Je demande que la Convention nationale déclare Louis coupable et digne de mort (Robespierre 28 décembre 1792)

samedi 30 décembre 2017.
 

Discours sur le jugement de Louis XVI (2ème intervention) prononcé à la tribune de la Convention le 28 décembre 1792

Par quelle fatalité la question qui devrait réunir le plus facilement tous les suffrages et tous les intérêts des représentants du peuple ne paraît-elle que le signal des dissensions et des tempêtes ? Pourquoi les fondateurs de la république sont-ils divisés sur la punition du tyran ?

Je n’en suis pas moins convaincu que nous sommes tous pénétrés d’une égale horreur pour le despotisme, enflammés du même zèle pour la sainte égalité ; et j’en conclus que nous devons nous rallier aisément aux principes de l’intérêt public et de l’éternelle justice.

Je ne répéterai point qu’il est des formes sacrées qui ne sont pas celles du barreau ; qu’il est des principes indestructibles, supérieurs aux rubriques consacrées par l’habitude et par les préjugés ; que le véritable jugement d’un roi, c’est le mouvement spontané et universel d’un peuple fatigué de la tyrannie, qui brise le sceptre entre les mains du tyran qui l’opprime ; que c’est là le plus sûr, le plus équitable et le plus pur de tous les jugements.

Je ne vous répéterai pas que Louis était déjà condamné, avant le décret par lequel vous avez prononcé qu’il serait jugé par vous ; je ne veux raisonner ici que dans le système qui a prévalu. Je pourrais même ajouter que je partage, avec le plus faible d’entre vous, toutes les affections particulières qui peuvent l’intéresser au sort de l’accusé.

Inexorable, quand il s’agit de calculer, d’une manière abstraite, le degré de sévérité que la justice des lois doit déployer contre les ennemis de l’humanité, j’ai senti chanceler dans mon coeur la vertu républicaine, en présence du coupable humilié devant la puissance souveraine. La haine des tyrans et l’amour de l’humanité ont une source commune dans le coeur de l’homme juste, qui aime son pays.

Mais, citoyens, la dernière preuve de dévouement que les représentants du peuple doivent à la patrie, c’est d’immoler ces premiers mouvements de la sensibilité naturelle au salut d’un grand peuple et de l’humanité opprimée. Citoyens, la sensibilité qui sacrifie l’innocence au crime est une sensibilité cruelle ; la clémence qui compose avec la tyrannie est barbare.

Citoyens, c’est à l’intérêt suprême du salut public que je vous rappelle. Quel est le motif qui vous force à vous occuper de Louis ? Ce n’est pas le désir d’une vengeance indigne de la nation ; c’est la nécessité de cimenter la liberté et la tranquillité publique par la punition du tyran. Tout mode de le juger, tout système de lenteur qui compromet la tranquillité publique, contrarie donc directement votre but ; il vaudrait mieux que vous eussiez absolument oublié le soin de le punir que de faire de son procès une source de troubles et un commencement de guerre civile.

Chaque instant de retard amène pour nous un nouveau danger ; tous les délais réveillent les espérances coupables, encouragent l’audace des ennemis de la liberté, nourrissent au sein de cette assemblée la sombre défiance, les soupçons cruels ; citoyens, c’est la voix de la patrie alarmée qui vous presse de hâter la décision qui doit la rassurer.

Quel scrupule enchaîne encore votre zèle ? Je n’en trouve le motif, ni dans les principes des amis de l’humanité, ni dans ceux des philosophes, ni dans ceux des hommes d’état, ni même dans ceux des praticiens les plus subtils et les plus épineux.

La procédure est arrivée à son dernier terme. Avant-hier, l’accusé vous a déclaré qu’il n’avait rien de plus à dire pour sa défense ; il a reconnu que toutes les formes qu’il désirait étaient remplies ; il a déclaré qu’il n’en exigeait point d’autres. Le moment même où il vient de faire entendre sa justification est le plus favorable à sa cause. Il n’est pas de tribunal au monde qui n’adoptât, en sûreté de conscience, un pareil système.

Un malheureux, pris en flagrant délit, ou prévenu seulement d’un crime ordinaire, sur des preuves mille fois moins éclatantes, eût été condamné dans vingt-quatre heures.

Fondateurs de la république, selon ces principes, vous pouviez juger, il y a longtemps, avec sécurité. le tyran du peuple français. Quel était le motif d’un nouveau délai ? Vouliez-vous acquérir de nouvelles preuves écrites contre l’accusé ? Non, Vouliez-vous faire entendre des témoins ? Cette idée n’est encore entrée dans la tête d’aucun de nous. Doutiez-vous du crime ? Non, Vous auriez douté de la légitimité ou de la nécessité de l’insurrection ; vous douteriez de ce que la nation croit fermement ; vous seriez étrangers à notre révolution ; et, loin de punir le tyran, c’est à la nation elle-même que vous auriez fait le procès.

Avant-hier, le seul motif que l’on ait allégué pour prolonger la décision de cette affaire a été la nécessité de mettre à l’aise la conscience des membres que l’on a supposés n’être point encore convaincus des attentats de Louis. Cette supposition gratuite, injurieuse et absurde, a été démentie par la discussion même.

Citoyens, il importe ici de jeter un regard sur le passé et de vous retracer à vous-mêmes vos propres engagements. Déjà, frappés des grands intérêts que je viens de vous représenter, vous aviez fixé deux fois, par deux décrets solennels, l’époque où vous deviez juger Louis irrévocablement ; avant-hier était la seconde de ces deux époques.

Lorsque vous rendîtes chacun de ces deux décrets, vous vous promettiez bien que ce serait là le dernier terme ; et, loin de croire que vous violiez en cela la justice et la sagesse, vous étiez plutôt tentés de vous reprocher à vous-mêmes trop de facilité.

Vous trompiez-vous alors ? Non, citoyens, c’est dans les premiers moments que vos vues étaient plus saines, et vos principes plus sûrs ; plus vous vous laisserez engager dans ce système, plus vous perdrez de votre énergie et de votre sagesse ; plus la volonté des représentants du peuple, égarée, même à leur insu peut-être, s’éloignera de la volonté générale, qui doit être leur suprême régulatrice.

Il faut le dire, tel est le cours naturel des choses, telle est la pente malheureuse du coeur humain. Je ne puis me dispenser de vous rappeler ici un exemple frappant, analogue aux circonstances où nous sommes, et qui doit nous instruire.

Quand Louis, au retour de Varennes, fut soumis au jugement des premiers représentants du peuple, un cri général d’indignation s’élevait contre lui dans l’Assemblée constituante ; il n’y avait qu’une voix pour le condamner, peu de temps après, toutes les idées changèrent, les sophismes et les intrigues prévalurent sur la liberté et sur la justice ; c’était un crime de réclamer contre lui la sévérité des lois à la tribune de l’Assemblée nationale ; et ceux qui vous demandent aujourd’hui, pour la seconde fois, la punition de ses attentats, furent alors persécutés, proscrits, calomniés dans toute l’étendue de la France, précisément parce qu’ils étaient restés en trop petit nombre fidèles à la cause publique et aux principes sévères de la liberté ; Louis seul était sacré ; les représentants du peuple, qui l’accusaient, n’étaient que des factieux, des désorganisateurs, et, qui pis est, des républicains.

Que dis-je ? Le sang des meilleurs citoyens, le sang des femmes et des enfants coula pour lui sur l’autel de la patrie. Citoyens, nous sommes des hommes aussi, sachons mettre à profit l’expérience de nos devanciers.

Je n’ai pas cru cependant à la nécessité du décret qui vous fut proposé de juger sans désemparer. Ce n’est pas que je me détermine par le motif de ceux qui ont cru que cette mesure accuserait la justice ou les principes de la Convention nationale.

Non, même à ne vous considérer que comme des juges, il était une raison très morale qui pouvait facilement la justifier en elle-même : c’est de garantir leur impartialité et leur incorruptibilité, en les renfermant seuls avec leur conscience et les preuves, jusqu’au moment où ils auront prononcé leur sentence.

Tel est le motif de la loi anglaise, qui soumet les jurés à la gêne qu’on voulait vous imposer ; telle était la loi adoptée chez plusieurs peuples célèbres par leur sagesse ; une pareille conduite ne vous eût pas déshonorés plus qu’elle ne déshonore l’Angleterre et les autres nations qui ont suivi les mêmes maximes ; mais moi, je la juge encore superflue, parce que je suis convaincu que la décision de cette affaire ne sera pas reculée au delà du terme où vous serez suffisamment éclairés, et que votre zèle pour le bien public est pour vous une loi plus impérieuse que vos décrets.

Au reste, il était difficile de répondre aux raisons que je viens de développer ; mais, pour retarder votre jugement, on vous a parlé de l’honneur de la nation, de la dignité de l’assemblée.

L’honneur des nations, c’est de foudroyer les tyrans et de venger l’humanité avilie ! La gloire de la Convention nationale consiste à déployer un grand caractère et à immoler les préjugés serviles eux principes salutaires de la raison et de la philosophie ; il consiste à sauver la patrie et à cimenter la liberté par un grand exemple donné à l’univers. Je vois sa dignité s’éclipser à mesure que nous oublions cette énergie des maximes républicaines pour nous égarer dans un dédale de chicanes inutiles, et que nos orateurs, à cette tribune, font faire à la ration un nouveau cours de monarchie.

La postérité vous admirera ou vous méprisera selon le degré de vigueur que vous montrerez dans cette occasion ; et cette vigueur sera la mesure aussi de l’audace ou de la souplesse de notre servitude ou de notre liberté, de notre prospérité ou de notre misère.

Citoyens, la victoire décidera si vous êtes des rebelles ou les bienfaiteurs de l’humanité ; et c’est la hauteur de votre caractère qui décidera la victoire.

Citoyens, trahir la cause du peuple et notre propre conscience, livrer la patrie à tous les désordres que les lenteurs d’un tel procès doivent exciter, voilà le seul danger que nous devions craindre.

Il est temps de franchir l’obstacle fatal qui nous arrête depuis si longtemps à l’entrée de notre carrière ; alors, sans doute, nous marcherons ensemble d’un pas ferme vers le but commun de la félicité publique ; alors les passions haineuses qui mugissent trop souvent dans ce sanctuaire de la liberté feront place à l’amour du bien public, à la sainte émulation des amis de la patrie, et tous les projets des ennemis de l’ordre public seront confondus.

Mais que nous sommes encore loin de ce but, si elle peut prévaloir ici, cette étrange opinion, que d’abord on eût à peine osé imaginer, qui ensuite a été soupçonnée, qui, enfin, a été hautement proposée !

Pour moi, dès ce moment, j’ai vu confirmer toutes mes craintes et mes soupçons. Nous avions tout d’abord paru inquiets sur les suites des délais que la marche de cette affaire pouvait entraîner, et il ne s’agit rien moins que de la rendre interminable ; nous redoutions les troubles que chaque moment de retard pouvait amener, et voilà qu’on nous garantit en quelque sorte le bouleversement inévitable de la république.

Eh ! que nous importe que l’on cache un dessein funeste sous le voile de la prudence, et même sous le prétexte du respect pour la souveraineté du peuple ! Ce fut là l’art perfide de tous les tyrans déguisés sous les dehors du patriotisme, qui ont, jusque ici, assassiné la liberté et causé tous nos maux. Ce ne sont point les déclamations sophistiques, mais le résultat, qu’il faut peser.

Citoyens, je connais le zèle qui vous anime pour le bien public : vous étiez le dernier espoir de la patrie ; vous pouvez la sauver encore. Pourquoi faut-il que nous soyons quelquefois obligés de croire que nous avons commencé notre carrière sous d’affreux auspices ?

C’est par la terreur et par la calomnie que l’intrigue égara l’Assemblée constituante, dont la majorité était bien intentionnée, et qui avait fait d’abord de si grandes choses. Je suis effrayé de la ressemblance que j’aperçois entre deux périodes de notre révolution, que le même roi a rendues mémorables.

Quand Louis fugitif fut ramené à Paris, l’Assemblée constituante craignait aussi l’opinion publique ; elle avait peur de tout ce qui l’environnait. Elle ne craignait point la Cour et l’aristocratie ; elle craignait le peuple ; alors elle croyait qu’aucune force armée ne serait jamais assez considérable pour la défendre contre lui, Le peuple osait faire éclater le désir de la punition de Louis ; les partisans de Louis accusaient sans cesse le peuple ; le sang du peuple fut versé.

Aujourd’hui, j’en conviens, il n’est pas question d’absoudre Louis ; nous sommes encore trop voisins du 10 août et du jour où la royauté fut abolie ; mais il est question d’ajourner la fin de son procès au temps de l’irruption des puissances étrangères sur notre territoire, et de lui ménager la ressource de la guerre civile ; on ne veut point le déclarer inviolable, mais seulement faire qu’il reste impuni ; il ne s’agit pas de le rétablir sur le trône, mais d’attendre les événements.

Aujourd’hui, Louis a encore cet avantage sur les défenseurs de la liberté, que ceux-ci sont poursuivis avec plus de fureur que lui-même. Personne ne peut douter, sans doute, qu’ils ne soient diffamés avec plus de soin, et à plus grand frais, qu’au mois de juillet 1791 ; et certes les jacobins n’étaient pas plus décriés, à cette époque, dans l’Assemblée constituante qu’ils ne le sont aujourd’hui parmi vous.

Alors, nous étions des factieux ; aujourd’hui. nous sommes des agitateurs et des anarchistes. Alors, La Fayette et ses complices oublièrent de nous faire égorger ; il faut espérer que ses successeurs auront la même clémence. Ces grands amis de la paix, ces illustres défenseurs des lois ont été depuis déclarés traîtres à la patrie ; mais nous n’avons rien gagné à cela ; car leurs anciens amis, plusieurs membres de la majorité de ce temps-là, cherchent ici même à les venger, en nous persécutant.

Mais ce que personne de vous n’a remarqué, sans doute, et qui mérite bien cependant de piquer votre curiosité, c’est que l’orateur qui, après un libelle préparatoire, distribué selon l’usage, à tous les membres, a proposé et développé, avec tant de véhémence, le système de renvoyer l’affaire de Louis au tribunal des assemblées primaires, en parsemant son discours des déclamations ordinaires contre le patriotisme, est précisément le même qui, dans l’Assemblée constituante, prêta sa voix à la cabale dominante, pour défendre la doctrine de l’inviolabilité absolue, et qui nous dévouait à la proscription. pour avoir osé défendre les principes de la liberté ; c est le même, en un mot, car il faut tout dire, qui, deux jours après le massacre du Champ-de-Mars, osa proposer un projet de décret portant établissement d’une commission pour juger souverainement, dans le plus bref délai, les patriotes échappés au fer des assassins.

J’ignore si, depuis ce temps-là, les amis, ardents de la liberté, qui pressent encore aujourd’hui la condamnation de Louis, sont devenus des royalistes ; mais je doute fort que les hommes dont je parle aient changé de caractère et de principes.

Mais ce qui m’est bien démontré, c’est que, sous des nuances différentes, les mêmes passions et les mêmes vices nous conduisent par une pente presque irrésistible vers le même but. Alors l’intrigue nous donna une constitution éphémère et vicieuse ; aujourd’hui elle nous empêche d’en faire une nouvelle. et nous entraîne à la dissolution de l’État.

S’il était un moyen de prévenir ce malheur, ce serait de dire la vérité tout entière ; ce serait de vous développer le plan désastreux des ennemis du bien public. Mais quel moyen de remplir même ce devoir avec succès ? Quel est l’homme sensé, ayant quelque expérience de notre révolution qui pourrait espérer de détruire, en un moment, le monstrueux ouvrage de la calomnie ? Comment l’austère vérité pourrait-elle dissiper les prestiges par lesquels la lâche hypocrisie a séduit la crédulité et peut-être le civisme lui-même ?

J’ai observé ce qui se passe autour de nous, j’ai observé les véritables causes de nos dissensions ; je vois clairement que le système dont j’ai démontré les dangers perdra la patrie, et je ne sais quel triste pressentiment m’avertit qu’il prévaudra. Je pourrais prédire, d’une manière certaine, les événements qui vont suivre cette résolution, d’après la connaissance que j’ai des personnages qui les dirigent.

Ce qui est constant, c’est que, quel que soit le résultat de cette fatale mesure, elle doit tourner au profit de leurs vues particulières. Pour obtenir la guerre civile, il ne sera pas même nécessaire qu’elle soit complètement exécutée.

Ils comptent sur la fermentation que cette orageuse et éternelle délibération excite dans les esprits. Ceux qui ne veulent pas que Louis tombe sous le glaive des lois ne seraient pas fâchés de le voir immolé par un mouvement populaire ; ils ne négligeront rien pour le provoquer.

Peuple malheureux ! On se sert de tes vertus mêmes pour te perdre. Le chef-d’oeuvre de la tyrannie, c’est de provoquer ta juste indignation, pour te faire un crime ensuite, non seulement des démarches indiscrètes auxquelles elle peut te porter, mais même des signes de mécontentement qui t’échappent.

C’est ainsi qu’une Cour perfide, aidée de La Fayette, t’attira sur l’autel de la patrie, comme dans le piège où elle devait t’assassiner.

Que dis-je ? hélas ! si les nombreux étrangers qui affluent dans tes murs, à l’insu même des autorités constituées ; si les émissaires même de nos ennemis attentaient à l’existence du fatal objet de nos divisions, cet acte même te serait imputé ; alors, ils soulèveront contre toi les citoyens des autres parties de la république ; ils armeront contre toi, s’il est possible, la France entière, pour te récompenser de l’avoir sauvée !

Peuple malheureux ! tu as trop bien servi la cause de l’humanité pour être innocent aux yeux de la tyrannie ; ils voudront bientôt nous arracher à tes regards, pour consommer en paix leurs exécrables projets ; en partant, nous te laisserons pour adieux la ruine, la misère, la guerre et la perte de la république !

Doutez-vous de ce projet ? Vous n’avez donc jamais réfléchi sur tout ce système de diffamation, développé dans votre sein et à votre tribune ; vous ne connaissez donc pas l’histoire de nos tristes et orageuses séances ? Il vous a dit une grande vérité, celui qui vous disait hier que l’on marchait à la dissolution de l’Assemblée nationale par la calomnie. Vous en faut-il d’autres preuves que cette discussion ? Quel autre objet semble-t-elle avoir maintenant, que de fortifier, par des insinuations perfides, toutes les préventions sinistres dont la calomnie a empoisonné tous les esprits ; que d’attiser le feu de la haine et de la discorde ?

N’est-il pas évident que c’est moins à Louis XVI qu’on fait le procès, qu’aux plus chauds défenseurs de la liberté ? Est-ce contre la tyrannie de Louis XVI qu’on s’élève ? Non, c’est contre la tyrannie d’un petit nombre de patriotes opprimés. Sont-ce les complots de l’aristocratie qu’on redoute ? Non, c’est la dictature de je ne sais quels députés du peuple, qui sont là tout prêts à le remplacer. On veut conserver le tyran pour l’opposer à des patriotes sans pouvoir.

Les perfides ! ils disposent de toute la puissance publique et de tous les trésors de l’état, et ils nous accusent de despotisme ; il n’est pas un hameau dans la république où ils ne nous aient diffamés ; ils épuisent le trésor public, pour multiplier leurs calomnies ; ils osent, au mépris de la foi publique, violer le secret de la poste, pour arrêter toutes les dépêches patriotiques, pour étouffer la voix de l’innocence et de la vérité !

Et ils crient à la calomnie ! Ils nous ravissent jusqu’au droit de suffrage, et ils nous dénoncent comme des tyrans ! Ils présentent comme des actes de révolte les cris douloureux du patriotisme outragé par l’excès de la perfidie ; et ils remplissent ce sanctuaire des cris de la vengeance et de la fureur !

Comment sortirons-nous de cet abîme, si nous ne revenons point aux principes, et si nous ne remontons pas à la source de nos maux ? Quelle paix peut exister entre l’oppresseur et l’opprimé ? Quelle concorde peut régner où la liberté des suffrages n’est pas même respectée ?

Toute manière de la violer est un attentat contre la nation. Un représentant du peuple ne peut se laisser dépouiller du droit de défendre les intérêts du peuple ; nulle puissance ne peut le lui enlever qu’en lui arrachant la vie.

Déjà, pour éterniser la discorde et pour se rendre maîtres des délibérations, on a imaginé de distinguer l’Assemblée en majorité et en minorité, nouveau moyen d’outrager et de réduire au silence ceux qu’on désigne sous cette dernière dénomination.

Je ne connais point ici ni minorité, ni majorité. La majorité est celle des bons citoyens ; la majorité n’est point permanente, parce qu’elle n’appartient à aucun parti ; elle se renouvelle à chaque délibération libre, parce qu’elle appartient à la cause publique et à l’éternelle raison ; et quand l’Assemblée reconnaît une erreur, comme il arrive quelquefois, la minorité devient alors la majorité.

La volonté générale ne se forme point dans les conciliabules ténébreux, ni autour des tables ministérielles. La minorité a partout un droit éternel, c’est celui de faire entendre la voix de la vérité ou de ce qu’elle regarde comme telle.

La vertu fut toujours en minorité sur la terre. Sans cela, la terre serait-elle peuplée de tyrans et d’esclaves ? Hamden et Sydney étaient de la minorité, car ils expirèrent sur un échafaud ; les Critias, les Anitus, les César, les Clodius, étaient de la majorité ; mais Socrate était de la minorité. car il avala la ciguë ; Caton était de la minorité, car il déchira ses entrailles.

Je connais ici beaucoup d’hommes qui serviront, s’il le faut, la liberté, à la manière de Sydney et d’Hamden ; et n’y en eût-il que cinquante, cette seule pensée doit faire frémir tous ces lâches intrigants qui veulent égarer la majorité. En attendant cette époque, je demande au moins la priorité pour le tyran.

Unissons-nous pour sauver la patrie, et que cette délibération prenne enfin un caractère plus digne de nous et de la cause que nous défendons. Bannissons du moins tous ces déplorables incidents qui la déshonorent ; ne mettons pas à nous persécuter plus de temps qu’il n’en faut pour juger Louis ; et sachons apprécier le sujet de nos inquiétudes,

Tout semble conspirer contre le bonheur public... La nature de nos débats agite et aigrit l’opinion publique, et cette opinion réagit douloureusement contre nous ; la défiance des représentants du peuple semble croître avec les alarmes des citoyens. Un propos, le plus petit événement, que nous devrions entendre avec plus de sang-froid, nous irrite ; la malveillance exagère, ou imagine, ou fait naître chaque jour des anecdotes dont le but est de fortifier les préventions, et les petites causes peuvent nous entraîner aux plus terribles résultats.

La seule expression un peu vive des sentiments du public, qu’il est facile de réprimer, devient le prétexte des mesures les plus dangereuses et des propositions les plus attentatoires aux principes...

Peuple, épargne-nous au moins cette espèce de disgrâce ; garde tes applaudissements pour le jour où nous aurons fait une loi utile à l’humanité. Ne vois-tu pas que tu leur donnes des prétextes de calomnier la cause sacrée que nous défendons ?

Plutôt que de violer ces règles sévères, suis plutôt le spectacle de nos débats ; loin de tes yeux, nous n’en combattrons pas moins ; c’est à nous seuls maintenant de défendre ta cause ; quand le dernier de tes défenseurs aura péri, alors venge-les, si tu veux, et charge-toi de faire triompher la liberté.

Souviens-toi de ce ruban, que ta main étendit naguère, comme une barrière insurmontable, autour de la demeure funeste de nos tyrans encore sur le trône. Souviens-toi de la police maintenue jusque ici, sans baïonnettes, par la seule vertu populaire.

Citoyens, qui que vous soyez, veillez autour du Temple ; arrêtez, s’il est nécessaire, la malveillance perfide, même le patriotisme trompé ; et confondent les complots de nos ennemis.

Fatal dépôt ! N’était-ce pas assez que le despotisme du tyran eût si longtemps pesé sur cette immortelle cité ? Faut-il que sa garde même soit pour elle une nouvelle calamité ? Ne veut-on éterniser ce procès que pour perpétuer les moyens de calomnier le peuple qui l’a renversé du trône ?

J’ai prouvé que la proposition de soumettre aux assemblées primaires l’affaire de Louis Capet tendait à la guerre civile ; s’il ne m’est pas donné de contribuer à sauver mon pays, je prends acte du moins. dans ce moment, des efforts que j’ai faits pour prévenir les calamités qui le menacent. Je demande que la Convention nationale déclare Louis coupable et digne de mort.


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