Génocide de la gauche allemande et des Juifs par les nazis : Nuit de Noël 1933 au camp de concentration extermination de Fuhlsbuettel

samedi 29 avril 2017.
 

"Pendant cet hiver 1933-1934, il n’y eut pas de nuit au camp qui ne fut remplie des pires atrocités. Des hommes mouraient chaque soir ; il s’agissait le plus souvent de suicides et, dans les autres cas, d’assassinats délibérément perpétrés par la Gestapo, ou bien d’"accidents".

Le but de la Gestapo était de réussir à faire condamner les prisonniers pour haute trahison, mais celle-ci devant être prouvée par un tribunal, l’ordre du jour était : "Avoue et nous pourrons te condamner- sinon meurs !". Quatre-vingt-dix pour cent des prisonniers politiques avouaient ; le tribunal spécial les condamnait à mort ou à la réclusion. Jusqu’à la fin de l’année 1936, il n’y eut pas à Hambourg de jour sans condamnation. Il était courant de voir un seul verdict frappant une centaine d’accusés. Il arriva même une fois, au cours du Lemke-Process à Hambourg, qu’un jugement massif envoya à la prison douze cents communistes. Les nuits passées au camp préparaient ces procés car les atrocités qu’on faisait endurer aux détenus les amenaient presque invariablement à préférer avouer plutôt que de continuer à subir les horribles traitements des SS.

La seule nuit de Noël 1933, 24 communistes moururent au camp de Fuhlsbuettel. Les gardiens firent irruption dans leurs cellules en leur tendant des cordes : "Si vous n’êtes pas pendus dans cinq minutes, nous, nous viendrons vous pendre"..."

Ce témoignage est extrait du livre autobiographique Sans patrie ni frontières.

Ci-dessous, Jan Valtin, marin, membre du Parti Communiste, vient d’être arrêté et conduit au camp de Fulsbuettel.

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Un SS passa dans un cliquetis métallique. Sa main tenait le bout d’une chaîne entourée autour d’un prisonnier en guenilles...

Deux hommes entravés par des menottes descendaient un escalier par petits bonds en se contorsionnant. Ils étaient enchaînés ensemble. Un jeune SS les suivait. Il brandissait un gourdin en criant : "Plus vite ! Courez plus vite !"

Sur le palier suivant, une rangée d’hommes étaient debout face au mur. Des gardes hurlaient des noms. L’un d’eux, un adolescent, avait saisi la nuque rougeaude d’un ouvrier plus trés jeune et s’amusait à lui cogner la tête contre la muraille.

A l’endroit où la file des prisonniers s’arrêtait, deux SS s’acharnaient contre une massive jeune fille... Elle s’accroupissait de tout son long sur le sol de pierre et se remettait ensuite tant bien que mal sur ses pieds. Un soldat scandait la mesure : Debout ! couchée ! debout ! couchée ! debout ! couchée ! Nous te ferons bouffer de la poussière, sale putain ! debout ! couchée ! debout ! couchée !

Des cris hideux sortaient du fond du couloir. Un homme bien habillé se tenait sur les genoux et sur les mains ; assis sur son dos à califourchon, un nazi hilare se tenait les côtes...

******** 2

Un poing s’abattit sur ma figure, un coup de pied m’étala par terre, des mains brutales me relevèrent et me poussèrent contre le mur. Un homme chauve me mit un genou sur l’estomac, un autre me frappa à la tête avec des menottes ; bien que robuste, je tombai... Le SS qui tenait le fouet s’approcha d’une table prés de la fenêtre, fit volerla lanière jusqu’au plafond et l’abattit sur la table...

L’inspecteur se tourna vers Hertha Jens :

- Amenez la jeune femme, ordonna-t-il...

La figure de Cilly était blême et figée, ses yeux largement ouverts ; on aurait dit qu’elle n’avait pas dormi depuis trois jours.

Krauss grimaça.

- C’est un beau spécimen, dit-il. Je dois reconnaître que tu as bon goût.

Cilly me regardait, n’en croyant pas ses yeux, la bouche pâle et contractée... Nous nous regardions sans avoir l’air de nous reconnaître...Les lèvres de Cilly ne dessinaient plus qu’une mince ligne droite. Sa robe d’un bleu noir était toute chiffonnée, elle ne portait plus son bracelet d’ambre ; il y avait un curieux contraste entre sa silhouette jeune et sa figure ravagée de fatigue. Elle pinça les lèvres jusqu’à ce qu’elles devinssent blanches. Elles étaient éloquentes. "Ne leur dis rien", faisaient-elles.

Krauss se leva et lui prit le bras.

- Connais-tu cet homme ?

Cilly répondit calmement :

- Je ne l’ai jamais vu.

Cinq fois, six fois, des mains s’abattirent durement sur la figure de Cindy... Je lus sur son visage un air de suprême désespoir.

Krauss était en face de moi, tenant dans ses mains un petit fouet qu’il avait préalablement trempé dans l’eau. Le couir humide arrache la peau plus profondément. Une goutte d’eau brillait au bout du fouet, je la regardai tomber sur le plancher.

- Qui est cette femme ? demanda-t-il ?

Je tournai la tête et ne répondit pas.

Le fouet cingla ma figure, telle une flamme.

- Qui est cette femme ?

- Je-ne-sais-pas.

De nouveau, le fouet me cingla la face, d’une oreille à l’autre. D’abord un bruit de plainte dans l’air puis une souffrance brutale qui aveugle les yeux et la sensation que l’on vous entre un poignard dans le crâne...

Le fouet s’abattit encore, me mordit au cou, s’écarta et me mordit derechef plus sauvagement encore. Je tirai en vain sur mes menottes pour me protéger la figure avec les mains. Je tirai de toutes mes forces et criai de douleur...

- Qui est cette femme ? siffla Krauss tout prés de moi. Nous te casserons les os si tu ne parles pas...

******** 3

- Quel était le rôle de Karl Burmeister ?

La question me porta un coup.

- Burmeister ?

- Oui, Burmeister. Quel était son rôle dans votre organisation de traîtres ? Ne fais pas l’idiot. L’héroisme est une ânerie.

Je ne pouvais croire que Burmeister avait été arrêté. C’était le militant le plus maître de lui et le plus sûr de notre organisation.

Krauss affirma :

- Burmeister nous a tout dit.

- je ne l’ai pas vu depuis six mois, dis-je...

La porte s’ouvrit brusquement. Karl Burmeister fut poussé dans la pièce. Il respirait difficilement et des sons rauques sortaient de sa poitrine...

- Maintenant, Karl, n’ouvre plus la bouche, dit l’inspecteur Krauss. Je vais te poser une question, tout ce que tu as à faire, c’est d’acquiescer ou de nier avec la tête.

Burmeister était nu jusqu’à la ceinture. Sa figure était meurtrie, son corps couvert de traces de fouet.

- Dis-moi, demanda Krauss, si c’est bien cet homme qui t’a donné des ordres au Jardin botanique ?

Burmeister ne disait rien. Tout à coup avec un hurlement inhumain, il se jeta sur un des policiers.

- Chiens, hurla-t-il, sacrés chiens abjects..

- Emmenez-le ! ordonna l’inspecteur. Et faites-le parler.

Burmeister se démenait comme un lion, avec les genoux, avec les dents, avec les pieds. Il jurait et haletait. Un des policiers sortit son révolver. Krauss l’éloigna. Burmeister luttait encore bien que cloué au sol par quatre hommes. Il ne se tint tranquille qu’après avoir reçu un coup de botte dans la gorge... Ils relevèrent Burmeister et le traînèrent dehors. Avant d’arriver à la porte, il ouvrit les yeux et dans un immense effort se libéra, courut à travers la pièce et se jeta de tout son poids contre la fenêtre. Les vitres volèrent en éclats. La tête la première, il disparut dans la nuit. Il y eut un silence. Puis plusieurs hommes se dirigèrent vers la fenêtre et regardèrent dans la cour avnt que Krauss ne les envoie nettoyer le sang à l’endroit où Karl s’était écrasé.

******** 4

Je n’avais plus qu’une idée en tête. Dans quelques minutes, je ne serais plus qu’une loque. Un grand rouquin m’enleva les menottes, m’ordonna de tirer la table au milieu de la pièce, puis de me déshabiller... Ils s’emparèrent de moi, me basculèrent nu sur la table, à plat ventre, et sortant d’autres menottes de leurs poches, me rivèrent les poignets et les chevilles aux pieds de la table ; ensuite de quoi, ils étendirent sur mon dos une serviette humide.

- Donne-moi les noms et adresses de cinq de tes complices, me suggéra doucereux, l’un des sbires.

Je ne répondis pas.

- Seulement cinq noms et cinq adresses. Cela restera entre nous, réfléchis, je te donne dix secondes.

Le grand rouquin fit un signe. Ma tête pendait hors de la table ; j’entendis le fouet siffleret fermai les yeux.

La douleur me fit gémir et sursauter. "Ta gueule !" J’ouvris les yeux et laissai glisser ma tête. Entre les pieds de la table, je voyais les bottes noires du SS, largement écartées et solidement plantées au sol. Chaque coup reçu m’étourdissait, mais la cadence n’était pas assez rapide pour que je m’évanouisse, mes sens revenaient à la vie juste assez pour prendre conscience d’un nouveau coup de fouet. La savante férocité de cette torture me remplit d’abord d’une rage meurtrière et impuissante, puis d’un désespoir fou auquel succédèrent vite des gémissements. Ma souffrance était telle que j’avais la sensation que ma cervelle allait me sortir par les yeux. Une voix indifférente, lointaine, comptait "seize... dix-sept... dix-huit". Cela n’allait-il pas s’arrêter ? La douleur était insupportable quand le fouet découpait la chair au même endroit. J’étais comme aveuglé. Les jambes du SS, la table, le plancher, tout cela n’était plus pour moi qu’une succession de points rouges et noirs. "Vingt-deux... Vingt-trois..." J’étais en train de sombrer irrémédiablement mais je luttais parce que je ne voulais pas mourir.

******** 5

Mon interrogatoire dura cent jours. Pendant tout ce temps, je ne cessai de lutter en bête prise au piège. Ce furent d’interminables jours de ténèbres et de sang, des jours peuplés de monstres... Totalement coupé du monde extérieur, le désespoir, la mort, la folie, un courage aussi obstiné qu’inutile et des figures livides ou insolentes constituèrent tout mon univers.

Je ne pouvais m’attendre à une mort rapide. Quand on venait me chercher pour me faire subir mon interrogatoire quotidien au quartier général de la Gestapo, mes yeux cherchaient toujours une fenêtre qui ne fut pas gardée ; j’imaginais le moment propice où je pourrais me jeter à travers la vitre, mais chaque fois, j’avais les poignets enchaînés. Les deux seuls espoirs d’échapper qui me restaient étaient moins sûrs : m’ouvrir les veines avec les dents ou bien me pendre si je trouvais quelque chose qui puisse me servir de corde.

Beaucoup d’entre nous tentèrent de se suicider ; un sur dix y parvint. Les membres enchaînés la nuit aux pieds de mon lit, les mains liées derrière le dos durant le jour, malgré le peu de chances de réussite, j’essayai de me pendre à deux reprises, en faisant une corde des morceaux de ma couverture... Je me laissais glisser. Je ne sentis aucune douleur, c’était même plutôt agréable ; au lieu d’étouffer comme je le croyais, je sentais ma tête se vider de son sang, les murs valsaient autour de moi, mes mains et mes pieds s’agitaient désespérément comme mus par un ressort intérieur... Mais la corde cassa.

******** 6

J’étais enfermé dans le camp de concentration de Fuhlsbuettel , dans la banlieue nord de Hambourg, à côté d’un terrain d’aviation d’où provenait jour et nuit un incessant vrombissement d’avions. C’était un groupe de vieilles prisons qui n’avaient pas été utilisées depuis longtemps... Du jour au lendemain, elles se remplirent de détenus, hommes et femmes. Le camp comportait quatre énormes bâtiments en briques de quatre étages, qu’environnait un terrain vague encerclé, lui, par de hauts murs que doublait une enceinte intérieure de barbelés électrifiés semée de miradors.

Des SS casqués et armés jusqu’aux dents montaient la garde. Les deux principaux bâtiments ne comptaient que des cellules individuelles ; dans les deux autres étaient fourés pêle mêle tous ceux qui avaient "avoué"... Chaque cellule possédait une lucarne garnie de barreaux dont la vitre avait le plus souvent été brisée par les soldats, qui, de la cour, s’amusaient à les viser. La plupart des gardiens étaient jeunes, entre dix-huit et vingt-cinq ans.. Fanatisés, grossiers, brutaux, ils se considéraient avec orgueil comme les héros de la croisade d’extermination de la peste marxiste. Aux supplices que la Gestapo leur prescrivait de nous faire endurer pour délier nos langues, ils ajoutaient toute l’horrible gamme des leurs, depuis les exercices physiques intolérables qui nous brisaient jusqu’à l’assassinat organisé qui atteignait à l’art.

Un jour, revenant à ma cellule, après une séance d’exercice dans la cour, je les vis amener un Juif, petit homme d’environ quarante ans à la figure ronde. Il portait encore ses vêtements civils et venait certainement d’arriver. Ce que je vis me coupa la respiration. Les gardiens l’obligèrent à courir sur les genoux dans le couloir, le poussèrent violemment dans la cellule 27 en face lamienne, lui ordonnèrent d’enlever son pantalon. L’un d’eux se précipita sur lui, le prit à la gorge l’empêchant de bouger, l’autre se mit alors à le frapper au bas-ventre avec sa matraque... Le Juif tomba, les deux mains crispées sur ses organes génitaux... "Il a voulu baiser une de nos camarades hitlériennes. Le chien !" Tout l’après-midi et une bonne partie de la nuit, je restai étendu le plus près possible de la porte, en oubliant presque ma souffrance... Sans arrêt des hommes entraient et sortaient de la cellule 27... Le Juif mourut dans la nuit. Le lendemain son corps mutilé fut exposé dans la cour. Son ventre d’u aspect repoussant, était taché de sang, sa figure convulsée, ses yeux grands ouverts, fixes, comme tendus atrocement vers le ciel... Enfin, le cadavre fut descendu au crématorium, dans la cave.

******** 7

Invariablement, vers une heure du matin, la brigade des cas spéciaux arrivait au camp. Quand leurs camions entraient dans la cour, les conducteurs klaxonnaient, c’était le signal des horreurs que nous allions vivre. Cela commençait par des bruits d bottes et des claquements de portes. Une voix lisait une liste de noms. Puis, ils envahissaient les cellules "On te fusille demain à l’aube"... Un prisonnier qui ne hurlait pas était battu jusqu’à ce qu’il pousse les pires hurlements, d’abord pour satisfaire ses bourreaux, ensuite pour terrifier ses camarades voisins dont le tour allait venir.

A trois cellules de la mienne, sur le même côté, était enfermé l’éditeur jif d’un journal socialiste de Lubeck. Il s’appelait, je crois, Sollmitz... Une nuit, quans les hommes de la brigade des cas spéciaux envahirent sa cellule, il se mit à hurler "Vous n’avez pas le droit, vous n’avez pas le droit"... On le battit à mort. A l’aube, un gardien passa dans les couloirs, tambourinant aux portes. Il braillait "Personne ne veut-il voir un Juif crevé ?"

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Jan Valtin va être ensuite transféré à Berlin où il va vivre une expérience pire qui va l’amener à "avouer" puis terminer au camp de Papenburg.


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