L’Arbre (poème d’Emile Verhaeren)

mercredi 4 avril 2018.
 

Réponse à l’article Poèmes pour l’hiver

J’ai toujours ressenti un attrait pour Emile Verhaeren, bien qu’ayant lu un seul poème de lui, l’Arbre, du recueil la Multiple splendeur, paru en 1906. La poésie d’Emile Verhaeren a joué un rôle important dans la formation de la jeune génération littéraire tchèque des années 20 et 30. A l’origine, c’est la traduction en tchèque du poème l’Arbre, par Karel Capek, en 1916.

Le poète belge paraît d’emblée étonnamment novateur aux jeunes poètes tchèques de cette génération, à la recherche des « ruptures » et des « voies nouvelles », après l’effondrement de l’empire des Habsbourg et de l’avènement de la République, après la Première guerre mondiale. La poésie de Verhaeren surprend immédiatement par son lyrisme puissant, à l’époque où la poésie tchèque garde encore toutes les attitudes faussement symboliste et décadente, en marge des courants littéraires européens. Il est vrai que la traduction de Karel Capek est étonnamment novatrice elle aussi, rien n’est plus difficile que de traduire les poèmes français en tchèque, beaucoup de voyelles en français, beaucoup de consonnes en tchèque !

L’Arbre de Verhaeren figure dignement dans le recueil de poèmes choisis de soixante poètes français, magistralement traduits par Karel Capek, au côté de Zone d’Apollinaire, - « d’où tout est sorti »-, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, Jacob, Vildrac, Viélé-Griffin, Cendrars, Soupault..., paru en 1936. Le livre est préfacé par Vitezslav Nezval, ami d’André Breton, et qui a épousé depuis longtemps déjà la cause d’Octobre et du communisme. Le malheur frappe peu de temps après. Karel Capek meurt de chagrin, après les signatures des accords de Munich. L’avant-garde francophile disparaît dans la tourmente de l’occupation nazie et du « réalisme socialiste » de la période stalinienne. La réapparition du recueil dans la période du « dégel », au début des années 60, annonce un printemps... En partant pour l’exil, j’ai glissé ce petit bouquin dans ma poche. Il m’accompagne toujours. Emile Verhaeren, né en 1855 à Saint-Amand, dans la province d’Anvers, est mort accidentellement écrasé par un train à la gare de Rouen, le 27 novembre 1916.

Karel Kostal

Emile Verhaeren

L’arbre

Tout seul,

Que le berce l’été, que l’agite l’hiver,

Que son tronc soit givré ou son branchage vert,

Toujours, au long des jours de tendresse ou de haine,

Il impose sa vie énorme et souveraine

Aux plaines.

Il voit les mêmes champs depuis cent et cent ans

Et les mêmes labours et les mêmes semailles ;

Les yeux aujourd’hui morts, les yeux

Des aïeules et des aïeux

Ont regardé, maille après maille,

Se nouer son écorce et ses rudes rameaux.

Il présidait tranquille et fort à leurs travaux ;

Son pied velu leur ménageait un lit de mousse ;

Il abritait leur sieste à l’heure de midi

Et son ombre fut douce

A ceux de leurs enfants qui s’aimèrent jadis.

Dès le matin, dans les villages,

D’après qu’il chante ou pleure, on augure du temps ;

Il est dans le secret des violents nuages

Et du soleil qui boude aux horizons latents ;

Il est tout le passé debout sur les champs tristes,

Mais quels que soient les souvenirs

Qui, dans son bois, persistent,

Dès que janvier vient de finir

Et que la sève, en son vieux tronc, s’épanche,

Avec tous ses bourgeons, avec toutes ses branches,

- Lèvres folles et bras tordus -

Il jette un cri immensément tendu

Vers l’avenir.

Alors, avec des rais de pluie et de lumière,

Il frôle les bourgeons de ses feuilles premières,

Il contracte ses noeuds, il lisse ses rameaux ;

Il assaille le ciel, d’un front toujours plus haut ;

Il projette si loin ses poreuses racines

Qu’il épuise la mare et les terres voisines

Et que parfois il s’arrête, comme étonné

De son travail muet, profond et acharné.

Mais pour s’épanouir et régner dans sa force,

Ô les luttes qu’il lui fallut subir, l’hiver !

Glaives du vent à travers son écorce.

Cris d’ouragan, rages de l’air,

Givres pareils à quelque âpre limaille,

Toute la haine et toute la bataille,

Et les grêles de l’Est et les neiges du Nord,

Et le gel morne et blanc dont la dent mord,

jusqu’à l’aubier, l’ample écheveau des fibres,

Tout lui fut mal qui tord, douleur qui vibre,

Sans que jamais pourtant

Un seul instant

Se ralentît son énergie

A fermement vouloir que sa vie élargie

Fût plus belle, à chaque printemps.

En octobre, quand l’or triomphe en son feuillage,

Mes pas larges encore, quoique lourds et lassés,

Souvent ont dirigé leur long pèlerinage

Vers cet arbre d’automne et de vent traversé.

Comme un géant brasier de feuilles et de flammes,

Il se dressait, superbement, sous le ciel bleu,

Il semblait habité par un million d’âmes

Qui doucement chantaient en son branchage creux.

J’allais vers lui les yeux emplis par la lumière,

Je le touchais, avec mes doigts, avec mes mains,

Je le sentais bouger jusqu’au fond de la terre

D’après un mouvement énorme et surhumain ;

Et J’appuyais sur lui ma poitrine brutale,

Avec un tel amour, une telle ferveur,

Que son rythme profond et sa force totale

Passaient en moi et pénétraient jusqu’à mon coeur.

Alors, j’étais mêlé à sa belle vie ample ;

Je me sentais puissant comme un de ses rameaux ;

Il se plantait, dans la splendeur, comme un exemple ;

J’aimais plus ardemment le sol, les bois, les eaux,

La plaine immense et nue où les nuages passent ;

J’étais armé de fermeté contre le sort,

Mes bras auraient voulu tenir en eux l’espace ;

Mes muscles et mes nerfs rendaient léger mon corps

Et je criais : " La force est sainte.

Il faut que l’homme imprime son empreinte

Tranquillement, sur ses desseins hardis :

Elle est celle qui tient les clefs des paradis

Et dont le large poing en fait tourner les portes ".

Et je baisais le tronc noueux, éperdument,

Et quand le soir se détachait du firmament,

je me perdais, dans la campagne morte,

Marchant droit devant moi, vers n’importe où,

Avec des cris jaillis du fond de mon coeur fou.


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