Comment Trotsky à la tête de l’Armée Rouge a battu la légion tchécoslovaque

dimanche 4 décembre 2016.
 

10 septembre 1918, la ville de Kazan est arrachée aux mains des gardes blancs et des Tchécoslovaques par les unités de la V° armée rouge.

25 et 26 mai 1918, la Légion tchèque se soulève et sépare la Sibérie de l’URSS (par Jacques Serieys)

En août 1918, les Tchécoslovaques occupent Kazan. L’ennemi a une évidente supériorité d’organisation et d’habileté militaire, « la patrie socialiste est en danger »,« ou bien nous vaincrons les Tchécoslovaques et tout ce qui va autour, ou bien ils nous anéantiront », proclame le rapport de Trotsky du 29 juillet 1918. Pour Trotsky, les Tchécoslovaques sont les « tchéco-gardes blancs », « les mercenaires de la bourgeoisie française », « les contre-révolutionnaires, les rebelles qui doivent être réduits en poudre. » « En avant sur Kazan ! » « La victoire ou la mort. Telle est notre devise générale ».

Mais le fondateur de l’Armée Rouge est avant tout un « agitateur révolutionnaire », et ses appels pénètrent sous diverses formes à la faveur de l’obscurité dans les campements de la légion tchécoslovaque. Les ouvriers et paysans tchécoslovaques en uniformes français n’ont pas besoin de traducteurs pour comprendre.« Au nom de quoi vous battez-vous ? Les propriétaires, les capitalistes, les anciens officiers veulent retrouver leur pouvoir et leurs richesses. Les bourgeois français et japonais veulent récupérer leurs profits. Et vous, soldats tchécoslovaques, ouvriers et paysans ? Vous êtes trompés. Vous êtes de la chair à canon. Vous répandez le sang ouvrier pour les intérêts des riches. (…) Soldats tchécoslovaques, paysans et ouvriers ! Je déclare à tous. Le pouvoir soviétique ne fait la guerre qu’aux riches, aux agresseurs, aux impérialistes. Aux travailleurs, nous tendons une main fraternelle. Chacun d’entre vous qui passera volontairement dans notre camp rencontrera de notre part un pardon total et un accueil fraternel. Des dizaines des vôtres sont déjà venus à nous. Aucun d’eux n’a souffert. Ils sont tous sains et saufs et en liberté. Au nom du Conseil des commissaires des peuples, je vous donne un dernier avertissement. Venez tous du côté des troupes soviétiques ! » Sviiask, 26 août 1918.

Le 10 septembre 1918, Kazan a été arrachée aux mains des gardes blancs et des Tchécoslovaques par les unités de la V° armée. « C’est un tournant décisif », « un jour de fête dans l’histoire de la révolution socialiste », affirme l’ordre du jour du président du conseil militaire révolutionnaire de la République. Dans le discours prononcé au théâtre de Kazan le lendemain de la victoire, au sortir du fracas des batailles d’un mois, nous sommes étonnés d’entendre des accents humains du chef de l’Armée Rouge, qui se présente d’emblée comme un défenseur de la culture et de la civilisation humaine. « Nous chérissions la science, la culture, l’art et nous voulons les rendre accessibles au peuple, ainsi que toutes les institutions, c’est-à-dire les écoles, les universités, les théâtres, etc. Mais si nos ennemis de classe voulaient de nouveau nous montrer que tout cela n’existe que pour eux et non pour le peuple, nous dirions : Que le soleil s’éteigne et que règnent l’obscurité, les ténèbres éternelles... » « C’est précisément pour cela qu’on s’est battu sous les murs de Kazan, c’est pour cela qu’on se bat sur la Volga et dans l’Oural. On se bat pour savoir à qui appartiendront les maisons, les palais, les villes, le soleil, le ciel : appartiendront-ils aux travailleurs, aux ouvriers, aux paysans, aux indigents, ou bien aux bourgeois et aux propriétaires qui se sont de nouveau efforcés, après avoir dompté la Volga, et l’Oural, de dompter aussi le peuple ouvrier. »

Trotsky s’adresse à nouveau directement aux troupes tchécoslovaques. Le 13 septembre 1918, un autre appel est diffusé sur le front oriental. « Soldats tchécoslovaques, ouvriers et paysans ! On vous a promis l’aide anglaise, française, japonaise, mais on vous a trompés. Les bourgeois anglais et japonais ont besoin de votre sang pour soumettre le peuple travailleur russe et lui soutirer l’or. Les officiers russes gardes blancs se cachent derrière votre dos et vous obligent à mourir pour la cause de la bourgeoisie.Vous voyez maintenant la force de notre Armée Rouge. Nous avons pris Kazan et Simbirsk, demain tomberont Ekaterinbourg, Samara et toutes les autres villes occupées temporairement par la bourgeoisie au prix de votre sang. Vous périrez tous pour les intérêts des riches, des banquiers et des rois. On vous trompe. Ouvrez les yeux : les ouvriers et les paysans russes luttent pour leur liberté et le pouvoir contre la bourgeoisie russe et étrangère. Ne vous mettez pas en travers de notre route !Solennellement, devant la classe ouvrière de tous les pays, je vous déclare : Tout soldat qui livrera volontairement son arme sera pardonné et aura la possibilité de vivre en Russie avec les mêmes droits que tous les citoyens laborieux de la République soviétique.Soldats tchécoslovaques !Rappelez-vous que vous êtes en majorité des ouvriers et des paysans. Arrêtez vos officiers contre-révolutionnaires, unissez-vous aux ouvriers et aux paysans. Arrêtez vos officiers contre-révolutionnaires, unissez-vous aux ouvriers et aux paysans de la Russie soviétique, là est votre salut ! »

La création de la Tchécoslovaquie modifie fondamentalement la situation. Le 3 novembre 1918, le président du Conseil révolutionnaire de la République adresse un autre ordre du jour, cette fois à l’Armée Rouge et à la Flotte Rouge.

« Parmi les troupes contre-révolutionnaire qui se battent contre nous, il y a des unités tchécoslovaques.Elles sont constituées dans leur majorité d’ouvriers et de paysans tchèques dupés qui espéraient que les impérialistes anglo-français garantiraient l’indépendance de leur patrie, la Bohême. Actuellement, l’indépendance de la Bohême est proclamée en Autriche même, grâce à la révolution qui s’y développe.Par intermédiaire du commissariat du peuple aux affaires étrangères, j’ai proposé de garantir à tous les Tchèques qui le désirent la possibilité de retourner dans leur patrie qui vit actuellement une période d’essor révolutionnaire. Le Commissaire du peuple aux affaires étrangères a averti à son tour le gouvernement tchécoslovaque que le pouvoir soviétique, malgré le succès de nos armées sur la Volga et dans l’Oural, ne désire rien de plus que la fin du sang versé et qu’il est, à cause de cela, prêt à offrir aux Tchécoslovaques sans armes, en leur garantissant une entière sécurité, de passer à travers la Russie dans leur patrie libérée. Le gouvernement soviétique a proposé au gouvernement de Bohême des pourparlers pour définir toutes les conditions du retour des Tchécoslovaques dans leur patrie.J’ordonne aux conseils militaires révolutionnaires de toutes les armées du front oriental de prendre des mesures pour porter à la connaissance des Tchécoslovaques nos démarches et aussi les grands changements qui ont lieu maintenant en Autriche- Hongrie. J’ordonne très sévèrement de ménager les Tchécoslovaques qui se constituent prisonniers. Les hommes coupables d’avoir fusillé les Tchécoslovaques prisonniers en supporteront la très lourde responsabilité.Le moment est arrivé où les tchécoslovaques trompés et vendus aux impérialistes anglais, français et russes doivent comprendre que leur salut est dans l’union avec le pouvoir soviétique russe qui, seul, peut faciliter leur retour au pays. »

Il est très probable que Trotsky, grâce à son radiotélégraphe, installé dans son train militaire, soit mieux informé que les troupes tchécoslovaques de la situation à Vienne et à Paris, et que ce sont d’abord les commandants de l’Armée Rouge qui apportent cette nouvelle extraordinaire aux soldats tchécoslovaques - « à lire dans toutes les compagnies, batteries, escadrons » - qu’ils n’avaient pas osé imaginer : la Bohême indépendante (en réalité la Tchécoslovaquie indépendante, les dépêches diplomatiques sont en retard) a été proclamée le 28 octobre. Pas besoin de traducteurs là, non plus. C’est une explosion d’espoir, les regards des légionnaires tchèques et slovaques se portent d’emblée vers les rivages du Pacifique, vers Vladivostok. et au-delà, vers leur « patrie libérée. »

Trotsky n’est pas dupe. Il sait que l’exil tchèque, avec Masaryk, Benes et Stefanik qui a constitué le Conseil national tchécoslovaque à Paris, rue Bonaparte, au cours de l ’année 1916, est devenu depuis l’organe principal de la résistance anti-autrichienne, il sait que ce nouveau gouvernement francophile est entièrement dévoué au gouvernement « impérialiste » français. Les premiers éléments du futur Corps tchécoslovaque de Russie se sont par ailleurs formés au Palais Royal. Trotsky ne connait peut-être pas tous ces détails, mais il sait qu’avec la proclamation officielle de l’indépendance de la Bohême une histoire nouvelle des nations et des peuples commence à s’écrire. Trotsky n’est pas assez naïf pour croire que l’ »essor révolutionnai » qui se développe en Autriche et en Bohême soit comparable à l’essor révolutionnaire que connait la Russie. Mais il est désormais persuadé que la contrerévolution est déjà battue en Russie, et il porte maintenant son regard au-delà. Son ordre du jour en date du 15 novembre 1918 proclame :

« A l’occasion de mon ordre concernant les Tchécoslovaques dupés qui luttent contre les troupes soviétiques, j’ai reçu une déclaration des Serbes qui se trouvent en Russie et qui ont aussi, en grande partie, ont été entrainés par les impérialistes dans la lutte contre le pouvoir ouvrier et paysan. En réponse qui m’ont été posées, je déclare que l’ordre sur les Tchécoslovaques concerne aussi entièrement les Serbes, les Polonais et les soldats des autres nationalités recrutées par les agents impérialistes anglo-français et japonais.J’ordonne très sévèrement aux conseils militaires révolutionnaires des fronts de veiller à ce que les simples soldats faits prisonniers ne soient pas fusillés ou ne subissent pas quelque’autre châtiment. Qu’on prenne des mesures pour informer les soldats serbes des révolutions qui se développent dans les Balkans, de la création de la Serbie des soviets de députés ouvriers et soldats, et également de ce que le pouvoir soviétique dans la République Soviétique Fédérative Socialiste de Russie est prêt, quant à lui, à faciliter aux soldats de nationalité serbe un retour sans obstacle dans leur patrie, à condition qu’ils déposent immédiatement les armes. »

La majorité des Tchèques et des Slovaques certes intègrent officiellement l’armée de Koltchak, mais leur rôle militaire est désormais très limité. Ils quittent tous la Sibérie au cours de l’année 1920. La légion disparaît des ordres du jour de Trotsky.

Quelques jours après la prise de Kazan, Trotsky note dans un long rapport destiné aux futurs cadres de l’Armée Rouge en formation. « On pourrait dire que s’il n’y avait pas eu les Tchécoslovaques, il aurait fallu les inventer, car en temps de paix nous n’aurions jamais réussi à créer rapidement une armée unie, disciplinée, héroïque. Maintenant cette armée prend forme devant nos yeux. » « Sur l’enclume de la guerre, nous avons tout de suite forgé une armée de première qualité. » « Les Tchécoslovaques nous ont rendu un très grand service dans les régions occupées.Les cantons où ils se trouvaient recevaient nos soldats en libérateurs. »

Toutes les citations sont tirées de Trotsky, Ecrits militaires, Comment la révolution s’est armée, L’Herne.

Karel Kostal


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