le destructeur de ma pauvre espérance
- Que le passé présent, ô dure souvenance
- Qui me fait de moi même ennemi devenir !

- Vivez, amants heureux, d’une douce mémoire,
- Faites ma douce mort, que tôt je puisse boire
- En l’oubli dont j’ai soif, et non du souvenir.

33) N’a doncques peu l’amour d’une mignarde rage

- N’a doncques peu l’amour d’une mignarde rage,
- D’un malheur bien heureux, d’un malheureux bonheur
- Combattre votre ennui, et mêler la couleur
- D’un oeillet, sur le lys de votre blanc visage !

- C’est à cette blancheur, que l’amour fait hommage,
- C’est l’honneur de vos yeux, c’est encor’ l’autre honneur
- Qui rit en votre front. Mais c’est plutôt malheur
- Qu’un bonheur, car un bien ne peut faire dommage.

- Diane, je sais bien, vous êtes de bon or,
- Mais il est blêmissant, pour ce qu’il n’a encor’
- Pris couleur aux chaleurs d’une ardente fournaise.

- Ayez pitié de vous, et comme peu à peu
- La flamme roussit l’or, l’amour soit votre feu
- Et que je sois l’orfèvre, et l’hymen soit la braise.

34) Ô divine Inconstance, aie pitié de moi

Ô divine Inconstance, aie pitié de moi

Guéris en me blessant ma plaie et mon émoi,

Pardonne le dépit de mon âme pressée,

Pardonne-lui les maux qu’au premier offensée,

Elle a vomi sur toi frénétique en courroux.

Change sa volonté, ton nom lui sera doux,

Et comme j’ai tourné le médire en louange,

Fais qu’un coeur amoureux à n’aimer plus se change.

Je te ferai rouler un autel d’un ballon,

J’immolerai dessus des feuilles qu’Aquilon

Ton père nous fait choir au pluvieux automne,

Je t’offrirai de l’air d’une cloche qui sonne,

Et le coq qui virait sur le haut du clocher,

Dansant de cent façons ; je courrai te chercher

De l’eau et du savon, et ferai à merveilles

D’une paille fendue envoler des bouteilles ;

J’offrirai du duvet, plumes, fleurs et chardons,

Et de l’eau de la mer et des petits glaçons,

Un caméléon tout vif, et au lieu de paroles,

Je dirai sans propos cent mille fariboles,

Et sacrant tout cela à ton nom immortel

Je brûlerai encor et le temple et l’autel [...]

35) Pressé de désespoir, mes yeux flambants je dresse

Pressé de désespoir, mes yeux flambants je dresse

À ma beauté cruelle, et baisant par trois fois

Mon poignard nu, je l’offre aux mains de ma déesse,

Et lâchant mes soupirs en ma tremblante voix,

Ces mots coupés je presse :

*

" Belle, pour étancher les flambeaux de ton ire,

Prends ce fer en tes mains pour m’en ouvrir le sein,

Puis mon coeur haletant hors de son lieu retire,

Et le pressant tout chaud, étouffe en l’autre main

Sa vie et son martyre.

*

Ah dieu ! si pour la fin de ton ire ennemie

Ta main l’ensevelit, un sépulcre si beau

Sera le paradis de son âme ravie,

Le fera vivre heureux au milieu du tombeau

D’une plus belle vie ! "

*

Mais elle fait sécher de fièvre continue

Ma vie en languissant, et ne veut toutefois,

De peur d’avoir pitié de celui qu’elle tue,

Rougir de mon sang chaud l’ivoire de ses doigts,

Et en troubler sa vue.

36) Quand mon esprit jadis sujet à ta colère

... Quand mon esprit jadis sujet à ta colère

Aux Champ Élysiens achèvera mes pleurs,

Je verrai les amants qui de telle misère

Goûtèrent tels repos après de tels malheurs,

Tes semblables aussi que leur sentence même

Punit incessamment en Enfer creux et blême,

*

A quiconques aura telle dame servie

Avec tant de rigueur et de fidélité,

J’égalerai ma mort comme je fis ma vie,

Maudissant à l’envi toute légèreté,

Fuyant l’eau de l’oubli pour faire expérience

Combien des maux passés douce est la souvenance.

*

Ô amants échappés des misères du monde,

Je fus le serf d’un oeil plus beau que nul autre oeil,

Serf d’une tyrannie à nulle autre seconde,

Et mon amour constant jamais n’eut son pareil.

Il n’est amant constant qui en foi me devance,

Diane n’eut jamais pareille en inconstance,

*

Je verrai aux Enfers les peines préparées

A celles-là qui ont aimé légèrement,

Qui ont foulé au pied les promesses jurées,

Et pour chaque forfait, chaque propre tourment.

Dieux, frappez l’homicide, ou bien la justice erre

Hors des hauts Cieux bannie ainsi que de la terre !

*

Autre punition ne faut à l’inconstante

Que de vivre cent ans à goûter les remords

De sa légèreté inhumaine, sanglante,

Ses mêmes actions lui seront mille morts,

Ses traits la frapperont et la plaie mortelle

Qu’elle fit en mon sein resaignera sur elle.

*

Je briserai la nuit les rideaux de sa couche,

Assiégeant des trois Soeurs infernales le lit,

Portant le feu, la plainte et le sang en ma bouche.

Le réveil ordinaire est l’effroi de la nuit,

Mon cri contre le Ciel frappera la vengeance

Du meurtre ensanglanté fait par son inconstance. [...]

37) Quiconque sur les os des tombeaux effroyables

Quiconque sur les os des tombeaux effroyables

Verra le triste amant, les restes misérables

D’un coeur séché d’amour, et l’immobile corps

Qui par son âme morte est mis entre les morts,

*

Qu’il déplore le sort d’une âme à soi contraire,

Qui pour un autre corps à son corps adversaire

Me laisse examiné sans vie et sans mourir,

Me fait aux noirs tombeaux après elle courir.

*

Démons qui fréquentez des sépulcres la lame,

Aidez-moi, dites-moi nouvelles de mon âme,

Ou montrez-moi les os qu’elle suit adorant

De la morte amitié qui n’est morte en mourant.

*

Diane, où sont les traits de cette belle face ?

Pourquoi mon oeil ne voit comme il voyait ta grâce,

Ou pourquoi l’oeil de l’âme, et plus vif et plus fort,

Te voit et n’a voulu se mourir en ta mort ?

*

Elle n’est plus ici, ô mon âme aveuglée,

Le corps vola au ciel quand l’âme y est allée ;

Mon coeur, mon sang, mes yeux, verraient entre les morts

Son coeur, son sang, ses yeux, si c’était là son corps.

*

Si tu brûles à jamais d’une éternelle flamme,

A jamais je serai un corps sans toi, mon âme,

Les tombeaux me verront effrayé de mes cris,

Compagnons amoureux des amoureux esprits.

38) Ronsard si tu as su par tout le monde épandre

- Ronsard si tu as su par tout le monde épandre
- L’amitié, la douceur, les grâces, la fierté,
- Les faveurs, les ennuis, l’aise et la cruauté,
- Et les chastes amours de toi et ta Cassandre,

- Je ne veux à l’envi pour sa nièce, entreprendre
- D’en rechanter autant comme tu as chanté,
- Mais je veux comparer à beauté la beauté,
- Et mes feux à tes feux, et ma cendre à ta cendre.

- Je sais que je ne puis dire si doctement,
- Je quitte de savoir, je brave d’argument,
- Qui de l’écrit augmente ou affaiblit la grâce.

- Je sers l’aube qui naît, toi le soir mutiné,
- Lorsque de l’Océan l’adultère obstiné,
- Jamais ne veut tourner à l’Orient sa face.

39) Si vous voyiez mon coeur ainsi que mon visage

- Si vous voyiez mon coeur ainsi que mon visage,
- Vous le verriez sanglant, transpercé mille fois,
- Tout brûlé, crevassé, vous seriez sans ma voix
- Forcée à me pleurer, et briser votre rage.

- Si ces maux n’apaisaient encor votre courage
- Vous feriez, ma Diane, ainsi comme nos rois,
- Voyant votre portrait souffrir les mêmes lois
- Que fait votre sujet qui porte votre image.

- Vous ne jetez brandon, ni dard, ni coup, ni trait,
- Qui n’ait avant mon coeur percé votre portrait.
- C’est ainsi qu’on a vu en la guerre civile

- Le prince foudroyant d’un outrageux canon
- La place qui portait ses armes et son nom,
- Détruire son honneur pour ruiner sa ville.

40) Sous la tremblante courtine

Sous la tremblante courtine

De ces bessons arbrisseaux,

Au murmure qui chemine

Dans ces gazouillants ruisseaux,

Sur un chevet touffu émaillé des couleurs

D’un million de fleurs,

*

A ces babillards ramages

D’oisillons d’amour épris,

Au fler des roses sauvages

Et des aubepins floris,

Portés, Zephirs pillars sur mille fleurs trottans,

L’haleine du Printemps.

*

Ô doux repos de mes pennes,

Bras d’yvoire pottelez,

Ô beaux yeulx, claires fontaines

Qui de plaisir ruisselez,

Ô giron, doux suport, beau chevet esmaillé

A mon chef travaillé !

*

Vos doulceurs au ciel choisies,

Belle bouche qui parlez,

Sous vos levres cramoysies

Ouvrent deux ris emperlez ;

Quel beaulme precieux flotte par les zephirs

De vos tiedes souspirs !

*

Si je vis, jamais ravie

Ne soit ceste vie icy,

Mais si c’est mort, que la vie

Jamais n’ait de moy soucy :

Si je vis, si je meurs, ô bien heureux ce jour

Ou paradis d’amour !

41) Soupirs épars, sanglots en l’air perdus

- Soupirs épars, sanglots en l’air perdus,
- Témoins piteux des douleurs de ma gêne,
- Regrets tranchants avortés de ma peine,
- Et vous, mes yeux, en mes larmes fondus,

- Désirs tremblants, mes pensers éperdus,
- Plaisirs trompés d’une espérance vaine,
- Tous les tressauts qu’à ma mort inhumaine
- Mes sens lassés à la fin ont rendus,

- Cieux qui sonnez après moi mes complaintes,
- Mille langueurs de mille morts éteintes,
- Faites sentir à Diane le tort

- Qu’elle me tient, de son heur ennemie,
- Quand elle cherche en ma perte sa vie
- Et que je trouve en sa beauté la mort !

Sitographie :

Une histoire de la littérature française

http://books.google.fr/books?id=w4O...


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