Les Qarmates (Carmates, Karmathes), révolution arabe du Haut Moyen Age

jeudi 24 août 2017.
 

Les soulèvements populaires et révolutions du Haut Moyen Age sont très mal connus. Celui des Qarmates mérite d’être cité pour sa puissance, sa durée et ses conséquences.

L’existence historique de ces Karmathes ne peut se comprendre hors du grand foisonnement intellectuel du monde arabo-musulman aux 8ème et 9ème siècles, particulièrement en Mésopotamie (actuel Irak) et environs. Les mu`tazilites fondent la première école de théologie rationaliste en Islam qui devient rapidement la principale école de pensée dans l’élite intellectuelle de la dynastie abbasside. Les califes font traduire les textes de la philosophie et des sciences grecques, de la littérature et de la sagesse persane. Le développement et la diffusion des connaissances intellectuelles sont encouragés. Une grande tolérance permet l’épanouissement d’une poésie hédoniste et antireligieuse.

Les chiites ismaéliens

Les chiites minoritaires se reconnaissent dans le mutazilisme et gagnent en audience. Au décès de l’imam Ja`far as-Sâdiq (en 765), ils se divisent en plusieurs courants dont les Ismaéliens qui se revendiquent des imams cachés (Ismail, fils aîné de ce Ja`far as-Sâdiq et ses 4 descendants) par mesure de protection. Leur encyclopédie de référence " Les Épîtres des Frères de la pureté (Ikhwân al-Safâ’"), souvent brûlée par les oulémas sunnites, présente un grand intérêt :

- son idée centrale consiste en la nécessité d’instruire l’être humain par la philosophie et une connaissance graduelle afin de cheminer sur le droit chemin

- son caractère d’avant-garde au coeur du Moyen age se découvre en particulier dans son hymne à la tolérance préconisant une pluralité de voies pour accéder au salut

Les chiites ismaéliens construisent leurs réseaux d’une part au Moyen-Orient (particulièrement en Irak, Syrie, Palestine, Golfe persique), d’autre part au Maghreb où ils rallient de nombreux partisans chez les Berbères avant d’imposer temporairement leur autorité du Maroc à l’Egypte.

Les Karmathes du IXème au XIème siècle

Le contexte tolérant mêlant religion, politique et philosophie permet le développement de réseaux parmi les ismaéliens autour de personnages charismatiques comme Hamdan Karmath, fondateur du courant qui deviendra celui des Karmathes. Au 9ème siècle, leurs idées sociales et égalitaires leur permettent de recruter largement parmi les ouvriers et paysans de la plaine mésopotamienne.

Leur agitation religieuse et sociale débouche sur une puissante jacquerie des milieux pauvres du califat abbasside et sur leur maîtrise durant 174 ans de l’île de Bahrein.

Ils fondent un état ( 903-1077) aux prétentions égalitaires, parfois qualifié de communiste, qui contrôle pendant un siècle la côte d’Oman. Des Qarmates font du prosélytisme dans toutes les régions atteintes par les missions ismaélites : Yémen, Sind, Khorasan, Transoxiane. Ils entreprennent contre les Abbassides, puis contre les Fatimides, des excursions militaires (dont le sac de la Mecque et Médine en 930) qui leur valent une réputation de guerriers redoutables... L’ismaélisme des Qarmates, probablement influencé par le mazdakisme, se distingue par son messianisme, son millénarisme et le radicalisme de sa contestation de l’inégalité sociale entre les hommes libres... Au dualisme gnostique et à l’ésotérisme inspiré du néoplatonisme communs à tous les courants ismaéliens, ils joignent un programme social révolutionnaire et utopiste qui prône la redistribution des terres et la mise en commun des biens, répondant aux attentes de populations souffrant de l’inégalité économique qui s’est aggravée sous les Abbassides. Ils recueillent à cet égard peut-être aussi l’héritage du mazdakisme (Wikipedia)

C) Les croyances des Qarmates

Selon Louis Gardet (historien spécialiste de l’islam), les Qarmates professaient « un communisme initiatique de sources ismaéliennes à revendications sociales... » D’après Baghdadi, ils mettent en cause les Evangiles, la Torah comme le Coran et ne croient pas en l’existence des anges dans le ciel.

Le grand universitaire et islamologue français Louis Massignon affirme que l’origine du thème des Trois imposteurs (Moïse, Jésus, Mahomet) remonte à Abû Tâhir Sulaymân (907-944), troisième dirigeant du royaume qarmate de Bahreïn.

« En ce monde, trois individus ont corrompu les hommes, un berger, un médecin et un chamelier. Et ce chamelier a été le pire escamoteur, le pire prestidigitateur des trois. »

Une telle conviction dans la bouche d’Abû Tâhir Sulaymân n’est pas surprenante puisque nous connaissons d’autres prises de position du même type.

12 janvier 930 Prise de La Mecque par les Qarmates

Le célèbre Ibn Al Jazzar (dont l’université de Sousse porte aujourd’hui le nom) rend compte de la moquerie suivante lancée lors de la prise de la ville de La Mecque le 12 janvier 930 par les Karmathes d’Abou Tahir « "Vous êtes des ânes, dit-il ; vous adorez des pierres ; vous faites des processions autour d’elles ; vous les baisez et vous dansez en leur honneur ; si vos chefs, qui vous enseignent ces folies, ne savent pas mieux, il n’y a que les armes qui puissent faire cesser ces sottises." Je compris alors que c’étaient des incrédules (zanadika) et les restes de ces rebelles qui s’étaient révoltés après la mort du Prophète. » Pire, les rebelles s’emparent de précieuses reliques conservées à La Mecque : la pierre noire (kaaba) qui leur sera rachetée, la perle yatima, les boucles d’oreille de Marie, la corne du bélier d’Abraham et la verge de Moïse...

Le poème du Nouveau prophète (publié à la partie Carmates dans "La gloire des athées", Editions Les nuits rouges), extrait

Chaque prophète a sa loi.

Et voici la loi de ce nouveau prophète :

Il nous dispense de faire la prière,

Il abolit le jeûne et n’est point rigoureux.

Quand les hommes se disposent à la prière,

ne te lève pas avec eux ;

Et quand ils jeûnent, mange et bois librement.

Ne cherche pas à prendre part à la course d’el-Sefa (pèlerinage à La Mecque)

...

D’après ma doctrine, le vin est permis

Comme l’eau du ciel.

D) La puissance militaire du mouvement Carmate

Prenons l’exemple de la prise de Damas en 902 903. Le chef qarmate, Zikrawayh, établi dans le Bas-Iraq, lance tout d’abord ses armées, commandées par son fils, Sahib al-Naqa, face à celles du calife de Bagdad et les écrase. Il les envoie ensuite en Syrie afin de faire de nouveaux adeptes et rallier les tribus arabes de la région. Les Karmathes anéantissent en juillet 902 les contingents du gouverneur de Damas (dépendant du calife d’Egypte). Celui-ci reconstitue une armée et la dirige à nouveau face aux rebelles qui sortent encore vainqueurs le 3 mars 903 à Mezzé.

Le 1er avril commence un siège de trois mois et vingt jours. L’armée égyptienne, commandée par un général d’origine bysantine, vient affronter les Qarmates pour faire cesser le siège. La bataille se déroule prés du village de Kunaykar, situé à 30 km au sud-ouest de Damas. Son résultat est indécis (même Sahib al-Naqa est tué) mais les pertes de l’armée régulière sont telles qu’elles ne peuvent s’attaquer aux troupes carmates qui encerclent Damas.

Le calife abbasside al-Muktafi entre en Syrie du Nord le 20 mars 903 avec une armée de 10 000 hommes pour profiter de l’affaiblissement des adversaires. Le 27 août 903 ces troupes sont écrasées par les Qarmates dans les environs d’Alep. Cependant le calife organise un nouveau corps, très puissant, qui réussit à faire lever le siège.

Cependant, en mars 906, les Karmates lancent une nouvelle attaque vers Damas en s’appuyant sur la tribu arabe des Ulays qu’ils avaient rallié à eux. Au moins deux offensives leur ont permis de maîtriser la grande ville de Syrie, en 968 969 et en 971.

La conséquence la plus immédiate de ces opérations agressives fut l’affaiblissement du califat abbasside.

E) Les Trois imposteurs, du mouvement Carmate aux Lumières du 18ème siècle

Ce thème des Trois imposteurs (Moïse, Jésus, Mahomet), initié par les Karmathes, a connu une épopée surprenante. Pour ne pas être trop long sur la postérité de ce sujet, je vais m’en tenir à deux citations :

Lumière et laïcité Au Moyen Age et à la Renaissance circule un livre mythique dont on ne connaît guère les auteurs « Le livre des Trois Imposteurs, Moïse, Jésus, Mahomet »... On attribue cette première notion à Abu Tahir qui déclare "En ce monde trois individus ont trompé les hommes. Un berger, Moïse, un guérisseur, Jésus, et un chamelier, Mahomet, et ce chamelier a été le pire escamoteur, le pire prestidigitateur des trois"... Au début du 13eme siècle Simon de Tournay à l’Université de Paris est accusé d’hérésie car il reprend la thèse des Trois Imposteurs. En 1344 les relevés de l’Inquisition montrent le procès de Thomas Scoto en Espagne qui est envoyé au bûcher car il déclare que " Moïse Jésus et Mahomet sont bien des imposteurs"...

Wikipedia : La thèse des trois imposteurs, connue en Europe dès le XIIIe siècle (elle est mentionnée par Thomas de Cantimpré), a été attribuée à diverses personnes suspectées d’athéisme ou accusées de blasphème ou d’hérésie. Parmi les noms proposés comme auteurs de l’idée ou de l’ouvrage anonyme : Averroès, Frédéric II, Boccace, Pomponazzi, Machiavel, Pierre l’Arétin, Bernardino Ochino, Michel Servet, Jérôme Cardan, Giordano Bruno, Marc-Antoine Muret, Jacques Gruet, Vanini, Hobbes, Spinoza, Matthias Knutzen, le baron d’Holbach, pour s’en tenir aux plus célèbres. Raoul Vaneigem se réfère également à François Scoto, Herman de Rijswick (-1512), Noël Journet (-1582), Geoffroy Vallée (1550-1574), Jean Rousset de Missy... Il existe en fait de nombreux exemplaires du Traité des trois imposteurs/Esprit de Spinoza, avec des différences plus ou moins grandes entre eux. Une troisième version fut éditée par le baron d’Holbach quelque décennies plus tard et vite attribuée à son éditeur.

Jacques Serieys


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