17 avril 1936 Maurice Thorez lance son appel de la "main tendue" aux catholiques

dimanche 7 mai 2017.
 

- A) Notes sur le contexte de ce discours de Maurice Thorez (J. Serieys)

- B) Discours de Maurice Thorez

- C) L’appel de Maurice Thorez interrogea, fit débat et provoqua un véritable mouvement de dialogue (par Pierre Dharréville, PCF)

- D) Autres documents concernant la lettre de Maurice Thorez

A) Notes sur le contexte de ce discours de Maurice Thorez (Jacques Serieys)

Le 17 avril 1936, la station Radio Paris donne, pour la première fois, la parole à un communiste. Il s’agit du secrétaire général du PC, dont le leitmotiv est sa main tendue aux catholiques contre les 200 familles et contre le fascisme.

Ce discours de Maurice Thorez a fait couler beaucoup d’encre.

Il doit être analysé :

- comme un discours dans le cadre d’une campagne électorale puisqu’il intervient neuf jours avant l’élection législative de 1936 qui va voir la victoire du Front populaire grâce à un déplacement de voix faible

- comme une contribution à la propagande antifasciste des forces du Front Populaire sur le thème de la tradition républicaine du peuple français alors que le fascisme lui est étranger. C’est ainsi qu’il faut interpréter l’appel de Thorez " à la réconciliation du peuple de France "

- comme un tournant politique important du Parti Communiste qui s’était progressivement marginalisé. Lors des législatives de 1932, il avait perdu 279.000 voix, tombant à 6,8% des suffrages exprimés. Thorez essaie de prouver qu’il n’est pas un "parti de l’étranger", qu’il n’est pas le "parti de Moscou", contrairement à la propagande de la droite et de l’extrême droite mais un héritier de "Rabelais, Molière, Voltaire, Balzac, Victor Hugo, Zola", un héritier "de l’affranchissement des communes et des Jacqueries du moyen âge à la grande Révolution, puis des soulèvements populaires de 1830 et de 1848 et de la Commune de Paris".

- comme un tournant qui s’inscrit dans le cadre de celui, également, de la 3ème Internationale. Ceci dit, ce tournant date de l’unité antifasciste française de février 1934, en particulier l’immense manifestation du 12 février dans lesquelles le PCF a joué un rôle très important.

Du 6 au 12 février 1934, la France ouvrière et républicaine stoppe le fascisme

L’Internationale communiste termine alors sa "troisième période" caractérisée par la croyance en la révolution mondiale imminente, en la dénonciation des partis socialistes comme "dernier rempart du capitalisme". Ainsi, en janvier 1934, Thorez a affirmé malgré la poussée fasciste "Nous ne rechercherons en aucun cas l’unité avec la direction du parti socialiste, que nous considérons, à juste titre comme nos ennemis." Ainsi encore, le même en date du 6 avril 1934, dans son éditorial de l’Humanité, qui définit le parti socialiste comme "le principal soutien social de la bourgeoisie". Puis le ton de L’Humanité change, en raison surtout des fraternisations entre socialistes et communistes face aux agressions fascistes

Fascisme français et 200 familles dans les années 1930

Le tournant vers le Front populaire s’est joué dans la direction du PCF de même qu’entre celui-ci (faisant preuve sur ce point d’une forte autonomie) et Moscou.

Nous reviendrons sur ces points plus longuement car le débat sur l’orientation politique du Front Populaire et de ses composantes présente une très grande importance encore aujourd’hui.

1936 Front Populaire, grève générale et conquêtes sociales

En partie B, notre lecteur va pouvoir prendre connaissance du contenu de l’adresse de Maurice Thorez aux catholiques.

En partie C, nous lui proposons un texte paru dans L’Humanité dont l’auteur est Pierre Dharréville (longtemps militant de la JOC, membre de l’actuel Exécutif national du PCF et secrétaire départemental des Bouches du Rhône) "L’appel de Maurice Thorez interrogea, fit débat et provoqua un véritable mouvement de dialogue"

En complément, je propose au lecteur dans la partie D, deux documents pouvant contribuer au débat sur le discours de Thorez. J’en ajouterai d’autres bientôt avec une esquisse d’analyse à leur sujet.

Jacques Serieys le 25 juillet 2008

B) Discours de Maurice Thorez

Les 200 familles responsables de la crise. La dictature des banques. Ouvriers et employés dans la crise. La ruine des paysans. Les fascistes diviseurs de Français. Le fascisme, c’est la guerre. Complices d’Hitler en France. Nous combattons pour l’avenir de notre peuple.

Peuple de France,

Un vent de détresse souffle sur notre beau pays. Depuis cinq années déjà, la crise économique sévit dans l’industrie, l’agriculture, le commerce et les finances publiques et privées. Les conséquences en sont surtout douloureuses pour les travailleurs des villes et des champs.

Les 200 familles responsables de la crise

Nous pourrions cependant vivre heureux dans notre France que la nature et l’industrie de ses fils ont pourvue d’abondantes richesses.

Sur notre sol fertile lèvent de belles moissons. La production du vignoble français est la première du monde. L’élevage reste une des ressources essentielles de notre agriculture.

Pays traditionnel de riches cultures, la France est devenue un grand pays industriel qui dispose de puissantes entreprises ; houillères, centrales hydro-électriques, hauts fourneaux, aciéries, usines de construction mécanique, de produits chimiques ou de textile. La France fut le berceau de l’aviation, ses appareils et ses moteurs restent parmi les plus réputés.

L’industrie parisienne, la couture et la mode font apprécier à travers le monde les qualités et le goût de notre peuple.

Mais les usines ferment leurs portes, les machines tournent au ralenti. Les ateliers se vident. La classe ouvrière est condamnée au chômage et le peuple connaît la misère.

C’est que les richesses, fruit du travail accumulé de nombreuses générations sont devenues la propriété d’une minorité parasite qui les exploite à son seul profit.

Les ouvriers n’ont pas la possibilité de se procurer les marchandises qu’ils fabriquent.

Les paysans ne peuvent obtenir en échange de leurs produits aux prix avilis, les objets manufacturés et les machines que les groupements capitalistes leur imposent au prix fort.

Obligation de produire, interdiction de consommer, de cette contradiction résultent la crise, le chômage et la misère généralisée.

Oui, les responsables de la crise et des souffrances qu’elle provoque, sont ces « 200 familles qui dominent l’économie et la politique » de la France.

Dans un de ses chefs d’oeuvre « L’île des Pingouins » Anatole France observe ironiquement : "Après s’être soustraite à l’autorité des rois et des empereurs, après avoir proclamé trois fois sa liberté, la France s’est soumise à des compagnies financières qui disposent des richesses du pays et, par le moyen d’une presse achetée, dirigent l’opinion. "

La dictature des banques

Les représentants de cette oligarchie financière siègent au conseil de régence de la Banque de France depuis sa fondation par Bonaparte en 1803.

La France depuis 130 ans a connu trois révolutions, elle a changé cinq fois de régime politique. A travers ces vicissitudes diverses, ces naufragés et ces bouleversements, seuls les maîtres du pouvoir financier sont demeurés immuables, incarnant la domination constante du capital.

La Banque de France, voilà la puissance qui tient en échec le gouvernement légal et lui dicte ses volontés. C’est elle qui renverse les ministères, en violation du suffrage universel. C’est elle qui impose au peuple de France des gouvernements chargés d’appliquer une politique favorable aux riches, dure aux pauvres et aux travailleurs.

On l’a vu à la suite du 06 février 1934. Les gouvernements nés de l’émeute fasciste n’ont pas inquiété les spéculateurs, les profiteurs, les voleurs ! Au mépris des engagements sacrés, ils ont prélevé 13 % sur les pensions des anciens combattants et des victimes de la guerre. A coups de décrets-lois, ils ont réduit les salaires, les traitements, les indemnités des petits fonctionnaires, les allocations aux nécessiteux, aux vieillards, aux infirmes, aux familles des soldats mobilisés. Ils ont réduit les crédits pour les hôpitaux et les laboratoires, les subventions pour les œuvres d’assistance maternelle et la protection de l’enfance.

Les conséquences de la crise

Les restrictions imposées ont aggravé la crise économique. Les petits commerçants, les artisans, ont vu diminuer un peu plus encore leur chiffre d’affaires. Les boutiques se ferment faute de clients. Certains quartiers de Paris et de nos grandes villes de province offrent le spectacle désolant de leurs magasins fermés et de leurs devantures sur lesquelles on lit : « A vendre ou à louer ».

Les petites gens des classes moyennes, le fonctionnaire licencié, le commerçant en faillite, l’épargnant ruiné, l’ingénieur sans emploi, l’avocat sans cause, le médecin sans clients, l’étudiant sans avenir, toute une jeunesse inquiétée et déprimée. TOUS sont condamnés à une vie de misère et d’humiliation.

Nos campagnes sont ravagées par la crise agraire. Le paysan connaît les pires difficultés parce que son grenier regorge de blé et que le vin reste dans sa cave, tandis que des millions d’hommes, de femmes et d’enfants manquent du plus strict nécessaire.

La ruine des paysans

Les petits propriétaires, fermiers ou métayers peuvent payer leurs redevances ou leurs impôts. Le paysan ne peut payer les intérêts des sommes qu’il a parfois empruntées pour développer sa modeste exploitation. 11 est grevé de lourdes hypothèques. Il est la victime des usuriers et des grandes compagnies. Ayant obtenu une maigre nourriture pour lui et les siens, il ne peut renouveler son matériel, réparer une grange, drainer un champ, acheter des engrais pour sa terre et lui restituer, quand elle est épuisée, les éléments fertilisants. C’est la dégradation et la ruine de l’agriculture française.

Comme on l’a remarqué justement, l’histoire du paysan français est faite de plus de misère et de privations que de profit et de bonheur.

Et ce sont ces paysans misérables que M. André Tardieu apostrophait le 23 juin dernier à Blérancourt de la façon suivante :

« Vous ne vous êtes préoccupés que de chiffres et de gros sous. Vous ne pensez qu’à savoir combien vous vendrez, vos veaux, vos cochons, votre blé. Cela n’a aucune importance. Tant que vous croirez que la vie est laite pour cela et que vous ne songerez pas à assurer l’unité spirituelle et morale de la nation, vous perdrez de l’argent et ce sera bien fait. »

M. Tardieu, comme beaucoup d’ennemis du peuple affecte de parler de l’unité spirituelle et morale de la nation.

Or, le règne des 200 familles ne provoque pas seulement la ruine de notre pays, la détresse matérielle de notre peuple !

Dégradation morale

II conduit à une lamentable déchéance. Parallèlement à l’étalage de corruption des classes dominantes, éclaboussées par la boue et le sang de retentissants scandales financiers, la crise et la misère déterminent un fléchissement inquiétant de la moralité. On constate le développement de la prostitution.

La criminalité prend des proportions effrayantes. Voila que tendent à s’implanter chez nous les mœurs des gangsters de Chicago y compris cet aspect le plus odieux du banditisme, le rapt des enfants.

Mais c’est tout le régime qui délaisse et condamne l’enfance, notre plus doux et notre plus bel espoir. La dénatalité est l’un des fléaux les plus redoutables qui menace l’avenir de notre pays.

Ce problème angoissant : retient l’attention du Parti Communiste qui veille aux intérêts les plus immédiats et les plus modestes des travailleurs et qui a l’ambition de conduire le peuple de France vers de nouvelles et hautes destinées, vers un avenir radieux de prospérité et de bonheur.

Les familles nombreuses ne se trouvent d’ailleurs que dans les milieux ouvriers et parmi les paysans les plus pauvres. Mais les papas et les mamans ont beaucoup de peine à nourrir convenablement et à habiller décemment leur petit monde. Il faudrait aider réellement et efficacement les familles nombreuses, donner du travail et des salaires plus élevés aux pères. Il faudrait loger les grandes familles dans des appartements plus grands, mieux aérés et au loyer modeste au lieu de les enterrer dans les ruelles et les cours sans air, sans soleil et sans joie de nos quartiers ouvriers II faudrait veiller à la formation des jeunes apprentis et à l’instruction des enfants mieux doués qui devraient poursuivre leurs études avec la certitude pour eux et leurs parents qu’au sortir de nos grandes écoles et de nos universités ils pourront mettre leurs connaissances et leurs talents au service de la collectivité.

Dans le même ordre d’idées, il est urgent de sauver le sport français. Nos équipes n’ont guère brillé dans les dernières compétitions internationales. C’est qu’il n’y a pas une large politique qui tende à favoriser le sport, a donner à nos jeunes gens les moyens de la pratiquer.

Décadence culturelle

La décadence culturelle s’ajoute à la dégradation morale. La France a été longtemps un centre de rayonnement dans le domaine de la pensée, de la littérature et des arts. Dans le pays qui a donné Rabelais, Molière, Voltaire, Balzac, Victor Hugo, Zola, la production littéraire devient d’une platitude désespérante. La pornographie le dispute aux niaiseries. Il en est de même pour le théâtre et le cinéma, sauf rares exceptions. El pourtant les talents ne manquent pas.

Ainsi les 200 familles conduisent notre, pays à la ruine et à la catastrophe. Elles prétendent au surplus ravir à notre peuple les libertés qu’il a su conquérir par une lutte ardente et séculaire contre les forces d’oppression et de réaction.

De l’affranchissement des communes et des Jacqueries du moyen âge à la grande Révolution, puis aux soulèvements populaires de 1830 et de 1848 et de la Commune de Pans. c’est un même besoin de justice sociale et une même soif de liberté qui ont animé et dressé le peuple de France.

Or, pour rejeter tout le poids de la crise sur le peuple laborieux pour assurer leur domination ébranlée, les 200 familles rêvent d’instaurer dans notre pays un régime de dictature terroriste et sanglante dont le 06 février a donné un avant-goût. Les rois de la finance organisent, subventionnent et arment les ligues de guerre civile qui prétendent s’imposer au peuple par la violence et la démagogie. Des ouvriers sont assassinés, des républicains sont molestés, blessés grièvement. Les parlementaires honnêtes, les hommes d’Etat soucieux du salut de la République sont bassement outragés et désignés publiquement au « couteau » ou au « revolver » des assassins.

Les fascistes diviseurs de Français

Le peuple de France est excédé de ces manœuvres de guerre civile qui déforment à l’étranger le clair visage de notre pays, qui font se détourner de Paris et de nos centres de tourisme les visiteurs qui autrefois affluaient chez nous de toutes parts. Au surplus, le peuple veut pouvoir vivre et travailler en toute tranquillité. Ceux qui divisent le peuple de France prétendent se présenter non sans impudence comme les champions de l’union nationale. Or ils sont profondément divisés entre eux-mêmes, surtout là où leur Comité d’arbitrage intervient en faveur de l’un ou de l’autre. Seules la haine du peuple, la haine de la démocratie établissent un lien entre ces hommes qui prennent modèle sur les dictateurs de Rome et de Berlin.

Les dirigeants des ligues factieuses méconnaissent et heurtent le sentiment de notre peuple épris de liberté et fier de son indépendance. Ce n’est ni à Rome, ni à Berlin, ni dans aucune autre capitale étrangère et pas même à Moscou pour laquelle nous ne dissimulons pas notre profond attachement que se déterminera le destin de notre peuple ; c’est à Pans !

Le peuple de France répugne à l’esclavage et à la servitude à la discipline du troupeau soumis à la dictature d’un seul qui parle au nom des maîtres capitalistes. Car le fascisme c’est en effet l’avilissement, l’anéantissement de l’individu, c’est l’impossibilité pour le savoir et le talent de donner leur pleine mesure dans le plein épanouissement de la liberté assurée à chacun et à tous, c’est le refoulement de tout .esprit d’initiative et de progrès.

Le fascisme, c’est la guerre

Le fascisme c’est aussi à l’extérieur, une politique d’aventure et de provocations. Le fascisme, c’est la guerre.

Nul honnête homme n’en peut douter. Après l’agression de Mussolini contre le peuple d’Abyssinie, après l’invasion par les militaristes japonais de la Chine du Nord, c’est Hitler qui fait peser une lourde menace sur le monde angoissé.

Nous communistes, qui n’avons jamais cessé de dénoncer la politique des dirigeants réactionnaires de notre pays à l’égard du peuple allemand, nous avons d’autant plus le droit de nous dresser avec indignation contre le dernier coup de force de Hitler. La rupture unilatérale du pacte de Locarno, la marche des bataillons hitlériens à travers l’ancienne zone rhénane démilitarisée constituent une grave menace contre la France, contre la Belgique, contre les petits peuples de l’Europe centrale et orientale.

C’est la menace contre la paix, le bien le plus précieux de l’humanité. Hitler se refuse à l’organisation de la sécurité collective. Il se prononce contre la paix indivisible. La leçon tragique de i914 doit pourtant suffire. Que la guerre éclate sur un point quelconque de l’Europe et ce sera de nouveau le monde à feu et à sang, ce sera une guerre qui dépasserait en horreurs, eu deuils, en sang versé et en cadavres amoncelés, en dévastations et en ruines ce que nous avons connu de 1914 à 1918.

Avec une rare insolence Hitler insulte notre peuple qu’il considère comme un « peuple abâtardi et négroïde »

Dans ses dernières harangues Hitler prétend nous interdire à nous, Français, fils de plusieurs révolutions, le droit de proclamer notre amitié et notre admiration pour le peuple de l’Union soviétique qui construit, la nouvelle cité du travail, du bonheur et de la paix. Hitler prétend même qu’il doit prendre des précautions contre les changements possibles dans la politique intérieure de notre pays. Eh quoi ! Notre peuple va-t-il demander la permission à M. Hitler pour se donner un gouvernement attaché à la cause de la liberté et de la paix à la cause du travail et de la démocratie ?

Hitler veut partager le monde en deux zones, l’une comprenant la race élue qui doit dominer, l’autre où seraient reléguées les races abâtardies et inférieures destinées à subir le joug.

En vérité, les Etats apparaissent divisés en deux camps. Dans l’un sont les Etats du fascisme qui veulent déclencher une nouvelle guerre sous prétexte de manquer d’espace. Dans l’autre les Etats où subsistent des institutions parlementaires et démocratiques qui sont en général, et au moins, pour le moment, intéressés au statu quo, opposés à la guerre. Ce deuxième groupe est appuyé par l’Union soviétique. Il trouve aussi des appuis dans la classe ouvrière de tous les pays. Il possède des alliés parmi les populations malheureuses qui gémissent sous la dictature du fascisme.

Complices d’Hitler

En revanche Hitler peut se flatter du concours de ses agents, les chefs fascistes français.

Ne voyons-nous pas à l’œuvre les de La Rocque, les Taittinger, les Henriot et les Maurras ?

Nous les avons vus derrière M. Laval, l’homme des accords de Rome, qui ont préludé au déclenchement de la guerre en Afrique. Nous les avons vus derrière M. Laval, s’élevant contre les décisions cependant toutes platoniques de la Société des Nations. Une telle attitude fut le plus bel encouragement a Hitler, assuré qu’il ne serait pas davantage inquiété que les agresseurs précédents.

Nous les avons vus déchaînés contre un pacte qui tend à organiser la sécurité collective et qui place au service de la Nous les voyons ces dignes rejetons des émigrés de Coblentz qui jadis combattaient au service du roi de Prusse contre nos arrières grands-pères, les soldats de la Première République. Nous les voyons ces Nadaillac que nos ancêtres de la Convention eussent condamnés promptement pour intrigue avec l’étranger dirigées contre la sécurité du pays.

Nous les voyons les de Wendel, régent de la Banque France et croix de feu n° 13, qui expédie à Hitler le minerai de fer destiné à fondre les canons. Nous les voyons les Neukolm du Comité des Forges, les comtes de Douhet de Villosande, les M. de Chaffray, les Bucard, les Louis Bertrand académicien de son métier qui adressent de dégradants témoignages d’admiration à celui qui parle ouvertement d’anéantir la France.

Aussi comprend-on, que nous, communistes, dans notre lutte pour la paix, fidèles à l’esprit des grands Jacobins qui assuraient le salut du pays et de la République en mettant les aristocrates et les ci-devant hors d’état de nuire : fidèles au vers de Pottier « Paix entre nous, guerre aux tyrans » : fidèles à la doctrine de Lénine, admirateur et continuateur des Jacobins : nous combattions à la fois contre Hitler ci contre ses complices dans notre propre pays.

Nous réclamons ie désarmement et la dissolution des ligues factieuses, succursales de la Gestapo, agences de propagande et de renseignements de la Wilhelmstrasse

Nous combattons pour l’avenir de notre peuple

Oui, nous communistes, qui aimons notre pays, nous voulons faire une France forte, libre et heureuse, une France dont le gouvernement ouvrier et paysan sera le plus fort que le pays ait jamais connu, une France qui ne craindra plus les menaces de Hiller, lequel spécule sur les divisions entre Français provoquées et entretenues par les deux cents familles et leurs mercenaires.

Oui nous voulons et nous ferons une France, dont les fils unis et libérés du joug du Capital pourront dire « Nous ne convoitons pas un pouce de territoire étranger, mais nous ne laisserons pas toucher à un pouce de notre sol », une France ayant retrouvé dans le monde, par l’effort pacifique de notre peuple, une place digne de son rayonnement au cours des siècles écoulés. Il n’est pas vrai que notre histoire appartienne au passé.

Nous combattons pour l’avenir de notre peuple, pour son bonheur et pour sa grandeur matérielle, intellectuelle et morale. Nous croyons que la République française des Conseils ouvriers et paysans assurera à jamais à notre peuple le travail de bien-être, le bonheur, la liberté et la paix.

Les riches doivent payer

Dans l’immédiat nous voulons que les riches paient afin de soulager la misère des pauvres, de donner du travail et du pain aux chômeurs, de rajuster les salaires ouvriers, de rétablir les traitements et indemnités des petits fonctionnaires, les retraites des anciens serviteurs de l’Etat, les pensions des anciens combattants et des victimes de la guerre, afin de venir en aide aux artisans, aux petits commerçants et d’assurer la revalorisation des produits agricoles.

Nous sommes résolument pour la défense du franc, contre la dévaluation, méthode hypocrite pour faire payer les pauvres.

Pour assurer la défense du franc et protéger l’épargne pour équilibrer le budget de l’Etat il faut également faire payer les riches. Le parti communiste propose un prélèvement extraordinaire et progressif sur les grosses fortunes au-dessus de 500 000 francs, soit :

- 3 % de 500 000 à 1 million de francs

- 5 % de 1 a 2 millions

- 7 % de ’2 à 5 millions

- 9 % de 5 a 10 millions

- 12 % de 10 à 20 millions

- 16 % de 20 à 50 millions

- Et 20 % au-dessus de 50 millions de francs

Cette mesure parfaitement réalisable proposée autrefois par M. Louis Marin, n’a pu être jusqu’alors l’objet d’aucune réfutation sérieuse. Le président Doumergue l’avait trouvée trop modeste. En effet ce n’est pas une mesure révolutionnaire qui vise à l’expropriation. Les possédants ne seraient pas mis sur la paille, parce qu’un peu de leur superflu serait attribué aux malheureux. Le peuple de France peut et doit faire payer les riches. Dans ce but comme pour défendre la liberté et la paix, le peuple doit être uni.

Unir

Le Parti communiste s’honore de n’obéir qu’à une préoccupation exclusive : servir la cause du peuple. Le Parti communiste s’honore de ne connaître qu’un seul mot d’ordre : UNIR.

Nous avons travaillé avec passion a l’unité de la classe ouvrière, proposant et faisant heureusement accepter le pacte d’unité d’action qui nous lie à nos frères socialistes et nous conduit au parti unique de la classe ouvrière. Nous avons soutenu les efforts des syndicats et des militants unitaires et confédérés qui ont abouti à la reconstitution d’une seule CGT.

Nous avons œuvré à l’unité entre les travailleurs des villes et des champs, entre les travailleurs manuels et intellectuels. Nous sommes heureux d’avoir propagé l’idée du Front populaire du travail de la liberté et de la paix et de collaborer loyalement à une action commune avec les radicaux, les républicains et les démocrates. Nous avons travaillé à l’union de la jeunesse de France.

Pour la réconciliation du peuple de France

Et maintenant nous travaillons à l’union de la nation française contre les 200 familles et leurs mercenaires. Nous travaillons à la véritable réconciliation du peuple de France.

Nous te tendons la main, catholique, ouvrier, employé, artisan, paysan, nous qui sommes des laïques parce que tu es notre frère et que lu es comme nous accablé par les mêmes soucis.

Nous te tendons la main, volontaire national, ancien combattant devenu croix de feu parce que tu es un fils de notre peuple que tu souffres comme nous du désordre et de la corruption, parce que tu veux comme nous éviter que le pays ne glisse à la ruine et à la catastrophe.

Nous sommes le Grand Parti communiste, aux militants dévoués et pauvres, dont les noms n’ont jamais été mêlés à aucun scandale et que la corruption ne peut atteindre. Nous sommes les partisans du plus pur et du plus noble idéal que puissent se proposer les hommes.

Nous communistes, qui avons réconcilié le drapeau tricolore de nos pères et le drapeau rouge de nos espérances, nous vous appelons tous, ouvriers, paysans et intellectuels, jeunes et vieux, hommes et femmes, vous tous, peuple de France, à lutter avec nous et à vous prononcer le 26 avril.

Pour le bien-être, contre la misère, pour la liberté. Contre l’esclavage, pour la paix, contre la guerre. Nous vous appelons avec confiance à voter communiste. A voter pour la France forte, libre et heureuse que veulent et que feront les communistes !

C) L’appel de Maurice Thorez interrogea, fit débat et provoqua un véritable mouvement de dialogue

Par Pierre Dharréville, responsable de la commission démocratie au Parti Communiste français

Le 17 avril 1936, le secrétaire général du Parti communiste français, Maurice Thorez, lançait un appel radiodiffusé resté célèbre sous le nom de «  la main tendue  ». Proclamant sa fierté d’avoir œuvré au Front populaire, il lançait un appel au peuple de France pour faire face aux 200 familles possédantes  : «  Nous travaillons à la véritable réconciliation du peuple de France. Nous te tendons la main, catholique, ouvrier, employé, artisan, paysan, nous qui sommes des laïcs, parce que tu es notre frère et que tu es comme nous accablé par les mêmes soucis.  » Cet appel fut réitéré à de nombreuses reprises et approfondi pour contrer le fascisme ou œuvrer au redressement.

Dans une gauche marquée par la guerre des deux France, ce n’était pas toujours une évidence, mais ce fut l’un des événements majeurs sur la route du Front populaire, bousculant le paysage politique installé et contribuant à la progression du PCF. En 1937, une assemblée d’information avait été organisée à la Mutualité, lors de laquelle Maurice Thorez avait prononcé un rapport conséquent consacré uniquement à ce sujet. Tout en réaffirmant l’idée selon laquelle «  les communistes donnent une explication rationnelle, scientifique du monde et de son évolution  », il y rappelait les mises en garde de Lénine «  contre la moindre atteinte portée aux convictions religieuses des travailleurs  » et sa conviction que proclamer la guerre à la religion n’était «  qu’une phrase anarchiste  ». La contradiction réside dans cette affirmation du fait que les communistes n’en sont pas, et qu’en même temps on peut adhérer au Parti communiste sans renier sa foi.

Citant abondamment l’encyclique 
Quadragesimo Anno, promulguée en 1931, il reprenait à son compte le terme de charité, «  au sens large d’amour du prochain  », non pas philanthropie hypocrite, mais «  vieille règle de la solidarité humaine  », pour en faire le premier objet d’actions communes concrètes. Quelques lignes de l’encyclique suffiront à nous édifier aujourd’hui encore  : «  Ce qui, à notre époque, frappe tout d’abord le regard, ce n’est pas seulement la concentration des richesses, mais encore l’accumulation d’une énorme puissance, d’un pouvoir 
économique discrétionnaire, aux mains d’un petit nombre d’hommes qui d’ordinaire ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants du capital qu’ils 
administrent à leur gré.  »

La réaction des catholiques n’eut naturellement rien d’unanime, mais cet appel eut de réels effets sur le terrain, interrogea, fit débat et provoqua un véritable mouvement de dialogue. Inquiet des effets de ces offensives politiques, le pape déclara en 1938 le «  matérialisme athée  » «  intrinsèquement pervers  ». L’expérience de la Résistance bouleversa la donne, unissant celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas, pour reprendre les mots de Louis Aragon magnifiant l’histoire d’Honoré d’Estienne d’Orves et de Gabriel Péri.

Cela n’empêcha pas la publication, le 1er juillet 1949, d’un décret du Saint-Office condamnant la collaboration avec les communistes. Pour autant, un courant progressiste s’affirma au sein de l’Église et se nourrit aux thèses de Marx, comme le souligne l’historien Denis Pelletier (1), évoquant les chrétiens de gauche comme «  une gauche sans domicile fixe  ». Pour lui, «  ils voient en Marx un philosophe humaniste  », «  un sociologue capable de fournir au catholicisme social les outils d’analyse qui lui font défaut pour comprendre la société industrielle et en faire la critique  ». Lors du congrès de 1945, le secrétaire général du Parti communiste français relatait cependant avoir entendu des ironiques scander dans une manifestation  : «  Les curés avec nous.  » Et de plus explicites  : «  Unité sans curés.  »

Ainsi commença le dialogue entre chrétiens et communistes, cherchant à approfondir le débat sur «  l’Homme  » et «  le monde de l’Homme  », ainsi qu’à remettre en exergue la contradiction de classe qui structure les rapports sociaux et travaille tous les corps sociaux, y compris les communautés de croyants. La religion, quand elle vise à renvoyer la grande fraternité humaine aux temps de l’au-delà, est en effet, comme le disait Marx, «  un opium  ». Ainsi conçue, les révolutionnaires ne peuvent s’en satisfaire, mais lorsque Marx voit en elle «  le soupir de la créature accablée  », «  l’âme d’un monde sans cœur  », il pointe comme avec elle le défaut du monde tel que régi par le capitalisme.

L’affirmation de manières de croire incarnées dans le réel, poussant les individus à agir en ce bas monde pour la justice et la paix ne saurait y être contenue. La main tendue, c’est un appel au rassemblement de celles et ceux qui souffrent du capitalisme et des dominations de tous ordres, quelle que soit leur religion s’ils en ont une. Elle tourne la politique vers le peuple, non pas fantasmé, mais dont elle reconnaît la pluralité et la richesse.

Cela renvoie à une conception de la laïcité, qui ne se départit pas de son souffle révolutionnaire  : elle veut les hommes et les femmes libres, égaux-égales et associés, riches de leurs vies intérieures partagées et non du vide sidérateur distillé par la pseudo-religion du marché. Dans la constitution d’un large front du peuple, cette orientation a joué un rôle et symbolise le passage d’une stratégie classe contre classe permettant au jeune Parti communiste de s’affirmer comme force organisée à une stratégie plus ouverte sur la société, ne considérant plus que celui qui n’est pas avec moi est contre moi. Et cet appel a modifié le paysage politique et social, ouvert des controverses, des recherches, des cheminements passionnants que les intégrismes ont combattus parce qu’ils contrecarraient leur ordre moral, social et politique.

C’est d’un souffle d’ouverture tous azimuts dont il y a aujourd’hui besoin face aux divisions et aux dominations dont le poids s’accroît sur la société.

(1) Denis Pelletier et Jean-Louis Schleger, À la gauche 
du Christ, Le Seuil, Paris, 2011.

Pierre Dharréville

D) Autres documents concernant la lettre de Maurice Thorez

Tendre la main aux catholiques ? (Marceau Pivert 1937)

Internationale Communiste, PCF, front unique et front populaire de 1922 à 1936 (Serge Goudard, PG Lyon)

Sitographie :

https://books.google.fr/books?id=2A...


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