Psychanalyse et politique aux présidentielles (13 avril 2007)

mardi 12 février 2019.
 

J’ai beaucoup de respect pour la psychanalyse. Elle apporte de nouveaux atouts et de nouvelles perspectives au processus d’émancipation humaine. Cependant, je suis indigné par le rôle que certains psys ont accepté de jouer durant cette campagne présidentielle.

Qu’ils s’instituent dans les médias en juges suprêmes de la vérité intime et ultime des candidats au nom de leur capacité à décrypter l’inconscient, c’est déjà discutable, car ils ne connaissent que des éléments superficiels sur ces individus. De plus, si le même phénomène se reproduisait pour les prochaines élections législatives, municipales, cantonales..., cela conduirait à un déballage d’éléments de vie privée qui n’ont rien à faire dans la sphère publique et pourraient influencer injustement tel ou tel résultat.

Qu’ils s’instituent aussi en juges suprêmes et impartiaux des programmes politiques comme révélateurs de l’inconscient des candidats et des citoyens : là, c’est ridicule.

Ainsi, quelques jours avant le premier tour des élections présidentielles, j’ouvre le dernier numéro du Nouvel Observateur. Titre : " Les candidats chez le psy Leurs derniers secrets". Dossier : "Dernier diagnostic avant l’isoloir". Introduction : "Tous des cas, les candidats à l’Elysée 2007. C’est ce qui se murmure dans le milieu freudien".

N’existe-t-il pas un minimum de règles déontologiques dans ce milieu professionnel pour que des médecins se permettent ainsi publiquement de livrer des diagnostics sur des personnes qu’ils ne connaissent pas et qui ne leur ont rien demandé ? De quelle science pure indépassable se réclament-ils pour délivrer ainsi un "dernier diagnostic" comme le jugement dernier devant l’Eternel, "dernier diagnostic avant l’isoloir", donc jugement politique ?

Combien de psychanalystes ont accepté de se prêter à cette mascarade du Nouvel Obs ? Non pas un mais dix, dont certains très connus.

Le dossier commence par une attaque en règle signée Pascal de Sutter contre les "fous qui nous gouvernent" : "il faut posséder un certain narcissisme, une tendance à l’histrionisme, une bonne base de paranoïa, un brin de psychopathie, une conscience à géométrie variable, une dose d’agressivité, une aptitude au mensonge et à la dissimulation". "On attrape la mégalomanie en politique comme on attrape la silicose dans les mines" (Jacques Alain Miller). " Les candidats en course pour ce scrutin présentent d’autres symptômes, plus originaux. Ainsi, tous ont un problème avec "le père", qui, en psychanalyse pose la loi et donne naissance à l’idéal du moi."

L’étude de chaque candidat est aussi prétentieuse, expliquant les axes de leur projet par des aspects de leur inconscient.

Ségolène Royal "sublimatrice ou castratrice" :

Discipline, effort, respect, honnêteté, encadrement militaire, amour de la nation et in fine drapeau. Rien de moins pour Jean Claude Liaudet qu’une " figure primitive du père", protégeant la "mère patrie". "On est en plein dans le shéma oedipien". "Ségolène est pénétrée par une voix supérieure. C’est son côté parano, qui a toujours à voir avec l’amour du père".

"Elle assume sa bisexualité psychique : tantôt hyper féminine, tantôt père sévère" note Geneviève Delaisi de Parseval.

"Elle porte en elle symboliquement une souffrance de femme battue" (Julia Kristeva). Longtemps, elle est restée muette "un grand classique face à la violence du père".

"Elle s’exprime mal, explique Jean-Pierre Winter. A la différence des autres candidats, elle n’est pas dans la jouissance phallique du verbe. De quoi jouit-elle alors ?" " Mais de l’écoute, de la démocratie participative ! A sa manière, elle dit "Donnez-moi du langage, apprenez-moi à parler, moi je ne sais pas".

Olivier Besancenot " La tentation de l’impuissance"

... " Il déclare qu’il est heureux d’arriver à "tenir tête" à des gens "plus carrés que lui". La jouissance est peut-être là, dans l’échange de coups avec un qui doit rester plus fort que soi, et que l’on ne doit pas vaincre pour que cela dure. Puisqu’il faut bien jouir avec ce que l’on a, on se trouve réduit à se contenter de joies sado-masochistes ! des joies qui enferment les masses dans ce qu’elles redoutent le plus : l’impuissance" ( Jean Claude Liaudet).

Nicolas Sarkozy

... "Un peu comme Rose Kennedy, la mère des Sarkozy a fait de ses fils son phallus" (JC Liaudet)

" Un être capable de toutes les trahisons est forcément héroïque au regard de l’inconscient. D’où la séduction irréfléchie que Sarkozy exerxe". (JP Winter)

Arlette Laguiller " La fiancée de la Révolution"

"Arlette laguiller n’est plus sujet d’une parole vraie. Un moi militant a pris les commandes d’un discours infaillible... Pourquoi troquer une parole vive contre la langue morte d’un parti révolutionnaire ? De très bonnes raisons y poussent, nécessairement... Pour le bien des travailleuses et des travailleurs, cette femme a épousé la lutte des classes. Enlacée au corps de la révolution... cette union n’est pas sans rappeler les épousailles organisées entre le Christ et les religieuses lors de leur entrée dans les ordres. Avec, dans les deux cas, un même constat : le sacrifice personnel est la condition même de l’extase, voire de la jouissance". (Ali Magoudi)

François Bayrou

Récemment, une journaliste qui lui demandait ce que sa femme préférait chez lui, l’éleveur de yearlings répondait "Ma virilité"... La virilité, c’est le "signifiant maître" de F Bayrou, selon Jacques Alain Miller : "Contrairement aux autres candidats, Bayrou a la tranquille assurance du propriétaire, du propriétaire de phallus, transmise grâce à l’amour de son père. Dans la vie aussi, il est le seul qui soit vraiment propriétaire et qui gagne de l’argent avec la saillie des chevaux..."

Quelques modestes commentaires

Ce qui me surprend le plus dans ces "diagnostics psychanalytiques" c’est leur aspect affirmatif, définitif. Freud voyait des similitudes entre la politique, la psychanalyse et la pédagogie parce qu’écrivait-il, toutes trois sont "impossibles". La comparaison me paraît intéressante ; en effet, pour des progressistes, les trois se donnent pour but d’aider des êtres humains à devenir autonomes, s’améliorer dans la liberté, l’égalité et la fraternité, le respect des droits individuels... par la connaissance, l’effort, la lutte... Les avancées réelles ne peuvent évidemment être que ponctuelles, partielles, variables et différentes d’un individu à l’autre, d’analyse complexe.

A trop vouloir affirmer sans nuance et de façon superficielle, la psychanalyse médiatique en arrive à des conclusions contradictoires : ainsi, la génération "soixante huitarde" est caractérisée à la fois comme porteuse d’une conception trop hédoniste de la vie et comme marquée par un inconscient d’impuissance ( voir portraits ci-dessus de Besancenot et Laguiller).

La façon dont les repères identificatoires ( de classe sociale, d’organisation, d’idéal) sont raillés de façon péremptoire dans cet article comme dans d’autres me pose des questions sur les objectifs que ces psychanalystes assignent à leur spécialité. Je croyais que les patients étaient les agents du processus psychanalytique comme les humains citoyens sont les agents de leur processus d’émancipation. La place de psychanalystes médiatiques dans ce cadre ne peut être celle de gourous dédaigneux.

Je ne défends pas l’idée que la psychanalyse n’a rien à dire dans la sphère publique, y compris par l’analyse du discours politique. Mais cela demande, me semble-t-il :

* une certaine rigueur absente dans plusieurs des blagues énoncées ci-dessus

* une réserve quant à la caractérisation publique des individus

* l’acceptation du fait que la psychanalyse a nécessairement besoin d’éclairages complémentaires, par exemple historiques, pour juger sur certains sujets. Dans l’article du Nouvel Observateur, j’ai trouvé par exemple totalement superficielle la définition du trotskisme comme "héritant la condition de victime spoliée du pouvoir paternel (Lénine) et assassinée par son frère (Lénine)". Parfois, le ridicule tue.

Pour conclure ces remarques, voici une citation de Cornelius Castoriadis extraite de Psychanalyse et Politique que je trouve intéressante en ce qui concerne l’objectif de la politique et de la psychanalyse : " Aider la collectivité à créer les institutions dont l’intériorisation par les individus ne limite pas, mais élargit leur capacité de devenir autonomes... L’autonomie n’est pas une fin en soi ; elle est aussi cela, mais nous voulons l’autonomie aussi et surtout pour être capables et libres de faire des choses..."

Psychanalyse et règne de l’image

Lorsque j’ai parcouru cet article du Nouvel Obs, je n’ai pu m’empêcher de penser aux idéologues conservateurs américains conseillant de personnaliser les débats pour contourner, faire oublier, dissoudre les réferences politiques identitaires de gauche.

Cette duperie s’appuie sur le raisonnement suivant : le discours ne compte pas, ce qui compte ce sont les raisons individuelles de ce discours révélées par la psychanalyse et par l’image.

De la pré-campagne à aujourd’hui, l’image a régné en maître par la télévision, les journaux, les revues, les affiches, les professions de foi. Image superficielle du visage, parfois du corps, au détriment de la réflexion, au détriment du débat. Une image tant préméditée, encadrée, négociée, retouchée... qu’elle en devient artificielle. De jour en jour, une image chasse l’autre et cette image est théorisée comme révélatrice de la réalité.

Parmi de nombreux exemples, prenez le supplément du Monde, Le Monde2 numéro 163. Trente deux "portraits d’hommes et de femmes politiques français sans artifice ni affectation tels qu’on ne les voit jamais".

Pour le journaliste Philippe Dagen, la photo sert de révélateur de la vérité des candidats. "La photo ne pardonne pas... ceux qui ont essayé de séduire ou d’impressionner ont échoué : le sourire tourne à la grimace, la posture à l’imposture... A chacun d’interpréter d’un point de vue moral et psychologique... Tout électeur conscient devrait s’y référer avant de décider".

Conclusion

Pour ces élections présidentielles, la psychanalyse et l’image n’ont pas été les seuls vecteurs de cette réduction de la politique à la présentation des candidats. Nous avons eu droit à leur enfance, à leur vie privée ... et même à leur signe astrologique.

La réduction de la politique à la personnalité des acteurs politiques n’est-elle pas aussi un moyen utilisé par des rédacteurs en chef pour protéger le candidat Sarkozy, réputé plus "crédible" mais handicapé par son programme et par sa participation à des gouvernements déconsidérés depuis 5 ans ?

Le lecteur peut se le demander en lisant le sujet du Nouvel Obs " Les candidats chez le psy Leurs derniers secrets". Dossier : "Dernier diagnostic avant l’isoloir". Introduction : "Tous des cas, les candidats à l’Elysée 2007. C’est ce qui se murmure dans le milieu freudien".

Nous mettrons en ligne une suite à cet article d’ici quelques jours, intitulé de façon un peu provocatrice "Billet d’humeur à quatre jours du vote ; des médias et des psychanalystes complaisants pour Nicolas Sarkozy et son père ?"

Jacques Serieys


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