La Sainte Ligue sort victorieuse des Guerres de religion (Histoire de l’Aveyron 4)

lundi 17 juillet 2017.
 

Les Guerres de religion représentent un tournant décisif dans l’histoire du Rouergue.

Comme ailleurs en Europe, le protestantisme exprime fondamentalement une pratique religieuse de rupture avec le catholicisme comme idéologie dominante du mode de production féodal. Il correspond à une évolution économique et sociale qui détruit les rapports moyenâgeux de domination personnelle. Il n’est donc pas étonnant de voir cette aspiration à l’individualisation des rapports humains, y compris religieux, trouver ses premiers points d’appui en Hollande, Allemagne du Nord, Genève. En Rouergue aussi, le protestantisme se développe au départ sur des professions hostiles à la hiérarchie catholique (enseignants par exemple) et des villes en expansion économique comme Villefranche et Millau.

Le protestantisme trouve en Aveyron un bon terrain d’expansion. L’Enquête sur les commodités du Rouergue fait état de la vitalité économique des bourgs où il va s’épanouir. Certains milieux paysans profitent de la brèche pour s’attaquer aux privilèges féodaux (par exemple dans le Carladez). Comme ailleurs, des nobles rejoignent également le protestantisme pour tenter de secouer la tutelle de plus en plus forte de l’Etat royal et affaiblir le clergé qui leur dispute divers avantages.

Le Rouergue féodal et clérical voit la société évoluer dangereusement : moins de serfs, dans les écoles plus de calcul et de lecture, une administration royale créant de fait un pouvoir public concurrent (intendants, justice, fisc)... En réaction, la hiérarchie catholique locale se raidit, mobilise, combat, extermine pour faire du Rouergue une sorte de môle de défense de l’archaïsme féodal. Voici un exemple significatif :

Vers 1560, les instituteurs de l’école communale de Rodez sont accusés d’hérésie. Monseigneur l’évêque, seigneur de la Cité, décide la fermeture de l’établissement. "En 1561, il accueille le Père Pelletier, disciple et ami de Saint Ignace de Loyola dont il avait assisté les derniers instants. Chassé manu militari de Pamiers... en raison de la raideur de ses positions et de l’intolérance de son comportement, puis incarcéré à Toulouse pour y avoir fomenté de véritables émeutes à l’encontre de ceux qu’il jugeait suspects de calvinisme, il personnifiait le pourfendeur idéal de toute hérésie. Le cardinal ne pouvait rêver plus ferme champion du vrai catholicisme... Cette vigueur se montra de nature à réchauffer les âmes tièdes et à fortifier celles qui doutent (R Taussat).

Avec l’appui de l’évêque et de grands seigneurs, un collège de Jésuites s’ouvre dans les locaux de l’ancienne école communale (ancien lycée Foch) avec comme revenus les biens de celle-ci et "un discret parfum de captation d’héritage" sur des biens privés importants. En 1577, le "collège" compte déjà 1340 élèves. Les privilégiés de la province confient à présent leur progéniture mâle aux mains de Jésuites ancrés dans la défense des "vrais principes". Le Rouergue féodal ne pouvait que croiser l’itinéraire d’Ignace de Loyala, imbu de chevalerie, d’intolérance et de mysticisme ibérique.

Organisés de façon despotique, sous les ordres de chefs à vie, rompus au respect d’une discipline de fer selon le principe "perinde ad cadaver" (comme un cadavre), les Jésuites apportent à l’Eglise locale une milice de choc, cultivée, sans scrupule et sans état d’âme.

C’est ainsi que, dans le contexte des Guerres de religion, se lève en Rouergue un véritable mouvement de masse, populaire et clérical, derrière les bannières de la Sainte Ligue créée par les Guise (duc et cardinal) contre les Protestants, contre la Royauté, contre les catholiques modérés et "politiques". Cette faction pro-aristocratique, catholique intransigeante, ancrée dans les corporations et les paroisses, ultra-papiste (très favorable aux décrets du Concile de Trente), royalement subventionnée par l’Espagne soeur, crée dans les zones qu’elle contrôle un climat de soulèvement et de terreur : manifestations fréquentes de fanatiques bigots, "processions blanches", chasse aux suspects, délation, assassinat selon la technique de la Bible au bas-ventre de haut en bas.

Au plan national, les armées royales l’emportent sur la Sainte Ligue après neuf ans de guerre. Victoire d’importance historique. Dorénavant, l’Eglise ne sera plus propriétaire indivis de l’Etat et la place d’un grand parti clérical réactionnaire sera limitée à l’avenir : "La France évitera le triste sort de l’Espagne inquisitoriale" (Leroy Ladurie).

Tel n’est pas le cas en Rouergue, bien caché loin de Paris. Ici, l’affrontement a été parmi les plus durs de toute l’Europe. Les protestants locaux ont accueilli à Millau la première rencontre nationale de la religion réformée et lancé le premier appel connu à une "république". Mais, les Guerres de religion ont permis aussi à l’évêché de purifier les fiefs cléricaux du Centre et du Haut-Rouergue (répression des enseignants d’Espalion). Les Ligueurs ont remporté des victoires et occupé l’essentiel de la province entre 1586 et 1590. L’écrasement des cités protestantes et bourgs industrieux ayant bénéficié jusqu’alors d’une certaine autonomie (Millau, Villefranche, Saint Affrique, Sévérac, Mur de Barrez, Saint Antonin, Camarès, Saint Rome de Tarn, Capdenac, Cornus, Saint Jean du Bruel, Saint Sever du Moustier...) assoit pour deux siècles le pouvoir local des Jésuites, des féodaux, des clans paroissiaux, des propriétaires fonciers rentiers, d’une caste monopolisant les fonctions lucratives.

Histoire de l’Aveyron 1 : L’installation de l’Eglise et les débuts de la féodalité

Histoire de l’Aveyron 2 (Moyen Age) : Seigneurs et moines, esclaves, serfs et sorcières dans le Rouergue féodal

Histoire de l’Aveyron 3 : De 1450 à 1560, Renaissance et humanisme touchent les villes mais une féodalité rurale, cléricale et brutale se maintient comme force dominante

Histoire de l’Aveyron 5 : L’Ancien régime en Rouergue, deux siècles d’extinction des Lumières


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