26 janvier 1886 Grande grève des mineurs de Decazeville, Aubin, Firmi et percée du socialisme en France

mardi 14 novembre 2017.
 

Les réductions successives de salaire pour des mineurs déjà dans la misère, sont à l’origine de la grève de 1886. En 1878, les salaires variaient entre 150 et 200 francs par mois. En 1886, par réductions successives, ils tombaient à 33 francs par mois !

Cette lutte désespérée sera marquée par la défenestration et la mort de l’ingénieur Watrin. Peu de sources historiques signalent le fait suivant : Une enquête avait été ordonnée sur les agissements indélicats de Watrin à l’égard des ouvriers. C’est alors qu’on découvrit le pot-aux-roses. Selon un contrat conclu secrètement avec la Compagnie des Houillères et Fonderies de l’Aveyron, Watrin touchait un pourcentage de 10% sur la réduction progressive des salaires !

Cette révélation provoqua la démission du président de la Compagnie, M. Léon Say, ancien ministre des Finances.

1) La grève débute le 26 janvier

Le Conseil d’administration de la Compagnie décide au début de l’année 1886 de baisser la masse salariale de 34%. Chaque salarié le constate bientôt.

Lorsque les mineurs reçoivent leur bordereau de salaire, quatre d’entr’eux, de la mine de Palayret, nommés Montferrand, Entraygues, Baldet et Puech discutent de préparer la grève car cette fois, c’est trop leur demander.

Le 26 au petit matin, ils sont devant le puits de Palayret avec Bedel, la forte tête, orphelin d’un mineur tué lors d’une explosion dans une galerie, renvoyé par la Compagnie pour avoir refusé de faire campagne pour son candidat aux législatives. Beaucoup de mineurs abattus n’attendaient que l’étincelle. Une centaine part alors faire le tour des puits du Bassin.

" A huit heures, les manifestants étaient à la Buscalie et peu après à Lavaysse où ils arrêtaient les machines."

La troupe de grévistes grossit de minute en minute. A Combes, l’ingénieur de la mine A.M. de Verneuil essaie de discuter. La réponse des grévistes "Le capital absorbe tout" rassemble les mineurs qui imposent leur loi.

Au Puits de Bourran, une bagarre s’engage avec des maîtres mineurs ; à 11 heures, les grévistes coupent le câble de descente à la mine.

" Les manifestants se dirigent alors vers la Pielle et la Forge, renversant au passage un lourd convoi. A midi, la grève est générale".

Comme en 1869, la foule a grossi autour des bureaux de la direction. L’ingénieur en chef et des adjoints se réfugient à la mairie.

Les délégués mineurs se réunissent au Café des mines pour élaborer six grandes revendications puis les présentent aux grévistes :

- Journée de travail fixée à 5 francs pour les mineurs, boiseurs et piqueurs, 3,75 pour les manoeuvres.

- Journée de travail réduite à huit heures pour cause des mauvais airs et feux de la mine.

- Aucune sanction contre les délégués de cette grève.

- Réintégration des grévistes de 1878.

- Travail des ouvriers payé toutes les quinzaines

- Départ du sous-directeur.

C’est alors que le Procureur de la République, le sous-préfet, l’ingénieur du gouvernement, l’ingénieur en chef des mines, le commissaire de police, des gardes du corps... quittent la mairie. Il leur suffit de traverser la place pour comprendre que l’ambiance est très tendue ; aussi, ils se réfugient dans un bâtiment.

Arrivent alors "filles ou femmes de mineurs, lasses de misère et de souffrances, usées par le travail et vieillies avant l’âge... Elles jetèrent un souffle nouveau, le souffle d’un peuple marquant sa volonté de vivre, même au prix des actes les plus fous. Les cris redoublèrent... Une échelle fut dressée contre une fenêtre du bâtiment..."

Dans la soirée, l’ingénieur directeur Watrin décède des coups reçus. Un silence pesant écrase à présent les quartiers ouvriers. La Compagnie prend quelques engagements pour répondre aux revendications. Décision est prise de reprendre le travail.

En quelques heures l’armée occupe à nouveau le Bassin : des forces de gendarmerie puis trois compagnies du 81ème régiment, un escadron de cavalerie, un groupe du génie... un millier de soldats.

Le 27 janvier arrive de Montpellier le procureur général Barradat.

2) Reprise du travail et déchaînement de la presse

La presse nationale se déchaîne contre les mineurs de Decazeville :

- la presse de droite L’Illustration, Le Gaulois, Le Français, Le Matin, Le Pèlerin...

- mais aussi des journaux républicains

" Trop souvent, la plus grande partie du mal vient de l’excessive prédisposition de l’ouvrier à se laisser tromper par tous les marchands de panacée, ces fameux docteurs en socialisme dont l’ignorance et l’outrecuidance éclatent dans les unions publiques.

" Le crime de Decazeville a quelque chose de particulièrement lâche... Il convient de ne faire remonter la responsabilité de ce lugubre évènement qu’à un petit nombre de meneurs, ces faux ouvriers que nous avons vu récemment à l’oeuvre dans les grèves d’Anzin et qui ne poursuivent qu’un but : exciter les ouvriers contre le patronat et le capital pour conquérir une popularité malsaine...

" Jamais peut-être, grâce au régime républicain, l’ouvrier n’a été assuré d’aussi grandes facilités pour la discussion de ses intérêts. Mais dans les ateliers, les usines, les mines... il s’est glissé des meneurs, des ouvriers indignes de ce nom, qui n’ont pas craint de répandre parmi les travailleurs la calomnie, l’erreur et le mensonge...

" La République a donné aux ouvriers la plus grande somme de liberté. Ils ont pour eux l’organisation professionnelle et la Fédération des syndicats. Qu’ils en profitent pour discuter pacifiquement leurs intérêts mais qu’ils repoussent la colère et la violence. Nous les en adjurons. Autrement ils laisseraient croire qu’ils sont indignes de la liberté". (Le Courrier Républicain).

Par contre l’Aveyron Républicain commence la publication en feuilleton du roman de Zola Germinal. Les premiers journaux socialistes défendent les mineurs, en particulier Le Cri du Peuple de Jules Guesde.

3) Le premier groupe de députés socialistes

Depuis le 27 janvier, les arrestations n’arrêtent pas dans les familles ouvrières. La Justice multiplient auditions et confrontations. Les peines de prison ferme pleuvent.

Le premier groupe parlementaire socialiste se forme à ce moment-là autour de la solidarité avec les mineurs de Decazeville : Basly (mineur du Nord, élu député de Paris), Camélinat (dirigeant syndical des ouvriers bronziers, directeur de la monnaie sous la commune, déporté, député de Paris), Clovis Hugues (député de Marseille en 1881)

Basly prend à coeur le soutien aux grévistes. Il a commencé aux mines d’Anzin comme galibot à 12 ans, herscheur à 15, puis abatteur dans les galeries pendant 18 ans. Dès le 29 janvier, il est dans le Bassin.. Trois jours après, il repart pour Paris, rencontre le président du conseil et le ministre des travaux publics...

Le groupe des parlementaires républicains se réunit. Basly propose d’interpeller le gouvernement, en particulier sur le respect des engagements pris par la direction le 26 janvier.

Un débat s’engage sur la proposition d’un minimum des salaires. Clémenceau s’y oppose. Pour lui, "le minimum des salaires lui semblait du communisme pur et il n’admettait pas cette doctrine. C’était pour lui organiser une prime à la paresse et amener fatalement les patrons à rogner le gain du laborieux pour aider à celui du fainéant".

Le 7 février, un grand meeting de soutien aux mineurs de Decazeville réunit à Paris : Basly, Camélinat, Jules Guesde, Boyer... Louise Michel proclame : " Nous étions endormis, le coup de canon de Decazeville nous a réveillés... La Marseillaise souffle dans l’air. Le peuple se prépare, une fois encore, à sauver le monde... Honneur aux mineurs de Decazeville".

Le 10 février, Basly monte à la tribune de l’Assemblée. Il est interrompu d’entrée par la droite ; le président lui demande d’user d’expressions parlementaires. Le mineur reprend " Monsieur le président, je n’ai pas été à l’école pour apprendre le langage parlementaire. Si vous aviez travaillé comme moi dix huit années au fond des mines, peut-être seriez-vous embarassé, même pour lire... On proteste contre les paroles que je viens de prononcer". Il rappelle que les compagnies notent sur les livrets de travail les syndicalistes, malgré le code pénal, pour les empêcher de retrouver du travail. " Et bien, ces mineurs, sont tués, eux aussi, assassinés, non directement, mais longuement, et personne ne proteste. Je sais bien qu’on va m’objecter qu’on n’a pas le droit de se faire justice. Non, on ne doit pas se faire justice soi-même, mais à condition que la justice soit..." Il rappelle le 14 juillet " Où est la différence avec ce qui s’est passé à Decazeville ?"

Quand Basly descend de la tribune, seuls trois députés se lèvent et l’applaudissent ( Camélinat, Hugues et Antide Boyer, potier puis cheminot, député des Bouches du Rhône). Des rires ironisent sur cet isolement. Nous ferons des petits lance Clovis Hugues. Camélinat reprend plus tard à la tribune : "C’est en sorte la question sociale qui se pose à la tribune pour la première fois".

Le lendemain, dans Le Cri du Peuple, Jules Guesde donne une portée historique au débat de la Chambre : "Les classes ont fait hier leur entrée au Palais Bourbon séparées par leurs morts qu’elles se sont jetés mutuellement à la tête... Spartacus n’est pas aux portes. Il est dans Rome, prêt à les ouvrir à ceux du dehors qui d’un bout à l’autre du Pays Noir, du monde des esclaves, répondront par une longue clameur..."

4) Promesses non tenues et reprise de la grève

Dans le Bassin minier, les travailleurs attendent toujours la concrétisation des promesses du 26 janvier. De nouvelles troupes sont arrivées ( un bataillon du 15ème de ligne venu de Montpellier, les dragons de Carcassonne...), 2000 soldats au total dont la présence écrasante tend l’atmosphère. La misère, aussi et surtout, est toujours là.

Le 25 février, nouvelle paye ; les mineurs attendent une prise en compte même minime des promesses de la direction. Pire, le prix de la benne de charbon baisse encore. La grève éclate immédiatement à Bourran, puis Palayret et Combes...

Le 27, la Compagnie fait afficher dans le Bassin l’annonce du licenciement de tous les grévistes. La foule comme les troupes sont massées dans les rues...

Le 1er mars, réunion ouvrière à la mairie de Decazeville. Malgré deux compagnies baïonnette au canon, malgré les dragons à cheval, plus de 500 personnes se massent pour écouter Basly, Camélinat, Duc-Quercy et leurs délégués : Carrié, Soubrié, Couly, Parrot.

Le lendemain, le délégué Soubrié est arrêté par la gendarmerie et directement conduit à la prison de Villefranche. Le gouvernement demande au préfet de ne plus participer aux réunions de concertation...

La solidarité avec les grévistes de Decazeville s’organise, gantiers de Millau, 10000 francs votés par le conseil municipal de Paris puis Béziers, Lyon, 50000 francs envoyés par les Trade Unions britanniques, souscrition en Belgique et même en Suisse, un wagon de légumes et fruits secs en provenance de Perpignan...

A l’Assemblée, plusieurs députés républicains rejoignent le camp de la solidarité avec Decazeville. Tel est le cas par exemple de Laguerre (député du Vaucluse) le 13 mars " Si la Compagnie résiste aux légitimes exigences des mineurs... le gouvernement doit reprendrela concession en régie ou l’exploiter lui-même. La République ne doit pas chercher d’appui du côté des grandes compagnies mais bien du côté des travailleurs... La cause des mineurs est celle de la justice et du droit, et la cause de la justice et du droit est celle de la République."

Le 14 mars, de nouveaux ouvriers passent en procès pour "entrave à la liberté du travail" et écopent de prison ferme. La répresion va se poursuivre ainsi durant trois mois.

Pourtant, le 28 mars, pour la première fois, la grève est totale sur le Bassin.

Le 30 mars, grande réunion à Firmi avec Duc-Quercy, Roche et Basly, puis défilé dans la ville sur les paroles de La Carmagnole. Le lendemain, les 1200 ouvriers des hauts fourneaux rejoignent les grévistes. Mais le feu prend de plus en plus souvent dans les galeries non surveillées. Duc-Quercy et Roche sont arrêtés.

A Paris, le groupe parlementaire socialiste grossit au travers du soutien à la grève : après Basly, Camélinat, Hugues et Boyer arrivent Planteau (Haute Vienne), Numa Gilly (Gard), Prudon (Saône et Loire), Brialou (Seine), peu après Calvinhac, Daumas, Laguerre, Laisant, Michelin, Millerand, Simyan, Susini, Théron, Félix Pyat ex-communard et le Docteur Ferroul, guesdiste, de l’Aude.

Les conseils municipaux républicains votent à présent des secours pour les grévistes : Paris, Lyon, Marseille, Anzin, Oullins, Perpignan, gentilly, Asnières, Montreuil, Bagnolet, Vierzon...

Dans le secteur de Decazeville, plus la grève dure, plus la Compagnie et la Justice sont sévères, plus le climat est tendu. Tel est le cas par exemple le 17 avril lors du procès des journalistes Roche et Duc Quercy. Reproche du Procureur : "Ils ont soutenu des théories sociales. Or, le socialisme est un vain mot". Dehors, les relations se tendent d’heure en heure entre les gendarmes à cheval sabre au clair et la population qui chante La Marseillaise. A quatre heures du matin, le tribunal rend son verdict, 15 mois d’emprisonnement et condamnation aux dépens.

Jules Guesde s’indigne : "Quinze mois. Voilà ce qu’il en coûte , sous la République de se mettre du côté des ouvriers républicains contre une compagnie orléaniste".

Des jaunes sont embauchés par ci par là, quelques dizaines d’ouvriers reprennent le travail. Mais la grève majoritaire tient toujours.

2 mai 1886, énorme manifestation à Paris en solidarité avec le Bassin de Decazeville. Eugène Pottier célèbre :

"Nous étions quarante mille

Socialistes à Paris.

La grève de Decazeville

A remué bien des esprits...

Nous sommes

Cent mille hommes."

Les républicains ont tenté de nombreuses démarches et concertations mais la Compagnie reste intransigeante.

Mi mai, la distribution des secours permet de donner à peine un kilog de pain par famille de gréviste. Des attentats se multiplient contre les jaunes (sans crime).

Les perquisitions et arrestations reprennent.

Le 9 juin, la grève tient toujours. Le Conseil municipal de Paris se prononce pour la dépossession de la Compagnie par le gouvernement.

Le 12 juin, enfin, la Compagnie accorde aux ouvriers quelques satisfactions en particulier en matière de salaire (benne payée 2 francs au lieu de 1,90).

Le 14 juin, la reprise du travail est votée.

Restait le procès sur la mort de l’ingénieur Watrin. Le verdict est surprenant. Le jury reconnaît que Bedel, animateur du mouvement social depuis janvier n’était pas présent au moment du drame mais elle lui inflige la plus lourde peine : huit ans de travaux forcés. Sept ans de prison pour Lescure, six ans pour Blanc, cinq ans pour Caussanel ...

5) Une grève pour les récoltes du siècle futur

L’Aveyron Républicain se diffuse dans la foule ouvrière massée devant le tribunal. La publication de Germinal s’y poursuit. Chacun peut à tête reposée en méditer la fin.

" Etienne regardait toujours la Maheude, si ravagée et finie, avec sa face livide, ses cheveux décolorés débordant du béguin bleu... Dans sa poignée de main dernière, il retrouvait encore celle de ses camarades, une étreinte longue, muette, qui lui donnait rendez-vous pour le jour où ça recommencerait. Il comprit parfaitement, elle avait au fond des yeux sa croyance tranquille...

" Poussée, bousculée, la Maheude s’entassa au fond d’une berline... Etienne quitta la fosse... Oui, la Maheude le disait bien avec son bon sens, ce serait le grand coup : s’enrégimenter tranquillement, se connaître, se réunir en syndicats, lorsque les lois le permettraient ; puis le matin où l’on se sentirait les coudes, où l’on se trouveraient des millions de travailleurs en face de quelques milliers de fainéants...

" Sous ses pieds, les coups profonds, les coups obstinés des rivelaines continuaient... Encore, encore, comme s’ils se fussent rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de l’astre, par cette matinée de jeunesse, c’était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur".

Le socialisme naquit de cet enfantement laborieux par le mouvement ouvrier opprimé, exploité, écrasé. Quiconque se réclame du socialisme ne peut trahir une espérance aussi justifiée et aussi noble . Il a même pour devoir de la construire dans la réalité.

Quiconque veut dépasser le capitalisme, quiconque veut "un autre monde", quiconque se prétend socialiste, altermondialiste ou dans la tradition de la révolution montagnarde, doit comprendre le rôle irremplaçable de la classe ouvrière, des salariés, de la lutte de classes.

Jacques Serieys

Bibliographie : Toutes les informations de cet article sont extraites de l’excellent ouvrage : "Germinal en Rouergue" ( Auteur Louis Cassiat)


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