Moyen Age : Seigneurs et moines, esclaves, serfs et sorcières dans le Rouergue féodal

samedi 2 septembre 2017.
 

Lorsque les Francs pénètrent en Gaule, ils n’ont pas connu précédemment l’expérience de la citoyenneté urbaine, d’un Etat durable, d’un droit écrit ou d’une langue écrite. Leurs royautés tribales, escortées de guerriers, s’entretuent et s’enrichissent du pillage des territoires voisins. Sortis majoritairement de forêts aux clairières clairsemées, les mots de leur organisation sociale et politique reproduisent la simplicité des gestes manuels (saisir, désaisir, tenir, soumission de l’épouse "dans la main" du mari) et la hiérarchie de la famille patriarcale ( la "chambre", le "service" de la femme, des enfants puis du vassal, le "sang" par lequel le père transmet la propriété et les vertus). Leurs valeurs culturelles sont militaires, articulées autour de l’idéologie du Chef. Chaque "preux chevalier" se taille un fief où il est propriétaire du pouvoir politique, économique, fiscal, judiciaire, du droit de pêche, de chasse...

Les traditions de citoyenneté urbaine héritées de l’Empire romain s’estompent presque partout. "Il y a dans le Rouergue des 11ème et 12ème siècles, un effacement complet du caractère public de l’autorité et du caractère privé de la propriété ;... il n’y a plus de "public", ni de "privé", de "politique" ni de "propriété"... Il n’y a plus d’autorité, de loi "publique" auxquelles se soumettent des personnes "privées"... Pouvoir de contrainte sur les hommes (et donc sur la masse paysanne) la seigneurie banale est le fondement de la société. Il n’y a plus de droit écrit..." (Frédéric de Gournay). Les seigneurs civils et religieux vivent du travail du serf (du latin servus, esclave).

Je ne sais si une étude sérieuse a été menée sur le sujet mais l’esclavage paraît s’être maintenu en Rouergue très longtemps après la chute de l’Empire romain. Des actes et chartes d’abbayes me paraissent le prouver amplement au 9ème siècle. C’est seulement en 1060 que les moines de Conques affranchissent leur personnel de "l’esclavage du péché". Pourquoi s’opère ensuite une évolution vers le servage ? Non dans l’intérêt des paysans mais pour améliorer la production, pour concentrer encore plus la propriété féodale au détriment des paysans libres.

Le sort du serf n’est guère enviable. "L’entrée dans l’Eglise lui est refusée. Le serf ne s’appartient pas ; il est la propriété de son maître qui l’achète, le châtie à sa guise, le vend ou le lègue. Cette dépendance est héréditaire ; elle se transmet par la mère, survivance de l’esclavage où la progéniture de la femme non libre, tout comme celle d’une brebis ou d’une jument, appartenait naturellement au propriétaire de celle-ci" (Encyclopedia Universalis)

Saint Thomas d’Aquin, nouveau Docteur de l’Eglise, situe en dehors des rapports de justice, les relations entre maîtres et travailleurs, entre père et reste de la famille "Il ne doit pas y avoir de droit spécial du maître ou de père car c’est le bien privé d’une personne". Chacun s’aplatit devant son propriétaire et chef de droit divin selon le principe féodal de la sujétion héréditaire et de la hiérarchie naturelle des êtres chère à Saint Augustin.

Le Livre des Miracles de Sainte Foy (11ème siècle) décrit une société rouergate où les petits châtelains pendent aux fourches patibulaires, crèvent les yeux, coupent en morceaux par plaisir, par amour de la guerre et aussi par intérêt, pratiquant la terreur comme moyen de domination. Gimon le Moine, vaillant capitaine des troupes de l’abbaye, se complaît tout autant dans le plaisir des armes. Au 12ème siècle, le Rouergue se couvre de monastères qui sucent l’essentiel des richesses.

L’Eglise lève un "impôt de paix" pour salarier des militaires professionnels ; cela n’empêche ni guerres privées ecclésiastiques ni ravages des brigands "meurtriers, incendiaires et autres malfaiteurs" protégés par l’évêque Vivian au 13ème siècle. Elle marque la culture populaire de son monopole idéologique et de son univers mental merveilleux fait de reliques, de miracles, de légendes et de pélerinages. Elle soustrait par droit divin ses biens terrestres à toute puissance temporelle. Ses dogmes ne peuvent être mis en doute "L’hérésie est un péché pour lequel on mérite non seulement d’être séparé de l’Eglise par l’excommunication mais encore d’être exclu du monde par la mort" (Saint Thomas d’Aquin).

Le pape Innocent IV théorise sa position dominante au sein de la féodalité : "Dieu a confié les rênes de l’empire céleste et de l’empire terrestre à l’Eglise". Il ne réussit pas à assouvir cette soif de suprématie sur l’Europe ; par contre son cordelier y parvient comme évêque de Rodez. "Il lance pour le moindre sujet les excommunications, les interdits et toutes les censures... les habitants du Rouergue sont souvent les victimes de son despotisme religieux et de ses caprices" (Abbé Bosc). Il impose d’exhorbitantes taxes à répétition sur les excommuniés, lève 50000 sous sur les hérétiques désirant se convertir (ce magot servira à commencer la construction de la cathédrale de Rodez).

Les preuves fournies par un petit seigneur pour certifier l’usage de son droit de justice ne donnent pas plus envie de vivre au Moyen Age " exécuter le jugement du fer chaud, pendre, brûler, fouetter tant hommes que femmes pour vols et autres crimes". Les femmes accusées d’adultère sont forcées à traverser nues toute leur ville, fustigées par la population assemblée ; l’évêque en traque pour "sorcellerie, invocation des démons et divination" (Brousse le Château au 14ème siècle). La dépréciation du sexe féminin atteint même les animaux (brebis, chèvre, truie) dont la viande est considérée malsaine et corrompue.

"Depuis l’an 750... jusqu’au 15ème siècle, on trouve à tout pas des traces de la servitude à laquelle étaient soumis les habitants du Rouergue" (Bosc). C’est le roi de France qui intervient pour engager les seigneurs à affranchir les serfs comme dans le reste du pays.

Pourquoi une société aussi conservatrice ? La féodalité repose sur des seigneuries agricoles en économie fermée, sans circulation monétaire. Elle est d’autant plus pure en Rouergue qu’ici, rien n’ouvre l’horizon des petites communautés rurales : ni ville (Rodez n’abrite que 3 à 6000 habitants), ni grande route commerciale, ni plaine, fleuve ou mer, même pas un roi présent par son administration. Rien que son champ et le Ciel. De plus, la servitude totale constitue plus une cause de soumission qu’une condition de révolte, sauf cas d’explosion sociale conjoncturelle.

Le serf ou le vilain du Moyen Age, attéré par le travail et les malheurs, analphabète et enchaîné à ses lopins, se désaisit de sa personnalité, s’aliène comme nous dirons en Mai 68, reportant toute son espérance dans le Salut éternel, compensant la misère de sa chaumière par la splendeur de la cathédrale, niant sa dignité au profit de son seigneur dont le Seigneur céleste constitue le modèle et le reflet. Sainte Foy comme Dieu le Père présentent alors l’aspect terrorisant, jaloux, intolérant, vindicatif, imprévisible des féodaux.

Le pauvre paysan trouve des repères psychologiques protecteurs dans le retour régulier des rites collectifs, la beauté des cantiques, parfois la convivialité de la communauté paroissiale ou la gentillesse d’un prêtre. Les autres départements du Sud-Ouest qui ont connu un Moyen Age moins dominé par l’Eglise vont se rallier assez massivement à la République. La majorité des campagnes aveyronnaises soutiendront des courants royalistes, cléricaux, nationalistes, fascisants puis pétainistes. Ce contexte conservateur pèsera encore majoritairement sur l’Aveyron du 20ème siècle jusqu’au Concile Vatican II puis Mai 68.

Histoire de l’Aveyron 1 : L’installation de l’Eglise et les débuts de la féodalité

Histoire de l’Aveyron 2 (Moyen Age) : Seigneurs et moines, esclaves, serfs et sorcières dans le Rouergue féodal

Histoire de l’Aveyron 3 : De 1450 à 1560, Renaissance et humanisme touchent les villes mais une féodalité rurale, cléricale et brutale se maintient comme force dominante

Histoire de l’Aveyron 4 : La Sainte Ligue sort victorieuse des Guerres de religion

Histoire de l’Aveyron 5 : L’Ancien régime en Rouergue, deux siècles d’extinction des Lumières

Histoire de l’Aveyron : D’une féodalité cléricale à 1793 1905 1944 1968


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