Mably, philosophe antilibéral du 18ème siècle

mercredi 15 février 2017.
 

- 1) Mably, critique de la monarchie absolutiste

- 2) Mably, critique des fondements de la pensée physiocratique puis "libérale"

- 3) Mably justifie l’explosion sociale de la Guerre des farines et en analyse les causes fondamentales

- 4) De Mably à Robespierre

- 5) Mably pour la surrection des citoyens

L’abbé Gabriel Bonnot de Mably fait partie des philosophes des Lumières. Il ne présente ni la radicalité sociale de l’abbé Meslier, ni la radicalité anticléricale de Voltaire, ni même la radicalité démocratique de Rousseau.

Testament de l’abbé Meslier (mort le 17 juin 1729), premier philosophe français des Lumières

30 mai 1878 Centenaire de la mort de Voltaire (intervention de Victor Hugo)

Jean-Jacques Rousseau, philosophe de la souveraineté populaire

Pourtant, son influence sur la Révolution française est évidente. Aussi, c’est durant les grandes années 1793 1794 que ses 15 tomes d’oeuvres complètes furent rassemblées avant d’être publiées en 1794 1795.

Sa pensée a influencé l’histoire réelle parce qu’elle répond au problème central qui se posait au 18ème siècle : la propriété privée et l’intérêt personnel égoïste constituent-ils les deux mamelles de l’ordre naturel humain.

Ses « conceptions morales et sociales l’ont fait considérer comme un précurseur, non seulement de la Révolution française mais de certaines théories socialistes » (Dictionnaire encyclopédique Quillet, 1934).

1) Mably, critique de la monarchie absolutiste

La France du milieu du 18ème siècle reste profondément ancrée dans l’univers mental de la monarchie et aveuglée par l’appareil idéologique d’Etat de celle-ci : l’Eglise catholique. Il faut avoir en tête ce monde clos et despotique pour comprendre la portée des critiques de Mably. La royauté absolue est présentée par le système comme relevant d’un ordre naturel divin confirmé par les rois de la Bible et les miracles opérés par les souverains français.

En un constat historique sibyllin, Mably ruine ce postulat et ouvre une boîte politique de Pandore... L’institution royale posée comme une bizarrerie, un caprice... bravo ! « Ici, le peuple lui même est législateur ; là, un Sénat et des familles privilégiées possèdent la Souveraineté ; qui est ailleurs confiée toute entière à un seul homme. Le code des nations offre le tableau le plus fidèle de la bizarrerie et des caprices de l’esprit humain. Chaque contrée a sa morale, sa politique et ses lois différentes. Au milieu de ce chaos ténébreux, comment trouver des droits et des devoirs qui appartiennent effectivement à l’humanité ? »

Dans Droits et devoirs du citoyen (1758), Mably répond à la question « Les hommes sont sortis des mains de la Nature parfaitement égaux, par conséquent sans droits les uns sur les autres, et parfaitement libres. Elle n’a point créé des rois, des magistrats, des sujets, des esclaves ; cela est évident ; et elle ne nous a dicté qu’une seule loi : c’est de travailler à nous rendre heureux... tout appartenait à chacun d’eux. » Un tel discours préfigure Rousseau et surtout l’article 1 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».

Mably n’en reste pas au constat, il poursuit sur la nécessité pour les humains de prendre leur destinée en mains.

Dans la 3ème partie de ses Observations sur l’histoire de France » (rédigée en 1765 mais parue en 1788), il analyse l’évolution des Etats Généraux jusqu’à l’ascension de la monarchie absolue. Il en tire une argumentation très construite en faveur d’une monarchie constitutionnelle. Aussi, le livre fut interdit et les premiers exemplaires parus brûlés.

2) Mably, critique des fondements de la pensée physiocratique puis "libérale"

« Je crains que votre ordre naturel ne soit contre nature […] Dès que je vois la propriété foncière établie, je vois des fortunes inégales. Et, de ces fortunes disproportionnées, ne doit-il pas résulter des intérêts différents et opposés, tous les vices de la richesse, tous les vices de la pauvreté, l’abrutissement des esprits, la corruption des mœurs civiles et tous ces préjugés et ces passions qui étoufferont éventuellement l’évidence sur laquelle cependant nos philosophes mettent leur dernières espérances ? »

« Quand la propriété foncière serait beaucoup plus favorable à la reproduction des richesses qu’elle ne l’est en effet, il faudrait encore préférer la communauté des biens. Qu’importe cette plus grande abondance, si elle invite les hommes à être injustes et à s’armer de la force et de la fraude pour s’enrichir ? Peut-on douter sérieusement que dans une société où l’avarice, la vanité et l’ambition seraient inconnues, le dernier des citoyens ne fût plus heureux que ne le sont aujourd’hui nos propriétaires les plus riches ? »

Depuis son décès, son oeuvre a fait l’objet de nombreuses études et débats. Ce fut surtout Renato Composto ( Les théories socialistes de l’abbé Mably) qui chercha à mettre en évidence les tendances radicalement démocratiques et égalitaires de Mably. Même s’il n’a pas élaboré un véritable communisme, ses théories étaient, pour Composto, une expression authentique des intentions révolutionnaires qui pouvaient inspirer le « sans-culottisme » et le babouvisme. Galliani tout comme J. L. Lecercle, qui insistait pour prendre au sérieux les pensées communistes de Mably comme il l’avait fait lui, argumentèrent de la même façon.

L’article d’Encyclopedia Universalis concernant Mably résume ainsi son antilibéralisme conséquent dans l’analyse, modéré dans les propositions « Tout en dénonçant la concentration croissante des fortunes, ainsi que, en termes déjà modernes, l’appropriation des moyens de travail par une classe capitaliste de propriétaires fonciers au détriment des salariés, il admet le caractère irréversible de l’institution de la propriété privée. Pour limiter les effets d’une inégalité croissante, il préconise la suppression de la transmission héréditaire des patrimoines. »

3) Mably justifie l’explosion sociale de la Guerre des farines et en analyse les causes fondamentales

En 1774, Turgot veut déjà mettre en pratique la lamentable théorie libérale du ruissellement : enrichir les riches pour que leur argent "ruisselle" ensuite sur toute la société. Pour cela, il décrète la liberté du prix et du commerce des grains. Conséquence immédiate : le prix du grain et du pain grimpent en flèche. Le milieu populaire se voit obligé de choisir entre la famine noire et le sang face à l’armée déployée partout pour protéger les grains dont la concurrence serait devenue "libre et non faussée".

Mably explose ce baratin du ruissellement jamais vérifié

« Comment voulez-vous que le peuple se repaisse des belles expériences des économistes tandis qu’il a faim et n’a d’argent que pour acheter la moitié du pain dont il a besoin. Il faut avoir de quoi vivre et n’être à jeun trop tard pour goûter la politique et la philosophie... Vous voulez enrichir les propriétaires en ruinant tout le monde : rien n’est plus ridicule. ».

Il dénonce également la politique économique fondée sur l’offre qui entraîne surproduction, concentration et spéculation

« Ne faut-il pas que les vendeurs trouvent des acheteurs à leur aise ? Plus ceux-ci sont hors d’état d’acheter, moins les autres pourront vendre... Vous n’avez qu’à réfléchir un moment à ce qui arrivera dès que votre liberté du commerce sera établie... des espèces de marchands formeront de grands magasins de blé ; ils auront intérêt à le vendre le plus cher qu’il leur sera possible... »

Autre absurdité dénoncée par Mably : croire que l’enrichissement des patrons permettra de mieux payer les manouvriers (salariés).

« Vous avez la dureté et l’injustice de ne pas proportionner les salaires des manouvriers aux prix des denrées que votre avarice a établis. »

Mieux, Mably analyse bien l’abus honteux du mot de liberté par le libéralisme. En effet, ce système fondé sur l’intérêt des plus riches présenté comme l’intérêt général nécessite une justice sans la moindre tolérance pour les pauvres et le déploiement de forces de l’ordre nombreuses

« O, l’admirable politique qu’il faut défendre et soutenir par des mousquets et des baïonnettes. »

Mably comprend aussi que la concurrence libre pousse en fait à la concentration et à la formation de grandes entreprises. Ainsi se forme un nouveau pouvoir fondé sur la seule recherche du profit qui menace toute la société.

« Si vous êtes persuadés que tout vous appartient, que la société est faite pour vous, et que vous devez seuls en recueillir les avantages, vous ne méritez pas qu’on daigne vous écouter et il faut vous traiter comme des ennemis publics. »

En bon philosophe politique, Mably poursuit son argumentation en invoquant la nécessité d’une politique bloquant la logique de la croissance du capital

« Quel sera l’homme assez peu raisonnable pour prétendre qu’une saine politique ne peut prescrire aux riches les conditions auxquelles ils jouiront de leur fortune tout en les empêchant d’opprimer les pauvres »

4) De Mably à Robespierre

Florence Gauthier, universitaire française spécialiste de la révolution française, a publié une analyse remarquable sur ce sujet dont je reprends le titre et la démarche.

Au paroxysme du processus de radicalisation populaire et des difficultés (politiques, économiques, militaires...) de la Révolution, se développent fréquemment des mouvements sociaux imposant une régulation du prix des denrées de première nécessité, en particulier du pain. Ces pratiques s’opposent évidemment au système de "libre marché" cher au libéralisme. De cette expérience naîtra chez le robespierriste puis babouviste Buonarotti le concept "d’économie sociale" dans son ouvrage sur la Conspiration pour l’égalité.

Buonarotti, héritier des Lumières, robespierriste puis socialiste, au directoire de la Conjuration des Egaux 30 mars 1796

Il ne fait pas de doute que les pratiques populaires de fixation d’un maximum des prix provient sont surtout générées par les besoins alimentaires de la population (voir Georges Rude La foule dans la Révolution française). Ceci dit, la critique théorique par Mably du libéralisme, particulièrement en ce qui concerne le commerce des grains leur donne une cohérence politique de 1792 à 1794.

Comme l’écrit Florence Gauthier, « la critique que développe Mably du système de liberté illimitée expérimenté par Turgot en 1775 nous conduit à un projet égalitaire. Mably fut, en effet, un critique perspicace des physiocrates puis des libéraux, et à la suite de la Guerre des farines, il lança les principes de base du projet de société égalitaire et antilibérale de son texte intitulé Du commerce des grains. Ce projet fut repris et développé par les robespierristes en automne 1792. »

Concernant l’argumentation de Mably, « Il en vient à la critique du droit de propriété défini par les économistes. La liberté du commerce repose sur une conception particulière du droit de propriété : le droit d’user et d’abuser sans aucune entrave de ses propriétés. Ce qui disparaît dans cette définition, c’est le "droit à l’existence" des impropriétaires... Aussi, il établit le lien entre liberté économique et loi martiale... Ayant compris que le marché des denrées vitales était l’enjeu essentiel des transformations économiques et sociales de son temps, il rattache cette question au processus d’expropriation prolétarisation de la paysannerie, à la formation de la grande exploitation agricole et à la soumission du marché des denrées vitales au capital commercial. Les mesures proposées par Mably ont un double objectif : par la limitation stricte à l’exercice du droit de propriété, il s’agit de briser le capital commercial et de réorganiser les échanges en conséquence. » (Florence Gauthier, De Mably à Robespierre, un programme économique égalitaire 1775 1793)

5) Mably pour la surrection des citoyens

« Si des citoyens ont fait des conventions absurdes ; s’ils ont établi un gouvernement incapable... ; si en cherchant la route du bonheur, ils ont pris un chemin opposé ; si malheureusement ils se sont laissé égarer par des conducteurs perfides et ignorants ; les condamnerez-vous inhumainement à être les éternelles victimes d’une erreur ou d’une distraction ? La qualité de citoyen doit-elle détruire la dignité de l’homme ? Les lois faites pour aider et soutenir notre liberté doivent-elles nous avilir et nous rendre esclaves ? Ce désir immense que nous avons d’être heureux réclame continuellement contre la surprise ou la violence qui nous ont été faites. »

Jacques Serieys


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