Le mode de production féodal en Europe

mardi 3 octobre 2017.
 

* Le mode de production féodal fait partie des grands systèmes d’organisation économique, politique, sociale et idéologique de l’histoire humaine :

Les modes de production : un outil théorique du matérialisme historique pour éclairer le passé

* Il survient après la chute de l’empire romain et l’effondrement du mode de production antique :

Mode de production antique : définition, contexte, formes (quelques notes)

Après les invasions de peuples asiatiques, germaniques, arabes et vikings.

Après une longue transition de cinq siècles.

* Il se stabilise entre le 9ème et le 12ème siècles de notre ère au travers de l’appropriation privée du pouvoir par des seigneurs s’appuyant sur leur domination domaniale (terres), sociale (clientèles...) et ecclésiale.

La révolution féodale

1) Caractéristiques essentielles du mode de production féodal

Le 27 avril 1968, le CERM avait organisé une journée d’Etudes sur le féodalisme réunissant de grands spécialistes du sujet qui a débouché sur un ouvrage de référence publié en 1971 par les Editions Sociales, que j’utilise pour tracer dans cette première partie les caractères dominants du féodalisme.

Entre le mode de production antique (dans lequel le rapport social principal de production est caractérisé par la possession de l’homme par l’homme) et le capitalisme (dans lequel le rapport social principal de production repose sur l’exploitation des salariés par le propriétaire des moyens de production), l’Europe a connu des formes de vie économique, sociale, politique et culturelle présentant quelques caractéristiques communes :

Les rapports sociaux de production sont essentiellement noués autour de la terre, car ils reposent sur une économie à dominante agricole.

Les travailleurs des champs :

- ont sur la terre des droits d’usage et d’occupation mais la propriété appartient à une hiérarchie de seigneurs dont aucun n’a la disposition absolue du sol mais dont chacun... a des droits de prélèvement.

- ne jouissent pas d’une entière liberté personnelle pour une une partie d’entre eux (la majorité aux époques de développement typique) ; il n’y a pas esclavage (propriété de la personne) mais servage (attachement du paysan à son maître) plus tard exploitation (adscriptus glebae)

- longtemps après la disparition du servage, ils restent soumis à toutes sortes de contraintes extra-économiques limitant leur liberté et leur propriété personnelles

Entre seigneurs, le système de propriété est lié à un système de devoirs (en particulier militaires) dus à la personne du supérieur.

2) La société féodale

Elle nous apparaît comme une immense pyramide de relations de fidélité de personne à personne. A chaque niveau de cette cascade de liens personnels, un supérieur censé être protecteur (le suzerain) reçoit un serment de fidélité d’un inférieur censé être protégé (le vassal).

2a) Le vassal

Les principales obligations du vassal vis à vis de son suzerain sont les suivantes :

- Il ne peut nuire à son suzerain

- Il doit l’assistance militaire à son suzerain, que ce soit pour la défense ou l’attaque

- Il doit dans certains cas bien précis l’assistance financière à son suzerain (par exemple pour payer sa rançon)

- Il doit l’assister de ses conseils, en particulier dans ses cours de justice

Un vassal qui ne respecte pas l’un de ces engagement est déclaré félon et perd tous les bénéfices qu’il pouvait retirer de son hommage, à commencer par le fief.

2b) Le suzerain

Le roi se voudrait suzerain des ducs et comtes (en réalité cette vassalité est sujette à de nombreux aléas selon l’évolution des rapports de force entre royautés), ceux-ci sont suzerains de seigneurs (parfois prisonniers d’une hiérarchie complexe comprenant des barons, des hauts seigneurs...), eux mêmes maîtres des petits paysans.

- La principale obligation du suzerain vis à vis de son vassal, c’est de lui concéder un fief, c’est à dire un territoire dont il percevra les revenus.

- Il doit protection à son vassal si celui-ci est menacé

- Il doit lui rendre « bonne justice », c’est-à-dire le traiter équitablement

2c) La propriété de la terre

Durant les derniers siècles de l’empire romain se développe le mode d’exploitation en tenure. Le propriétaire d’un bien passe un contrat avec un tenancier qui ne sera pas propriétaire mais usufruitier d’un bien ; il le travaille et en vit avec sa famille en contrepartie de clauses stipulées dans le contrat. Avec la fin de l’esclavage et la féodalité, ce système se généralise.

Nous devons cependant distinguer deux types de tenures :

- les alleux (du latin allodium, héritage libre de tous devoirs féodaux), terre possédée en propriété complète, hors fief du suzerain, donc sans contrepartie.

- la censive est une tenure concédée en échange d’une contrepartie (un peu comme un loyer)

L’alleu paysan, par opposition à la censive, est donc une terre indépendante de tout seigneur foncier, qui n’entraîne ni redevances, ni services, ni droits. Il se rencontre bien plus dans le Midi de la France qu’au Nord.

Un autre type de lien personnel de dépendance est hérité de l’Antiquité ; il s’agit de la recommandation, particulièrement importante chez les Wisigoths. Une personne se met librement dans la dépendance d’une autre personne en échange d’une compensation matérielle quelconque.

3) Un mode de production correspondant à des périodes d’affaiblissement de l’Etat

Que ce soit en Europe, en Asie ou en Afrique du Nord, le féodalisme génère une superstructure politique originale. A la limite, elle implique la disparition de l’Etat souverain. L’autorité s’exerce de personne à personne. Le fait essentiel à ce point de vue, est que la justice est rendue par le suzerain sur ses vassaux et par le "seigneur" sur les paysans. L’exploitation des prélèvements économiques et l’appareil juridico-politique sont donc très étroitement liés.

Le féodalisme s’installe et se perpétue dans des périodes où l’Etat :

- n’est plus capable de collecter suffisamment d’impôt pour assurer ses fonctions d’où son éclatement et une insécurité permanente poussant les populations locales à accepter la domination personnelle d’un chef

- n’est plus capable d’organiser l’approvisionnement en eau, en vivres... des grandes villes d’où un exode vers les campagnes, chacun se repliant sur son jardin pour manger.

- laisse des riches ou une institution comme l’Eglise accaparer une grande part de la valeur ajoutée produite par la société ce qui entraîne une privatisation de celle-ci.

Cet éclatement produit :

- un remplacement des instances politiques par des liens hiérarchiques de personne à personne.

- des micro-sociétés (seigneuries, paroisses, bourgs...) vivant repliées sur elles-mêmes avec des caractéristiques extrêmement diverses.

- des pouvoirs et structures territoriales (châtellenie, abbaye, comté, abbaye...) faibles, enchevêtrés et mouvants y compris au niveau des royaumes.

4) La féodalité, un mode de production lié à l’agriculture, à la ruralité

Dans l’économie féodale, l’agriculture représente la principale source d’emploi (80% en Europe occidentale), de revenus, de richesses. La population vit donc essentiellement en milieu rural.

Le principal rapport social de production s’enracine dans la domination personnelle du seigneur sur « son » paysan (corvée en travail, prélèvement sur sa production...)

La société féodale évolue lentement en raison d’une progression démographique lente (taux de mortalité presque égal au taux de natalité), d’échanges limités, d’une hiérarchie cadenassée de privilèges, enfin d’une circulation monétaire faible qui fossilise encore plus la pyramidale sociale.

Les richesses de la classe féodale (seigneurs, hiérarchie catholique) reposent sur la propriété foncière.

Les mauvaises voies de communication contribuent à l’éclatement des marchés (essentiellement locaux) et des pouvoirs politiques.

La production industrielle prend essentiellement la forme de l’artisanat local travaillant surtout pour répondre aux besoins agricoles.

5) Structure sociale du mode de production féodal

Il comprend deux classes fondamentales :

- des nobles en nombre limité, propriétaires des terres, jouissant de privilèges personnels, remplaçant localement l’Etat, en particulier en matière juridique, membres d’une pyramide de suzerains et vassaux dont le roi constitue le sommet.

- des paysans travaillant leurs terres, leur devant une part de récolte et des corvées (services sous forme de journées de travail). Le statut de serf leur interdit de quitter leur tenure et même d’entrer à l’église. Cependant, ils bénéficient d’une plus grande autonomie que les esclaves antiques.

L’Eglise constitue dans ce système une institution décisive, à la fois propriétaire de grands domaines, appareil idéologique d’Etat à fonction culturelle mais aussi sociale et policière, bureaucratie centralisée apte ainsi à influer sur les décisions politiques.

6) Formations sociales du mode production féodal

Le concept de formation sociale permet d’analyser un mode de production dans sa réalité sur une zone géographique précise.

En ce qui concerne la féodalité, les formations sociales présentent en Europe un aspect très variable, très complexe, en fonction de l’histoire du secteur.

Tout mode de production dominant cohabite avec des modes de production secondaires hérités du passé ou préfigurant un avenir possible ; c’est particulièrement le cas pour la féodalité. Ainsi :

- dans l’Est de l’Europe se maintiennent des villages communautaires présentant des aspects du mode de production asiatique.

- dans le Nord (Ecosse, Frise...) et dans l’Est (particulièrement dans l’Oural, la vallée de la Volga et la plaine eurasienne) le mode de production tribal, parfois nomade reste vivace.

- dans le Sud méditerranéen, l’esclavagisme n’a pas disparu, loin de là.

- dans des régions marquées par la civilisation romaine antique ( par exemple dans le Midi occitan), le droit reste écrit et les paysans généralement propriétaires à 100% des terres.

- particulièrement dans les secteurs montagneux, les paysans sont souvent "libres", propriétaires de leurs terres (alleux), exempts de redevances seigneuriales.

- une ville comme Venise présente très tôt des aspects capitalistes dans sa vie économique.


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