Averroès, philosophe musulman, géant de la pensée

samedi 16 décembre 2017.
 

Introduction : "Toute pensée libre a une dette à l’égard d’Averroès" (Jean-Luc Mélenchon)

Je voue une pensée par-dessus les gouffres du temps au penseur musulman Averroès, mort un dix décembre, le lendemain de l’enterrement de Johnny. Mais c’était en 1198.

Ce fut le premier penseur de ces temps à tenter une analyse qui sera ensuite le canevas d’où repartit la pensée philosophique lors du retour des Lumières en Europe. Séparant à sa façon ce qui est de l’ordre de la foi et de l’ordre de la raison, il donnait à la science un espace spécifique, libre et indépendant. Pour lui, il fallait approfondir la connaissance scientifique de la réalité parce que c’est le seul moyen, en connaissant l’œuvre, de deviner son créateur.

Certes, Averroès ne sort pas du champ de la foi. Mais il libère les sciences en leur conférant une dynamique propre et légitime dans la recherche de la vérité.

Inutile de dire que cette façon de voir fut vite condamnée de tous côtés. D’abord par les autorités religieuses musulmanes elles-mêmes. Mais bientôt par toutes celles du christianisme qui y virent le même danger pour leur dictature obscurantiste.

Toute pensée libre a une dette à l’égard d’Averroès et du travail de ses idées au fil des siècles. Et il ne faut pas en demander pardon.

A) La vie d’Aḥmad ibn Rušhd (Averroès) au 12ème siècle

Il voit le jour en 1126 à Cordoue, capitale de l’Andalousie musulmane, immense ville pour l’époque (250000 à 500000 habitants pour 25000 à 50000 à Paris) et principal centre culturel de l’Europe.

Descendant d’un père et d’un grand père, grand Juge (qâdi) et imâm (directeur de prière) de la mosquée de Cordoue, il reçoit une éducation très poussée. Il suit des études de droit, de théologie sur les bases du malikisme (une des 4 écoles classiques du droit musulman sunnite). Cet enseignement construit sur les fondements posés par l’imam Mālik ibn Anas (711 - 795) présente des particularités progressistes par rapport au hanafisme (Turquie, Afghanistan, Pakistan...), au chaféisme (Egypte, Indonésie, Yémen...) et au hanbalisme traditionaliste (Arabie saoudite, Syrie...).

- la vérification de l’origine des hadiths (communication orale du prophète)

- la priorité donnée à l’action, à la réalité sociale (mode de vie réel des habitants de Médine à l’époque de Mahomet) sur les mots.

- mais aussi le raisonnement et l’intérêt commun.

Averroès reçoit également une formation universitaire en médecine (sur la base en particulier des enseignements de Gallien).

Cette éducation lui permettra de devenir le meilleur philosophe médiéval y compris dans la connaissance d’Aristote, un théologien rationaliste musulman, un juriste éminent (qâdi de Séville puis de Cordoue), un grand médecin (auprès d’Abou Youssouf al-Mansour à Marrakech), un mathématicien et astronome, un grammairien, un admirateur de la physique... Il rédige 78 ouvrages sur différents sujets.

Jusqu’à la quarantaine, ses écrits portent surtout sur des branches du savoir, en lien avec son activité professionnelle, mais ne pouvant lui créer d’ennuis avec les religieux musulmans orthodoxes :

- > une étude sur des questions discutées du droit islamique (Bidâya)

- > des traités de médecine (Colliget), de physique et de philosophie

- > des observations astronomiques.

En 1169, il rencontre Abu Yusuf Yacub (le "calife intellectuel") qui lui demande un présentation explication des ouvrages d’Aristote. Comme l’écrit Jean-François Mattéi dans son introduction à Averroès ou le savoir arabe, Editions du Monde « Ce fut un tournant majeur dans l’histoire de la pensée européenne, car les textes du philosophe grec furent ainsi traduits et commentés en arabe, entraînant au Moyen Age latin une floraison de nouvelles interprétations et réfutations »

Il assume de grandes responsabilités administratives, juridiques et religieuses : gouverneur de l’Andalousie, créateur d’écoles et réformateur de l’administration de la justice à Marrakech, qâdi de Séville (1169) puis grand qâdi de Cordoue.

Devenu médecin du calife Abû Yûsuf Yacûb puis de son successeur Abû Yûsuf Yacûb al-Mansûr, il rédige son grand traité médical (Al-Kulliyyat) ainsi que des commentaires sur les thèses de Gallien.

Il s’intéresse toujours à l’astronomie et écrit son traité "Kitab fi-Harakat al-Falak", sur le mouvement des sphères et des étoiles à partir de l’Almageste de Ptolémée.

C’est surtout entre 1180 et 1193 qu’il met en forme ses fameux commentaires sur les ouvrages aristotéliciens

Sa fin de vie démontre encore une fois le lien entre mysticisme et oppression du peuple, entre rationalisme critique et luttes sociales. Ainsi, lorsque des soulèvements populaires éclatent en Afrique du Nord, les oulémas (théologiens musulmans) convainquent le calife d’interdire la philosophie, de chasser Averroès de ses fonctions, de faire brûler ses livres. Averroès est obligé de fuir, de se cacher, de s’exiler à Lucena (petite ville peuplée d’hérétiques, particulièrement juifs) ; âgé et épuisé, il sera encore emprisonné à Marrakech.

Il meurt le 12 décembre 1198.

B) Averroès comme médecin

Son apport est tel que les universités et écoles de médecine en Europe occidentale feront officiellement étudier ses écrits jusqu’au 18ème siècle.

Il est vrai que l’apport d’’Averroès est considérable, que ce soit :

- dans les méthodes (observation, expérimentation, concertation entre médecins...),

- dans la connaissance anatomique (description des nerfs dont les nerfs rachidiens et leurs territoires d’innervation ; réception de la lumière par la rétine ; sperme ; fonctions du coeur et du cerveau...)

- dans les symptômes et caractéristiques des maladies (variole, rage, gale...), dans leur traitement (diarrhée...)

Il se penche également sur certaines aspects psychiques (colère, tristesse, anxiété) et affections comme l’épilepsie.

Au 21ème siècle, son rapport à la médecine mérite encore une attention. Il insiste particulièrement :

- sur l’importance de l’environnement naturel (alimentation, air, eau).

- sur les effets néfastes possibles des médicaments car ils constituent une matière étrangère au corps, nuisible au fonctionnement de certains organes en raison de leurs diverses incidences, en particulier sur le foie et les reins, dont les fonctions visent à éliminer les poisons du corps.

- "En médecine il y a d’abord la parole, ensuite il y a l’herbe, ensuite il y a le bistouri".

C) Averroès, philosophe, commentateur intelligent d’Aristote

Il a travaillé sur tous les ouvrages majeurs d’Aristote, utilisant plusieurs traductions pour retrouver le texte originel. Nous connaissons de lui le petit commentaire ("Jami") pour débutants dans la connaissance d’Aristote, le commentaire moyen ("Talkhis")pour des étudiants plus familiarisés avec ses idées, le grand commentaire ("Tasfir") plus développé dans lequel Averroes expose aussi son propre point de vue.

Il a également produit des oeuvres personnelles sur des sujets de philosophie et de religion. Dans un autre ouvrage intitulé Découverte des méthodes démonstratives concernant les dogmes religieux(1189), il aborde des sujets fondamentaux de la foi islamique (existence de Dieu, son unicité, ses attributs, ses actions...) en critiquant précisément les formulations et arguments des écoles théologiques. Son texte le plus important s’intitule "Tuhafut al-Tuhafut" ("Incohérence de l’Incohérence"), écrit en réponse au philosophe mystique musulman Al-Ghazali qu’il réfute méthodiquement.

Parmi ses options notables, pointons :

- sa théorie d’une intelligence universelle immortelle à laquelle tous les hommes participent. « L’intellect matériel est quelque chose de composé de la disposition trouvée en nous et d’une intelligence conjointe à cette disposition. » En conséquence, les êtres humains peuvent penser d’une « manière indépendante » mais sont des vecteurs temporaires de l’intelligence globale.

- sa doctrine de l’éternité de la matière car rien ne vient du néant ; ni la forme, ni la matière ne sont créées. Aussi, il rejette l’idée de la création du monde dans le temps ; le monde, affirme-t-il, n’a pas de commencement.

- le rapport qu’il établit entre philosophie et médecine « les deux disciplines sont en effet complémentaires, l’une soignant l’âme, l’autre le corps...la médecine et la philosophie sont soeurs »)

- les humains doivent vivre selon leur propre nature (leur propre nature dans la nature, dira plus tard Baruch Spinoza).

D) L’averroïsme

Sur le fond, la capacité d’Averroès à sortir du carcan mystique et dogmatique médiéval, chrétien comme musulman, s’explique par le développement des techniques, des productions, des échanges commerciaux et culturels. De plus, la vie économique et culturelle intense de l’Andalousie musulmane avec des intellectuels venus des 4 coins de l’Europe permet une réflexion approfondie et une diffusion des écrits d’Averroès dès la fin du 12ème siècle puis le 13ème, début 14ème (Gilles d’Orléans, Ferrand d’Espagne, Jean de Göttingen...)

Ainsi, la découverte de certaines œuvres du philosophe de Cordoue par des intellectuels en Europe a eu un effet majeur sur les penseurs pré-matérialistes.

L’audience de sa doctrine philosophique est telle que l’Eglise catholique en entreprend la réfutation ( Albert le Grand, Thomas d’Aquin, Saint Bonaventure...), particulièrement les points contradictoires avec son dogme comme l’éternité du monde. L’évêque de Paris, condamne 13 assertions averroïstes en 1270 puis 219 propositions enseignées à la Faculté des arts en 1277.

Parmi les porteurs de l’averroïsme au 13ème siècle, notons Siger de Brabant (professeur influent à la faculté de Paris, considéré comme un fondateur du matérialisme dialectique, banni par l’Eglise puis assassiné). Le grand Dante Alighieri (poète toscan, auteur de la Divine Comédie) emprunte au philosophe andalou-marocain l’idée de la béatitude terrestre, promise à un grand avenir dans les siècles suivants. Aubry de Reims explique la conception averroïste, à la fin du XIIIe siècle « Qui ignore la philosophie n’est pas un homme, sinon en un sens équivoque. Car comme l’a écrit Averroès dans son Prologue sur le livre VIII de la Physique (...) le nom d’homme se dit équivoquement d’un homme rendu parfait par les sciences théorétiques et des autres hommes, tout comme le mot animal se dit équivoquement d’un animal vivant et d’un animal peint en fresque sur un mur. »

Dans la première moitié du 14ème siècle, les connaisseurs et diffuseurs de l’averroïsme se multiplient avec en particulier :

- Jean de Jandun et Marsile de Padoue (qui rédigent le Defensor Pacis, violent pamphlet contre la prétention papale à l’hégémonie politique sur le monde). Jandun, typiquement averroïste, publie également un commentaire sur le De anima d’Aristote repris à plusieurs reprises au XVIe siècle.

- Pietro d’Abano (professeur padouan brûlé en effigie après sa mort pour avoir introduit « la peste averroïste » en Italie).

La ville de Padoue (près de Venise, dans le Nord de l’Italie) devient un centre :

- de diffusion des idées d’Averroès (en particulier par ses enseignants de la faculté comme Taddeo de Parme, Angelo d’Arezzo, Matteao da Gubbio, Giacomo da Piacenza puis Alessandro Achillini) disposant de relais nationaux comme Étienne Dolet en France, Michel Servet et Vicomercato en Espagne. Le scandinave Boèce de Dacie mérite d’être cité « La plus grande puissance de l’homme est sa raison et l’intellect. Parce que c’est le directeur suprême de la vie humaine à la fois dans l’ordre de la spéculation et dans l’ordre de l’action... le souverain bien ouvert à l’homme est de connaître le vrai, de faire le bien, et de prendre plaisir aux deux. Et parce que le plus grand bien possible pour l’homme est le bonheur, il s’ensuit que le bonheur humain consiste à connaître le vrai, faire le bien, et prendre plaisir aux deux. »

- et de critique antichrétienne comprenant des libres penseurs ( Bunel, Du Perron), des matérialistes poursuivis par l’Inquisition (Pietro Pomponazzi)...

Parmi les tenants d’un averroïsme juif, signalons Isaac Albalag, Shemtov ibn Falaquera, Moïse de Narbonne et Élie del Medigo (professeur de Pic de la Mirandole à Padoue).

Anselmus de Cumis, Cambiolus de Bologne, Jacobus de Plaisance, Jourdain de Tridentia font partie des intellectuels d’autres villes influencés par l’averroïsme.

Au 15ème siècle, notons l’influence de cette doctrine sur les fondateurs du mouvement hussite.

Joachim du Bellay et Rabelais (16ème siècle) sont souvent considérés comme ayant subi cette influence même si elle commençait à décliner.

E) L’importance historique d’Averroès comme philosophe

Averroès est passé à la postérité pour sa dissociation partielle entre religieux, juridique et politique, position hautement révolutionnaire durant la période médiévale, que ce soit en terre d’islam ou de chrétienté.

Pour le philosophe Ernst Bloch, la principale thèse qui fait d’Averroès un révolutionnaire est l’idée que la matière contient en elle-même tous les possibles.

Pour Elisabeth Roudinesco, il représente le « prototype du penseur rebelle, véritable incarnation, depuis des siècles, d’un combat des Lumières contre le ­fanatisme religieux, qu’il soit chrétien ou musulman ? »

Pour Majid Fakhry, il est un des pères fondateurs de la pensée laïque en Europe de l’Ouest.

Alain de Libera (grand spécialiste de philosophie médiévale) le proclame précurseur de la psychanalyse.

Halima El Ghrari le loue comme « un promoteur de l’esprit scientifique dans la civilisation islamique ».

Denis Collin (philosophe marxiste républicain contemporain) « En affirmant les droits de la raison par rapport à la foi, Averroès (pour les Latins, les Arabes l’appellent Ibn Rushd) est réputé avoir inventé une doctrine de la double vérité, une vérité de la foi pour le vulgaire et une vérité de la raison pour le philosophe qui en pourrait être distincte, voire opposée... La pensée d’Averroès passera en Europe, et cet averroïsme va être un des foyers où puiseront tous les penseurs qu’on classera comme "hérétiques", voire "athées" ».

« Sans Averroès - mais il était historiquement nécessaire - le matérialisme dialectique ne pourrait pas exister comme aujourd’hui » (site maoïste Le matérialistes.com).

A l’époque médiévale, Averroès a été compris comme un grand réformateur affirmant que « la société humaine a pour but la connaissance et la sagesse dans un cadre de paix universelle. Il s’agit d’une forme primitive de laïcité. » (Wikipedia)

Un point est certain : Averroès a contribué au progrès du rationalisme aux dépens du mysticisme donnant une autonomie et une dignité à la science comme à la philosophie vis à vis de la religion.

L’influence d’Averroès sur tous les auteurs progressistes ainsi que sur tous les mouvements contestataires du Moyen Age puis de la Renaissance en fait sans aucun doute un géant de la pensée humaine, au même titre qu’Aristote, Spinoza, Marx...

Jacques Serieys

Bibliographie :

* L’Intelligence et la pensée : Grand Commentaire sur le livre III du De anima d’Aristote, suivi de De l’âme (Editions Le Monde)

* L’islam et la raison. Anthologie (Collection GF Flammarion)

Sitographie :

http://michelpeyret.canalblog.com/a...

http://lesmaterialistes.com/avicenn...

https://fr.wikipedia.org/wiki/Averr...


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