Lettres persanes. Montesquieu ironise sur la royauté, l’Eglise, les sociétés par action, l’esclavage...

jeudi 14 décembre 2017.
 

Les deux personnages principaux (Usbek et Rica) sont des Persans (Iran actuel) qui rendent compte de leur découverte de la société française dans des lettres s’échelonnant sur huit ans (1712 à 1720). Il s’agit donc essentiellement d’un ouvrage de critique politique et de philosophie.

Tout lecteur non averti se perd rapidement en raison du procédé épistolaire qui hache la continuité du discours, des dialogues qui présentent souvent des points de vue différents, de l’embryon d’intrigue concernant la révolte des femmes dans le harem d’Usbek qui apporte un parfum romanesque tout en pointant la question de la condition féminine.

Personnellement, j’ai apprécié ces Lettres persanes lorsque je m’en suis servi pour un exposé scolaire sur Louis XIV, donc pour un besoin d’ordre historique, critique, presque militant. Il s’agit, me semble-t-il de la meilleure entrée dans cet ouvrage.

Montesquieu, précurseur des Lumières, de 1789 et du républicanisme

A) Montesquieu ironise sur Louis XIV, la royauté française et la crédulité de ses sujets

La lettre 37 manie une ironie mordante pour décrire la superficialité vaniteuse et dépensière du règne finissant de Louis XIV :

- dans ses priorités « Le roi de France est vieux »... « il n’est occupé depuis le matin jusqu’au soir qu’à faire parler de lui »

- dans ses "contradictions qu’il m’est impossible de résoudre" : ses choix personnels « il a un ministre qui n’a que dix-huit ans, et une maîtresse qui en a quatre-vingts » comme sa bouffissure guerrière méprisant les généraux « il aime les trophées et les victoires, mais il craint autant de voir un bon général à la tête de ses troupes qu’il aurait sujet de le craindre à la tête d’une armée ennemie »,

- dans le favoritisme au profit de ses courtisans « Il aime à gratifier ceux qui le servent... souvent il préfère un homme qui le déshabille, ou qui lui donne la serviette lorsqu’il se met à table, à un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des batailles : il ne croit pas que la grandeur souveraine doive être gênée dans la distribution des grâces ; et, sans examiner si celui qu’il comble de biens est homme de mérite, il croit que son choix va le rendre tel »

- dans son despotisme à l’orientale « On lui a souvent entendu dire que, de tous les gouvernements du monde, celui des Turcs, ou celui de notre auguste sultan, lui plairait le mieux »

- dans sa folie ostentatoire « Il est magnifique, surtout dans ses bâtiments : il y a plus de statues dans les jardins de son palais que de citoyens dans une grande ville. Sa garde est aussi forte que celle du prince devant qui tous les trônes se renversent ; ses armées sont aussi nombreuses, ses ressources aussi grandes, et ses finances aussi inépuisables. »

La lettre 24 va plus loin dans la critique de la royauté absolue capétienne

Pourquoi ses sujets ne se sont-ils pas révoltés malgré les guerres, les répressions, les impôts trop lourds, la main-mise totalitaire de nombreux nobles dans leurs territoires ? parce que les Français croient en lui comme représentant de Dieu en France, fille aînée de l’Eglise. Quelles preuves en ont-ils ? le roi les "guérit de toutes sortes de maux en les touchant". Or, ce n’est qu’une superstition.

« Le roi de France est le plus puissant prince de l’Europe. Il n’a point de mines d’or comme le roi d’Espagne son voisin ; mais il a plus de richesses que lui, parce qu’il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n’ayant d’autres fonds que des titres d’honneur à vendre ; et, par un prodige de l’orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées, ses places munies, et ses flottes équipées.

D’ailleurs ce roi est un grand magicien : il exerce son empire sur l’esprit même de ses sujets ; il les fait penser comme il veut. S’il n’a qu’un million d’écus dans son trésor, et qu’il en ait besoin de deux, il n’a qu’à leur persuader qu’un écu en vaut deux, et ils le croient. S’il a une guerre difficile à soutenir, et qu’il n’ait point d’argent, il n’a qu’à leur mettre dans la tête qu’un morceau de papier est de l’argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il va même jusqu’à leur faire croire qu’il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant, tant est grande la force et la puissance qu’il a sur les esprits. »

Notons aussi que Montesquieu s’attaque au rôle des nobles et milieux favorisés dans la société d’Ancien régime « Les gens qu’on dit être de si bonne compagnie ne sont souvent que ceux dont les vices sont les plus raffinés »

B) Montesquieu ironise sur l’Eglise catholique et son dogme

- > le pape « Ce magicien s’appelle le pape : tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu’un ; que le pain qu’on mange n’est pas du pain, ou que le vin qu’on boit n’est pas du vin, et mille autres choses de cette espèce » ;« C′est une vieille idole qu′on encense par habitude » ; « Il se dit successeur d′un des premiers Chrétiens, qu′on appelle Saint Pierre, et c′est certainement une très riche succession : car il a des trésors immenses et un grand pays sous sa domination »

- > les évêques « Quand ils sont assemblés, ils font (...) des articles de foi ; quand ils sont en particulier, ils n′ont guère d′autre fonction que de dispenser d′accomplir la Loi. Car (...) comme on a jugé qu′il est moins aisé d′accomplir ses devoirs que d′avoir des évêques qui en dispensent, on a pris ce dernier parti pour l′utilité publique »

- > l’Eglise et ses fidèles, particulièrement le femmes Durant une dizaine de siècles, l’Eglise a souhaité limiter la lecture de la Bible par ses fidèles pour la raison bien expliquée dans cette lettre (1551) des cardinaux au futur pape Jules III « Il faut donner aussi peu que possible l’autorisation de lire l’Evangile... Les intérêts prospéreront aussi longtemps que le peuple se contentera du peu qu’on lui offre, mais dès que le public demandera plus, les intérêts seront en danger... Si quelqu’un étudie sérieusement la Bible et la compare avec ce qui se passe dans les églises, il trouvera très vite les contradictions et verra que nos doctrines s’égarent même loin de la vérité et y sont plus souvent encore, complètement opposées... Il est indispensable de dérober la Bible aux yeux, aux regards du peuple, mais avec beaucoup de précautions pour éviter tout tumulte. » Plus tard, cette interdiction est limitée par la papauté aux femmes ; c’est ce point qui est ridiculisé par Montesquieu « Puisque les femmes sont d’une création inférieure à la nôtre, et que nos prophètes nous disent qu’elles n’entreront point dans le paradis, pourquoi faut-il qu’elles se mêlent de lire un livre qui n’est fait que pour apprendre le chemin du paradis ? »

- > les moines « Quoique les Français parlent beaucoup, il y a cependant parmi eux une espèce de dervis taciturnes qu’on appelle chartreux. On dit qu’ils se coupent la langue en entrant dans le couvent, et on souhaiterait fort que tous les autres dervis se retranchassent de même tout ce que leur profession leur rend inutile. »

- > la chasteté prétendue des religieux Non seulement leur voeu de chasteté n’a aucun sens (« je ne les comprends pas, ne sachant ce que c′est qu′une vertu dont il ne résulte rien ») mais ils ne le respectent pas et se comportent mal avec les dames. Ainsi, cet exemple donné dans la lettre persane 28 où un religieux abuse d’une danseuse d’opéra en lui promettant le mariage puis l’abandonne « Comme je m’habillais en prêtresse de Diane, un jeune abbé vint m’y trouver, et, sans respect pour mon habit blanc, mon voile et mon bandeau, il me ravit mon innocence. »

C) Montesquieu ironise sur l’activité des sociétés par actions

De 1716 à 1720, Philippe d’Orléans, régent du royaume de France, lance une grande société par actions (la Banque générale puis Banque royale), sur les conseils et sous la direction de l’économiste, banquier, Contrôleur général des finances puis surintendant général des Finances, John Law. Le système sombre dans une banqueroute complète qui appauvrit environ 10% de la population française.

Dans la Lettre 142 des Lettres persanes (« Fragment d’un ancien mythologiste »), Montesquieu ironise sur le fondement de l’activité actionnariale à savoir la confiance par imagination. Comme toujours lors de ses débuts littéraires, il place son récit ailleurs dans le temps et dans l’espace. Ceci dit, il est facile de faire correspondre personnages, dates et lieux (ci-dessous entre crochets) :

Dans une île près des Orcades, il naquit un enfant qui avait pour père Eole, dieu des vents, et pour mère une nymphe de Calédonie. On dit de lui qu’il apprit tout seul à compter avec ses doigts ; et que, dès l’âge de quatre ans, il distinguait si parfaitement les métaux, que sa mère ayant voulu lui donner une bague de laiton au lieu d’une d’or, il reconnut la tromperie et la jeta à terre.

Dès qu’il fut grand, son père lui apprit le secret d’enfermer les vents dans des outres, qu’il vendait ensuite à tous les voyageurs : mais comme la marchandise n’était pas fort prisée dans son pays, il le quitta, et se mit à courir le monde en compagnie de l’aveugle dieu du hasard.

Il apprit, dans ses voyages, que, dans la Bétique, l’or reluisait de toutes parts ; cela fit qu’il y précipita ses pas. Il y fut fort mal reçu de Saturne [Louis XIV], qui régnait pour lors [en 1708] : mais ce dieu ayant quitté la terre, il s’avisa d’aller dans tous les carrefours, où il criait sans cesse d’une voix rauque : Peuples de Bétique, vous croyez être riches, parce que vous avez de l’or et de l’argent. Votre erreur me fait pitié. Croyez-moi : quittez le pays des vils métaux ; venez dans l’empire de l’imagination et je vous promets des richesses qui vous étonneront vous-mêmes. Aussitôt il ouvrit une grande partie des outres qu’il avait apportées, et il distribua de sa marchandise à qui en voulut.

Le lendemain, il revint dans les mêmes carrefours, et il s’écria : Peuples de Bétique, voulez-vous être riches ? Imaginez-vous que je le suis beaucoup, et que vous l’êtes beaucoup aussi ; mettez-vous tous les matins dans l’esprit que votre fortune a doublé pendant la nuit ; levez-vous ensuite ; et, si vous avez des créanciers, allez les payer de ce que vous aurez imaginé, et dites-leur d’imaginer à leur tour.

Enfin on vient de publier l’arrêt [du 21 mai 1720] qui met l’Etranger [Law] aux Petites-Maisons et tous les Français à l’Hôpital ! Les actions et les billets de banque perdent de moitié. On ôte aux sujets trente fois cent millions d’un coup de plume, c’est-à-dire une somme qui existe à peine dans le Monde, et avec laquelle on pourrait acheter tous les fonds du royaume de Perse. Toute la Nation est en larmes. La nuit et le deuil couvrent ce malheureux royaume : il ressemble à une ville prise d’assaut ou ravagée par les flammes. Au milieu de tant de malheurs, l’Etranger seul paraît content de lui-même et parle encore de soutenir son funeste système. J’habite ici le Pays du Désespoir ; mes yeux ne voient que malheurs qui accablent les Infidèles. Un vent s’élève et emporte leurs richesses. Leur fausse abondance disparaît comme un fantôme. (Montesquieu, Pensées, Collection folio p. 382).

D) Montesquieu philosophe

La forme épistolaire choisie par lui dans les Lettres persanes pour développer ses critiques et réflexions peut paraître inadaptée. Pourtant elle est efficace comme l’a bien compris Paul Valéry « Entrer chez les gens pour déconcerter leurs idées, leur faire la surprise d’être surpris de ce qu’ils font, de ce qu’ils pensent, et qu’ils n’ont jamais conçu différent, c’est, au moyen de l’ingénuité feinte ou réelle, donner à ressentir toute la relativité d’une civilisation, d’une confiance habituelle dans l’ordre établi. »

D1) Le respect nécessaire de la liberté de pensée et d’expression, y compris en matière religieuse

Il s’agit là d’un sujet décisif durant la première moitié du 18ème siècle. En effet la monarchie française se définit comme de droit divin avec le catholicisme comme religion d’Etat. Depuis 1685 et la révocation de l’édit de Nantes, les minorités religieuses subissent une répression extrêmement dure ; tel est le cas en particulier des Jansénistes, des juifs et surtout des Protestants dont les maisons servent d’habitat pour des soldats ayant de fait tous les droits, dont toute cérémonie ou prière est interdite, qui sont exclus de nombreuses professions, subissent des injustices inqualifiables et fréquemment condamnés à l’exil.

Montesquieu démonte la logique et les conséquences négatives du totalitarisme clérical.

- « Ceux qui mettent au jour quelque proposition nouvelle sont d′abord appelés hérétiques. » Or, aucune institution fiable ne distingue rationnellement ce qui est intégrable ou non dans le dogme. L’arbitraire règne en maître sur le sujet.

- Vouloir imposer une religion, par exemple par la colonisation, est superficiel et inacceptable « C′est aussi ridicule que si on voyait des Européens travailler, en faveur de la nature humaine, à blanchir le visage des Africains » (lettre persane 61).

- « On commence à se défaire parmi les Chrétiens de cet esprit d′intolérance qui les animait. (...) On s′est aperçu que le zèle pour les progrès de la religion est différent de l′attachement qu′on doit avoir pour elle ; et que, pour l′aimer et l′observer, il n′est pas nécessaire de haïr et de persécuter ceux qui ne l′observent pas » (lettre60).

- Le respect des opinions progresse dans toute l’Europe sauf en France et en Espagne... Cette dictature religieuse affaiblit considérablement l’économie du pays en obligeant des centaines de milliers de personnes indispensables à émigrer.

Usbek conclut cette réflexion par un appel au pluralisme d’opinion « Je ne sais pas... s′il n′est pas bon que dans un Etat il y ait plusieurs religions »

D2) Montesquieu universaliste

Où que l’on vive, les qualités morales universelles sont supérieures aux rites particuliers « Dans quelque religion qu′on vive, l′observation des lois, l′amour pour les hommes, la pitié envers les parents, sont toujours les premiers actes de religion (lettre 46) »

Il fait prédire par son persan Usbek, une évolution de l’humanité vers une seule religion tolérante « Il viendra un jour où l′Eternel ne verra sur la terre que de vrai Croyants... tous les hommes seront étonnés de se voir sous le même étendard (lettre persane 35) »

Montesquieu annonce par son déisme, la croyance en l’être suprême de Rousseau et Robespierre.

D3) La Raison pour approcher la vérité

« Les hommes sont bien malheureux ! ils flottent sans cesse entre de fausses espérances et des craintes ridicules ; et au lieu de s′appuyer sur la raison, ils se font des monstres qui les intimident, ou des fantômes qui les séduisent » (lettre persane 68).

D) Montesquieu ironise sur les arguments des partisans de l’esclavage (extrait De l’esprit des lois)

Nous avons déjà mis en ligne sur ce site un article portant sur la critique de l’esclavage par des auteurs de la célèbre Encyclopédie du 18ème siècle :

L’Encyclopédie, Jaucourt, Rousseau, Condorcet, Diderot... contre l’esclavage

Nous ne pouvions occulter le rôle de Montesquieu sur ce seul point comme sur de nombreux autres. Magistrat et philosophe de la première moitié du 18ème siècle, il a largement contribué à préparer l’éclosion de la pensée des Lumières comme de la philosophie politique des premières années de la révolution française.

« Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Egyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or qui, chez les nations policées, est d’une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens ».

Extrait de Montesquieu, "De l’Esprit des Lois", Livre XV, chap. 5, 1748.

SITOGRAPHIE

http://www.grin.com/de/e-book/10397...

http://feeries.revues.org/153 (arrêt à la note 33)

https://books.google.fr/books?id=m7...

http://ugo.bratelli.free.fr/Montesq...

http://www.site-magister.com/persan...


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