Enfants SDF : 31000 en France, 120 millions dans le monde

samedi 15 juin 2019.
 

« L’impact des conditions socio-économiques sur le cerveau des enfants »

L’école ne peut compenser l’inégalité des chances induite par la pauvreté

D) Le scandale invisible des enfants à la rue

La France compte actuellement plus de 31 000 enfants sans domicile fixe. Un chiffre monstre dont les pouvoirs publics tardent à prendre la mesure. Les conséquences sanitaires et sociales sont pourtant dramatiques.

Pierre (1) se souvient très bien de la première question que lui ont posée ses enfants de 5 et 7 ans lorsqu’ils se sont retrouvés à la rue  : «  Papa, pourquoi est-ce qu’on ne va pas à l’école aujourd’hui  ?  » Heureusement, pour ce père de famille parisien, l’expulsion a eu lieu au mois de mai  : «  On leur a donc dit que c’était les vacances.  » L’anecdote ne dit pas ce qu’il est advenu aujourd’hui de Pierre et de ses fils. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que leur situation est malheureusement vécue par de plus en plus d’enfants. Comme vient de le rappeler une étude de l’Institut de veille sanitaire (InVS), publiée la semaine dernière dans un certain anonymat, la France compte actuellement quelque 31 000 mineurs sans domicile fixe, soit près d’un quart de la population sans logement. Un chiffre monstre qui a plus que doublé en l’espace de dix ans. Et derrière lequel se cachent des gamins ballottés d’hôtels sociaux en hôtels sociaux, quand ils ne sont pas condamnés à la rue ou, pour près de 9 000 d’entre eux, à la vie dans un bidonville.

20 % des mineurs présentaient 
des troubles de santé mentale

Des destins cruels dont le simple constat justifierait, à lui seul, un état d’urgence. Il fait pourtant l’objet d’une relative indifférence. «  Une personne âgée pauvre, c’est insupportable aux yeux de l’opinion. Un enfant pauvre, c’est invisible  », déplorait l’année dernière François Chérèque, peu de temps avant de remettre son rapport sur la pauvreté au premier ministre. Comment expliquer un tel nombre  ? Les effets de la crise économique, conjugués aux politiques d’austérité, à la crise du logement et à la crise migratoire, sont évidemment passés par là. Le nombre de familles, notamment monoparentales, nécessitant une prise en charge en hébergement d’urgence a explosé depuis une dizaine d’années. Beaucoup d’enfants arrivent ainsi dans les bras de leurs parents qui viennent d’être expulsés de leur appartement ou dans ceux de leur mère qui a décidé de fuir la violence conjugale.

«  Pendant longtemps, il s’agissait de femmes seules, venues d’Afrique subsaharienne, qui nous sollicitaient suite à une rupture de la solidarité familiale, assure Éric Pliez, président du Samu social de Paris. Mais depuis deux ou trois ans, on accueille beaucoup de familles des pays de l’Est avec un père, une mère et des enfants, pas de réseaux de solidarité en France, et qui sont immédiatement dans de l’urgence.  » Or, le système d’hébergement du 115 est débordé. Sur les 70 000 places prévues en Île-de-France, 30 000 sont actuellement réservées aux familles, dans des hôtels sociaux. Mais cela ne suffit pas. «  Rien que le week-end dernier, nous n’avons pas trouvé de solution à une soixantaine de familles avec enfants  », déplore Éric Pliez. Tant bien même ces familles reçoivent une réponse positive, la vie dans ces hôtels ne peut être une solution, a fortiori pour des enfants. «  C’est adapté pour une mise à l’abri, pas pour une période prolongée, souligne Éric Pliez. On ne peut pas y faire à manger, ni ses devoirs tranquillement, on est très loin des lieux de scolarisation, des distributions de nourriture…  »

Cette précarité extrême laisse des traces profondes chez les enfants. Les études sont là, qui alertent sur les conséquences sociales et psychologiques d’un tel mode de vie. L’enquête menée en 2013 par l’Observatoire du Samu social de Paris rapportait des états de santé très préoccupants  : 20 % des mineurs présentaient des troubles de santé mentale et plus de 80 % avaient un retard du développement. La majorité des familles souffrait de malnutrition, avec, chez les enfants, de nombreux cas d’anémie (38 %), de surpoids (22 %), voire d’obésité (4 %). «  Rien de surprenant, beaucoup sont réduits à faire la manche à la sortie des fast-foods, assure Sylvie Lhost, présidente d’Entraide citoyenne, une association parisienne qui vient en aide aux SDF. Ils mangent les restes de McDo mais presque jamais de légumes ou de fruits frais.  »

L’ un des derniers points 
de repère pour ces enfants

La scolarisation reste l’un des derniers points de repère pour ces enfants en situation extrême, dont 10 % ne fréquentent pas les bancs de l’école. Mais pas facile, pour eux, d’assumer face aux autres qu’ils vivent à la rue. Une vraie discrimination peut s’ajouter à la souffrance du quotidien. Sylvie Lhost raconte l’histoire de ce père en rupture d’hébergement qui dormait dehors avec son fils, non loin de l’école où ce dernier était scolarisé. «  Un jour, d’autres enfants l’ont vu et son quotidien est devenu un enfer.  » La pluie est aussi le pire ennemi des enfants sans logement, assure-t-elle. «  Impossible d’échapper à une explication quand vous arrivez trempé dans la classe…  »

La précarité et la grande pauvreté n’ont pas seulement un impact sur la qualité de vie matérielle des enfants, sur leur santé et leur scolarité. Elles en ont aussi sur leur estime de soi. «  Ils sont témoins de la façon dont est considérée leur famille et cela imprime une image négative de leur milieu social, relève Sophie Graillat, présidente de l’association DEI France (Défense des enfants international). Cet environnement fait obstacle à leur développement en les empêchant d’imaginer positivement leur propre avenir.  » La solution  ? Pour Éric Pliez, elle réside déjà dans des hébergements d’urgence mieux adaptés, comme ces appartements où plusieurs familles ont chacune une ou deux pièces et partagent une cuisine commune. Et surtout dans la capacité de l’État à sortir ces gamins et leur famille de la spirale de l’urgence par la construction de logements sociaux abordables et en nombre suffisant. «  Il leur faut un logement et surtout une existence stable, reprend Sophie Graillat. Tant que cette condition ne sera pas remplie, elle affectera tous les autres droits de l’enfant, santé, école…  ».

Laurent Mouloud, L’Humanité

(1) Le prénom a été changé.

C) « Les enfants de la récession », l’enquête alarmante de l’Unicef

L’organisation mondiale a classé les pays en fonction de l’évolution de la pauvreté de leurs enfants. La France y occupe une place peu enviable.

Le rapport de l’Unicef publié ce mardi, « Les enfants de la récession », est alarmant. Il dessine le portrait d’une génération d’enfants perdus : ceux qui ont subi la grande récession de 2008 à 2012, au sein même des pays riches. L’organisation mondiale a classé les pays en fonction de l’évolution de la pauvreté de leurs enfants - et l’on découvre que la France y occupe une place peu enviable. Elle a aussi compilé des études et des notes éparses, sa conclusion est terrible : « Des taux de chômage inégalés depuis la Grande Dépression des années 30 ont empêché de nombreuses familles de garantir les soins, la protection et les possibilités auxquelles les enfants ont droit. »

« Ceux qui vivent mal vivent encore plus mal »

En France, entre 2008 et 2012, 440 000 enfants sont passés sous le seuil de pauvreté (60% du revenu annuel médian) pointe l’Unicef. « Et ceux qui vivaient mal, vivent encore plus mal : la grande pauvreté s’est intensifiée avec la crise », complète Marie-Aleth Grard, vice-présidente d’ATD Quart-monde. On répète souvent que la France est la cinquième puissance économique mondiale. Mais dans le classement de l’Unicef, comparant l’évolution de la pauvreté des enfants, elle ne se classe qu’au 30e rang des 41 pays les plus influents de la planète : la situation des plus jeunes a particulièrement dévissé depuis la crise. « Manifestement, plus encore que dans d’autres pays [comme la Norvège, la Belgique ou le Japon, ndlr] les mesures prises par les gouvernements n’ont pas été suffisantes pour stabiliser ou faire diminuer la pauvreté des enfants », commente Nathalie Serruques, responsable de la mission Enfance en France à l’Unicef France.

Brigitte Alsberge est la responsable du département « Solidarité enfants » au Secours catholique : « Parmi les 390 000 familles que nous recevons en un an, les familles monoparentales continuent à être de plus en plus nombreuses : elles représentent 30% des personnes que nous recevons. Mais la nouveauté, depuis deux ou trois ans, c’est que les couples avec enfants sont eux aussi de plus en plus nombreux, qu’ils soient chômeurs ou travailleurs précaires. Le couple n’est plus un rempart contre la pauvreté, et le travail ne suffit plus à s’en sortir. »

Comme en France, la pauvreté des enfants a augmenté dans 22 autres pays riches étudiés par l’Unicef. La situation est particulièrement dramatique en Europe du Sud. En Espagne plus de 36% des enfants sont en situation de pauvreté. En Grèce, plus de 40%. La situation est également catastrophique en Islande : un enfant sur 10 était considéré comme pauvre en 2008 ; quatre ans plus tard, c’est près d’un tiers des enfants qui le sont.

« Certains n’ont jamais vu leurs parents travailler »

L’Unicef parle d’une génération « mise de côté ». Elle compare la situation des enfants à celle des personnes âgées, vulnérables elles aussi. Ces dernières s’en sortent mieux que les plus jeunes. En France par exemple, alors que la pauvreté des enfants a augmenté de 3 points entre 2008 et 2012 (de 15,6% à 18,6%), la pauvreté des seniors a diminué d’autant. Dans la moitié des pays européens étudiés par le rapport, la pauvreté a augmenté plus rapidement pour les enfants que pour la population dans son ensemble. « Non seulement de nouvelles personnes entrent dans la pauvreté, mais, phénomène inquiétant, une génération d’enfants s’ancre dans l’exclusion : certains n’ont jamais vu leurs parents, ni leurs grands-parents, travailler », ajoute Brigitte Alsberge, du Secours catholique.

Source du texte A : http://www.liberation.fr/societe/20...

B) « Chaque nuit, à Paris, près de 500 enfants sans domicile fixe »

Dans une tribune au « Monde », le président du Samu social de Paris, Eric Pliez, plaide notamment pour une accélération de la transformation d’hôtels en logements sociaux.

Tribune. Chaque nuit, à Paris, près de 500 enfants dorment dans la rue, trouvent refuge avec leurs parents dans les services d’urgences d’hôpitaux, ou, pour les plus chanceux, chez des tiers, faute de places disponibles auprès du 115. Qu’adviendra-t-il dans quelques semaines lorsque les températures entameront leur descente ? Nul ne le sait, tant la saturation des hôtels utilisés pour l’hébergement des familles atteint ces derniers mois un seuil exceptionnel.

La grande concertation axée sur la pauvreté des enfants et des jeunes qu’a lancée, mardi 17 octobre, le président Emmanuel Macron doit être enfin l’occasion de penser autrement les réponses que nous apportons aux familles et aux enfants en situation d’extrême précarité. Saturation des capacités

L’urgence impose tout d’abord de parer au plus pressé et mobiliser tous les acteurs de la région Ile-de-France pour permettre aux familles SDF de traverser l’hiver à l’abri. Mais la concertation gouvernementale à venir doit aussi marquer l’engagement d’une décrue de l’hébergement à l’hôtel.

En 2014, à la suite de l’enquête Enfams (enfants et familles sans logement), menée par l’Observatoire du Samusocial de Paris, qui dressa une appréciation accablante de la situation des familles à l’hôtel, le ministère du logement s’engagea dans un plan de réduction des nuitées hôtelières, ayant pour objectif d’inciter à la production d’alternatives à l’hôtel, au rachat d’hôtels par les associations et à leur adaptation à la vie des familles.

Source : https://www.lemonde.fr/idees/articl...

A) Les enfants sans domicile en première ligne

D’après une étude menée par l’Observatoire du SAMU social de Paris en 2013, l’environnement social des enfants influe sur leur état psychologique. Elle révèle une association avec le fait d’être victime de moqueries à l’école, par exemple.

Par Pascale Santi

Quatre enfants sur cinq de moins de 6 ans sans domicile présentent un retard dans le développement moteur, cognitif, affectif, relationnel ou du langage… Si ce constat se comprend de prime abord, les chiffres publiés dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) en novembre 2015 sont édifiants. Cette proportion est huit fois plus élevée que dans la population générale, même si les données épidémiologiques dans ce domaine sont peu nombreuses. C’est la première fois qu’une enquête le mesurait réellement chez des enfants aussi précaires.

En 2010, un seuil a été franchi, les services d’urgence du Samu social ont hébergé davantage d’enfants et de parents que de personnes seules. Il y aurait 10 280 familles sans logement en Ile-de-France, soit 35 000 personnes, dont 17 660 enfants de moins de 13 ans. Et cette part ne cesse de croître en Europe. Cette question est cruciale. En France, les personnes sans domicile ont augmenté de plus de 50 % entre 2001 et 2012.

Face à ce constat, l’Observatoire du SAMU social de Paris a lancé l’étude Enfants et Familles sans logement (ENFAMS), réalisée en 2013 auprès de 801 familles en Ile-de-France – dont la moitié étaient monoparentales – avec 557 enfants de moins de 13 ans. Ces familles résident dans des centres d’hébergement d’urgence, des hôtels sociaux, des accueils pour demandeurs d’asile… Concrètement, des entretiens ont été réalisés avec des familles et les enfants, avec l’aide d’un psychologue, en 17 langues, la plupart étant d’origine étrangère. Une enquête inédite.

Pour mesurer le développement psychomoteur des enfants de moins de 6 ans, le docteur Stéphanie Vandentorren, qui a coordonné l’étude épidémiologique ENFAMS, a préféré ne pas utiliser le quotient intellectuel comme mesure, « notion très culturelle » à ses yeux, et qui selon elle ne mesure pas l’intelligence émotionnelle. Elle a travaillé avec l’équipe du pédopsychiatre Bruno Falissard (Paris-Sud, directeur de l’unité Inserm santé mentale), en utilisant le Vineland (Vineland Adaptative Behavior Scales), une échelle qui permet de mesurer les comportements socioadaptatifs de l’enfant, en examinant les domaines de la communication, des aptitudes de la vie quotidienne, de la socialisation et de la motricité.


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