LIP, 29 janvier 1974, les accords de Dole

lundi 29 janvier 2018.
 

Il y a quarante ans, les LIP : l’imagination au pouvoir

Eté 1973 à Lip : "On fabrique, on vend, on se paie"

Le 15 octobre 1973, le premier ministre Pierre Mesmer avait annoncé « Lip, c’est fini ». Après le rejet du plan Giraud, on pouvait craindre une démobilisation, le pourrissement faute de perspectives. Mais pour les travailleurs, la lutte continue : le trésor de guerre toujours en lieu sûr, les comités Lip continuant dans toute la France à organiser la solidarité, diffusant Lip Unité, vendant les montres.

Les Lip se déplacent partout en France à la rencontre des travailleurs comme à Roubaix (10 octobre 1973), à la Bourse du travail de Lyon (24 octobre 1973), à nouveau à Roubaix avec les travailleurs de La Redoute (10 novembre 1973), Charles Piaget intervient au meeting du PSU à la Mutualité, (Paris 24 octobre 1974). L’affaire est aussi connue à l’international, et par exemple les Lip se rendent en Italie, dans la ville industrielle de Turin (octobre 1973).

Par ailleurs, en coulisses, les contacts ne sont pas rompus avec plusieurs interlocuteurs empruntant des canaux diversifiés. Il s’agit notamment de rencontres entre la CFDT métallurgie, des responsables du PSU et des patrons, des industriels, notamment Antoine Riboud, José Bildegain et Renaud Gillet qui vont aboutir aux « accord de Dole » le 29 janvier 1973.

Ancien du PSU et de l’UNEF, l’avocat Tony Dreyfus a le contact avec le médiateur nommé par le gouvernement. Antoine Riboud, PDG de Rhône Poulenc, avec Renaud Gillet, est sollicité par Interfinexa, cabinet de consultants représentant Ebauche SA. Leur premier plan échoue, les banques faisant défaut. José Bidegain reprend la négociation pour une solution Claude Neuschwander 2. Bidegain est un industriel palois, venant du Centre des jeunes patrons, il incarne l’aile « moderniste » du Conseil national du patronat français (CNPF devenu depuis MEDEF) dont il est alors vice-président. C’est une figure du christianisme social, proche de Jacques Delors, ancien conseiller social de Jacques Chaban Delmas 3. Il vient de la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne). Claude Neuschwander est également un ancien jéciste et a été vice-président information de l’UNEF de 1956 à 1958. Il est entré chez Publicis en 1961 dont il devient le « numéro deux » et est un des « jeunes patrons contestataires » qui a occupé le siège du CNPF en mai 1968. Il est membre du PSU également 4. Il accepté la mission en tant que militant du PSU lors d’une réunion tenue dans l’appartement de Michel Rocard, secrétaire national du parti.

Début janvier 1974 Le ministre Jean Charbonnel 5 annonce qu’il a chargé Claude Neuschwander de rechercher un plan de relance pour Lip.

LIPORUM

Les 26, 27 et 28 janvier 1974 les négociations se déroulent à la mairie de Dole entre Claude Neuschwander, José Bidegain et les représentants des syndicats de Lip. L’assemblée générale accepte le plan qui prévoit 850 réembauches. Le 29 janvier la délégation de Lip signe les accords de Dole tout en demeurant très vigilante (voir interview de Charles Piaget). La Compagnie européenne d’horlogerie (CEH-LIP), dirigée par Claude Neuschwander reprend alors les activités horlogerie de Lip. Le 8 mars 1974 le tribunal de commerce autorise le redémarrage de la CEH-LIP. Jacques Duhamel, maire de Dôle, obtient le retrait des CRS des trois départements limitrophes en échange de la restitution du « trésor de guerre ». Le 9 mars 1974, les CRS évacuent l’usine.

Le 11 mars 1974, après 329 jours de lutte les 135 premiers réembauchés reprennent le travail, accompagnés par tous les Lip réunis par un serment, le discours de Vittot : « Ce matin ici pour signer le pacte qui nous lie, nous resterons tous ensemble ».

Pendant tous ces mois, les salariés en attente de réembauche sont en stage : « ils s’emmerdaient, avaient peur qu’on ne les reprenne pas ». Ainsi, la rentrée des Lip s’effectue progressivement. Pour ceux qui ne sont pas réembauchés, il est difficile de continuer à faire des assemblées générales, dispersés dans des lieux de formation différents. Mais il y en a une par semaine. Les liens se distendent, mais La gazette de liporum sort chaque semaine sous forme de bande dessinée. Cette phase de la lutte pour la réintégration de tous, entre mars et décembre, sera la plus dure et la plus souterraine, ne connaissant ni la médiatisation, ni l’enthousiasme de la première lutte.

LIP A GAGNE

Finalement, 10 mois après les premiers, le 15 décembre 1974, les 21 derniers ouvriers reçoivent leur lettre de réembauche et reprennent effectivement le 31 mars 1975. C’est une victoire, issue d’un rapport de forces combinant action légale/illégale, mobilisation/négociation, démocratie directe avec publicité des débats et représentation syndicale, et surtout solidarité populaire.

Mais c’est le « mauvais exemple » donné aux travailleurs, alors que la crise a commencé avec son cortège de licenciements. Aux élections présidentielles de mai 1974, Valery Giscard d’Estaing l’emporte à droite contre Jacques Chaban-Delmas au premier tour et il est élu Président de la République au second tour contre François Mitterand. Le 27 mai 1974, il nomme Jacques Chirac Premier Ministre. Jean Charbonnel n’est plus ministre.

Le dernier salarié de Lip n’est pas encore rentré que pour la droite et le patronat l’heure de la revanche a déjà sonné…

par Robi Morder


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