10 au 15 août 1539 L’ordonnance de Villers Cotterêts impose le français comme langue du royaume de France (3 points de vue)

dimanche 5 février 2017.
 

1) Analyser rationnellement l’ordonnance de Villers-Cotterêts (Jacques Serieys)

La première moitié du XVIème siècle voit se développer en Europe deux tendances contradictoires :

- d’une part l’épanouissement de la Renaissance au plan économique, culturel, politique (affermissement de grands Etats : Espagne, France, Angleterre) et religieux (développement de la Réforme protestante)

- d’autre part la volonté de la papauté et des Habsbourg d’unifier le monde chrétien. Le puissant Charles Quint (Empereur des Romains, Roi des Espagnes, Roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem, Duc de Bourgogne, de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg et de Gueldre, Comte d’Artois, de Flandre, de Hainaut, de Hollande et de Zélande, de Zutphen, Comte palatin de Bourgogne) symbolise cet empire qui menace la France sur toutes ses frontières. Le concile de Trente complète au plan religieux cet objectif d’hégémonie économique (les Pays-Bas et les Amériques en font partie), politique et idéologique.

Pour résister face à cet immense empire, François 1er accélère la constitution d’une monarchie absolue centralisée, en particulier en matière de gestion de l’Etat et d’imposition de la langue française (comme vecteur administratif et juridique, comme culture).

Les ordonnances de Villers-Cotterêts doivent être analysées dans ce cadre. Elles sont valorisées à la fois :

- par les royalistes car, pour eux, elles symbolisent le rôle de la dynastie dans la création de la France

- par le républicanisme bourgeois qui postule comme progressiste le rôle de l’Etat central français depuis le Moyen Age

Un point de vue socialiste sur ces ordonnances doit nécessairement s’affirmer ancré dans la réalité historique et dialectique, par delà un point de vue moral bien ou mal.

Notons,

Parmi les aspects positifs de la centralisation française :

La montée en puissance du royaume sous François 1er a affaibli Charles Quint comme le projet conservateur d’hégémonie idéologique européenne de la papauté permettant l’épanouissement des fleurs économiques, culturelles et politiques de la Renaissance.

Globalement, la marche vers des Etats nationaux unifiant par exemple les procédures de justice représente un processus historiquement progressiste.

Parmi les aspects négatifs

L’imposition du français comme langue administrative et juridique unique a progressivement écrasé, bientôt éliminé les autres langues et cultures parlées en France. Ce processus est évidemment antidémocratique.

L’unification administrative par la royauté s’est accompagnée d’une éradication des formes politiques locales avancées et d’un écrasement sanglant des minorités (Protestants en particulier). Ce processus n’est évidemment pas démocratique non plus.

Sur le fond, dans le débat sur ces ordonnances de Villers Cotterêts, il est utile de prendre ce type de recul historique afin d’avancer des éléments de programme pour aujourd’hui. En particulier, la revitalisation des cultures minoritaires dans le cadre de la nation française par les locuteurs de ces langues doit évidemment être confortée.

Jacques Serieys

2) 10 août 1539 : Ordonnance de Villers-Cotterêts

Source : http://www.herodote.net/10_aout_153...

Entre le 10 et le 15 août 1539, le roi François 1er signe une ordonnance de 192 articles dans son château de Villers-Cotterêts.

Cette ordonnance très importante institue en premier lieu ce qui deviendra l’état civil en exigeant des curés des paroisses qu’ils procèdent à l’enregistrement par écrit des naissances, des mariages et des décès. Une innovation dont les généalogistes mesurent pleinement la portée !

L’ordonnance établit par ailleurs que tous les actes légaux et notariés seront désormais rédigés en français. Jusque-là, ils l’étaient en latin, la langue de toutes les personnes instruites de l’époque.

Une administration plus accessible

L’ordonnance de Villers-Cotterêts, qui a été rédigée par le chancelier Guillaume Poyet, est parfois connue sous le nom de Guilelmine.

Son article 111 énonce joliment : « Et pour ce que telles choses sont souvent advenues sur l’intelligence des mots latins contenus dans lesdits arrêts, nous voulons dorénavant que tous arrêts, ensemble toutes autres procédures, soit de nos cours souveraines et autres subalternes et inférieures, soit de registres, enquêtes, contrats, commissions, sentences, testaments, et autres quelconques actes et exploits de justice, ou qui en dépendent, soient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties, en langage maternel et non autrement ».

De cet article, il découle que tous les sujets du roi pourront comprendre les documents administratifs et judiciaires.... sous réserve néanmoins qu’ils lisent et écrivent la « langue d’oïl » pratiquée dans le bassin parisien et sur les bords de la Loire.

Comment le français a séduit les élites

L’ordonnance de Villers-Cotterêts est d’autant plus importante qu’à la différence de la plupart des autres nations européennes (Angleterre, Allemagne, Espagne....), la France est une construction politique sans unité linguistique à l’origine.

Les élites du royaume, conscientes de cette faiblesse, n’ont pas attendu l’ordonnance pour faire leur la langue française, même dans les provinces les plus éloignées, et ainsi se rapprocher du pouvoir central. Ainsi, en 1448, peu après sa création, le Parlement de Toulouse décide de son propre chef qu’il n’emploierait plus que la langue d’oïl dans ses travaux et ses écrits, bien que cette langue fût complètement étrangère aux parlementaires et à leurs concitoyens ; plus étrangère que peut l’être aujourd’hui l’anglais pour les Français !

Comment le français a conquis le peuple

Dans La mort du français, un essai passionné autant que passionnant publié en 1999, le linguiste et écrivain Claude Duneton rappelle que l’anglais, l’allemand, le castillan ou encore le toscan, qui sont aujourd’hui les langues officielles du Royaume-Uni, de l’Allemagne, de l’Espagne et de l’Italie, étaient déjà comprises par la majorité de la population, dans ces pays, au XVe siècle, avant que Chaucer ne jette les bases de la langue anglaise moderne ou que Luther ne traduise la Bible en langue allemande.

Rien de tel en France ! À l’exception de l’Ile-de-France et du val de Loire, toutes les provinces ont usé dans la vie quotidienne, jusqu’au début du XXe siècle, de langues plus ou moins éloignées du français de Paris.

L’unité linguistique n’a été à peu près achevée qu’au milieu du XXe siècle, grâce à l’attrait qu’exerçait le pouvoir central sur les élites locales et à la pression exercée sur les enfants du peuple par les fonctionnaires et les instituteurs de l’école laïque.

De vieilles personnes se souviennent encore du bâton que le maître mettait le matin entre les mains du premier enfant surpris à « parler patois » (ou breton, alsacien, basque, flamand, ou corse, picard, ou provençal...). Le porteur devait à son tour donner le bâton au premier camarade qu’il surprendrait lui-même à « parler patois ». À la fin de la journée, le dernier porteur de bâton était puni. Ce procédé inquisitorial s’est révélé très efficace pour faire de la langue française le patrimoine commun et le principal facteur d’unité du peuple français.

3) Comment les langues du peuple ont été rendues illégitimes

par Marie-Jeanne Verny, enseignante à l’université de Montpellier, 
réseau Langues et cultures de France

En juin 1794, on ne parle exclusivement le français que dans 15 départements, sur 83. Il a donc fallu une volonté politique implacable pour l’imposer dans toute la France. Mais en éradiquant quasiment l’usage des langues régionales, c’est une part du patrimoine culturel qui a été effacée.

Faire comme si deux langues ne pouvaient pas cohabiter a constitué le fondement de la politique linguistique en France depuis la Révolution. L’Ancien Régime refusant l’accès des classes subalternes à l’instruction au motif que cela créerait des déclassés et mettrait en péril l’ordre social, l’acquisition du français – celui des élites – devint une sorte de bastille à prendre, de sésame pour avoir droit à la parole.

La Révolution de 1789 est une révolution bourgeoise, et les républiques qui l’ont suivie le sont tout autant. Ainsi, c’est la multiplication, dans le Sud-Ouest, au printemps 1790, de révoltes paysannes dont les autorités locales affirment qu’elles n’ont pu les empêcher du fait que les émeutiers ne comprennent pas le français qui amène l’abbé Grégoire, prêtre rallié au tiers état et devenu député de la Convention, à préparer un « Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir le “patois” et d’universaliser l’usage de la langue française ». Supprimer le « patois », c’est ôter un écran entre les masses et la parole normative des nouveaux maîtres. Non sans naïveté, ceux-ci se disent  : quand ils parleront comme nous, ils penseront comme nous et ne bougeront que dans les limites que nous leur fixerons.

Les langues autres que le français n’ont jamais été ressenties comme une menace pour l’unité territoriale de la France. Ce qui est en jeu est fondamentalement d’ordre social. Et ce n’est pas la peur mais un grand mépris qui accompagne l’illégitimation de toute pratique langagière non conforme à celle des dominants.

Les historiens bourgeois ont assez tôt mis au point un discours sur l’histoire nationale qui réintégrait dans une continuité, depuis les temps les plus anciens, l’ensemble des faits qui se sont déroulés sur le territoire de la France, relativisant d’autant l’importance de la rupture révolutionnaire. Cela permet d’ailleurs, encore aujourd’hui, à certains de saluer l’ordonnance de Villers-Cotterêts édictée par François Ier en 1539 comme fondement de la politique républicaine en matière de langue. Ce travail sur l’histoire avait une fonction politique bien précise  : il devait servir de base à une réconciliation entre la France d’avant 1789 et celle d’après, sous la direction idéologique d’une bourgeoisie se présentant comme la dépositaire de la totalité de l’héritage historique et culturel français. Il permettait ainsi le ralliement de la plus grande partie des monarchistes puis des catholiques à la République.

Cependant, pour tous ces ralliés tardifs, l’appartenance à la communauté nationale n’est pas fondée sur l’adhésion aux valeurs abstraites de liberté, égalité, fraternité mais sur le culte d’une entité présentée comme éternelle et charnelle. Elle n’est pas fondée sur le choix en conscience d’un projet d’avenir pour la société, mais sur un acte de foi impliquant de la part de quiconque est porteur d’une autre mémoire et d’une autre parole que celle de la nation, qu’elle soit provinciale ou étrangère, le sacrifice de cette mémoire et de cette parole. D’où le culte du français comme langue unique et mystique, et la nécessité du reniement de tout ce qui lui est étranger.

Depuis le XIXe siècle, le mouvement ouvrier, quant à lui, est passé à côté d’une réflexion sur la culture intégrant la dimension de classe de la question linguistique. Pour les militants syndicalistes, socialistes, anarchistes, communistes, d’accord sur ce point à de rares exceptions près, il allait de soi que la seule politique culturelle qu’il convenait de mener au bénéfice des classes populaires était de leur ouvrir l’accès à la culture des élites sans la critiquer, sans se poser la question des valeurs véhiculées. Et sans admettre que les cultures des classes subalternes pouvaient être porteuses de valeurs progressistes. Or, se référer à la République impose de garder à l’esprit ses contradictions. L’école de Jules Ferry donne le savoir au peuple, mais un savoir partiel, sans commune mesure avec celui réservé aux enfants des classes dominantes. La République chante le progrès social, mais elle fait tirer sur les ouvriers en grève. Elle est humaniste, mais elle mène une politique coloniale agressive et nie la culture des peuples dominés.

Le français a été au cours des siècles le véhicule des discours les plus progressistes comme des plus régressifs. Il en va de même pour toutes les autres langues. L’enjeu aujourd’hui est de faire circuler au maximum les éléments de connaissance de la diversité culturelle française, d’abord pour restituer aux cultures qui en sont partie prenante le respect dont elles ont été privées. Ensuite parce que l’éducation à l’acceptation de la diversité, dans les sociétés plurielles du siècle qui commence, doit être une priorité absolue. Les langues de France ont été, à leur façon, le laboratoire où se sont élaborées les convictions simples qui ont mené à la négation des cultures des peuples colonisés. Elles peuvent avoir leur place dans le laboratoire où se fabrique un fonctionnement culturel et idéologique de type nouveau, apte à répondre aux défis des temps qui viennent.

3) Chronologie

1539. Ordonnance de Villers-Cotterêts  : 
pour éviter tout problème d’interprétation 
du latin, les actes officiels seront désormais rédigés en « langage maternel françois ».

1635. Création de l’Académie française nommée par le roi.

1850. Loi Falloux  : « Le français sera seul 
en usage dans l’école », article repris 
par Jules Ferry en 1881.

1941. Le régime de Vichy autorise l’enseignement facultatif des « idiomes locaux ».

1951. Après des propositions de loi communistes pour le breton et le catalan, la loi Deixonne autorise l’enseignement des langues régionales à l’école publique.

1992. Apparition dans la Constitution 
du français comme « langue de la République ».

2001. La délégation générale à la langue française s’adjoint à son nom « et aux langues de France ».

2008. Article 75-1 ajouté à la Constitution  : « Les langues régionales appartiennent 
au patrimoine de la France. »

2011. Examen de français pour les étrangers demandant leur naturalisation.

Marie-Jeanne Verny


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message