Jaurès, république, république sociale et socialisme

mercredi 28 juin 2017.
 

- A) Le drapeau de Jaurès (par René Revol)

- B) Quelques remarques sur le texte de René Revol (Jacques Serieys)

- C) Jaurès : le socialisme comme accomplissement de la république (1893)

- D) Jaurès : le socialisme, accomplissement de la Révolution française

A) Le drapeau de Jaurès (par René Revol)

A1) Sa démarche générale

« Le socialisme proclame que la république politique doit aboutir à la république sociale. » C’est la formule la plus connue de ce discours du 21 novembre 1893 (lire ci-dessous en partie C). Il y a en effet un premier aspect de son texte qui est un classique dans le socialisme français de l’époque qui consiste à replacer le combat socialiste dans le prolongement de la Révolution française et de l’avènement de la République.

Ce discours a une résonance particulière au coeur des années du combat républicain d’alors : nous sommes en pleine ascension des exigences républicaines mises en oeuvre au début de la Troisième République contre la réaction monarchiste et cléricale, le pays ne tardant pas à se partager fortement entre Dreyfusards et Antidreyfusards.

Jaurès souligne alors que le combat républicain a sa propre dynamique : développer avec conséquence le programme républicain débouche sur l’exigence socialiste. Les revendications socialistes qui mettent en cause la domination capitaliste sur la société découlent du combat républicain lui-même.

Pour faire sa démonstration il reprend un argument socialiste qui a traversé tout le 19ème siècle, qu’on retrouve par exemple fréquemment chez Marx : il y a une contradiction entre l’ordre politique républicain, fondé d’une part sur l’affirmation de l’égalité juridique entre tous les citoyens, d’autre part dans un ordre économique et social qui creuse sans cesse de nouvelles inégalités. L’avènement d’un véritable régime républicain a pour effet de mettre à nu cette contradiction et d’élargir l’exigence d’égalité du champ politique au champ économique et social. Jaurès appelle donc les républicains des débuts de la Troisième République à être conséquents avec eux-mêmes et à poursuivre leur lutte après les premiers pas vers l’égalité.

A2) Son argumentation

Elle est précise, partant de quatre conquêtes républicaines essentielles pour montrer comment elles constituent des chemins qui conduisent à l’égalité sociale. Chacun de ses quatre arguments a fait l’objet des discours et d’écrits spécifiques :

- > 1) La conquête du suffrage universel provoque une dynamique. Comment peut-on faire du citoyen le souverain dans l’ordre politique et soustraire à cette souveraineté tout ce qui détermine sa vie sociale ? La justification même du suffrage universel appelle son extension à tout ce qui constitue le bien commun des citoyens. Comme il le dit si bien, l’émancipation politique appelle l’émancipation sociale.

- 2) La conquête de l’instruction scolaire obligatoire et laïque est un levier considérable car elle permet à toute la population, y compris es plus pauvres, d’acquérir les connaissances sur la nature et le monde social capable de construire l’autonomie intellectuelle de chaque personne, condition de la remise en cause de la domination.

- > 3) La laïcité a « réveillé la misère humaine », interrompu la « vieille chanson » de l’impuissance et de la soumission. On voit ici que Jaurès a une vision combative de la laïcité contrairement à ce que racontent certains commentateurs contemporains qui voudraient le rallier à une laïcité réduite à une simple tolérance. La laïcité est pour lui un moyen d’arracher le peuple au pouvoir superstitieux que l’Eglise répand dans les consciences. En détachant le peuple du pouvoir clérical, l’énergie populaire qui se perdait dans les espoirs d’une autre vie peut désormais se consacrer aux conditions de vie sur terre.

- > 4) La conquête de la liberté d’exercice des syndicats ouvriers n’est pas la moindre des avancées républicaines. Pour Jaurès, elle présente l’avantage de favoriser la lutte ouvrière en rassemblant les ouvriers dans une force plus grande et plus unie. Loin d’être l’instrument de la conciliation capital/travail prônée par la majorité des républicains de l’époque. Jaurès montre que les institutions républicaines peuvent et doivent être un point d’appui pour la lutte sociale comme facteur de progrès social.

Bref, pour lui, le socialisme sort du système républicain comme d’une matrice et il y demeure lié dans tous ses développements. Cette idée n’est pas isolée : on peut la trouver à la même époque parmi des socialistes d’autres pays. Marx, lui-même, juste avant sa mort en 1883 a exprimé une idée similaire.

A3) S’attaquer aux socialisme conduira la bourgeoisie à remettre en cause de la République

Il est essentiel de relever que Jean Jaurès ajoute un point crucial dans le dernier paragraphe de son discours reproduit ci-après (B) : pour combattre le socialisme, la bourgeoisie sera contrainte de "faire oeuvre de réaction", c’est à dire d’attaquer les institutions républicaines elles-mêmes. Il remet ainsi au coeur du combat socialiste la défense et la promotion de la République. Loi d’une vision gradualiste et progressive qui ferait mécaniquement découler le socialisme du suffrage universel -comme le défendent certains à l’instar du socialiste allemand Bernstein-, Jaurès sait bien que la contradiction sociale qui oppose bourgeoisie et ouvriers va traverser le camp républicain lui-même et qu’une réaction bourgeoise se fera immédiatement sentir. Mais son génie est d’avoir compris (en 1893 !) que cette réaction bourgeoise passera par dessus bord la République elle-même.

Ce pronostic de Jaurès a eu une première et terrible confirmation par la période de guerres, de révolutions et de contre-révolutions qui s’est ouverte après son assassinat en 1914 : lorsque les dirigeants républicains veulent prioritairement écraser le mouvement ouvrier, ils s’attaquent aux libertés civiles, au droit syndical et finissent par justifier les régimes d’exception. L’Entre Deux Guerres est riche d’enseignements dans ce domaine. Cela a une conséquence sur le mouvement socialiste que Jaurès formule très bien :

A4) Le socialisme doit mener son combat en reprenant le drapeau républicain et démocratique

Ainsi, dans plusieurs de ses textes Jaurès appelle les socialistes à reprendre le drapeau du suffrage universel, notamment pour l’étendre aux femmes, le drapeau de la laïcité, de l’instruction publique la plus large, du développement des services publics, des libertés civiles et syndicales...

Cet enseignement a pu paraître dépassé à certains avec la stabilisation qui a suivi la seconde guerre mondiale. Les institutions démocratiques semblaient s’approfondir avec la généralisation de la Protection sociale, des conventions collectives et du code du travail. Croissance forte, progrès social et système démocratique alors consolidé au niveau national était bien relié à une organisation relativement stable du monde sous hégémonie américaine et la coexistence pacifique.

Tout cela a servi de base à la sédimentation de la social-démocratie et au triomphe du réformisme douillettement installé à l’ombre d’un capitalisme stabilisé par un compromis social provisoire et un rapport de force consolidé par la peur de l’URSS. Les versions nationales de ce compromis sont d’ailleurs fort différentes. Les soubresauts n’ont pas manqué. Particulièrement en France où la question coloniale a joué un rôle déstabilisateur permanent des institutions. Mais globalement la tendance était à la stabilisation.

Dans ce contexte, le lien entre République et Socialisme s’est distendu dans les années 1950 et 1960. Les partis communistes et ceux de la social-démocratie ont occulté la dialectique jauressienne du combat socialiste et des revendications républicaines. Elle n’entrait pas dans leurs pratiques et ne concernait pas leur objectifs. Mais les transformations de l’ordre du monde depuis la fin des années 1970 l’ont progressivement ramenée dans les centres d’intérêt de ceux qui s’interrogent sur les lendemains de l’effondrement du bloc de l’Est puis de la déroute de la social-démocratie devant la mondialisation libérale. L’Association politique PRS (Pour la République Sociale) en fait le coeur de sa pensée et de sa pratique.

René Revol, août 2005

B) Quelques remarques sur le texte de René Revol (Jacques Serieys)

Tout d’abord un grand bravo à René pour sa participation admirable au travail théorique de notre mouvement PRS durant une période où nous sommes englués dans deux bourbiers insondables, d’une part les Collectifs antilibéraux et leur perspective d’un mouvement unitaire à gauche de la social-démocratie, d’autre part et surtout le Parti Socialiste où nous prenons des coups chaque jour venus de tous côtés.

Un deuxième grand bravo pour le contenu de l’ensemble de son texte De la République à la République sociale Histoire et dynamique. J’affirme ici mon accord de fond avec sa démarche quant au lien entre République et Socialisme, particulièrement en France.

Par ailleurs, en mettant en ligne les textes ci-dessous, je suis en adéquation avec mes convictions quant à l’importance de l’apport pratique et théorique de Jaurès au socialisme, quant à l’immense intérêt de son Histoire socialiste de la Révolution française.

Ceci dit, je ne voudrais pas laisser croire que Jaurès mérite de devenir Père et Docteur du socialisme comme Saint Augustin a été proclamé Père et Docteur de l’Eglise.

B1) Sur les limites de Jaurès

Je me bornerai ici à quelques points :

-> Il a connu une évolution du républicanisme classique au socialisme républicain. En 1886, par exemple, il ne fait pas partie du groupe de parlementaires solidaires de la grève des mineurs de Decazeville.

26 janvier 1886 Grande grève des mineurs de Decazeville, Aubin, Firmi et percée du socialisme en France

-> Sa pensée est très dialectique mais le lecteur y perd parfois l’essentiel au profit du secondaire ou de voeux pieux.

Voici par exemple son analyse du développement transnational du capitalisme, particulièrement du capitalisme financier, en décembre 1911 devant les députés « ... Par-dessus les frontières des douanes travaillent les grandes coopérations du capitalisme industriel et financier et les banques, les grandes banques s’installent derrière les entreprises, elles les commanditent, elles les subventionnent, et en les commanditant, en les subventionnant, elles les coordonnent ; et comme elles subventionnent en même temps les succursales lointaines dans tous les pays et par-delà les mers, voilà que la puissance des banques se dresse, coordonnant les capitaux, enchevêtrant les intérêts... Se fait ainsi un commencement de solidarité capitaliste, redoutable quand elle est manœuvrée par des intérêts inférieurs, mais qui, sous l’inspiration de la volonté commune des peuples, peut devenir à certaines heures une garantie pour la paix... Il y a là une puissance nouvelle formidable qui, si elle n’est pas contrôlée par l’opinion, si elle n’est pas contrôlée par des gouvernements indépendants d’elle, si elle n’est pas contrôlée par des démocraties éclairées et autonomes, peut prostituer des prétextes de paix à des combinaisons misérables, mais qui, si elle est éclairée, contrôlée, surveillée par des grandes nations indépendantes et fières, peut ajouter à certaines heures, dans l’équilibre instable du monde, aux chances de la paix. » Avec ce type de discours, il ne préparait absolument pas les militants socialistes à affronter la tragédie d’août 1914.

Causes de la Première Guerre Mondiale : capitalisme, nationalisme et responsabilité des Etats

-> Sa dénonciation du capitalisme est généralement réelle, forte

« Il n’y a pas, il ne peut y avoir un fond humain dans l’égoïsme capitaliste » (Jean Jaurès, La Revue socialiste, 1894)

« Au-dessus de la foule énorme, s’est élevée l’oligarchie capitaliste... Une minorité infime détient aux Etats Unis les trois quarts de la richesse. » (Jean Jaurès, 1911)

« Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage ! » (Jean Jaurès, discours de Lyon-Vaise, 25 juillet 1914)

-> les fondements de sa pensée sont socialistes

- la contradiction fondamentale de la société actuelle oppose d’un côté les oligarchies patronales et financières, de l’autre les salariés.

- le socialisme constitue un "mouvement profond (car la misère humaine s’est réveillée avec des cris, elle s’est dressée devant vous, et elle réclame aujourd’hui sa place, sa large place au soleil du monde naturel") et nécessaire (car "il est seul capable de résoudre la contradiction capital travail par l’émancipation politique et sociale").

- les prétendus républicains qui veulent s’attaquer au socialisme ne peuvent que faire oeuvre de réaction (c’est à dire s’attaquer aux institutions républicaines et aux droits démocratiques) "dans tous les ordres, dans l’ordre politique, dans l’ordre fiscal et dans l’ordre syndical"

-> Cependant, la pratique politique de Jaurès présente assez souvent des aspects contradictoires avec cette analyse du capitalisme

Comme nous l’avons vu plus haut, Jaurès a compris que la bourgeoisie choisissait la réaction politique économique et sociale lorsque ses profits sont menacés par les milieux populaires et le socialisme. Malgré quelques oscillations, il a maintenu cela durant la vingtaine d’années jusqu’en 1914.

Pourtant, il ne s’est jamais donné les moyens d’éduquer les militants socialistes, sans parler des citoyens, sur ces dangers portés par le capitalisme. Il n’a jamais essayé de construire une force apte à résister à un tsunami comme la déclaration de guerre d’août 1914. Il n’a, par exemple, jamais participé à une réunion de direction de son parti.

Il n’est jamais intervenu réellement dans les débats de la Seconde Internationale alors que l’évolution de celle-ci laissait prévoir sa déconfiture d’août 1914 et années suivantes.

A un moment de tension politique extrême, à la veille de la Première guerre mondiale, il se laisse tuer comme un lapin, à la fenêtre d’un restaurant parisien. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas eu un seul militant en surveillance ? Ces proches éliminaient-ils l’hypothèse d’un assassinat alors que les grands médias y appelaient quotidiennement ? La réponse se trouve en partie dans la confiance inébranlable de Jaurès envers le progrès humain. Malheureusement capitalisme et progrès humain sont totalement contradictoires.

B2) Sur la période 1945 à 1975

René écrit « Les institutions démocratiques semblaient s’approfondir avec la généralisation de la Protection sociale, des conventions collectives et du code du travail. Croissance forte, progrès social et système démocratique alors consolidé au niveau national était bien relié à une organisation relativement stable du monde sous hégémonie américaine et la coexistence pacifique.

Tout cela a servi de base à la sédimentation de la social-démocratie et au triomphe du réformisme douillettement installé à l’ombre d’un capitalisme stabilisé par un compromis social provisoire et un rapport de force consolidé par la peur de l’URSS. Les versions nationales de ce compromis sont d’ailleurs fort différentes. Les soubresauts n’ont pas manqué. Particulièrement en France où la question coloniale a joué un rôle déstabilisateur permanent des institutions. Mais globalement la tendance était à la stabilisation.

Dans ce contexte, le lien entre République et Socialisme s’est distendu dans les années 1950 et 1960. Les partis communistes et ceux de la social-démocratie ont occulté la dialectique jauressienne du combat socialiste et des revendications républicaines. Elle n’entrait pas dans leurs pratiques et ne concernait pas leur objectifs. »

Mes remarques (et non désaccords) avec René apparaîtront comme des mesquineries à de nouveaux militants. Je les exprime seulement parce que son texte permet de pousser à la réflexion, au débat et partant à la formation.

- > Je ne pense pas que durant les années 1945 et 1975 les compromis nationaux étaient « bien reliés à une organisation relativement stable du monde sous hégémonie américaine et la coexistence pacifique ».

Durant ces "trente glorieuses", plusieurs pays sont sortis du marché capitaliste, de nombreuses révolutions et crises révolutionnaires ont explosé, la domination politique et économique impérialiste a paru en danger (en particulier vers 1965).

Les USA ont bénéficié alors du repli des dirigeants moscovites sur la gestion autoritaire de leur partie de monde ; ils ont su communiquer sur "la coexistence pacifique" tout en menant une guerre permanente violente contre tout risque de germe socialiste. En voici quelques exemples :

9 avril 1948 L’assassinat de Gaitan déstabilise la Colombie pour plus de 60 ans

19 août 1953 : Quand la CIA réussissait un coup d’état en Iran

Indonésie : colonisation, Soekarno, génocide de 1965

La barbarie américaine au Vietnam de 1954 à 1974

- > Le lien entre République et Socialisme s’est-il distendu dans les années 1950 et 1960 ?

- Il s’est distendu parmi les courants républicanistes, type La Dépêche du Midi, qui ont perdu leur caractère progressiste en soutenant les avanies nationalistes (pendant la Guerre d’Algérie par exemple) et atlantistes (expédition de Suez, refus d’élections au Vietnam...). Il s’est de plus en plus distendu parmi les républicanistes ayant une fonction dans l’appareil d’Etat, bien plus de 1985 à 2005 que de 1945 à 1985 car, à l’époque les anciens Résistants leur apportaient une colonne vertébrale. Il s’est de plus en plus distendu parmi les républicanistes politiciens privilégiant leur carrière à l’intérêt général, bien plus de 1985 à 2005 que de 1945 à 1985 parce que les places à prendre étaient plus nombreuses.

- Il s’est distendu au sein des petits courants d’extrême gauche rejetant la république en raison de la malignité politicienne des républicanistes. En 1968 par exemple, je regrette beaucoup que les porte-parole du mouvement n’ait pas su articuler revendications nées du mouvement, République Sociale et Emancipation. Mon expérience limitée à l’Aveyron me pousse à penser que cela était possible et nous aurait aidé.

Mai 68 vécu en Aveyron… ouvriers, lycéens, employés, paysans, enseignants... séisme politique

- > Je ne suis pas d’accord pour affirmer que « Les partis communistes et ceux de la social-démocratie ont occulté la dialectique jauressienne du combat socialiste et des revendications républicaines. Elle n’entrait pas dans leurs pratiques et ne concernait pas leur objectifs. » Au contraire, la dimension républicaine marquait fortement leurs textes, leurs pratiques et leurs objectifs. Le reproche à leur faire serait plutôt d’avoir sous-estimé certains aspects économiques fondamentaux du capitalisme. Pourquoi ? parce que, justement « Les institutions démocratiques semblaient s’approfondir avec la généralisation de la Protection sociale, des conventions collectives et du code du travail. »

Sur le fond, je continue à penser que le paradigme central pour la compréhension du monde comme pour la stratégie à suivre, y compris une stratégie de république sociale, c’est celui d’un socialisme anticapitaliste. Dans les années à venir, une formation et des débats sur les références historiques et philosophiques du concept "république" (comme sur leurs implications politiques) seront utiles ; cependant, sans les fondamentaux du paradigme socialiste actualisés au monde présent je crains que ce républicanisme ne soit superficiel.

Jacques Serieys

C) Jean Jaurès présente le socialisme comme l’accomplissement de la république

Discours devant l’Assemblée nationale le 21 novembre 1893

« La vérité, c’est qu’en France même, dans notre France républicaine, le mouvement socialiste est sorti tout à la fois de la République, que vous avez fondée, et du régime économique qui se développe dans ce pays depuis un demi-siècle.

Vous avez fait la République, et c’est votre honneur ; vous l’avez faite inattaquable, vous l’avez faite indestructible, mais par là vous avez institué entre l’ordre politique et l’ordre économique dans notre pays une intolérable contradiction.

Dans l’ordre politique, la nation est souveraine et elle a brisé toutes les oligarchies du passé ; dans l’ordre économique la nation est soumise à beaucoup de ces oligarchies [...]

Oui, par le suffrage universel, par la souveraineté nationale, qui trouve son expression définitive et logique dans la République, vous avez fait de tous les citoyens, y compris les salariés, une assemblée de rois. C’est d’eux, c’est de leur volonté souveraine qu’émanent les lois et le gouvernement ; ils révoquent, ils changent leurs mandataires, les législateurs et les ministres ; mais au moment même où le salarié est souverain dans l’ordre politique, il est dans l’ordre économique réduit à une sorte de servage.

Oui ! au moment où il peut chasser les ministres du pouvoir il est, lui, sans garantie aucune et sans lendemain, chassé de l’atelier. Son travail n’est plus qu’une marchandise que les détenteurs du capital acceptent ou refusent à leur gré.

Il peut être chassé de l’atelier, il ne collabore pas aux règlements d’atelier qui deviennent tous les jours plus sévères et plus captieux, et qui sont faits sans lui et contre lui.

Il est la proie de tous les hasards, de toutes les servitudes, et à tout moment, ce roi de l’ordre politique peut être jeté dans la rue ; à tout moment, s’il veut exercer son droit légal de coalition pour défendre son salaire, il peut se voir refuser tout travail, tout salaire, toute existence par la coalition des grandes compagnies minières. Et tandis que les travailleurs n’ont plus à payer, dans l’ordre politique, une liste civile de quelques millions aux souverains que vous avez détrônés, ils sont obligés de prélever sur leur travail une liste civile de plusieurs milliards pour rémunérer les oligarchies oisives qui sont les souveraines du travail national.

Et c’est parce que le socialisme apparaît comme seul capable de résoudre cette contradiction fondamentale de la société présente, c’est parce que le socialisme proclame que la République politique doit aboutir à la République sociale, c’est parce qu’il veut que la République soit affirmée dans l’atelier comme elle est affirmée ici ; c’est parce qu’il veut que la nation soit souveraine dans l’ordre économique pour briser les privilèges du capitalisme oisif, comme elle est souveraine dans l’ordre politique, c’est pour cela que le socialisme sort du mouvement républicain. C’est la République qui est le grand excitateur, c’est la République qui est le grand meneur : traduisez-la donc devant vos gendarmes ! (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

Emancipation politique et émancipation sociale

Et puis, vous avez fait des lois d’instruction. Dès lors, comment voulez-vous qu’à l’émancipation politique ne vienne pas s’ajouter, pour les travailleurs, l’émancipation sociale quand vous avez décrété et préparé vous-mêmes leur émancipation intellectuelle ? Car vous n’avez pas voulu seulement que l’instruction fût universelle et obligatoire : vous avez voulu aussi qu’elle fût laïque, et vous avez bien fait.

Par là même, vous avez mis en harmonie l’éducation populaire avec les résultats de la pensée moderne ; vous avez définitivement arraché le peuple à la tutelle de l’Église et du dogme ; vous avez rompu non pas ces liens vivants dont je parlais tout à l’heure, mais les liens de passivité, d’habitude, de tradition et de routine qui subsistaient encore.

[...] Eh bien ! vous, vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine… et la misère humaine s’est réveillée avec des cris, elle s’est dressée devant vous, et elle réclame aujourd’hui sa place, sa large place au soleil du monde naturel, le seul que vous n’ayez point pâli.

De même que la terre perd, par le rayonnement nocturne, une partie de la chaleur que le jour y a accumulée, une part de l’énergie populaire se dissipait par le rayonnement religieux dans le vide sans fond de l’espace.

Or, vous avez arrêté ce rayonnement religieux, et vous avez ainsi concentré dans les revendications immédiates, dans les revendications sociales tout le feu de la pensée, toute l’ardeur du désir ; c’est vous qui avez élevé la température révolutionnaire du prolétariat et si vous vous épouvantez aujourd’hui, c’est devant votre oeuvre !

République et syndicalisme

Et de même, quand vous avez fondé les syndicats ouvriers, qu’avez-vous prétendu faire ?

[...] Est-ce que vous vous imaginiez, lorsque vous avez fait la loi sur les syndicats ouvriers, qu’ils seraient simplement ou une société de secours mutuels ou je ne sais quelle ébauche de société coopérative de consommation ? Non, toutes ces institutions d’assistance et autres existaient à côté et en dehors des syndicats ouvriers, avant eux. En instituant les syndicats ouvriers, vous ne pouviez faire qu’une chose : donner, aux travailleurs, dispersés jusque-là, le sentiment d’une force plus grande, par leur réunion et par leur cohésion… [...] et lorsqu’ils auraient des revendications à produire, soit sur la durée de travail, soit sur les salaires, et qu’ils s’adresseraient au patronat, et que le patronat ne les écouterait pas, donner plus de cohésion et d’ensemble au mouvement de coalition par lequel les travailleurs pouvaient espérer la victoire.

[...] Et maintenant, parce que les travailleurs trouvent en effet dans ces syndicats le sentiment d’une force nouvelle, qui leur permet d’espérer la réalisation de la pleine justice sociale, vous vous effrayez, encore une fois, devant votre oeuvre.

Et c’est chose étrange comme vous méconnaissez la situation présente. Je n’en veux d’autre témoignage que le langage de ce magistrat qui vous écrivait récemment, et qui assurément n’imaginait pas vous déplaire en disant : « Les syndicats sortent de leur rôle, ils deviennent une sorte d’école, d’instrument de propagande socialiste. »

Messieurs, il n’y a que deux moyens pour les travailleurs d’obtenir l’amélioration de leur sort : ou bien des améliorations partielles, immédiates, précaires, par les coalitions, que vous appelez des grèves ; ou bien une amélioration durable, définitive, normale, par la conquête des pouvoirs politiques pour réaliser l’idée socialiste.

Et vous ne vous apercevez pas, lorsque vous faites un grief aux syndicats de se pénétrer de l’esprit socialiste et de sortir de la simple agitation professionnelle pour s’élever à une conception politique générale et supérieure, que c’est vous qui les acculez à la grève comme au seul moyen d’action, alors que le socialisme leur offre dans la conquête des pouvoirs politiques un moyen d’action plus efficace et beaucoup plus étendu.

[...] Il se trouve, messieurs, que le mouvement socialiste est sorti tout à la fois de l’institution républicaine, de l’éducation laïque que vous avez décrétée, et des lois syndicales que vous avez faites ; et en même temps il résulte de plus en plus des conditions économiques qui se développent dans ce pays-ci depuis cinquante ans.

Concentration du capital, concentration des terres…

Il vous suffit de jeter un coup d’oeil rapide sur la marche de la production dans notre pays, pour constater que dans l’ordre industriel, peu à peu la grande industrie, l’industrie anonyme, servie par les puissants capitaux et par les puissantes machines, se substitue de plus en plus au petit et au moyen patronat, et qu’ainsi l’abîme s’élargit et se creuse de plus en plus entre ceux, de plus en plus rares, qui détiennent les grands moyens de production, et ceux, de plus en plus nombreux, qui ne sont que des salariés, livrés à toutes les incertitudes de la vie.

[...] Ce que nous constatons, c’est que [l]e développement prodigieux du machinisme, qui en lui-même est un bien, a dans le régime spécial de la production qui s’appelle le régime capitaliste, cet effet saisissant que de plus en plus la puissance économique appartient à un nombre plus restreint de producteurs, qu’il devient de plus en plus impossible au simple salarié, à celui qui n’a que ses bras, d’arriver à l’autonomie, à la propriété ; que le régime actuel est la lente et cruelle expropriation de ceux qui n’ont pas les grands capitaux, et qu’il prépare cette concentration souveraine du capital que nous voulons réaliser, nous, pour restituer à tous les travailleurs, dans la propriété nationale, leur part des instruments de travail.

Et puis, au point de vue agricole, il est un autre fait qui doit vous frapper : c’est que la légende s’évanouit de plus en plus du paysan propriétaire de la terre de France. Je vous rappelle à vos statistiques gouvernementales. La statistique de 1882, signée par l’homme éminent qui dirige le service de l’agriculture, par M. Tisserand, constate en effet que la petite propriété paysanne est une légende. [...]

Messieurs, voici ce que dit textuellement M. Tisserand : « En résumé, les moyens et grands cultivateurs détiennent ensemble les trois quarts du territoire agricole, tandis que les millions de nos paysans en ont à peine le quart. »

[...] Donc, le même mouvement va se produire parmi les paysans, parce qu’ils n’ont pas en effet la propriété, parce que parmi les 7 millions de travailleurs ruraux qui sont disséminés sur notre sol, il y en a à peine 1 500 000 qui travaillent une terre à eux appartenant – et encore ces petits propriétaires paysans sont-ils accablés et par l’impôt, et par l’usure, et par l’hypothèque. Et à côté d’eux, il y a 800 000 fermiers pour lesquels vous n’avez rien fait, il y a 400 000 métayers, 2 millions d’ouvriers de ferme, 2 millions de journaliers, un énorme prolétariat rural qui ne peut plus arriver à la propriété, qui est ruiné par le fisc et par la spéculation cosmopolite que vous n’avez pas su empêcher.

En sorte que bien loin que vous puissiez trouver dans la démocratie rurale un point d’appui contre la démocratie ouvrière, nous, nous irons puiser dans cet immense réservoir des souffrances paysannes de quoi compléter la force ouvrière en vue de la conquête du pouvoir politique et de l’expropriation économique et politique de là haute bourgeoisie capitaliste qui exploite le paysan comme l’ouvrier.

Des républicains rétrogrades contre le socialisme

C’est parce que vous sentez vous-mêmes que le mouvement socialiste sort de toutes nos institutions, que vous êtes acculés aujourd’hui, pour le combattre, à une oeuvre rétrograde.

Le socialisme sortait de la République ; vous ne pouvez détruire la République, mais vous y introduisez ses ennemis d’hier en gouvernants et en maîtres, pour en chasser plus, sûrement les militants qui l’ont faite et qui ont versé leur sang pour elle.

Vous ne pouvez pas détruire ouvertement, officiellement votre oeuvre de laïcité, mais vous mettez votre République sous le patronage de la papauté… Oui, c’est la politique de Léon XIII qui vous dirige. C’est au Vatican que vous prenez, ou que votre politique prend son mot d’ordre, et ne pouvant, détruire les lois de laïcité, vous y introduirez le plus possible d’esprit clérical.

De même, vous n’oserez peut-être pas détruire ouvertement les syndicats ouvriers ; mais avec ces magistrats qui vous écrivent que les questions de cet ordre sont beaucoup plus politiques que judiciaires et qui se déclarent prêts cependant à appliquer la jurisprudence politique, vous trouverez bien assez le moyen, sans changer les lois, de supprimer en fait la liberté des syndicats ouvriers et de faire une loi de servitude de ce qui a été une loi d’émancipation, Et je suis en droit de conclure que le socialisme est à ce point un mouvement profond et nécessaire, qu’il sort si évidemment, si puissamment de toutes les institutions républicaines, laïques, démocratiques, que pour combattre le socialisme, vous allez être condamnés dans tous les ordres, dans l’ordre politique, dans l’ordre fiscal et dans l’ordre syndical, à une oeuvre de réaction.

Eh bien ! faites-la, essayez-la ! Et pendant que vous userez ce qui peut vous rester de force et de prestige à lutter contre le peuple en marche, dans les intervalles que nous laisseront vos persécutions impuissantes, nous apporterons les projets de réforme que vous n’avez pas apportés ; et puisque vous désertez la politique républicaine, c’est nous, socialistes, qui la ferons ici.

Jean Jaurès 21 novembre 1893 (De la république au socialisme)

Jacques Serieys Novembre 2005


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