Aristote, philosophe politique majeur

mercredi 15 novembre 2017.
 

A) Aristote, penseur politique de la polis comme société démocratique

Aristote présente une extrême importance comme philosophe :

- parce que c’est lui qui a le mieux théorisé l’expérience des cités grecques

- parce que ses écrits ont constitué une référence incontournable pour les penseurs politiques progressistes durant une vingtaine de siècles, par exemple dans la "gauche avicennienne" du Moyen Age qu’Ernest Mandel considère comme un jalon des pensées matérialistes émancipatrices.

- parce que sa théorie du droit naturel aura des héritages heureux

- parce qu’il est le premier grand philosophe s’attelant à l’objectif de donner une cohérence à tous les segments du savoir humain.

- parce qu’il a construit une pensée politique cohérente bien résumée par le philosophe Otfried Höffe « La légitimité des pouvoirs publics résulte en dernière instance de l’accord de tous les intéressés ; en d’autres termes, tout pouvoir procède du peuple. » (Histoire de la philosophie politique 1 sous la direction d’Alain Renaut)

Cette question de la philosophie politique d’Aristote est celle qui nous intéresse le plus pour ce petit texte. Elle a été traitée dans le petit ouvrage de Bastien Lachaud publié aux Editions Bruno Leprince La République nous appelle :

Pour Aristote... la cité est le lieu dédié à l’achèvement de l’excellence humaine. C’est ce cadre politique qui permet à l’Homme de dépasser l’égoïsme naturel pour viser le bien commun.

Aristote dans sa Politique, décrit un système politique, que l’on peut apparenter à une République. Dans cet ouvrage, il affirme que pour être pleinement humain, et donc ne pas être seulement soumis à ses plus bas instincts, l’Homme ne doit pas être cantonné à la sphère sociale de la famille et aux activités du village. Seule, la participation à la vie politique permet d’atteindre les plus hauts buts de la vie humaine et la pleine réalisation morale.

Les institutions politiques et la cité qu’elles structurent ont pour objectif la concrétisation de ce qu’Aristote nomme la vie bonne, indissociable de la justice. Celle-là vise le bonheur et l’épanouissement personnel... Selon lui... le bonheur ne peut être strictement personnel, il doit être collectif. Le bonheur commun, le bien commun est donc l’objectif de l’activité politique. Pour être heureux individuellement, il faut viser l’intérêt général.

De plus, la simple appartenance à une communauté politique ne suffit conférer pleinement le statut de citoyen. Seule la participation effective aux fonctions publiques, législatives, exécutives et judiciaires est une véritable manifestation de la citoyenneté. Autrement dit, voter ne suffit pas, la participation du plus grand nombre aux charges électives est un impératif. L’implication populaire doit être maximale...

Aristote nomme politeia, le régime républicain authentique qui a pour seul objectif l’intérêt général de la cité... Même sans s’attarder sur les termes choisis par Aristote pour nommer les différents régimes, la définition de la République comme un régime où le peuple dans sa globalité gouverne pour l’intérêt commun de la cité constitue l’acte de naissance de l’idée républicaine.

Ceci dit,

- > premièrement je ne peux citer le panégyrique ci-dessus sans rappeler qu’Aristote donne un petit avantage à la démocratie sur la monarchie et l’oligarchie, sans plus, car « tous les régimes qui visent l’intérêt commun se trouvent être des formes droites selon le juste au sens absolu, ceux au contraire qui ne visent que le seul intérêt des gouvernants sont défectueux, c’est-à-dire qu’ils sont des déviations des régimes droits » (Politiques, III, 6). Ainsi, une monarchie pratiquant l’intérêt général serait "droite" (républicaine) alors qu’une démocratie constituerait une déviation (ne serait pas républicaine) car « la démocratie vise l’avantage des gens modestes » et non l’intérêt général. Un certain Rassemblement des Citoyens pour la République s’appuie sur les écrits d’Aristote pour dénoncer la lutte des classes comme non républicaine

- car "La foule inculte et influençable y est soumise aux nombreux démagogues qui usent de leur « capital symbolique » pour influencer « l’opinion » ; l’Etat, et avec lui la totalité des institutions, sont congédiés"

- car "la grande majorité de pauvres exerce le pouvoir sur la minorité de riches dont ils se partagent les richesses" (III, 10)

- > deuxièmement, il n’est pas question de chercher chez Aristote une pensée progressiste pour aujourd’hui.

Il définit les femmes comme naturellement inférieure aux hommes ; il leur accorde dans l’acte de procréation le rôle du pot de fleur utile à la plante pour se développer mais qui ne peut seul générer celle-ci contrairement au sperme du mâle, substance de l’être humain (c’est-à-dire, l’âme). Citons trois affirmations d’Aristote sur cette question « Une femme, c’est comme s’il s’agissait d’un mâle infertile » (Génération d’Animaux I, 728a) « Un mâle est mâle en vertu d’une capacité particulière, une femelle est une femelle en vertu d’une incapacité particulière. » (Génération d’Animaux I,82f) « La relation entre le mâle et la femelle est par nature telle que le mâle est supérieur, la femelle, inférieure, que le mâle dirige et que la femelle est dirigée. » (Politique)

A une époque où plusieurs penseurs grecs ont déjà dénoncé l’institution de l’esclavage, Aristote se fait parfois l’écho des débats sur le sujet mais apporte surtout des réponses pragmatiques conservatrices :

- Instrument animé destiné à l’action et commandant aux autres instruments,

- bien appartenant en totale propriété à son maître (Pol., 1254a)

- à l’encontre duquel il n’est point d’injustice possible (Éthique à Nicomaque, V, 1234b10)

- déterminé par sa complexion physique et intellectuelle à être l’exécutant des travaux incompatibles avec la dignité de citoyen (ibid.), dépourvu de vertu au sens plénier du terme (Pol., 1259b22 ss. et 1260a35 ss.)

- dépourvu de la faculté délibérative (Pol., 1260a12)

Il soutient donc l’exclusion du droit de vote pour les femmes, pour les esclaves, mais également pour les métèques (nés dans une autre cité) et les artisans (pour cause de disponibilité insuffisante en raison de leur profession).

- > troisièmement, et surtout, refusant de séparer "l’idée républicaine " du contexte historique qui l’a vu naître, je propose à notre lecteur quelques articles de notre site que je complèterai bientôt :

Grèce antique : révolutions, tyrannie et progrès de civilisation

Artémise à la bataille de Salamine (29 septembre -480)

Sparte : un communisme, de Lycurgue à Agis ?

Retour sur les origines de la démocratie, Athènes

Hésiode, Théognis, Anacréon : poètes grecs opposés à l’argent-roi

Jacques Serieys

B) Aristote ou l’acte de naissance de l’idée républicaine (René Revol)

Aristote (384 - 322 av J-C) fournit une des toutes premières théories de la République.

Dans la Politique, il affirme clairement que si l’homme n’existait que dans la sphère sociale de la "famille" et des activités de "village", il ne serait pas pleinement humain, mais seulement soumis à ses seuls instincts. Les buts les plus hauts de la vie humaine, la pleine réalisation morale, passent par la vie politique. La cité et les institutions politiques ont pour finalité la réalisation de la "vie bonne". La condition de citoyen ne se limite pas à l’appartenance à une cité politique mais se manifeste par la participation aux fonctions publiques, législatives, exécutives et judiciaires.

Nous savons que cette formidable avancée de la pensée a ses limites : outre que la citoyenneté ne concerne ni les esclaves, ni les femmes. Aristote fait de la cité politique un élément naturel qui précède la volonté humaine, une totalité supérieure dans laquelle les hommes doivent se fondre.

Son apport le plus connu est sa fameuse typologie des régimes politiques ou constitutions. On ne retient généralement que le critère quantitatif qui distingue les trois régimes : la monarchie (pouvoir d’un seul), l’aristocratie (pouvoir de plusieurs) et la république (pouvoir du plus grand nombre).

Mais il y ajoute un critère qualitatif fort intéressant en distinguant les régimes "droits" où le gouvernement a pour objet l’intérêt commun de la cité et les régimes "déviés" où le gouvernement va privilégier des intérêts particuliers contre l’intérêt commun. Ainsi, lorsque l’un des régimes n’est plus droit mais devient dévié, la monarchie devient tyrannie, l’aristocratie devient oligarchie et la république devient démocratie.

Il est à noter que le régime républicain authentique, celui qui s’attache au seul intérêt commun de la cité, Aristote le nomme politeia, du même mot pour désigner une constitution en général.

Au-delà des termes choisis pour désigner les régimes, cette définition de la république comme un régime où la masse du peuple gouverne dans l’intérêt commun de la cité constitue l’acte de naissance de l’idée républicaine.

C) Aristote et le « Capital »

Le philosophe que 
je suis ne peut rester insensible à ce riche article sur les éditions récentes d’Aristote. Une vieillerie, Aristote  ? À ceux qui pourraient se l’imaginer, 
il faut rappeler – ou apprendre – que non seulement Marx voyait en lui le plus grand penseur de l’Antiquité, mais qu’il s’y référait en plusieurs importants passages 
du Capital. Par exemple pour relever qu’Aristote a déjà su percer en son temps pour une part le secret de la valeur économique. Par exemple aussi pour valoriser sa remarquable critique 
de «  l’argent pour l’argent  », prémice antique de la folie financière moderne. Certes Aristote n’a pas tout vu. 
En opposant à Héraclite la règle 
de non-contradiction logique, il a contribué à un appauvrissant refoulement 
de la dialectique. À nous de savoir 
faire de son œuvre un fécond usage.

Lucien Sève, dans L’Humanité

D) Oeuvres complètes d’Aristote dans La Pléiade et chez Flammarion pour 2015

C’est par un heureux hasard qu’Aristote ressurgit sur le devant de la scène philosophique. Si l’intérêt pour le corpus aristotélicien ne s’est jamais réellement démenti, les publications concomitantes des Œuvres en Pléiade et des Œuvres complètes chez Flammarion l’enrichissent de concert. On est saisi par une sorte de vertige tant l’entreprise est titanesque. Si une vue d’ensemble de ce monument de la connaissance – «  le maître de ceux qui savent  », selon la qualification de Dante – né en 384 avant Jésus-Christ, à Stagire, pouvait faire défaut, poussant à isoler les différents aspects de sa pensée, voilà un tir groupé superbement rectifié. Pour autant, l’origine trouble et la transmission polémique de ce corpus, dont on a hérité de manière parcellaire et dictée, invitent à la prudence. «  L’auteur reste mal connu, et les pages de lui que l’on peut encore lire de nos jours conservent bien des secrets […] La seule chose qui soit vraiment connue soulève plus de questions qu’elle n’en résout  », avertit Richard Bodéüs, philosophe belge, dans l’introduction des Œuvres qu’il a rassemblées pour la célèbre bibliothèque de Gallimard. Éthique, Politique, Rhétorique, Poétique, Métaphysique… l’essentiel des traités usités de l’élève assidu de Platon est assorti d’une traduction inédite et d’un nouvel appareil critique.

« Un trésor de leçons 
et d’interrogations  »

Le souci de «  rendre l’œuvre d’Aristote accessible au lecteur d’aujourd’hui  » l’emporte ici sur la volonté de se substituer à la «  littérature savante  » antérieure. L’historien de la philosophie rappelle à bon escient qu’«  Aristote est l’un de ces géants de la pensée antique, reconnaissable à ceci que son œuvre, immense, a triomphé de l’oubli, en ne cessant d’âge en âge d’attirer, sinon de polariser l’attention du monde savant. Les raisons qui expliquent le succès prodigieux de cette œuvre et sa pérennité sont, évidemment, multiples. Selon les époques, elles ont aussi varié, au gré des intérêts du moment  ». Il identifie dans cette réception changeante la force spéculative des textes  : «  Les formes d’aristotélisme que l’œuvre a inspirées sont innombrables et, parfois, inconciliables entre elles. Avouées, chez ses admirateurs déclarés, mais aussi tacites, chez plusieurs de ses adversaires, elles témoignent, à la source, d’un trésor de leçons et d’interrogations presque inépuisable.  » Les topiques d’Aristote se sont en effet diffusés dans des champs très variés, des sciences politiques jusqu’à la physique en passant par la linguistique. Si Pierre Pellegrin, philosophe et chercheur au CNRS, concède qu’il s’agit d’«  un auteur technique et difficile  », celui qui a conduit l’ambitieux chantier des Œuvres complètes (regroupant les ouvrages parus en poche dans la collection GF) pointe un renouveau en deux temps  : «  Aristote n’est plus disqualifié par les catholiques qui l’ont annexé, Thomas d’Aquin en tête, on ne l’a jamais autant cité dans les sciences humaines. Dans les années 1960, il y a eu un second bouleversement que les Anglais ont appelé le “biological turn”  : la prise en compte de son corpus biologique qui représente un bon tiers de ses travaux et qui éclaire des notions fondamentales comme la cause, la puissance ou l’acte, dans un jeu de fécondation réciproque avec les autres traités.  » Si cette «  révolution biologique  » paraît assurée – laquelle «  diffère de la mainmise unique de la science universelle de Platon car les différents domaines conservent leur autonomie théorique propre  » –, l’empreinte se devine également du côté de la philosophie pratique. «  Il y a une révolution moins fracassante mais réelle  : on est passé d’une conception d’Aristote comme une sorte de notable centriste et modéré à la François Bayrou à l’idée d’un réformisme radical débouchant sur une constitution excellente.  » Phénomène opéré par la combinaison des bons côtés de l’oligarchie et de la démocratie pour atteindre une constitution droite et parfaite. Tandis que les côtés viciés de ces régimes, réunis, aboutissent à «  quelque chose d’abominable  : une démagogie de la tyrannie  ».

Parmi les penchants néfastes, relève l’universitaire, «  le vice des riches est clair  : ils appauvrissent l’État et oppriment les pauvres par l’augmentation sans vergogne de leur richesse. Les pauvres ont eux une intuition fondamentale  : un homme libre vaut un homme libre  ». Tout en adhérant à certaines critiques adressées à la philosophie aristotélicienne, dont celle d’avoir été «  dans son époque  » en légitimant une inégalité foncière faisant que les femmes, les esclaves, les métèques sont exclus de la politique, le commentateur estime en revanche que «  son réformisme radical nous parle beaucoup  ». «  En tenant compte du provisoire et du particulier, il véhicule l’idée que la lutte des classes est le moteur de l’histoire. À quelques endroits Aristote affirme que si l’on ne bride pas les riches, cela finit en tyrannie. Dieu merci il y a une classe dominée dont ils ont peur et qui, elle, fait l’histoire  !  » observe-t-il. Quant à son éthique, moderne et laïque, «  elle ne fait jamais référence à l’au-delà et prescrit que ce n’est pas la vertu qui importe, mais l’homme vertueux  ».

«  Vocation politique de l’homme  » et philosophie de l’action

Onde circulaire, Aristote se propage aussi dans des zones grises. Si, dans un numéro spécial du Magazine littéraire de 2008, Arnaud Macé insiste sur cette «  vocation politique de l’homme  » motivée par une philosophie de l’action (praxis), «  clef de voûte des activités sociales de l’Homme  », le spécialiste en philosophie ancienne s’aventure sur un terrain déprécié mais fertile  : «  l’invention d’un paradigme de reconnaissance des arts par Aristote dans la Poétique  », dont l’influence permanente «  sur nos images et discours semble être une question brûlante  ». Sur la base des travaux édifiants menés par Jacques Rancière dans le Partage du sensible (La Fabrique) ou l’Inconscient esthétique (Galilée), l’auteur décèle les résonances diffuses de ce legs, fût-ce pour le mettre à l’épreuve des langages artistiques récents  : «  le cinéma, apothéose du régime esthétique, achève définitivement la Poétique d’Aristote, d’un coup fatal. Un coup dont pourtant il renaît de plus belle. Car le cinéma, réalisant immédiatement et mécaniquement ce que la peinture, la poésie, le théâtre ou le roman du XIXe siècle s’évertuaient à produire par des moyens subjectifs, offre sa matière filmée à de nouvelles mises en histoire  : là où le poète n’avait de cesse de supprimer son art pour atteindre les choses mêmes  ; le cinéma les lui offre de nouveau comme matière de nouvelles compositions narratives  ».

E) Aristote, par Alain Badiou (professeur émérite à l’Ecole normale supérieure)

Quelle est la place d’Aristote et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ?

Une place très importante : celle de l’Adversaire. L’opposition Platon-Aristote symbolise en effet deux orientations philosophiques tout à fait irréductibles. Et ce quelle que soit la question. Dans le champ ontologique, le platonicien privilégie la puissance séparatrice de l’Idée, ce qui fait des mathématiques le vestibule de toute pensée de l’être ; l’aristotélicien part du donné empirique, et veut rester en accord avec la physique et la biologie. En logique, le platonicien choisit l’axiome, qui institue, voire fonde souverainement, un domaine entier de la pensée rationnelle, plutôt que la définition, où Aristote excelle, qui délimite et précise dans la langue une certaine expérience du donné.

En éthique, le platonicien privilégie la conversion subjective, l’éveil soudain à une voie antérieurement inaperçue vers le Vrai, alors que, du côté d’Aristote, prévaut la prudence du juste milieu, qui se garde à droite comme à gauche de tout excès. En politique, l’aristotélicien désire le débat organisé entre les intérêts des groupes et des individus, le consensus élaboré, la démocratie gestionnaire. Le platonicien est animé par la volonté de rupture, la possibilité d’une autre destination de la vie collective, le goût du conflit dès lors qu’il met en jeu des principes. En esthétique, la vision du platonicien fait du Beau une des formes sensibles du Vrai, tandis qu’Aristote met en avant la fonction thérapeutique et quasi corporelle des spectacles.

Comme depuis ma jeunesse je suis, quant à l’orientation principale, du côté de Platon, l’étude - très soigneuse - d’Aristote m’a fourni de nombreux et remarquables contre-exemples. J’en citerai quatre. J’ai proposé une ontologie du Multiple dont l’ultime support est le multiple-de-rien, l’ensemble vide. Pour exposer cette philosophie du vide, je me suis appuyé sur le très beau texte de sa Physique où Aristote "démontre" que le vide n’existe pas... Pour soutenir que les mathématiques sont essentielles dès lors qu’on veut distinguer les options possibles de la pensée philosophique, j’ai pris à contre-pente le livre bêta de la Métaphysique où Aristote explique que la seule vertu des mathématiques est d’ordre esthétique. J’ai classé les différents rapports entre les arts et la philosophie de telle sorte que la doctrine d’Aristote sur ce point, dans sa Poétique, est en quelque sorte "coincée" entre Platon et le romantisme, et rejetée du côté de la psychanalyse. J’ai également utilisé les fameux développements de la Politique sur le lien entre la démocratie et la croissance de la classe moyenne, pour faire un sort à l’apologie contemporaine, dans notre Occident, desdites classes.

Quel est le texte d’Aristote qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

Sans aucun doute le livre gamma de la Métaphysique, texte fameux entre tous, et dont Barbara Cassin et Michel Narcy ont proposé il y a quelques années une lecture tout à fait nouvelle. Dans ce texte, tout d’abord, Aristote énonce qu’il existe une "science de l’être en tant qu’être", programme que je suis un des rares à avoir pris au pied de la lettre, puisque pour moi les mathématiques, qui proposent une ontologie du multiple pur, sont l’existence avérée de cette science.

Aristote indique ensuite que le mot "être" se prend en différents sens, mais "en direction de l’un". Et en effet, pour moi, l’être est une notion équivoque, dès lors qu’on l’applique à la fois à l’existence réglée de ce qui est (les multiplicités disposées sous la loi d’un monde) et à la force de rupture de ce qui survient (ce que j’appelle un événement). Donc, "être" se dit au moins en deux sens. Cependant, ces deux sens sont polarisés l’un et l’autre par l’existence de vérités, construites dans un monde sous l’effet de l’événement. En ce sens on peut dire que "être" se dit "en direction de l’un", ce qui signifie : une vérité est l’être réel des multiples conséquences d’un événement.

Enfin, Aristote définit génialement (dans son contexte à lui, qui est celui des sujets et des prédicats) ce qu’on nomme aujourd’hui la logique classique, à partir de deux propriétés fondamentales de la négation : le principe de non-contradiction (on ne peut avoir en même temps et sous le même rapport la vérité de P et la vérité de non-P), et le principe du tiers exclu (on doit avoir ou P, ou non-P). Or, ce n’est qu’aujourd’hui que nous savons qu’en utilisant ces deux propriétés on peut définir en réalité trois types différents de logique : la classique en effet, mais aussi la logique intuitionniste, avec principe de non-contradiction mais sans le tiers exclu, et la logique paraconsistante, avec le tiers exclu mais sans le principe de non-contradiction. Ce qui en réalité veut dire qu’il existe trois notions essentiellement différentes de la négation. Cette variabilité de la catégorie logique de négation a des conséquences incalculables, et il est certain qu’Aristote a vu le problème dans toute son étendue. Le platonicien, ici, s’incline devant le génie en quelque sorte grammatical d’Aristote.

Où cet auteur trouve-t-il, à vos yeux, son actualité la plus intense ?

Tout le monde est aujourd’hui aristotélicien, ou presque ! Il y a à cela deux raisons distinctes, quoique convergentes. D’abord, Aristote invente la philosophie académique. Entendons par là une conception de la philosophie dominée par l’idée de l’examen collectif de problèmes correctement posés, dont on connaît les solutions antérieures (Aristote a inventé l’histoire de la philosophie comme matériau de la philosophie), et dont on propose des solutions neuves qui rendent vaines celles d’avant. Travail en équipe, problèmes communs, règles acceptées, modestie savante, articles des dix dernières années annulant tout un héritage historique... Qui ne reconnaît là les traits de la grande scolastique contemporaine, dont la matrice est la philosophie analytique inaugurée par le cercle de Vienne ?

D’un autre côté, l’hégémonie contemporaine de la démocratie parlementaire se reconnaît dans le pragmatisme d’Aristote, son goût des propositions médianes, sa méfiance au regard de l’exception et du monstrueux, son mélange de matérialisme empirique, de psychologie positive et de spiritualité ordinaire. Le train du monde s’accommode parfaitement d’Aristote, à l’exception sans doute d’un seul trait, il est vrai grandiose : son affirmation selon laquelle il faut s’efforcer de vivre "en Immortel". Ce trait à lui seul justifie qu’Aristote, parlant de lui-même, dise volontiers "nous, platoniciens", quitte ensuite à assassiner le maître. Oui, je crois que nous devons essayer de vivre "en Immortels". Mais c’est souvent contre l’aristotélisme ambiant, académique ou électoral, que nous devons relever cette maxime d’Aristote.

Propos recueillis par Jean Birnbaum

Sitographie :

http://bcs.fltr.ucl.ac.be/FE/20/INT...


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