La Guerre des farines, 1er grand mouvement social contre le libéralisme

jeudi 20 avril 2017.
 

- Le 13 septembre 1774, un édit de Jacques Turgot ( contrôleur général des finances du roi Louis XVI) libéralise le commerce des grains.

- Au printemps 1775, les prix des grains et du blé montent en flèche. Le peuple ne peut plus acheter de pain, sa principale subsistance

- Parmi les 123 émeutes et innombrables mouvements sociaux, notons les 1 et 2 mai 1775, le pillage général des boulangeries sur Paris.

A) Turgot, théoricien du libéralisme

Le 13 septembre 1774, un édit de Jacques Turgot ( contrôleur général des finances du roi Louis XVI) libéralise le commerce des grains, jusque là largement contrôlé par l’administration royale. Pourquoi cette décision ?

Economiste libéral classique, Jacques Turgot eut l’occasion de mettre ses idées en pratique comme contrôleur général des finances du roi de France Louis XVI. Conformément aux orientations de ce courant, il insistait particulièrement sur la stricte limitation du rôle de l’Etat dans le champ économique, sur la liberté du commerce, sur la politique de l’offre, sur la nécessité d’enrichir les riches pour vivifier l’économie et ainsi répondre à l’intérêt général, y compris des plus pauvres.

Voici des extraits de deux lettres émanant de lui qui concrétisent cette théorie :

- > « Ceux dont le métier est de labourer, de semer et de recueillir, ne prend cette peine et ne fait ces frais que dans la vue d’en retirer un profit... Le laboureur ne cultive donc qu’autant qu’il peut vendre son grain et le vendre assez cher pour y gagner : s’il cessait de gagner, il cesserait de cultiver. On peut tirer de là une conséquence qui devrait être un principe, c’est que le gain du laboureur est le mobile de la culture et, par conséquent, la source de la production de blé. La seule manière de favoriser le consommateur et de lui procurer une abondance durable, est donc de favoriser le laboureur. » (Lettre au contrôleur général Bertin, 1763).

- > Ces laboureurs sont des fermiers entrepreneurs de culture qui font à leur dépens toutes les avances de la culture... qui recueillent la totalité des fruits de la terre et en jouissent en toute propriété en rendant seulement au propriétaire du fonds le prix convenu entre eux. Cette forme d’exploitation a lieu dans les provinces riches, voisines des débouchés les plus faciles... des grandes capitales, des ports de mer etc. Elle suppose une masse de capitaux considérable entre les mains du fermier cultivateur et qu’en même temps la denrée ait une valeur assez considérable et assez constante pour assurer à cet emploi de capitaux un profit sans lequel les capitalistes se garderaient bien de les y destiner. (6ème lettre sur le commerce des grains à Terray).

L’historienne Florence Gauthier précise « L’expérience de liberté du commerce des grains lancée par Turgot avait comme objectif, par la hausse des prix, d’enrichir les propriétaires terriens et les gros producteurs agricoles, dans le but d’accélérer le développement des grandes exploitations agricoles de la moitié Nord de la France, au détriment des petits exploitants et des consommateurs. Turgot s’attendait bien à une hausse des prix du grain mais il estimait que ceux-ci se stabiliseraient lorsqu’ils auraient atteint ce que les économistes considèrent comme le bon prix et qui était fixé dans leur esprit à ce qu’ils estimaient être le cours international du grain. »

B) Un mouvement social puissant se dresse contre les conséquences de cette libéralisation

Notons que la théorie libérale ayant pour seul but, comme d’habitude, l’enrichissement des propriétaires de capitaux passe à côté de l’intérêt public concret. Ainsi, au 13 septembre 1774, lorsque l’édit de Jacques Turgot est pris, toutes les informations concordent sur les mauvaises récoltes de céréales durant l’été. Il est donc possible à ce moment-là, de s’attendre à des difficultés au printemps suivant, en attendant les nouvelles récoltes.

La pénurie de grains se produit effectivement, aggravée par l’édit de libéralisation qui permet aux spéculateurs de conserver du grain pour contribuer à en faire monter le prix à un niveau que ni Turgot, ni ses proches n’avaient prévu (30 sous le pain au lieu de 24 maximum).

Une partie importante des milieux populaires ne pouvant plus acheter le son pain quotidien (principale source de nutrition) se soulève alors. Du 25 avril au 11 mai 1775, la contagion s’étend d’une ville à une autre, d’une province à une autre.

Dans son ouvrage "La Rébellion Française, Mouvements populaires et conscience sociale, 1661-1789", Jean Nicolas décompte 123 véritables émeutes. Cynthia Bouton relève plusieurs centaines de mouvements divers.

L’article de Wikipedia résume bien les formes de lutte :

- dans les régions exportatrices, on constate des taxations populaires spontanées et des pillages plus ou moins organisés. Les émeutiers dénoncent les spéculations, contraignent les gros fermiers et les propriétaires à vendre leurs stocks sur le marché à un « juste prix », pillent éventuellement boulangeries et entrepôts, et affirment rétablir les principes de l’économie morale.

- dans les villes, sont organisés de façon similaire des attaques des dépôts et de boulangerie.

- enfin, se met en place une entrave des circuits de communication, fluviaux et routiers dans les régions de grande culture. Par réflexe élémentaire de survie plus que par acte de malveillance, les émeutiers entravent les transports de blé de telle ou telle province agricole vers d’autres provinces à plus haut pouvoir d’achat.

Les victimes sont généralement des marchands ou des fermiers, mais plus encore, comme l’a montré Cynthia Bouton, les représentants directs du pouvoir. Les émeutes sont souvent dirigées contre les meuniers affairistes ou contre des conseillers aux parlements, ainsi dès le 18 avril à Dijon. Le 27 avril, le mouvement touche les grandes plaines de culture, dans un premier temps la Bourgogne de l’Ouest, puis de proche en proche, le Beauvaisis, et enfin la Beauce et la Brie. Les séditieux sont devant Versailles le 2, et, le 3 mai, la foule pille les boulangeries de Paris. Louis XVI se montre inquiet, car certains mots d’ordre et pamphlets mettent en cause son entourage...

Les cibles des émeutiers sont ceux qui se sont émancipés de la discipline communautaire : fermiers et grands exploitants du Bassin parisien, et, dans une moindre mesure, bourgeois des villes. Parfois encore, des propriétaires nobles ou ecclésiastiques, fermiers insérés dans le système seigneurial, à l’exemple de Jacques-Pierre de Hericourt, fermier à Cagny, en Brie, seigneur de Chesany. De la question frumentaire à la question sociale, se manifeste la faiblesse structurelle de l’économie du royaume, mais aussi l’apparition d’une nouvelle rhétorique contestataire.

C) Quel bilan de la Guerre des farines ?

C1) Le gouvernement utilise tous les moyens à sa disposition pour faire cesser le mouvement et y parvient :

- intervention directe de l’armée (environ 25000 soldats)

- répression sous forme d’arrestations, parfois de pendaisons (un perruquier de 28 ans et un compagnon gazier de 16 ans qui sont exécutés pour l’exemple en place de Grève à Paris)

- retour à une maîtrise politique des prix

- assistance aux populations par l’organisation d’un approvisionnement des provinces en difficulté ainsi que par obligations faites aux propriétaires de stocks de vendre leur produit aux prix imposés

- messages du roi transmis lors des prêches dominicaux par les curés de toutes les paroisses

Après cinq mois de mouvements sociaux importants, le calme revient... temporairement.

C2) Des philosophes des Lumières contre le libéralisme

L’édit de Turgot, les théories développées autour, ses conséquences dramatiques (disette considérable dans plusieurs provinces) pour en arriver au retour de l’ancien mode de gestion du commerce des grains amènent plusieurs philosophes des Lumières a adopter une attitude très critique à l’encontre du libéralisme.

Le texte critique le plus systématique et le plus connu est celui de Mably.

Mably, philosophe antilibéral du 18ème siècle

C3) La Guerre des farines représente une étape importante dans le processus qui mène à la Révolution française

Plusieurs historiens (E.P. Thompson en particulier) ont bien analysé ces mouvements sociaux de 1775 révélateurs de l’opposition entre d’une part 3 à 4% de privilégiés qui font valoir les lois de la propriété, d’autre part la masse des habitants, en France comme dans d’autres pays d’Europe, qui font valoir les principes de "l’économie morale" régissant les anciennes communautés. Ces émeutes sont le signe d’une aspiration à une justice alimentaire, redistributive, qui repose sur une forte demande de régulation et d’encadrement. Les émeutes frumentaires ne peuvent être assimilées à des jacqueries, au sens où elles ne sont pas dressées contre l’autorité politique, elles ne sont pas le fait d’une usurpation de pouvoir, mais elles obéissent à une discipline communautaire. L’accès au grain et le juste prix du pain apparaissaient comme des droits universels. (Wikipedia

Or, de nombreux territoires sont alors concernés par une longue et profonde période de montée révolutionnaire

De 1773 à 1802, longue période de poussée populaire, démocratique et révolutionnaire

Aussi, non seulement les émeutes sociales ne vont pas cesser en France mais leur nombre, leur puissance et leur détermination va croître. Ainsi, les recherches historiques ont relevé 8 528 révoltes de communautés paysannes se politisant de plus en plus dans les années 1780 et en particulier 310 insurrections pré-révolutionnaires de janvier à avril 1789.

Printemps 1789, la crise prérévolutionnaire s’aggrave : émeutes de Marseille, Aix, Besançon et Amiens, émeute Réveillon (28 avril)

Jacques Serieys


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