Sparte : un communisme, de Lycurgue à Agis ?

mardi 13 novembre 2018.
 

A) Le "communisme de Sparte" sur le web

La cité de Sparte est souvent présentée comme un modèle antique de communisme.

J’ai fait l’expérience de lancer sur google une recherche Sparte Communisme.

1ère occurrence donnée par google Histoire du communisme (Wikipedia). « C’est en Occident que se développent des précurseurs plus directs de la pensée égalitariste et de l’idée d’abolition de la propriété. Sous la Grèce antique, Sparte aurait offert un modèle de société pratiquant une forme de « communisme » : selon Plutarque, le législateur Lycurgue aurait résolu à Sparte le problème de l’inégalité foncière en amenant ses concitoyens à mettre leurs terres en commun et à en opérer la redistribution. »

2ème occurrence : le site royaliste connu Forum du trône et de l’autel Pour une France catholique, royale et légitime qui affirme « Sparte était un modèle pour Marx, il y voyait déjà un régime un peu communiste. » Un certain vicomte signant les messages en forum du nom de Calliope ajoute « Un "cocoïstan" avant l’heure... C’est fort probable »

3ème occurrence : un texte de Rose Wilder (libertarienne US de droite, auteure de La Petite Maison dans la prairie). « Sparte fut un exemple barbare de communisme. Plutarque décrit ainsi les Spartiates : "Leur discipline continuait encore lorsqu’ils étaient devenus des hommes. Personne n’avait le droit de vivre selon sa propre envie. La cité était une sorte de camp dans lequel on décidait pour chaque homme de sa part de provisions et de travail. [Lycurgue] éduquait ses citoyens de telle manière qu’ils ne veuillent ni ne puissent vivre par eux-mêmes : ils devaient faire un avec le bien public et, rassemblés comme des abeilles autour de leur chef, pouvaient tout grâce à leur ardeur et leur esprit public, sauf se diriger eux-mêmes." »

5ème occurrence un extrait de l’ouvrage Le carnaval et la politique « Quant au communisme des biens, Sparte le pratique partiellement en faisant vivre en commun les Egaux. »

Après avoir rendu compte de la façon dont plusieurs articles du web présentent Sparte comme une expérience communiste, je vais ci-dessous essayer de présenter la réalité.

B) La cité archaïque de Sparte, son égalitarisme aristocratique et guerrier

Sparte n’est pas un port contrairement à d’autres grandes cités de la Grèce antique (Athènes, Corinthe, Milet, Halicarnasse, Ephèse, Samos, Chios...). Aussi, le commerce maritime qui a déstabilisé les sociétés agricoles entre le 9ème et le 6ème siècle y pèse peu. L’économie y reste fondée sur l’agriculture.

Pour stopper le processus de développement de grandes propriétés qui nuit à la solidarité des citoyens guerriers spartiates, de grandes réformes sont engagées, probablement sur la fin du 8ème siècle ou début du 7ème siècle. Cette constitution spartiate est attribuée par les historiens grecs (Simonide de Céos, Plutarque, Hérodote, Aristocratès...) à un législateur du nom de Lycurgue, réputé sage et désintéressé. Que cela soit exact ou non, plusieurs caractéristiques de cette cité, du 7ème au 3ème siècle, s’expliquent bien par les trois grands axes de réforme de cette « Grande Rhêtra » qui lui est attribuée :

- au plan politique, maintien de deux rois appartenant à deux dynasties héréditaires. Leur fonction est essentiellement militaire et religieuse. Création d’un Sénat, aristocratique et oligarchique, portant le nom de Gérousie ; il comprend 28 gérontes (âgés d’au moins 60 ans, élus à vie, n’ayant de comptes à rendre à personne). Les nouveaux sont presque toujours choisis parmi les proches des anciens, le vote populaire par acclamation ne faisant que valider cette cooptation. Le rôle de la gérousie paraît surtout judiciaire.

- au plan économique, la principale réforme de Lycurgue ( ou plutôt la révolution sociale placée sous son nom, car Sparte était une cité guerrière dans laquelle les citoyens pauvres étaient très nombreux, tous armés et indispensables à l’Etat) a été de balayer la grande inégalité de richesse qui régnait alors en divisant l’ensemble des terres de la Laconie en 30000 lots égaux et la terre civique de Sparte en 9000 lots. « La seconde institution de Lycurgue, la plus osée peut-être, affirme Plutarque, fut le partage des terres. Il régnait à cette époque à Sparte une inégalité extraordinaire. Une foule d’hommes pauvres étaient alors à la charge de l’Etat, tandis que les richesses affluaient chez un petit nombre de familles, ce qui ne produisait que l’arrogance, l’envie, la fraude, la cupidité et le gaspillage. Dans le but de supprimer tous ces maux et ceux encore bien plus graves dont souffrait l’Etat..., il persuada les citoyens de remettre leurs terres à la collectivité, de les répartir à nouveau entre eux et de vivre ensemble dans une égalité et une communauté de biens complètes, de telle sorte qu’ils ne cherchent plus désormais leur avantage que dans la vertu et qu’il n’existe entre eux d’autre inégalités ou différences que celles qu’impliquent l’éloge pour les bonnes actions et les réprimandes pour les mauvaises. »

- au plan monétaire, il remplaça les monnaies d’or et d’argent par des monnaies de fer, de faible valeur et tellement volumineuse qu’il aurait fallu une chambre entière pour un homme modestement riche.

Les repas en commun devinrent la règle. L’éducation des enfants et des jeunes fut orientée dans le sens de la frugalité et de l’efficacité militaire. Par exemple, « il s’efforça de fortifier le corps des jeunes filles, en les habituant à la course, à la lutte, au lancement du disque et du javelot... ». En trois siècles maximum, Sparte assoit son hégémonie dans le Péloponnèse puis sur toute la Grèce. De nombreux penseurs grecs se laissèrent attirer par le modèle spartiate de société. Ce fut par exemple le cas d’Antisthène, disciple de Socrate « Sparte est supérieure à tous les autres Etats. Elle est en comparaison avec Athènes, ce qu’une assemblée d’hommes est à une réunion de femmes dans le gynécée. »

Pour terminer cette partie sur la cité ancienne de Sparte, insistons sur le fait qu’aucune comparaison ne peut être avancée avec le socialisme ou le communisme. En effet, ne sont plus ou moins "égaux" que les membres d’une classe privilégiée peu nombreuse.

- > Les Homoioi (les Semblables) représentent une élite sociale. Sparte n’accorde pas la citoyenneté aux habitants libres des villes des environs ; ainsi, les habitants libres de la Laconie et de la Messénie doivent se suffire du statut de périèques (habitants du pourtour). Les skirites des régions montagneuses ont une position sociale proche des périèques. Ce sont les ilotes (sortes de serfs) qui assurent tout le travail productif ; les "Semblables" massacrent impitoyablement toute velléité de résistance de leur part.

- > par de nombreux aspects, la société spartiate rappelle plus l’idéologie militariste et même fasciste que le socialisme : le rôle central de la guerre, l’éducation comme un dressage, l’eugénisme « Seuls, les enfants sains étaient conservés ; quant aux autres, on les supprimait purement et simplement » (Plutarque). Même le stalinisme russe, à ses pires moments, n’a pas commis d’actes eugénistes pareils qui relèvent plutôt d’un fond fasciste.

- > La suppression de tout art ou métier non immédiatement nécessaire à la vie ou à la guerre, par exemple sur le plan culturel, rappelle aussi plus le militarisme et même le fascisme que le socialisme (qui est, lui, porteur d’un projet intégrant nécessairement les différentes facettes de l’émancipation humaine).

- >« Lycurgue inculqua aux spartiates des habitudes telles qu’ils ne connaissaient ni ne souhaitaient de vie privée » affirme Plutarque. Les rites du mariage comme de la vie de couple correspondaient aux besoins d’un groupe social maintenant sa suprématie par la guerre. Ils nous paraissent aujourd’hui bien peu civilisés et donnant à l’épouse un rôle bien limité, y compris pour la cérémonie et la nuit de noces. La jeune fille était enlevée par son futur mari, précise Plutarque, puis remise entre les mains d’une femme appelée nympheutria, qui lui coupait les cheveux, l’affublait d’un habit et de chaussures d’homme et la couchait sur une paillasse, seule et sans lumière. Le jeune marié entrait, lui dénouait sa ceinture et, la prenant dans ses bras, la portait sur le lit. Après avoir passé avec elle un temps assez court, il se retirait décemment et allait, suivant son habitude, dormir en compagnie des autres jeunes gens.

- > comment définir le système spartiate de "communiste" ? le socialisme comme le communisme sont fondés sur la propriété commune des moyens de production. A Sparte, domine seulement une petite communauté guerrière de possession. L’ensemble des courants socialisants revendique comme antécédents historiques des penseurs ou des civilisations mettant en avant l’émancipation individuelle et collective, la propriété commune mais aussi une morale d’humanité, de justice et d’universalisme. Tel n’est pas le cas à Sparte "La morale que Lycurgue inculqua à ses concitoyens était une morale poursuivant exclusivement des fins d’ordre politique local, mais non pas une morale individuelle et humanitaire (Max Beer). Ceci dit, l’exemple spartiate permet de noter encore une fois que l’égalité des conditions (même d’un groupe privilégié) sans la liberté, la démocratie... ne permet pas une progression émancipatrice.

C) L’évolution de Sparte du 5ème au 3ème siècle

C1) Le nombre des Homoioi diminue sans cesse

D’après Aristote, il aurait atteint le nombre de 10000 sous les anciens rois pour tomber au millier de son temps. Ce total paraît correspondre globalement à la réalité puisque lors de la bataille de Leuctres face à Thèbes en 371 av. J.-C., il est d’environ 1200.

Plusieurs articles du web se basent sur le nombre d’hoplites (par exemple Wikipedia qui donne 8000 hoplites en 480 sous le roi Démarate ; seul problème, un nombre important d’hoplites sont des périèques, non citoyens).

Retenons seulement la baisse du nombre de citoyens concernés par une certaine égalité de statut social, politique et économique. Pourquoi cette baisse ?

- elle est due au rôle économique limité de la cité de Sparte qui laisse place au développement par exemple du port de Gythio, cité communauté libre de périèques.

- au 5ème siècle, deux évènements contribuent à la baisse du nombre de citoyens spartiates : d’une part le tremblement de terre de 464 av. J.-C., qui selon Plutarque, détruit le gymnase, tuant ainsi tous les éphèbes (jeunes hommes), d’autre part la longue guerre de guérilla d’une dizaine d’années menée par les Hilotes contre les Homoioi

- elle est due aussi aux critères de sélection très limitatifs des Homoioi. Pour être un citoyen spartiate, quatre conditions doivent être réunies : être enfant légitime d’un citoyen spartiate et de la fille d’un citoyen spartiate ; avoir suivi toute l’éducation spartiate ; participer aux repas collectifs (syssities) ; posséder un domaine (kleros) permettant de payer son écot à ces repas.

Par contre, la population de périèques (environ 120000 au 5ème siècle) et d’ilotes (environ 150000) augmente sans cesse.

C2) Le développement des inégalités sociales

De 492 à 371 avant notre ère, Sparte s’engage dans de nombreuses guerres. Les richesses apportées par les victoires comme les ébranlements dus aux défaites font exploser les institutions héritées de Lycurgue.

L’enrichissement individuel devenant l’ambition principale des riches, Epitadeus abroge la loi qui garantissait à tous les chefs de familles spartiates de posséder une part égale de terre (kléros).

Plutarque détaille cette évolution de façon tellement éclairante qu’il vaut mieux le citer :

« Le commencement de la décadence de l’Etat spartiate remonte à l’époque de la victoire sur les Athéniens qui fit entrer dans la ville un flot d’or et d’argent... Lorsque le besoin d’or et d’argent se glissa dans Sparte, et que la possession de la richesse provoqua l’ambition et la convoitise et que les jouissances matérielles donnèrent naissance à... l’amour du luxe, cet Etat perdit la plupart de ses qualités... »

« Les riches et les aristocrates acquéraient une quantité considérable de biens... De cette façon, les richesses se concentrèrent rapidement dans un petit nombre de familles. Par contre, la pauvreté pénétra dans la ville... De véritables spartiates, il n’en restait pas plus de 700, et parmi eux, il ne s’en trouvait peut-être plus que 100 qui possédassent encore des terres. » (d’après les historiens actuels, le nombre d’Homoioi était tombé à 600 dont environ 500 pauvres).

« Le reste peuple continuait à vivre dans la misère et le mépris, ce qui fit qu’il perdit tout courage et tout désir de participer à des guerres extérieures et attendait constamment l’occasion de faire une révolution violente et de procéder à la transformation de l’ordre existant. »

Ajoutons que le principal problème social de Sparte était devenu celui des dettes contractée par une grande majorité des citoyens et habitants, incapables d’honorer les traites.

D) Agis 4, Lysandre et la révolution spartiate de 244 à 241

Cette attente de la bonne occasion pour réaliser une révolution permettant la transformation de l’ordre existant arriva en 244 avant notre ère. Lycurgue porte surtout cette révolution au crédit d’Agis IV, un jeune d’une vingtaine d’années, membre d’une des familles les plus riches de Sparte devenu co-roi cette année-là ; la complémentarité entre la crise de l’Etat spartiate, une montée de luttes populaires, la progression d’un stoîcisme progressiste, l’engagement d’une majorité de jeunes (« Les jeunes gens adoptèrent ses idées avec enthousiasme » Plutarque) et l’arrivée à la souveraineté royale d’Agis est hautement plus probable.

Cet évènement survenu dans l’Etat spartiate au milieu du 3ème siècle avant notre ère correspond bien aux caractéristiques d’une crise révolutionnaire telles que les définira Lénine : « Aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées », ceux d’en haut ne peuvent plus ("impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée") ; ceux d’en bas ne veulent plus de cette domination, leur activité sociale et politique s’accroit ; les couches sociales intermédiaires s’allient aux plus pauvres.

Durant cette année 244, les deux principaux meneurs connus de la révolution sociale sont le nouveau roi Agis et son ami Lysandre, d’une famille célèbre pour ses exploits militaires, descendant en particulier du vainqueur de la bataille d’Aigos Potamos. Ce Lysandre est élu éphore pour un an.

En accord avec Agis, Lysandre propose à la gérousie (sorte de Sénat spartiate dont la composition a été précisée au début de ce texte) un projet effectivement révolutionnaire :

- admission des périèques à la citoyenneté

- annulation de toutes les dettes

- collectivisation des terres, une partie étant divisée en 4500 lots égaux pour les Spartiates (dont d’anciens périèques) et une autre divisée en 15000 lots égaux pour les périèques restants.

Les membres de la gérousie n’arrivent pas à se mettre d’accord.

Aussi, Lysandre convoque une assemblée du peuple. Lors de celle-ci, le roi Agis propose le même train de réformes. Il ajoute renoncer à toutes ses terres et toute sa richesse en argent. « En premier lieu, je fais don de toute ma fortune, qui est considérable en champs et en prairies, plus 600 talents d’argent comptant. Ma mère Agistrata et ma grand-mère Archidamia ainsi que mes amis et parents, qui comptent parmi les plus riches de Sparte en font autant. »

Concernant d’autres membres de sa famille prêts au même sacrifice, il ne ment pas puisque c’était en particulier le cas de son oncle Agésilas, très grand propriétaire terrien et très impliqué dans les prêts et mécanismes de créance). Les nombreuses personnes présentes explosent en applaudissements.

L’autre roi nommé Léonidas II intervient alors pour expliquer son désaccord, en particulier contre l’annulation des dettes et contre l’incorporation des périèques à la citoyenneté spartiate. Agis reprend la parole et met leurs deux positions au vote. Le peuple se prononce alors dans l’enthousiasme en faveur des réformes.

Cependant, Léonidas est un homme énergique et rusé. Il prend la tête du clan ploutocrate conservateur et s’oppose aux réformes proposées. Il obtient en particulier par une voix de majorité le soutien de la gérousie à son refus.

S’appuyant sur le soutien populaire et en particulier de la jeunesse, Agis trouve une astuce légale pour faire abdiquer Léonidas et le remplacer par son jeune gendre Cléombrote prêt à coopérer aux idées de réforme.

Le mandat des éphores ne dépassant pas une année, Lysandre perd son mandat. Les cinq nouveaux aristocrates en place sont des conservateurs. Les réformes paraissent bloquées d’autant plus que Léonidas et plusieurs membres de la gérousie préparent une démarche de destitution d’Agis pour non respect des lois.

Lysandre convainc Agis et les meneurs du courant progressiste d’armer le peuple, en particulier la jeunesse, très engagée en leur faveur. Objectif : destituer les éphores par la force et à en nommer d’autres à leur place en faisant valoir une prétendue prédominance des deux rois sur les éphores. L’opération réussit sans un seul mort par la seule puissance de la mobilisation. Leonidas s’enfuit.

Un décret annule toutes les dettes.

A ce moment-là malheureusement, Agis est obligé de prendre la tête de l’armée pour mener une campagne contre les Etoliens. Les riches en profitent pour retarder les autres réformes, en particulier la répartition des terres et l’extension de la citoyenneté.

La mobilisation populaire retombe peu à peu, les promesses ne passant pas dans la réalité. Leonidas revient, reprend sa fonction royale et nomme de nouveaux éphores. En l’absence d’Agis, le peuple ne réagit pas.

En 241, Leonidas et les éphores massent des mercenaires autour de son refuge dans le temple d’Athéna et le condamnent à mort (par strangulation) à la va-vite car une foule commence à s’assembler dehors. Sa mère et sa grand-mère sont assassinées de la même façon. Plutarque raconte qu’en arrivant sur le lieu du calvaire, la mère vit son fils à terre, trépassé et sa propre mère encore suspendue étranglée au bout d’une corde... Elle fit détacher sa mère puis embrassa son fils en s’écriant « Ta trop grande douceur et ton amour des hommes, mon fils, nous a tous placé dans le malheur. » Ensuite, elle se dressa sous la potence...

L’épouse d’Agis, nommée Agiatis, est mariée par Leonidas à son fils Cléomène III.

L’article de Wikipedia tire le bilan suivant : « L’échec d’Agis s’explique par des causes conjoncturelles. Son refus de la violence a permis à ses opposants de se réorganiser. Une application trop lente de la réforme n’a pas permis de créer de nouveaux citoyens qui auraient pu le soutenir. Enfin, les soutiens politiques sur lesquels reposent les réformes étaient insuffisants... Considéré par de nombreux auteurs comme étant trop faible et accommodant pour faire face aux problèmes auxquels il était confronté, Agis se caractérise par une sincérité de ses desseins et un mélange de jeunesse et de modestie qui siéent à sa dignité royale. Ces qualités tendent à faire de lui le personnage le plus agréable de toute l’histoire de Sparte. »

E) Cléomène III et le retour des projets d’Agis IV

L’épouse d’Agis, nommée Agiatis, paraît avoir exercé une influence profonde sur son mari imposé : Cléomène III, fils du chef du clan oligarchique Léonidas II. Comme l’affirme Wikipedia « Grâce à l’influence de sa femme, Agiatis, Cléomène est très largement inspiré par les réformes d’Agis. »

Autant Agis est connu comme cultivé, profondément humaniste, passionné par exemple de philosophie stoïcienne, autant Cléomène s’avère surtout un général frustre ayant pour but la puissance de Sparte. Cependant, il va en partie réussir là où Agis avait échoué.

Ce Cléomène III devient roi en 235. Après huit ans de campagnes militaires difficiles durant lesquelles il est en butte à des armées ennemies à l’extérieur et aux cinq éphores à l’intérieur de Sparte. En 227, il supprime l’éphorat comme institution. Il bannit provisoirement 80 personnes faisant partie de l’oligarchie foncière (dont une majorité de gérontes). Ainsi, il décapite le clan politique conservateur.

Il convoque une assemblée du peuple devant laquelle il dénonce l’amour du luxe, l’usure et l’injustice sociale. Il explique son projet « Je veux partager toutes les terres, faire remise de leurs dettes aux débiteurs et choisir les meilleurs et les plus braves parmi les étrangers pour en faire des Spartiates » Comme Agis, il met sa fortune à la disposition du peuple et obtient un soutien assez important à ses réformes.

Il prend alors plusieurs décisions à application immédiate :

- nouvelle annulation des dettes

- répartition des terres en kléros égaux

- accession à la citoyenneté de plusieurs milliers de périèques

- retour à certains règlements de Lycurgue comme les repas collectifs et le gymnase pour l’éducation des jeunes.

- pour ne pas être combattu par le deuxième roi, il nomme son propre frère à cette fonction. Ainsi, celui-ci règnera dans Sparte pendant que lui commandera les troupes

- amélioration de l’armée spartiate, en particulier pour les hoplites, à présent équipés de la sarisse macédonienne

Ces réformes révolutionnaires de Sparte résonnent dans toute la Grèce et poussent les peuples de plusieurs cités vers l’alliance avec Cléomène. Elles poussent aussi les oligarchies à écraser les spartiates tant qu’il est temps.

En 222, l’armée d’Antigone III Doson, roi de Macédoine (nouvelle puissance principale de la Grèce), bat enfin Cléomène III.

Celui-ci réussit à fuir vers l’Egypte où il mourra en 219 après une tentative de révolte populaire contre le roi Ptolémée IV.

La caractérisation politique de Cléomène III est difficile.

Plutarque rapproche Agis IV et Cléomène III des Gracques. Voici l’extrait dans lequel il insiste sur les qualités militaires de ce dernier et la raison de son échec « Non seulement Cléomène réussissait à insuffler à ses soldats du courage et de la confiance, mais il était également considéré par ses ennemis comme un excellent stratège. Car réussir, avec l’aide de l’armée d’une seule cité, à résister à la fois aux forces des Macédoniens unies à celles de tous les Etats du Péloponnèse... cela dénotait une adresse et une intelligence peu communes. Mais celui qui a appelé l’argent le nerf de toutes choses l’a dit sans doute surtout de la guerre... Comme les Macédoniens étaient abondamment pourvus de tous les moyens nécessaires en vue de soutenir la guerre pendant longtemps, ils devaient fatiguer et l’emporter finalement sur Cléomène, lequel avait toutes les peines du monde à payer la solde de ses soldats et à se procurer les ressources nécessaires à l’entretien de la ville. »

Wikipedia tire le bilan suivant que je livre au lecteur Les fascistes du XXe siècle ont été fasciné par l’idéal guerrier de Cléomène III ainsi que par sa capacité à régénérer un corps civique malade. Sa politique de violences notamment celle de son coup d’État en 227 a pu servir de modèle à des acteurs politiques souhaitant s’emparer du pouvoir par le force. En revanche, les théoriciens et les acteurs politiques marxistes n’ont pas su intégrer Cléomène III dans leurs corpus idéologique en raison de l’inexistence d’une universalité dans le cadre de sa politique de réformes sociales.

Je ne comprends pas cette dernière phrase. En effet, plusieurs "théoriciens marxistes" ont donné leur point de vue sur Cléomène III sans bien sûr l’intégrer dans leurs corpus idéologiques, au moins parce qu’il était surtout un grand général (sans doute le meilleur de la Grèce antique), roi patriote et guerrier effectivement peu universaliste dans sa démarche. Le principal reproche qu’ils lui adressent, c’est de n’avoir pas su garantir la paix.

Etait-ce possible ? Le royaume de Macédoine (Philippe, Alexandre le Grand...) était nettement plus puissant que Sparte depuis déjà plus d’un siècle. Antigone Dôson est un des meilleurs souverains de cet Etat. Il est appelé à combattre Sparte « par les Achéens qui s’inquiètent des réformes progressistes du roi Cléomène de Sparte » (article "royaume de macédoine" sur Wikipedia). Comme l’écrit Plutarque, le déséquilibre des forces était trop favorable aux Macédoniens pour qu’ils ne battent pas finalement Cléomène.

Jacques Serieys

Sitographie :

http://www.histoire-en-questions.fr...

http://www.histogames.com/HTML/chro...

https://fr.wikipedia.org/wiki/Agis_IV


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