Montesquieu, précurseur des Lumières et de 1789

jeudi 27 juillet 2017.
 

- A) Montesquieu, noble, contestataire et intellectuel
- B) Montesquieu, précurseur des Lumières
- C) Montesquieu, philosophe politique précurseur de 1789
- D) Montesquieu précurseur du républicanisme
- E) Montesquieu et le droit

De sanglants attentats ont endeuillé la France en 2016 et nos gouvernants demandent sans cesse la prolongation de l’état d’urgence. Dans ce contexte, je me permets de rappeler un fondement de l’état de droit affirmé par Montesquieu voici plus de 250 ans quant à la nécessité de limiter les mesures d’exception et l’emploi de la force d’Etat.

« Quand une République est parvenue à détruire ceux qui voulaient la renverser, il faut se hâter de mettre fin aux vengeances, aux peines et aux récompenses mêmes. Il faut rentrer le plus tôt qu’on le peut dans ce train ordinaire du gouvernement, où les lois protègent tout et ne s’arment contre personne ».

Cette affirmation extraite de L’Esprit des lois, XII, 18, me permet d’introduire l’intérêt de la réflexion juridico-politique léguée par Montesquieu.

Des citations de celui-ci réapparaissent fréquemment au fil de l’actualité. Ainsi, lorsque Dominique Strauss-Kahn avait démissionné fin 1999 de son grand ministère de l’économie et des finances, Daniel BENSAÏD et Philippe CORCUFF avaient cosigné dans Le Monde du 4 décembre un article soutenant la procédure judiciaire. Ils écrivaient « Face aux tentations qui guettent les différents pouvoirs, la recommandation que "le pouvoir arrête le pouvoir" (Montesquieu) reste un bon repère... »

Je conclurai cette introduction par une citation de Jean Ehrard, parfait connaisseur de l’auteur de L’esprit des lois. « Montesquieu aide à penser l’actualité. Cela ne veut pas dire qu’il a réponse à tout, mais qu’il fournit des instruments d’analyse et de réflexion. Simon Charbonneau n’a pas tort de juger dépassée la théorie des trois pouvoirs quand il constate avec inquiétude la domination croissante de puissances – pouvoir économique, pouvoir médiatique, pouvoir technico-scientifique – dont L’Esprit des lois n’avait pas prévu le poids et qui rendent pourtant aujourd’hui largement archaïques les solennelles proclamations de droits de l’homme que l’ouvrage avait pourtant préparées. Mais n’est-ce pas précisément à nous d’appliquer dans un contexte nouveau un principe d’équilibre encore plus indispensable au XXIe siècle qu’au XVIIIe ? »

A) Montesquieu, noble, contestataire et intellectuel

A1) Noble

Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu ne peut être caractérisé de révolutionnaire. Il est fier de ses « trois cent cinquante ans de noblesse prouvée » et défend ses "droits" seigneuriaux sur ses terres. Par ailleurs, il naît dans un château et hérite en 1716, à la mort de son oncle, d’une forte somme, de la charge de président à mortier du parlement de Bordeaux et de la baronnie de Montesquieu. Ceci dit, il connaîtra fréquemment des moments financiers difficiles ayant vendu sa charge professionnelle.

En 1721, il publie Les Lettres persanes, son ouvrage le plus critique du pouvoir. Comment expliquer, à cette date, sa distance vis à vis de l’absolutisme royal qui règne en France ?

- L’image donnée par la fin de règne de Louis XIV a certainement joué de façon importante, convaincant Montesquieu des fausses valeurs et des conséquences désastreuses de la royauté absolue. Sous sa plume, de nombreuses affirmations touchent cette cible, par exemple dans le Dialogue de Sylla et d’Eucrate « Pour qu’un homme soit au-dessus de l’humanité, il en coûte trop cher aux autres »

- Il a toujours noué des relations personnelles dans des milieux intellectuels contestataires, par exemple durant ses études de droit à Paris (1705 à 1713) avec Nicolas Fréret, qui sera embastillé en 1713 pour avoir caractérisé de légende l’origine troyenne des Francs et critiqué la bulle papale Unigenitus.

- Les anciennes convictions protestantes de sa famille peuvent jouer à une époque où Louis XIV vient de révoquer l’édit de tolérance de Nantes et organise une répression totalitaire. Le 30 avril 1715, Montesquieu épouse à Bordeaux Jeanne de Lartigue connue pour son attachement à la religion réformée.

- Dans la foulée de la crise religieuse du protestantisme, des révoltes et révolutions du 17ème, des audaces de quelques intellectuels, une « crise de conscience européenne » commence doucement à ébranler les dogmes et les trônes particulièrement dans les salons intellectuels contestataires que Montesquieu fréquente assidûment.

- Cette crise touche également une partie de la noblesse pour des raisons que Jean Starobinski a bien analysé. « Avec l’avènement de la monarchie absolue, l’honneur en tant que valeur suprême et inconditionnelle, est devenu l’apanage exclusif du souverain. La classe noble, passant au rang de classe courtisane, n’a plus d’autre honneur que le service du roi. Si Montesquieu renonce à l’idéal héroïque... c’est parce que cet idéal ne peut plus être vécu authentiquement. Le roi s’en est fait le seul représentant et le seul bénéficiaire... Accaparée par un seul, la morale de la grandeur a entraîné la servitude et la misère de tous... leur faisant prendre conscience de la contradiction qui oppose l’intérêt général à l’intérêt de la personne glorieuse du souverain. »

Montesquieu essaie de répondre à cette crise de conscience par une ébauche de compréhension de la totalité abordant l’histoire et la philosophie, le droit et les sciences, la littérature et l’érotisme, l’actualité et la science politique, la sociologie et la médecine... Sa conception du monde est marquée par les limites de son temps mais elle a ouvert la voie à des réalisations bien plus conséquentes comme la future Encyclopédie.

A2) Contestataire

Le site consacré aux expositions de la Bibliothèque nationale résume en quelques mots l’intérêt de cet auteur« Philosophe de l’Histoire et figure fondatrice de la science politique... Montesquieu rompt avec l’idéologie de son temps, en évacuant Dieu et en défendant la liberté, la tolérance et l’universalisme. »

En évacuant le Dieu du dogme clérical féodal et la royauté d’essence divine des fondements de la pensée, Montesquieu (1689 1755) rompt effectivement avec l’idéologie de son temps, la première moitié du 18ème siècle. Cependant, son statut social de baron et magistrat l’oblige à biaiser dans ses écrits. Ainsi, dans sa satire ironique de la société française, il fait parler deux Persans.

Lettres persanes. Montesquieu ironise sur la royauté, l’Eglise, les sociétés par action, l’esclavage...

Ce premier grand ouvrage intitulé "Les Lettres persanes" est publié en Hollande et prétendument imprimé à Cologne, sans nom d’auteur pour contourner la censure.... Il est vrai que son sujet peut inquiéter les puissants et les dogmatiques "quel est le gouvernement le plus conforme à la raison ?".

Pourquoi est-il aussi critique vis à vis du pouvoir politique et de l’Eglise ? Probablement, parce que, comme Jean de La Fontaine, il fréquente le milieu du protestantisme et des intellectuels critiques.

Jean de La Fontaine, poète engagé et libre, poète du peuple

A3) Intellectuel progressiste

L’Eglise catholique jouissant d’un monopole idéologique à cette époque sent le danger et met plusieurs de ses ouvrages à l’index (c’est à dire dont la publication et la lecture sont interdites). En effet, Montesquieu symbolise le type d’intellectuel que les dogmatiques du cléricalisme absolutiste ne peuvent supporter : un penseur refusant catégoriquement leur tutelle.

Par l’étendue de ses sujets de réflexion, par la rigueur de ses références et de ses argumentations, par la finesse dialectique de ses positions politiques, Montesquieu apparaît comme un intellectuel indépendant bien plus qu’un membre de la noblesse ou un contestataire.

La vulgate marxiste révolutionnaire a souvent caractérisé Montesquieu comme un intellectuel porteur des idéaux du capitalisme ascendant, de la bourgeoisie encore progressiste, entre révolution anglaise et révolution française de 1789.

Ce point de vue peut être défendu plus facilement que celui du stalinisme mécaniste, malheureusement repris par Althusser qui caractérise Montesquieu comme un réactionnaire par sa valorisation des limites de la royauté avant le 17ème siècle ; les idées d’un penseur politique ne se jugent pas seulement sur l’échelle d’un progrès supposé des formes juridiques de l’Etat.

Les cahiers personnels de Montesquieu permettent de mieux cerner sa personnalité avec par exemple une hostilité profonde aux puissants de son époque "jusqu’au mépris".

B) Montesquieu, précurseur des Lumières

Né le 18 janvier 1689 à La Brède (près de Bordeaux) et mort le 10 février 1755 à Paris, Montesquieu est un homme de la première moitié du 18ème siècle alors que la "philosophie des Lumières" s’épanouit dans la seconde moitié en résonance de la longue période de poussée populaire, démocratique et révolutionnaire que connaît le monde à partir de 1763 jusqu’en 1802

Il subit donc un rapport de forces, un poids idéologique, une obligation de tenir compte de la censure bien plus importants que Voltaire, Diderot, Helvétius ou Rousseau.

Pourtant, penseur politique et écrivain, premier grand philosophe français du 18ème siècle, il en présente déjà de nombreuses caractéristiques :

- attrait des sciences (membre de l’Académie des Sciences de Bordeaux, il y présente des mémoires sur la pesanteur, l’usage des glandes rénales, l’écho...)

- plaisir des voyages à travers l’Europe pour découvrir les différentes sociétés, institutions et personnalités (Allemagne, Autriche, Hongrie, républiques italiennes, Hollande, Angleterre...)

- importance de son insertion dans le milieu social des salons intellectuels (Mme de Lambert, Mme de Tencin, Mme du Deffand) où se discutent l’actualité et l’histoire, où brillent la littérature galante et la philosophie...

- recherche historique en particulier pour son ouvrage monumental Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence qui lui apporte de multiples faits passés qu’il utilise pour éclairer le présent

- universalisme ("Si je savais une chose utile à ma nation qui fût ruineuse à une autre, je ne la proposerais pas à mon prince, parce que je suis homme avant d’être Français ou bien parce que je suis nécessairement homme et que je ne suis Français que par hasard. Si je savais quelque chose... qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime. ")

Montesquieu a joué un rôle important dans le développement du rationalisme critique des Lumières qui a déstabilisé la royauté absolue et son appareil idéologique d’Etat : l’Eglise catholique.

- > Il avance des pistes pour analyser les rapports entre réalités sociale, économique, géographique, climatique, culturelle, historique, politique, religieuse, institutionnelle, juridique, morale...

- > "Tout m’intéresse, tout m’étonne", fait-il dire à Usbek dans Les Lettres persanes. La philosophie "a des rapports avec tout" résume-t-il. Il constate par exemple le lien, jusqu’à son époque, entre d’une part territoires peu étendus et possibilité d’institutions démocratiques, d’autre part territoires très étendus et despotisme. Raymond Aron le définit comme le premier sociologue.

- > Son ouvrage majeur "De l’esprit des lois" est construit autour d’un sujet précis : la nature des lois et les rapports entre elles. Il comprend 31 livres et distingue d’une part les lois scientifiques (descriptives), d’autre part les lois "juridiques" (prescriptives) dont il étudie particulièrement les conditions d’élaboration, l’articulation avec le type de régime, la forme idéale...

- > ses Cahiers (inédits) permettent de mieux le connaître personnellement : épicurien, amoureux de la nature et particulièrement de son domaine, croyant à la possibilité du bonheur sur terre, critique des Puissants "jusqu’au mépris".

Il constitue un trait d’union, une passerelle entre les réflexions progressistes qui traversent en pointillé les 16ème, 17ème, début 18ème (laïcisation du droit naturel, critique politique, sociale et religieuse...) reprenant des analyses déjà exprimées, par exemple par Samuel Clarke (ami de Newton) et les Lumières de la seconde moitié du 18ème.

« L’illustre Montesquieu » (Rousseau) a bénéficié de nombreuses louanges de la part des grands philosophes postérieurs des Lumières. C’est le cas par exemple de Hegel, de Voltaire pour qui L’Esprit des lois serait le «  code de la raison et de la liberté » ; « le genre humain avait perdu ses droits. Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus »...

C) Montesquieu, philosophe politique précurseur de 1789

Contrairement au philosophe anglais Thomas Hobbes, son contemporain, il ne considère pas "l’état de nature" des hommes comme un état de guerre dans lequel "Chaque homme est un loup pour l’homme" (Léviathan), d’où la nécessité d’un pouvoir exécutif fort et répressif. Pour Montesquieu, les quatre déterminations fondamentales qui caractérisent l’espèce humaine sont l’idée de Dieu inséparable de celle de justice, l’aspiration à pouvoir vivre (se nourrir en particulier), l’aspiration à fonder une famille, à se reproduire, enfin le désir de vivre en société.

Notre magistrat affirme s’inscrire dans la tradition du droit naturel moderne qui influence également fortement Rousseau : « Je rends grâces à MM. Grotius et Pufendorf d’avoir exécuté ce qu’une grande partie de cet ouvrage demandait de moi, avec cette hauteur de génie à laquelle je n’aurais pu atteindre » (Pensées, n°1863, voir 1537).

C1) Nature humaine et concept de justice

La première loi naturelle de l’homme consiste donc dans l’idée de Dieu, qui renferme essentiellement la justice. Suivons son propos pour ne pas le déformer « Il n’est pas possible que Dieu fasse rien d’injuste... Ainsi, quand il n’y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la justice, c’est à dire faire nos efforts pour ressembler à cet Être dont nous avons une si belle idée et qui, s’il existait, serait nécessairement juste. Libres que nous serions du joug de sa religion, nous ne devrions pas l’être de celui de l’équité. »

Pour lui, la justice est donc un concept émanant d’une aspiration humaine indépendante de Dieu. « Voilà qui m’a fait penser que la justice est éternelle et ne dépend point des conventions humaines. »

Il affirme que cette idée de justice présente dans l’espèce humaine permet la vie en société. « Nous sommes entourés d’hommes plus forts que nous : ils peuvent nous nuire de mille manières différentes : les trois quarts du temps, ils peuvent le faire impunément. Quel repos pour nous de savoir qu’il y a dans le coeur de tous ces hommes un principe intérieur qui combat en notre faveur, qui nous met à couvert de leurs entreprises ! Sans cela nous devrions être dans une frayeur continuelle ; nous passerions devant les hommes comme devant les lions et nous ne serions jamais assurés un moment de notre vie, de notre bien, de notre honneur. »

C2) Nature humaine et concept de raison

Montesquieu fait de l’aptitude à la raison un attribut de la nature humaine.

Il décèle même cette raison humaine

- dans les révélations divines, actes des apôtres et prophètes, livres saints...

- dans l’oeuvre des philosophes « Laissés à eux-mêmes, privés des saintes merveilles, ils suivent dans le silence les traces de la raison humaine »

- dans les découvertes scientifiques « Tu ne saurais croire jusqu’où ce guide (la raison humaine) les a conduits. Ils ont débrouillé le chaos et ont expliqué par une mécanique simple l’ordre (les lois) de l’architecture divine. »

https://books.google.fr/books?id=dG...

C3) Montesquieu, livre de chevet des révolutionnaires de 1789

Les nombreux avocats et magistrats qui participent à l’Assemblée constituante comptent sans aucun doute Montesquieu comme un accoucheur du nouveau monde en construction.

Marat, par exemple, a souligné dans son Eloge (1785), dans ses ouvrages De l’Homme (1772), dans son texte La Constitution ou Projet de Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’importance centrale qu’il accorde à Montesquieu.

D) Montesquieu, précurseur du républicanisme

Montesquieu symbolise la sortie complète du Moyen Age en littérature, en recherche historique et dans son échelle des valeurs ("j’ai... peu d’amour pour ce qu’on appelle la gloire"), privilégiant la Cité humaine et l’intérêt public ("j’ai toujours senti une joie secrète lorsque l’on a fait quelque règlement qui allât au bien commun"), l’humanité ("Je n’ai jamais vu couler de larmes sans en être attendri"), la citoyenneté, la Raison...

D1) Montesquieu et l’intérêt général

Cette question est importante. La majorité des ouvrages et sites de philosophie politique font de Montesquieu un fondateur du libéralisme politique et économique dans la tradition de Hobbes, John Locke, Adam Smith... Or, son point de vue est contradictoire au leur sur l’essentiel. Pour eux, l’intérêt général est la résultante de l’intérêt privé de chacun dans le libre fonctionnement du marché (la fameuse main invisible). Montesquieu considère, lui, au contraire, que l’intérêt privé constitue la source des injustices.

La société ne doit donc pas être fondamentalement articulée autour de l’intérêt privé mais sur le respect de l’état de nature humaine ( voir ci-dessus : justice, droit à l’existence, droit à fonder une famille, désir de vivre parmi ses semblables) et par des lois permettant ce respect.

Contrairement à Hobbes, Montesquieu ne considère pas les lois comme justes parce qu’elles sont lois : « Une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi ; mais elle doit être loi parce qu’elle est juste »

Sur cette question aussi, Montesquieu prend une position contradictoire avec les fondements du libéralisme développés par la philosophie politique anglo-saxonne

D2) Montesquieu analyse les régimes politiques

Le type de gouvernement influe évidemment sur l’articulation entre la "loi" et les justiciables. Montesquieu distingue bien quatre types essentiels de gouvernement :

Le régime despotique, gouvernement d’un seul "sans loi et sans règle"

Montesquieu le décrit parfaitement comme fondé sur la crainte et "corrompu par nature". Dès 1724, il en a dénoncé tous les défauts au travers d’une étude virulente sur le dictateur romain Sylla, chef des Optimates (courant conservateur du Sénat romain, né en opposition au réformisme agraire des Gracques, puis opposé aux Populaires de Marius).

- > le gouvernement républicain démocratique dont la nature est d’être le gouvernement du peuple

- > le gouvernement républicain aristocratique qui émane et représente la partie riche du peuple

- > le régime monarchique, gouvernement d’un seul "sous des lois fixes et établies"

D3) Type de régime et échelle des valeurs

Il dépeint tout aussi parfaitement le régime monarchique comme reposant sur une échelle d’honorabilité fonction du statut social des parents, de prééminences complexes... Il risque sans cesse d’évoluer vers un régime despotique.

L’apport le plus intéressant de Montesquieu commence avec son anticipation du régime républicain démocratique. « Son principe : c’est la vertu, "l’amour de la patrie, c’est à dire de l’égalité" ; c’est aussi "l’amour des lois", le "renoncement à soi-même" au profit de l’intérêt public". » (Paul Dubouchet, Philosophie du droit, édition L’Hermès)

E) Montesquieu et le droit

Il insiste plusieurs fois sur l’antériorité et la supériorité de la justice naturelle par rapport au droit positif :

- « avant qu’il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles. Dire qu’il n’y a rien de juste ni d’injuste que ce qu’ordonnent ou défendent les lois positives, c’est dire qu’avant qu’on eût tracé de Cercle tous les rayons n’étaient pas égaux. »

- « la justice est éternelle et ne dépend point des conventions humaines. »

Le socle sur lequel Montesquieu bâtit sa compréhension de L’Esprit des lois en reste-t-il à une démarche métaphysique ?

Non. Comme Hegel plus tard, il s’appuie sur une histoire du droit, une étude comparée des droits positifs.

Non, en définissant les lois comme des « rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses », « un rapport de convenance, qui se trouve réellement entre deux choses », il ne les extraient pas de leur cadre social et historique. Le fait que de nombreux sociologues considèrent Montesquieu comme un des fondateurs de leur discipline montre la qualité de son travail.

Non, surtout, parce que Montesquieu analyse "l’esprit des lois" de façon dialecticienne prenant en compte à la fois :

- « la loi de la nature, qui fait que tout tend à la conservation des espèces » et « la loi de la lumière naturelle, qui veut que nous fassions à autrui ce que nous voudrions qu’on nous fît »

- l’universelle légalité et la variation continue des degrés de nécessité.

- les rapports d’équité possibles entre êtres intelligents ou moraux et le droit positif convenant aux sociétés réelles et aux individus sensibles ?

http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip...

F) CONCLUSION

Sa recherche tâtonnante d’autres assises pour la société humaine en général, la science politique, le droit... lui permet d’ouvrir des pistes qui feront de lui un précurseur des Lumières et du républicanisme.

Je n’ai pas une compétence suffisante pour développer toute l’importance de la philosophie politique de Montesquieu dans la trajectoire de la pensée républicaine et progressiste. Par contre, j’entrevois bien les pistes essentielles qu’il a ouvertes :

Je ne partage pas non plus l’avis des laudateurs du libéralisme qui font de Montesquieu l’un de leurs premiers ancêtres. Le texte des Lettres persanes sur les Troglodytes (XI à XIV) plaide pour la prise en compte permanente de l’intérêt public contre les individualistes intéressés seulement par leur réussite ("... Allez, hommes injustes ! Vous ne méritez pas d’occuper une place sur la Terre, parce que vous n’avez point d’humanité et que les règles de l’équité vous sont inconnues"). Par contre, il vante les "bons troglodytes" : "Ils avaient de l’humanité ; ils connaissaient la justice ; ils aimaient la vertu... Ils travaillaient avec une sollicitude commune pour l’intérêt commun... Ils faisaient surtout sentir (à leurs compatriotes) que l’intérêt des particuliers se trouve toujours dans l’intérêt commun... Dans ce pays heureux, la cupidité était étrangère ; ils se faisaient des présents où celui qui donnait croyait toujours avoir l’avantage. Le peuple troglodyte se regardait comme une seule famille ; les troupeaux étaient presque toujours confondus... "

Nous avons déjà mis en ligne sur ce site un article portant sur la critique de l’esclavage par des auteurs de la célèbre Encyclopédie du 18ème siècle :

L’Encyclopédie, Jaucourt, Rousseau, Condorcet, Diderot... contre l’esclavage

Nous ne pouvions occulter le rôle de Montesquieu sur ce seul point comme sur de nombreux autres. Magistrat et philosophe de la première moitié du 18ème siècle, il a largement contribué à préparer l’éclosion de la pensée des Lumières comme de la philosophie politique des premières années de la révolution française.

Jacques Serieys

Liens sur notre site

Lettres persanes. Montesquieu ironise sur la royauté, l’Eglise, les sociétés par action, l’esclavage...

Montesquieu et l’universel humain (par CLAUDE MAZAURIC, historien)

L’idée républicaine avant la Révolution française

Sitographie :

Textes de Catherine Larrère http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip...

Textes de Catherine Volpilhac-Auger http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip...

http://www.larousse.fr/encyclopedie...

http://www.lemondepolitique.fr/cour...

http://www.les-philosophes.fr/monte...

http://celinespector.com/wp-content...

https://books.google.fr/books?id=8p...

Bibliographie

- Montesquieu ; Jean Starobinski ; Le Seuil, 1953

- Montesquieu, l’oeuvre et la vie ; Louis Desgraves ; L’Esprit du temps,1994

- Montesquieu Oeuvres complètes ; L’Intégrale ; Le Seuil, 1964


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