L’idée républicaine avant la Révolution française

jeudi 29 juin 2017.
 

A) La tradition de l’idée républicaine avant la Révolution française (René Revol)

La république surgit dans l’Antiquité grecque et romaine, la res publica désignant les affaires publiques et l’intérêt public. Dès les Grecs on distingue deux sphères séparées de la vie sociale : ce qui relève du domaine privé et particulier (to idion), dont la famille est le lieu d’exercice, et ce qui relève des affaires communes (to koinon), dont la cité politique est le lieu d’exercice, où l’on recherche le bien commun (to koinon agathon).

A1) Aristote

Aristote (384 - 322 av J-C) fournit une des toutes premières théories de la République.

Dans la Politique, il affirme clairement que si l’homme n’existait que dans la sphère sociale de la "famille" et des activités de "village", il ne serait pas pleinement humain, mais seulement soumis à ses seuls instincts. Les buts les plus hauts de la vie humaine, la pleine réalisation morale, passent par la vie politique. La cité et les institutions politiques ont pour finalité la réalisation de la "vie bonne". La condition de citoyen ne se limite pas à l’appartenance à une cité politique mais se manifeste par la participation aux fonctions publiques, législatives, exécutives et judiciaires.

Nous savons que cette formidable avancée de la pensée a ses limites : outre que la citoyenneté ne concerne ni les esclaves, ni les femmes. Aristote fait de la cité politique un élément naturel qui précède la volonté humaine, une totalité supérieure dans laquelle les hommes doivent se fondre.

Son apport le plus connu est sa fameuse typologie des régimes politiques ou constitutions. On ne retient généralement que le critère quantitatif qui distingue les trois régimes : la monarchie (pouvoir d’un seul), l’aristocratie (pouvoir de plusieurs) et la république (pouvoir du plus grand nombre).

Mais il y ajoute un critère qualitatif fort intéressant en distinguant les régimes "droits" où le gouvernement a pour objet l’intérêt commun de la cité et les régimes "déviés" où le gouvernement va privilégier des intérêts particuliers contre l’intérêt commun. Ainsi, lorsque l’un des régimes n’est plus droit mais devient dévié, la monarchie devient tyrannie, l’aristocratie devient oligarchie et la république devient démocratie.

Il est à noter que le régime républicain authentique, celui qui s’attache au seul intérêt commun de la cité, Aristote le nomme politeia, du même mot pour désigner une constitution en général.

Au-delà des termes choisis pour désigner les régimes, cette définition de la république comme un régime où la masse du peuple gouverne dans l’intérêt commun de la cité constitue l’acte de naissance de l’idée républicaine.

A2) Rome. Cicéron

C’est sur ce socle grec que va se développer l’importante pensée républicaine romaine. Le principal apport des Romains est d’avoir insisté sur le gouvernement des lois s’opposant au gouvernement arbitraire des hommes. Etre gouverné par des lois communes fonde la liberté. La République est alors présentée comme le meilleur gouvernement des lois.

Cicéron (106-43 av.J-C.) définit la république comme « la chose du peuple ».

Pour ce grand républicain de Rome, trois éléments constituent la république :

- le consentement à l’autorité à travers le consentement à la législation commune

- l’existence d’une communauté d’intérêts

- enfin, une sorte de sociabilité humaine spontanée.

L’intérêt de cette vision est double :

- > d’une part elle définit la république comme une communauté légale unie par la loi, ce qui ouvre une grande postérité à l’accord fondé sur le droit

- > et d’autre part elle cherche à inscrire la république dans des relations sociales d’une communauté d’intérêts dans laquelle règne une certaine sociabilité, ce qui pousse à ne jamais séparer l’étude des régimes politiques de l’étude de l’état des moeurs sociales et civiles.

Notons cependant que la pensée républicaine romaine est en permanence à la recherche d’un régime équilibré, d’un juste milieu, à la recherche d’une harmonie politique et sociale qui leur fit craindre le pouvoir du peuple et qui a du mal à rendre compte du rôle des conflits dans une République. Cela se voit dans la recherche d’une constitution mixte qui puisse prendre les meilleurs éléments de chaque régime politique. Cela est une des sources de la faiblesse du camp républicain devant les entreprises césaristes et impériales qui auront raison de la République romaine.

A3 Moyen-Age et Renaissance

La pensée républicaine grecque et romaine va s’effacer sous la vague barbare et religieuse du Moyen-âge.

Sa redécouverte à partir de la fin du XIVème siècle va induire un renouveau républicain qui servira de ferment aux Lumières ainsi qu’aux révolutions américaine et française.

L’humanisme et les villes républiques italiennes (particulièrement Florence et Sienne) de la Renaissance vont servir de cadre à ce renouvellement.

Machiavel (1469-1527) fournit une vision cohérente de la République comme régime qui garantit la liberté de chacun dans la participation à une même communauté légale dont le fonctionnement est guidé par la "chose publique", le bien commun. Il réactualise ainsi dans le contexte de son époque le message républicain de l’Antiquité. Mais il y ajouté un élément essentiel qui en fait tout son intérêt : le conflit est un facteur de renforcement de la République et non l’inverse. En effet, jusqu’à lui (et pour combien d’autres après lui !) les conflits sont vécus comme des menaces pour le bien commun, qui fragilisent une république qui ne pourrait vivre que sur le consensus. Machiavel refuse cette idée ; pour lui, les conflits sont un facteur de renforcement d’une république ouverte et dynamique.

« Moi j’affirme que ceux qui condamnent les tumultes entre les nobles et la plèbe condamnent ce qui fut la première cause du maintien de la liberté de Rome ; et qu’ils s’attachent davantage aux cris et aux bruits qui naissent de ces tumultes qu’aux bons effets que ceux-ci enfantaient. »

De bonnes lois peuvent naître de la désunion. Pour lui la société est traversée par deux "humeurs" contradictoires : celle des nobles et grands de ce monde qui souhaitent dominer et celle du peuple qui ne veut pas être dominé. Comme il n’est au pouvoir de personne de supprimer ce conflit d’intérêt, il faut construire un cadre légal et institutionnel dans lequel le jeu du conflit débouche sur le bien commun, et c’est justement une république qui peut le faire. Non pas une république consensuelle impossible ou une république qui donnerait l’avantage aux puissants supposés plus sages que le peuple (d’où par exemple l’hostilité de Machiavel à la république de Venise). Cela l’amène à préconiser un plus grand poids à la représentation populaire dans l’équilibre des pouvoirs républicains.

Machiavel donne aussi sa préférence aux milices populaires au lieu d’armées de mercenaires. Enfin, il insiste sur la nécessité d’une certaine égalité sociale, indispensable au maintien de la vertu, la passion du bien commun qui constitue le vrai ciment républicain.

On est loin du machiavélisme auquel on a voulu réduire Machiavel. Sa pensée va inspirer tous les républicains du 17è et 18ème siècles.

A4) Philosophie des Lumières

Deux figures tutélaires dominent l’héritage républicain au coeur des Lumières : Montesquieu et Rousseau. Leurs idées vont préparer l’avènement républicain qui marque les révolutions américaine et surtout française de la fin du XVIIIème siècle.

Montesquieu (1699-1755) est connu pour avoir renouvelé la typologie des régimes politiques en les définissant non pas par leurs modalités de fonctionnement et formes de souveraineté (qu’il appelle leur "nature") mais en les identifiant par une sorte de moteur interne, un "principe" qui anime les institutions politiques et qui relie celles-ci à un certain état social et culturel du pays.

Quand on étudie un régime politique, on ne doit pas s’arrêter à sa forme mais trouver "l’esprit des lois" qui prend racine dans tout le corps social. IL distingue ainsi le despotisme fondé sur la crainte, la monarchie fondée sur le jeu de l’honneur et des vanités liées au rang, et la République, fondée sur la "vertu" comprise comme l’amour de la chose publique ("l’amour de la patrie et de l’égalité" dans l’avertissement de la deuxième édition de L’esprit des lois) et en distinguant la république démocratique où le pouvoir appartient au peuple de l’aristocratique où il est aux mains d’une minorité. Précisons à cette occasion que pour Montesquieu dans la tradition de Machiavel les conflits font partie de la bonne santé d’une république ("Toutes les fois qu’on verra tout le monde tranquille dans un Etat qui se donne le nom de République, on peut être assuré que la liberté n’y est pas.").

Certes Montesquieu doute de la possibilité de survie d’une république vu les exigences vécues à son époque, et bien qu’il la présente comme le meilleur des régimes, sa préférence pratique va au "régime anglais" combinant monarchie, libertés publiques et parlementarisme ; mais cela est secondaire car ce qu’il transmet va inspirer la tradition républicaine.

Le principal de sa définition est d’insister sur le fait qu’en république les citoyens délibèrent et décident en fonction de l’intérêt général. Cela permet de fonder la liberté républicaine par la puissance de la loi. Cette affirmation de la primauté de l’intérêt général au début des Lumières françaises s’oppose au principe concurrent que formulent à la même époque les premiers partisans du libéralisme économique comme Quesnay et surtout certains penseurs anglais et écossais, Smith en tête, avec la fameuse parabole de la main invisible selon laquelle le fait que chacun poursuive son intérêt privé est la meilleure manière de produire l’intérêt général. Cette ligne de partage entre la République et le marché ne va pas cesser de s’approfondir.

Avec Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), l’idée républicaine va s’exprimer de la manière la plus poussée. L’auteur du Contrat social (1762) -lecture de chevet de tous les révolutionnaires de 1789- reprend la tradition républicaine en définissant la liberté républicaine comme le gouvernement de la loi : la loi est impersonnelle et générale permettant ainsi de protéger le citoyen contre l’arbitraire ; échapper à la loi c’est échapper à une liberté authentique dans la cité pour une "licence" tout individualiste.

La République qui en découle est donc un régime qui vise le bien commun, reprenant ainsi tout l’héritage républicain depuis Aristote. « J’appelle donc république tout Etat régi par des lois, sous quelque forme d’administration cela puisse être, car alors l’intérêt public gouverne et la chose publique est quelque chose. Tout gouvernement légitime est républicain. »

L’originalité de Rousseau consiste à souligner que la "vertu" civique, la passion de l’intérêt général, ne saurait garantir la république. La république ne peut pas vivre dans une société trop inégalitaire. L’inégalité sociale, qui n’a rien de naturelle, séparant la société entre une minorité très riche et une masse misérable interdit le régime républicain car elle empêche le gouvernement de la loi. En effet pour Rousseau la misère matérielle contraint le pauvre à se soumettre au riche et cela est source de servitude.

La République implique donc une dimension sociale : la remise en cause de la domination sociale. On peut dire que Rousseau trouve une réponse politique au problème social en mettant la République au coeur du contrat social, contrat qu’il définit comme « une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et le bien de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéit pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant. » A travers la convention du contrat social, le peuple s’institue comme peuple libre et chacun s’émancipe ainsi de la domination : « Chacun se donnant à tous ne donne à personne ; et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquiert le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a. »

C’est le règne de la volonté générale. L’idée que la lutte contre l’inégalité sociale suppose une réponse politique instituant une volonté politique supérieure aux volontés particulières et privées restera un thème central des républicains de gauche et de la majorité du courant socialiste.

On le sait : Rousseau -qui rêve d’une société de petits propriétaires indépendants- ne saisit pas la dynamique du conflit social qui traverse la société (qu’un Machiavel avait su repérer à sa manière), conflit que la république devra prendre en charge sous peine de se renier.

René Revol, texte édité dans la revue PRS 4 Une histoire, un projet La République sociale

B) Sur le concept d’idée républicaine (Jacques Serieys)

En mettant en ligne la première partie du texte de René Revol Jaurès, république, république sociale et socialisme, j’avais insisté sur mon accord avec lui, d’où la caractérisation de mes ajouts comme des compléments pour participer au débat et non des désaccords. Je fais de même ici.

B1) Claude Nicolet et le radicalisme

Le concept d’idée républicaine émane du parti radical. Ainsi, en 1924, Lucien Lévy-Bruhl, chargé de présenter l’idéal républicain pour la campagne du Cartel des gauches, affirme « Il est né lorsque dans la cité grecque, l’idée de la sainteté de la loi conforme à la raison fut magnifiquement exprimée par les poètes et les philosophes... » Pour des politiques faisant de "la république" le paradigme central de leur philosophie, il est logique qu’ils aient cherché à construire un récit historique aussi mythique que les histoires nationales de l’époque. Ceci dit, dans la Grèce antique, cette sainteté de la loi conforme à la raison exprimée par des intellectuels n’est qu’une illusion fort superficielle. Comment la raison peut-elle démontrer la nécessité de l’esclavage ? par les besoins de main d’oeuvre servile ; d’accord, mais on est loin d’un idéal républicain pour aujourd’hui. Pourquoi les Grecs antiques considéraient-ils les hommes supérieurs aux femmes et en droit de les commander ? parce que pour eux, l’âme était logée dans le sperme ; d’accord, mais on est également loin d’un idéal républicain pour aujourd’hui.

C’est Claude Nicolet, (membre du parti radical, historien spécialiste du radicalisme, rédacteur en chef des Cahiers de la République, chargé de missions au cabinet de Jean-Pierre Chevènement) qui a créé et donné un contenu à ce concept d’idée républicaine. Il l’assoit sur une réalité historique limitée qui donne l’intitulé de son principal ouvrage L’idée républicaine en France (1789 - 1924). Concernant le lien entre institutions antiques et république des 19ème et 20ème siècle, il survole très rapidement, notant la part d’illusion historique chez un auteur comme Jules Isaac.

Claude Nicolet ne valide pas la généalogie philosophique d’une idée républicaine traversant pure l’Antiquité, le Moyen Age et la Renaissance ; il ne cite même pas Cicéron et Aristote, néglige complètement le Moyen Age et n’aborde la Renaissance que par l’angle de Descartes et de la Réforme protestante (que l’on peut plus considérer, philosophiquement, comme origine du libéralisme que du républicanisme).

Je suis encore plus réservé sur la justesse du concept d’"idée républicaine avant la Révolution française" comme sur les porteurs de cette "idée" (Aristote, Cicéron, Machiavel...). Il est vrai que je me revendique pleinement de la république sociale mais que je ne fais pas du "républicanisme" le paradigme central de ma cohérence politique.

B2) Les porteurs idéologiques de cette "idée républicaine avant la révolution française" sont discutables

Je défends le point de vue que le concept politique de REPUBLIQUE est lié à celui d’action politique du peuple, de souveraineté politique du peuple. L’étymologie comme les exemples historiques de l’Antiquité et du Moyen Age, comme plusieurs philosophes politiques (Montesquieu, Jaurès...) valident cette définition.

Or, si nous prenons le cas de Cicéron, il s’agit d’un dirigeant politique de la droite oligarchique de Rome (les "optimates") qui a défendu le trucage des élections pour empêcher les "Populares" de faire élire leur candidat, qui les a fait exterminer physiquement, qui a toujours méprisé les mouvements populaires. Son argumentation privilégiant la "raison d’état" peut être comprise par des cadres administratifs actuels de l’Etat comme justifiant leur fonction ; je me situe totalement hors de ce mode de pensée.

B3) L’idée républicaine, un concept du républicanisme bourgeois

Je suis assez réservé sur l’utilité du concept d’idée républicaine par notre courant se réclamant de la république sociale, de Jaurès et des mouvements émancipateurs des années 1968. Voici pourquoi :

Le contenu de tout concept est évidemment dépendant de celui donné par son fondateur et ses utilisateurs postérieurs. Dans son ouvrage L’Idée républicaine en France. Essai d’histoire critique Claude Nicolet définit celui d’Idée républicaine par les pratiques politiques et théorisations des opportunistes (Jules Grévy, Léon Gambetta, Jules Ferry...) puis des radicaux (Georges Clémenceau, Camille Chautemps, Édouard Daladier, Édouard Herriot...) dans l’hexagone. Or ces pratiques comme leurs théorisations méritent d’importantes critiques.

En plaçant le politique bien au-dessus du social :

- ils ne comprennent pas le rôle de l’action citoyenne, des mouvements sociaux dans le progrès historique. Aussi, ils cassent militairement des grèves parfaitement justifiées.

- ils valident une conception très répressive de l’Etat aux dépens des mouvements sociaux. "En république, les citoyens doivent respecter la loi"

- en érigeant la recherche de compromis dans le cadre du pouvoir institutionnel en idéal de gouvernance (« en politique, les transactions seules peuvent amener des résultats », Gambetta), ils s’engluent sans cesse dans des arcanes politiciennes sans parler de la corruption pour certains. En se prononçant, sur le fond, pour le libéralisme économique, il est logique qu’ils ne cherchent pas à comprendre les logiques antirépublicaines du capitalisme.

- Faisant de la république, une spécialité française à exporter et ne comprenant en rien les logiques du capitalisme (qui ne leur laisse absolument pas la primauté du politique sur l’économique), ils contribuent allègrement à des expéditions coloniales hautement condamnables du point de vue abstrait de l’idée républicaine.

B4) Il est nécessaire d’historiciser précisément le concept d’idée républicaine

Dans son texte intitulé La République inachevée Daniel Bensaïd écrivait « Il faut déployer la dimension historique de la République. Il ne s’agit pas d’un pur esprit, d’une idée pure, d’un spectre qui hante l’histoire, de Rome à Jules Ferry ou à Clémenceau. La République de l’An II est révolutionnaire, tout entière du côté du pouvoir populaire constituant et de ses promesses. La IIIe République n’est déjà plus révolutionnaire mais nationale, du côté de l’institué, de l’ordre positiviste, de son quadrillage institutionnel. Bien sûr, il reste en elle quelque chose de l’origine, des principes encore actifs, mais juin 1848 est passé par là, et elle est née des cendres de la Commune. »

Je crois effectivement que le concept de République n’est pas "un pur esprit qui hante l’histoire de Rome à Clémenceau" puis Chevènement. Il doit être d’une part disséqué dans son contenu exact très changeant, d’autre part contextualisé historiquement pour chaque période.

Ceci dit, pour le millénaire avant la Révolution française, les écrits antiques faisant référence aux institutions républicaines ont bien pesé positivement sur l’évolution des représentations intellectuelles.

Sur la fin de l’Empire romain, après les Grandes invasions puis au 11ème siècle par exemple, la privatisation de la société au profit des grands propriétaires seigneurs et de l’Eglise était contradictoire avec les notions d’intérêt général, d’Etat et de citoyenneté véhiculées par l’idée républicaine dans les textes latins classiques, nécessairement lus parce que cette langue était celle de la religion et de la culture.

En plein Moyen Age de domination du dogmatisme religieux, du mysticisme et de la scolastique, les écrits d’Aristote, d’Aristophane, de Cicéron, de Lucrèce, de Lucien apportaient une ouverture :

- par la référence à la citoyenneté et à la démocratie (même flous)

- par l’accent mis sur la connaissance, sur la recherche de la vérité

- par une démarche dialectique

L’argumentation d’Aristote sur la non création du monde par un Dieu mais son éternité a sans cesse déstabilisé les intellectuels du christianisme, de l’islam comme de la religion juive.

B5) République et république sociale

A partir de la fusillade du Champ de Mars, des barricades de Saint Merry, de juin 1848, de la Commune, du nationalisme militariste républicain de 1906 à 1914, je suis persuadé que l’idée républicaine se divise entre républicanisme bourgeois et république sociale.

C) Quelques remarques générales sur l’idée républicaine avant la Révolution française

C1) Idée républicaine et universalisme

L’ouvrage de Claude Nicolet, très intéressant par ailleurs, met en exergue, de fait, le rôle central d’intellectuels français dans l’élaboration de l’Idée républicaine depuis la Réforme protestante jusqu’au Cartel des gauches en passant par le positivisme.

Cette conception de l’histoire des idées ne peut être défendue actuellement. Ainsi, qu’est-ce qui justifierait d’oublier les lettrés chinois si attachés à l’Etat et à l’intérêt général ? Magnifier une filiation "républicaine française" sans voir l’importance de Machiavel, Thomas More, Grotius, Pufendorf, Spinoza... n’est pas défendable.

C2) Mutations économiques, révolutions politiques, évolution historique réelle et Idée républicaine

Claude Nicolet fait commencer pour l’essentiel l’histoire de l’Idée républicaine aux Philosophes des Lumières et s’arrête aux années 1920 ; dans ce cadre historique délimité le rapport entre mouvement de la société, combat politique des Républicains et Idée républicaine apparaît comme naturel. En parlant d’Idée républicaine depuis l’Antiquité, il me semble que la réalité de cette Idée et ses porteurs intellectuels demanderait à être précisée dans le contexte de chaque mode de production et période politique.

En réalité, l’idée républicaine a avancé grâce aux luttes populaires et révolutions qui ont permis la naissance de citoyens pesant dans le champ politique aux dépens des oligarques.

- > Ainsi, l’idée républicaine durant la Grèce antique est inséparable des mutations économiques et nombreuses luttes qui ont permis à des couches sociales jusqu’alors écartées du pouvoir d’y accéder, au moins en partie.

Grèce antique : révolutions, tyrannie et progrès de civilisation

- > Ainsi, l’idée républicaine romaine (Cicéron...) est inséparable des mutations économiques considérables vécues par ce peuple, inséparable de la lutte permanente menée par la plèbe pour faire valoir des droits face aux grandes familles.

- > Ainsi, l’idée républicaine durant le Moyen-Age et la Renaissance (Machiavel) est inséparable du développement de l’économie marchande et de l’urbanisation, du rôle politique nouveau des villes, des processus de démocratisation connus dans plusieurs communes italiennes.

- > Ainsi, Montesquieu apparaît comme un héritier idéologique de la Révolution anglaise et des compromis politiques auxquels elle a donné naissance.

- > Ainsi, l’apport considérable de Rousseau est tout à fait inséparable des luttes sociales et politiques de la ville de Genève dont il est citoyen, tout à fait inséparable aussi du contexte politique international dans lequel il vit.

De 1773 à 1802, longue période de poussée populaire, démocratique et révolutionnaire

Les révolutions de Genève, levain de la Révolution française

Pour terminer sur ce point, je ne crois pas que l’idée républicaine serait apparue et aurait progressé sans les luttes populaires qui lui ont donné une réalité concrète.

C3) Idée républicaine et démocratie

Jaurès ne défend jamais la "république" indépendamment de sa réalité ou de sa perspective démocratique. Je partage absolument ce point de vue.

Premièrement, la citoyenneté comme droit individuel nécessite tout un processus historique (économique, social et culturel) d’individuation sans lequel elle ne peut fleurir « Depuis la réforme et la renaissance, il n’ y a presque pas un seul individu qui ne soit une force distincte. Il n’ y a presque pas un individu qui n’ ait ses intérêts propres, ses attaches au présent, ses vues d’ avenir, ses passions, ses idées. Tous les individus humains sont donc depuis des siècles, dans l’ Europe moderne, des centres d’ énergie, de conscience, d’ action... Une société n’ entre dans une forme nouvelle que lorsque l’ immense majorité des individus qui la composent réclame ou accepte un grand changement. » (Jaurès, Evolution révolutionnaire)

Si la république comme la démocratie se caractérisent par la souveraineté du peuple, cette souveraineté doit évidemment se concrétiser par les formes institutionnelles de la participation citoyenne à la vie politique. De ce point de vue, les Etats modernes sont en retard par rapport aux cités de l’Antiquité et du Moyen Age, en retard surtout par rapport aux potentialités offertes par les progrès techniques.

C4) Attention à ne pas laisser croire en un progrès républicain de l’Antiquité jusqu’aux républiques actuelles !

Il est évident que la citoyenneté politique jouait un rôle bien plus important dans le mode de production des cités antiques que dans les Etats dits républicains actuels.

Dans les vraies communes du Moyen Age, la démocratie politique était également bien plus réelle, bien plus vivante que dans les Etats dits républicains actuels.

Montesquieu avait bien noté la difficulté du passage entre démocratie directe locale et Etat national bien plus étendu géographiquement.

De plus, l’accaparement de la domination idéologique et politique par la classe capitaliste est aujourd’hui bien plus important que ce n’était le cas au temps des grands propriétaires d’esclaves et même des grands féodaux sur les "cités républiques". Je n’écris pas cela pour nier un progrès historique mais pour en pointer les contradictions et grandes difficultés en particulier dans le cadre actuel de l’Union européenne et de la mondialisation capitaliste.

D) Sur la personnification de l’idée républicaine (Jacques Serieys)

D1) Du danger de résumer l’idée républicaine par quelques grands noms

Je comprends parfaitement le souci pédagogique de René. Je comprends aussi qu’il est limité par le nombre de signes imparti pour publication.

Ceci dit, il présente les "ancêtres" revendiqués habituellement par le républicanisme, y compris bourgeois, dans sa partie sur l’idée républicaine avant la Révolution française pour ensuite développer que nous nous revendiquons de la République sociale et pas seulement de la république. Les références historiques nécessaires à la conceptualisation de la République sociale doivent intégrer sans aucun doute ses "ancêtres", mais la critique de leurs limites me paraît nécessaire de même que l’ouverture vers d’autres "ancêtres" plus significatifs d’une réflexion sur les questions d’égalité, de fraternité, de rationalité et d’universalisme.

D2) Aristote

La notion grecque de république me paraît pouvoir être approchée de façon plus exacte en la situant dans le contexte historique de la Grèce antique, en abordant en même temps qu’Aristote, les apports de Hérodote, Clisthène, Platon, Xénophon, Héraclite et surtout ... Cela permet de montrer le lien entre progrès de la citoyenneté, du droit, de la connaissance et idée républicaine. En effet, je ne crois guère en une "idée républicaine" abstraite, indépendamment du progrès historique complexe, conceptuel et concret.

D3) Pourquoi seulement Cicéron ?

Je suis très dubitatif sur cette valorisation de Cicéron comme symbole du républicanisme dans la Rome ancienne. C’est un privilégié défenseur des patriciens, de l’esclavage et de l’impérialisme dont la défense de la démocratie et du droit anticipe celle du libéralisme de l’époque capitaliste, c’est à dire comme mode de pouvoir des privilégiés et amusement pour le peuple.

Je préfère le philosophe Lucien qui a su choisir le camp social du peuple tout en assumant ses hautes fonctions administratives et judiciaires en Egypte à la demande de l’empereur Marc-Aurèle. Je préfère également les Gracques également qui ont oeuvré à une démocratisation sociale des campagnes du Latium.

La tradition socialiste et communiste fait référence à Spartacus, au règne égalitaire de Saturne chez Ovide et Virgile...

D4) Pourquoi Montesquieu (favorable à une royauté parlementaire) plutôt qu’Helvétius ou Diderot ?

Dans l’immédiat, voici seulement ci-dessous les liens vers des articles que j’ai déjà mis en ligne les concernant :

Jean-Jacques Rousseau, philosophe de la souveraineté populaire

Lettres persanes. Montesquieu ironise sur la royauté, l’Eglise, les sociétés par action, l’esclavage...

Montesquieu, précurseur des Lumières, de 1789 et du républicanisme

Aristote réformiste radical de l’Antiquité grecque

Cicéron et Machiavel à venir.

Jacques Serieys


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