14 mai 1610 : Assassinat de Henri IV par Ravaillac, petit enseignant catholique

jeudi 13 juillet 2017.
 

Le couronnement d’Henri IV avait représenté un succès de la bourgeoisie, de la renaissance intellectuelle et des couches populaires avancées . Cette France s’engage logiquement en 1610 contre les forces qui portent la défense de la féodalité en Europe (Habsbourg d’Autriche et papauté). L’assassinat d’Henri 4 change pour 2 siècles l’avenir de la France et du continent.

Henri IV part en guerre

Quelle est l’occupation principale, l’objectif principal du roi de France, Henri IV, depuis un an et particulièrement en ce printemps 2010 ? Il rassemble une forte armée de 37000 hommes à Chalons en Champagne pour porter secours en Allemagne aux protestants contre l’empereur catholique Rodolphe II allié de la papauté. L’enjeu, c’est la succession du duché de Clèves et de Juliers. Un tel engagement de l’armée française est de nature à bouleverser le rapport des forces européens entre d’une part papauté, Habsbourg et Espagne, d’autre part les protestants. Aussi, Henri IV, prévoyant, a rassemblé deux autres armées pour protéger ses territoires, l’une pour couvrir les Alpes, l’autre pour défendre les Pyrénées. Le 19 mai, il doit prendre la tête de ses troupes à Chalons et entrer en campagne. Le temps presse donc pour ses ennemis acharnés du clan catholique responsable de la Saint Barthélémy : il faut l’assassiner avant qu’il ne se trouve au cœur de l’armée.

Le grand historien Jules Michelet résume ainsi les raisons politiques de cet assassinat du roi qui va modifier le cours de l’histoire européenne : « Henri IV avait eu grand peine à se tenir entre les protestants et les catholiques… Cette indécision ne pouvait plus durer ; il allait se jeter d’un côté et ç’eût été du côté protestant. La grande guerre d’Allemagne qui commençait, lui offrait le rôle magnifique de chef de l’opposition européenne contre la maison d’Autriche, le rôle que prit vingt ans plus tard Gustave-Adolphe. Le roi mort, un enfant, Louis XIII, une régente italienne, son ministre italien Concini, ne pouvaient continuer Henri IV… Ne pouvant combattre l’Autriche, il fallait l’avoir pour amie ».

En ce 14 mai 1610, le roi de France au panache blanc est donc totalement occupé à préparer cette guerre, ne parlant que « de combattre, de vaincre et de triompher » (Pierre Mathieu). Au même moment, un homme athlétique nommé Ravaillac, petit instituteur catholique, s’est muni d’un long couteau de cuisine à double tranchant au manche en corne de cerf, a écouté la messe tôt ; depuis, informé de la visite que le roi doit rendre à Sully malade, il attend le bon moment pour lui planter son arme dans le corps.

Vers 16h15 en ce funeste 14 mai 1610, rue de la Ferronerie, Ravaillac pose un pied sur une borne de pierre, l’autre sur la roue du carrosse royal et enfonce trois fois la longue lame dans le poitrail du monarque.

Henri IV est mort.

Qui a armé le bras de Ravaillac ? Les Habsbourg (dont l’archiduc Albert), souverains des Pays Bas espagnols, menacés par la campagne préparée par Henri IV qui voulait marcher sur Bruxelles, sont probablement mêlés à l’affaire. Ils se sont appuyés pour cela sur des complicités françaises parmi les papistes et héritiers de la Sainte Ligue catholique. D’après une lettre contemporaine de l’ambassadeur de Genève, un groupe de tueurs (dont un certain La Motte) stipendiés par l’archiduc seraient arrivés à Paris le 23 avril 2010 pour préparer le régicide.

Lors de son procès, Ravaillac déclarera "On m’a bien trompé quand on m’a voulu persuader que le coup que je ferais serait bien reçu du peuple..." On.. On... Nous aimerions bien 400 ans plus tard savoir de qui il s’agit exactement.

Qui est Ravaillac ?

Agé de 32 ans, il a grandi à Angoulême dans une famille cléricale au sein du milieu de la Sainte Ligue (catholiques fanatiques des Guerres de religion) durant les affrontements sanglants de cette région très disputée. Dès l’âge de 10 ans, lui et sa famille ont dépendu matériellement de l’Eglise ; ensuite, il a vécu d’une profession d’enseignant et catéchiste catholique tout aussi dépendante. Sa période de moine feuillant ne le sort pas plus du même moule.

Voici le portrait qu’en fait Louis Moland (éditeur et écrivain du 19ème siècle) :

"Dans ces premières années du dix-septième siècle, vivait à Angoulême un pauvre hère, moitié procureur, moitié maître d’école, nommé François Ravaillac. Il était solliciteur de procès, c’est-à-dire à peu près ce qu’on appelle maintenant homme d’affaires ; mais il faisait peu de chose de ce métier. A défaut de procès à solliciter, il apprenait leurs prières à de petits enfants pauvres, dont les parents le payaient en objets de consommation, pain, vin, lard, etc. Né en 1578, ayant donc eu trente ans en 1608, il était grand, robuste, large des épaules. Roux de cheveux et de barbe, d’un roux foncé et noirâtre, il avait une physionomie sinistre. Un meurtre ayant été commis dans la ville, il en fut soupçonné, probablement à cause de cette inquiétante physionomie, et tenu en prison pendant un an, après quoi on l’acquitta. Il fut remis en prison pour dettes, puis relâché. Il menait une existence assez précaire et misérable ; il habitait avec sa mère, qui était séparée de son mari et qui allait à l’aumône. Il partageait les idées les plus exaltées qu’eussent laissées après elles les guerres de religion à peine apaisées.

Il s’était développé pendant la Ligue un certain mysticisme politique, inventé ou réchauffé par les théologiens espagnols afin de favoriser le gouvernement autocratique de Philippe II et ses prétentions à la monarchie universelle, et qui, importé en France, avait dénaturé le caractère national de ce grand mouvement populaire. C’est ce que les auteurs de la Satire Ménippée appellent « le faux catholicon d’Espagne ». Parmi ces doctrines se mêlaient de dangereuses discussions sur le régicide. Filles de l’inquisition espagnole, répandues chez nous à la faveur des dissensions civiles qui agitèrent la dernière moitié du seizième siècle, prêchées au peuple au milieu des soulèvements de la Ligue, ces doctrines troublèrent beaucoup d’esprits, égarèrent des âmes crédules et sombres."

Fouillé après l’assassinat, on découvre sur Ravaillac un papier portant trois fois le nom de Jésus, un chapelet, un petit sachet de velours cousu en forme de cœur sur lequel est également gravé le nom de Jésus. Ce dernier objet lui a été donné par le clergé d’Angoulême qui lui a fait croire en la présence d’un morceau de la vraie croix sous le velours ; en fait, le sachet est vide.

Lors de son interrogatoire, Ravaillac affirme avoir pour profession d’enseigner aux enfants « à prier Dieu en la religion catholique, apostolique et romaine », ce qui correspond effectivement à une fonction remplie à Angoulême. Pourquoi a-t-il tué le roi ? Il affirme qu’ »on peut sans scrupule tuer un tyran et que ce monarque est réputé tel parce qu’il ne veut en aucune manière déclarer la guerre aux Huguenots, ni les contraindre sous peine de la vie de croire aux vérités de la religion catholique ». « La volonté d’exécuter son dessein de tuer le roi » lui vint « parce qu’il ne convertissait pas ceux de la religion prétendue réformée et qu’il avait entendu qu’il voulait faire la guerre au pape ». Or, « c’est la faire contre Dieu, d’autant que le pape est Dieu et Dieu est le pape ».

La cohérence de Ravaillac dans la justification religieuse de l’assassinat de Henri IV est confirmée par divers contemporains. C’est le cas par exemple de Matteo Botti, résident florentin à la Cour de France « Aux questions que nous lui adressâmes, il répondit que si tous les Français étaient catholiques, comme le sont les Italiens, il n’aurait pas tué le roi. Je lui demandais, si, n’ayant pas tué le roi, il recommencerait. Et il me répondit que si c’était la volonté de Dieu qu’il le fit, il le ferait encore, les mêmes causes subsistant : le roi voulait aller contre le Saint Père et contre les catholiques, et il voulait protéger les hérétiques… il appuya d’une sentence de l’Ecriture. En somme, il a raisonné d’une façon telle et d’un regard si ferme… »

La cohérence de Ravaillac dans la justification religieuse de son assassinat trouve à coup sûr sa source dans la tradition collective de la Sainte Ligue qui considérait comme un devoir l’assassinat du roi si celui-ci ne faisait pas respecter le monopole de l’Eglise catholique, apostolique et romaine. Pour cette raison, les conspirations appuyées par la Cour de Castille pour se débarrasser du roi de France n’ont pas cessé impliquant par exemple le maréchal de Biron ou le comte d’Auvergne. Pour cette raison, le moine Jacques Clément avait déjà tué Henri III en 1589. Pour cette raison, Pierre Barrière allait assassiner le roi lorsqu’il fut dénoncé en 1593. Pour cette raison aussi, Jean Chastel ultra catholique et élève des jésuites, avait tenté d’occire Henri IV en 1594...

La cohérence de Ravaillac dans la justification religieuse de son assassinat ne signifie pas nécessairement qu’il ait agi seul. Notons d’ailleurs que le Ciel fut satisfait de l’assassinat comme le prouvent "les cinq soleils qui parurent en Gascogne et les astres qui changèrent de position" (miracles chantés en vers par le Père François Gavarre, d’Angoulême, patrie de Ravaillac).

Personnellement, je ne crois pas que Ravaillac ait agi seul, qu’il n’y ait ni donneur d’ordre, ni complice.

Jean-Christian Petitfils, historien et auteur de l’ouvrage "L’assassinat de Henri IV. Mystères d’un crime" apporte plusieurs éléments importants sur le sujet :

" Un procès bâclé en douze jours, des témoins essentiels qui ne sont pas interrogés, des individus arrêtés -manifestement au courant des intentions du meurtrier- qui ne lui sont pas confrontés et que l’on se gardera de juger. A ces indices troublants s’en ajoutent d’autres, tirés de documents méconnus ou peu exploités : une lettre de l’ambassadeur de Genève à Paris, une autre de l’ambassadeur de Venise, le rapport d’un diplomate sur d’étranges rumeurs circulant à l’étranger, annonçant la mort du roi huit, dix, douze jours avant le drame. Or, tous ces indices convergent vers une piste nouvelle qui mène à Bruxelles et à l’archiduc Albert de Habsbourg...

" Il y a peu de chances de trouver de nouveaux documents. Toutes les archives des Etats liés à la maison d’Autriche (Simancas, Prague, Vienne, Bruxelles, Turin) ont été expurgées des correspondances diplomatiques pour la période allant de janvier à juin 2010. Preuve peut-être que le roi d’Espagne... a tenu à faire le ménage pour préserver l’un de ses proches."

D’autres auteurs ont considéré que Ravaillac avait agi seul. Ci-dessous, deux argumentations en ce sens

Jacques Serieys

Pour Voltaire, Ravaillac a agi seul :

"Que toujours dans mon cœur

Jésus soit le vainqueur

Qui ne reconnaît, qui ne voit, à ces deux vers dont il accompagna sa signature, un malheureux dévôt dont le cerveau égaré était empoisonné de tous les venins de la Ligue ?

Ses complices étaient la superstition et la fureur qui animèrent Jean Chastel, Pierre Barrière, Jacques Clément. C’était l’esprit de Poltrot qui assassina le duc de Guise ; c’étaient les maximes de Balthazar Gérard, assassin du grand prince d’Orange. Ravaillac avait été feuillant ; et il suffisait alors d’avoir été moine pour croire que c’était une oeuvre méritoire de tuer un prince ennemi de la religion catholique. On s’étonne qu’on ait attenté plusieurs fois sur la vie de Henri IV, le meilleur des rois ; on devrait s’étonner que les assassins n’aient pas été en plus grand nombre. Chaque superstitieux avait continuellement devant les yeux Aod assassinant le roi des Philistins ; Judith se prostituant à Holopherne pour l’égorger dormant entre ses bras ; Samuel coupant par morceaux un roi prisonnier de guerre, envers qui Saül n’osait violer le droit des nations. Rien n’avertissait alors que ces cas particuliers étaient des exceptions, des inspirations, des ordres exprès, qui ne tiraient point à conséquence ; on les prenait pour la loi générale. Tout encourageait à la démence, tout consacrait le parricide. Il me paraît enfin bien prouvé, par l’esprit de superstition, de fureur, et d’ignorance, qui dominait, par la connaissance du coeur humain, et par les interrogatoires de Ravaillac, qu’il n’eut aucun complice. Il faut surtout s’en tenir à ces confessions faites à la mort devant des juges. Ces confessions prouvent expressément que Jean Chastel avait commis son parricide dans l’espérance d’être moins damné, et Ravaillac, dans l’espérance d’être sauvé.

Il le faut avouer, ces monstres étaient fervents dans la foi. Ravaillac se recommande en pleurant à saint François son patron et à tous les saints ; il se confesse avant de recevoir la question ; il charge deux docteurs auxquels il s’est confessé d’assurer le greffier que jamais il n’a parlé à personne du dessein de tuer le roi ; il avoue seulement qu’il a parlé au P. d’Aubigny, jésuite, de quelques visions qu’il a eues, et le P. d’Aubigny dit très prudemment qu’il ne s’en souvient pas ; enfin le criminel jure jusqu’au dernier moment, sur sa damnation éternelle, qu’il est seul coupable, et il le jure plein de repentir. Sont-ce là des raisons ? Sont-ce là des preuves suffisantes ?"

Pour Louis Moland également, Ravaillac a agi seul :

« Le bruit courut parmi le peuple que les huguenots avaient comploté de massacrer tous les catholiques à la dernière fête de Noël, que le roi avait les preuves de ce complot, et qu’il se refusait à faire justice de ceux qui en étaient les auteurs. Ce bruit de représailles de la Saint-Barthélemy se renouvelait périodiquement, et était toujours accueilli avec la même crédulité. Il frappa vivement l’imagination enfiévrée du maître d’école (Ravaillac). De plus, de vagues notions sur les projets de Henri IV circulaient dans les provinces : ces projets mal connus y étaient interprétés par la passion politique ou par l’inquiétude religieuse. On savait que le roi, se préparant à attaquer l’Autriche sur tous les points à la fois, dans les Pays-Bas, en Allemagne, en Espagne, allait, en outre, diriger contre elle une expédition en Italie. Or dans l’Italie était le pape, qui, depuis quarante ans, avait été l’allié des Impériaux, qui occupaient l’Italie presque entière. De ce fait on concluait que le roi de France allait attaquer le pape, quoique le pape Paul V, fatigué des Impériaux, fut de moitié dans les projets de guerre et de conquête de Henri IV en Italie. « Se trouvant à la maison d’un nommé Béliart, dit Ravaillac dans son interrogatoire, ce Béliart dit avoir appris que l’ambassadeur du pape avait déclaré au roi que, s’il faisait la guerre, il l’excommunierait, et que Sa Majesté aurait fait réponse que ses prédécesseurs avaient mis les papes en leur trône et que, s’il l’excommuniait, il l’en déposséderait. »

Ces propos rendirent à Ravaillac toute sa résolution de tuer le roi, « parce que faire la guerre contre le pape, c’est la faire contre Dieu, d’autant que le pape est Dieu et Dieu est le pape ».

Soit que l’on considère les circonstances qui précédèrent l’attentat, soit que l’on considère celles qui le suivirent, il est évident que Ravaillac obéit à une impulsion personnelle et non à un mot d ordre ; qu’il agit pour son compte, sous l’empire de passions aveugles et non pour le compte d’autrui. Ses fausses démarches, ses indiscrétions, ses incertitudes, eussent fait de cet homme l’agent de complot le plus invraisemblable. Rappelez-vous cet habit vert qui attire les yeux, ces visites a tous les personnages qui peuvent lui donner accès auprès du roi, ce dénûment qui le force une première fois à quitter Paris ; au moment où il commit son crime, il n’avait plus que trois quarts d’écu ; si l’occasion de l’exécuter ne s’était pas offerte il eut été obligé, comme il l’a avoué, de repartir le lendemain pour Angoulême. Puis songez à ces dénégations persévérantes dans les tortures et en présence de la mort. La confession de ses angoisses et de ses hallucinations a, d’ailleurs, un caractère de vérité incontestable. Lorsqu’on examine ainsi le personnage de près, aucun doute n’est possible".

Jacques Serieys

Bibliographie :

* L’assassinat d’Henri IV, Les mystères d’un crime ; Jean-Christian Petitfils ; Editions Perrin, 2009

* L’assassinat d’Henri IV, 14 mai 1610, Trente journées qui ont fait la France, 1964, rééd. 2008

* L’Histoire, n°351


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