1934 1936 Front Unique ouvrier, défense républicaine et Front Populaire (forum de Robert Duguet et réponse)

vendredi 10 août 2018.
 

B) Oui, le 12 février 1934, c’est la France ouvrière et républicaine qui stoppe le fascisme

En réponse à l’article Du 6 au 12 février 1934, la France ouvrière et républicaine stoppe le fascisme, Robert Duguet a posté en forum le message placé ci-dessous en partie A.

Il aborde un sujet à la fois :

- historique (que s’est-il passé autour du 12 février 1934 ?),

- politique (pour un anticapitaliste conséquent, était-il possible de faire mieux, autrement que ce qui a été fait par la SFIO et le PCF à l’époque ?)

- théorique (cette union de la gauche intégrant le parti bourgeois des radicaux était-elle naturellement faite pour trahir les intérêts de la classe ouvrière ?)

B1) Que s’est-il passé en 1934 ?

- Le fascisme se développe partout en Europe et s’est déjà imposé dans plusieurs pays importants comme l’Italie, le Portugal, l’Allemagne, la Hongrie et l’Autriche. Largement appuyé partout par les patronats, sa principale fonction consiste à écraser le mouvement ouvrier (partis, syndicats...) pour baisser les salaires.

Le fascisme naît en Italie comme agent du patronat et de la droite libérale

Allemagne 1931 1932 Patronat, armée et droite marchent au nazisme

- Concernant l’Allemagne, Robert Duguet affirme que "La ligne de dénonciation des socialistes comme des sociaux-fascistes a conduit à la victoire de Hitler en 1933". Je suis plus prudent sur le sujet. De 1929 à 1930, le KPD (Parti Communiste) a fait de graves erreurs sectaires ; en 1931, 1932 et début 1933, à mon avis, le Parti Social Démocrate porte plus de responsabilités que le KPD.

Le KPD (Parti Communiste allemand) est-il responsable par son sectarisme des succés de Hitler en 1932 ?

- Le fascisme français est puissant.

En 1934, le grand patronat et la droite lui apportent un large soutien pour tenter de faire tomber les institutions républicaines et instaurer un régime totalitaire anti-ouvrier. Le 6 février, l’attaque de l’Assemblée nationale par les partis fascistes est très bien organisée, est relayée dans l’hémicycle par les parlementaires de droite, dure plusieurs heures.

Les 200 familles, le fascisme et la violence dans les années 1930

Le patronat français, allié de la Cagoule, organisation fasciste et terroriste

B2) Etait-il possible de faire mieux, autrement que ce qui a été fait par la SFIO et le PCF en 1934 ?

Indépendamment de la journée du 6 février 1934, le patronat français apporte un financement très important aux bandes armées fascistes durant plusieurs années. La capacité des militants ouvriers français à assumer un affrontement victorieux, un peu partout en France, malgré l’immense mollesse de la Justice, de la police et généralement de l’Etat, mérite un immense respect malheureusement bien oublié aujourd’hui. Communistes et socialistes, syndiqués CGTU et CGT se retrouvent en permanence au coude à coude dans les affrontements physiques suscités par les nazillons.

Robert Duguet note l’importance de la gauche de la SFIO (Pivertistes et Zyromskystes) dans cette bataille. Il a raison. Ceci dit, au plan national, je crois évident que si le PCF avait décidé de déserter ce terrain de lutte, le fascisme aurait peu à peu créé un rapport de forces impossible ensuite à inverser politiquement.

Concernant l’attitude de Léon Blum : Il avait tiré le bilan des pays européens où le fascisme avait vaincu. Il avait parfaitement compris :

- que les institutions républicaines françaises non plus (police, justice, gendarmerie, armée) ne représentaient pas une protection face au fascisme

- que le mouvement ouvrier, syndical et politique, apportait la masse, la détermination, la présence géographique, les liens associatifs divers... apte à affronter la montée du fascisme.

Léon Blum (comme Jaurès ou Victor Hugo par exemple), était bien plus républicain qu’un Manuel Valls résumant la république à un ordre républicain représenté par la police et la gendarmerie.

Oui, pour renforcer, motiver les militants ouvriers, présents sans cesse en première ligne, Léon Blum a théorisé au moment du danger maximum l’unité du mouvement ouvrier comme perspective politique résumée dans son slogan "Vive la république ouvrière !".

Dans le même temps, en ce moment de danger maximum entre le 6 et le 12 février 1934, Léon Blum a joué la carte de l’unité démocratique large face au fascisme et de la défense des institutions républicaines (en particulier en faisant sans cesse pression sur les radicaux au pouvoir). Personnellement, je ne fais pas de reproche à Blum sur ce point d’avoir à la fois poussé à la mobilisation unitaire ouvrière et poussé à la mobilisation unitaire antifasciste, y compris avec le parti radical.

Les militants ouvriers, CGTU et CGT, le PCF comme la gauche de la SFIO, comme Blum ont gagné face au fascisme français. Il s’agit d’une exception en Europe, à porter à leur crédit.

B3) Etait-il possible de faire mieux d’un point de vue anticapitaliste en 1934 1936 ?

Le reproche essentiel du courant trotskyste historique contre le Front Populaire de 1934 1936 ne porte pas sur février 1934 mais sur le fait que les militants ouvriers, principaux acteurs de la victoire face au fascisme français en 1934 1937 ont été cocufiés par le Front Populaire qui les a oubliés :

- dans son programme de 1936 d’où la grève générale (les congés payés par exemple, n’étaient absolument pas prévus dans le programme du Front Populaire)

- dans sa pratique gouvernementale de 1936 à 1938 d’où la démobilisation de la gauche et du mouvement ouvrier qui ont ouvert la voie au pétainisme.

- dans ses choix internationaux, en particulier en jouant la carte de la "non intervention" en Espagne

Sur ce cocufiage de la classe ouvrière par le Front Populaire, je n’ai aucun doute. Qui en a été responsable ? J’en ai discuté particulièrement dans les années 1955 à 1990 avec mon grand oncle Bernard Dauban qui était syndiqué CGTU, Zyromskiste et premier secrétaire de la fédération SFIO de l’Ain dans les années 1930.

J’ai centré ma réponse sur 1934 et ne veut pas en déformer le sens en abordant le bilan complexe de 1936. Je n’aborde ici qu’un point limité. A mon avis, quiconque ne pointe pas les responsabilités du courant bourgeois du républicanisme français passe à côté des questions concrètes réelles. Cette mouvance pèse culturellement très lourd dans la France de 1934 1936 dont les institutions (3ème république) ont été fondées par lui après l’écrasement de la Commune. Ce courant bénéficie d’un soutien populaire significatif pour avoir chassé les royalistes du pouvoir ; cependant, il est composé de nombreuses personnes se réclamant de la gauche (généralement radicale, socialiste) assez bien insérées dans les postes gratifiants de la "république" : préfectures, Conseil d’Etat, Education Nationale, Justice... Dans leur pratique professionnelle, ces "cadres" ignorent la division en classes de la société capitaliste et valorisent l’unité de la république par dessus toutes les réalités sociales ; cela leur évite de se poser la question de savoir s’ils n’ont pas en fait une fonction réactionnaire de justification et de perpétuation du système en place.

Est-il vrai que le PCF a suivi le tournant du Komintern passant du révolutionnarisme sectaire de la 3ème période à des alliances sans rivage face au fascisme ? J’analyse le tournant du PCF comme essentiellement une réponse nécessaire à sa marginalisation progressive de 1922 à 1934, particulièrement de 1928 à 1933. Après avoir lu un nombre important de numéros de L’Humanité de ces années-là, je comprends la contradiction réelle et difficile dans laquelle ce parti s’est trouvé en France entre stratégie de défense des intérêts ouvriers et stratégie électorale unitaire liée au relai politique institutionnel à fournir au mouvement antifasciste pour qu’il ne se minorise pas, ne s’épuise pas. Une partie significative des cadres du PCF participe aussi des contradictions du républicanisme français avec ses aspects positifs et négatifs.

Jacques Serieys

A) Message en forum posté par Robert Duguet (Gauche Unitaire, Front de gauche)

Réponse à l’article Du 6 au 12 février 1934, la France ouvrière et républicaine stoppe le fascisme

Traditionnellement les historiens expliquent que le Front Populaire est né dans la rue ce 12 février 1934. Qu’entend-on par Front Populaire ? Si on écoute le discours que Léon Blum prononce face au service d’ordre du PC, qui a préparé la manifestation du 12 en s’appuyant à fond sur la gauche du parti SFIO (Marceau Pivert et Jean Zyromski), sa ligne politique est celle d’une Alliance Ouvrière, PCF-SFIO et syndicats. "Vive la république ouvrière !" dit le leader réformiste. Sous la pression des masses ouvrières qui se mobilisent contre le danger fasciste, la direction de la SFIO tombe à gauche.

L’internationale stalinienne - je précise - vient d’opérer un tournant à 180° et se prononce pour une unité large avec les socialistes et les autres forces démocratiques, dont le parti radical. La ligne de dénonciation des socialistes comme des sociaux-fascistes a conduit à la victoire de Hitler en 1933. Après le 12 février commence une bataille politique menée par la direction du PCF pour ouvrir la coalition ouvrière qui se forme et qui peut déboucher sur un gouvernement de l’Alliance Ouvrière, comme au début de la guerre civile espagnole, vers un accord de Front Populaire incluant des forces politiques bourgeoises, principalement le parti radical qui fut dans toute l’histoire de la 3ème République, le parti bourgeois par excellence.

Et lorsque Marceau Pivert dans la grève de juin 1936 signe un article du "Populaire", "Tout est possible !", la direction du PCF, Jacques Duclos en tête organise un tir de barrage. C’est bien le PCF qui en fait dévoie le sens que prenait la mobilisation du 12 févier, vers un accord d’alliance ouvrière. Le Front Populaire, ce sera autre chose...

Mais ceci déborde de la question du 12 février, même si les éléments qui conduiront à l’alliance interclassiste du front populaire y sont contenus.

Robert.


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