9 février 1971 Richard Deshayes défiguré, Gilles Guiot emprisonné

lundi 13 novembre 2017.
 

A) 9 février 1971 : Le lycéen Gilles Guiot emprisonné pour présence sur le lieu d’une manifestation

Gilles Guiot est élève en classe de mathématiques supérieures. Bon élève, il n’a aucun engagement politique ; mais il a envie de découvrir les manifs joyeuses, dynamiques de l’époque. Il accompagne donc un ami à la manifestation qui a lieu le 9 février, Place Clichy, tout près du lycée. La manifestation se déroule rapidement, sans la moindre violence à une personne ou à un bien. Cependant, la police charge brutalement, les manifestants s’enfuient, sauf Guiot qui n’a rien à se reprocher. Il est embarqué par la police.

Lui, l’excellent élève studieux et tranquille, ne faisant pas de politique, découvre la réalité des fourgons de police charriant les manifestants embarqués, les coups et injures... Au commissariat, il joue sa liberté sur un procès-verbal illisible. On lui demande s’il veut être jugé en flagrant délit. Certain de son bon droit, il dit « oui ». Il est accusé de violences par deux policiers, condamné à six mois de prison, dont trois fermes, par la 23ème chambre correctionnelle et embastillé sur-le-champ.

« Une erreur, il s’agit forcément d’une erreur, protestent les parents, les professeurs, les condisciples de Guiot. Le proviseur du lycée Chaptal témoigne qu’en ces temps de peste on a justement fait main basse sur un élément sain. La fédération Cornec de parents d’élèves s’indigne qu’un mineur échoue si promptement derrière les barreaux. La cour d’appel est saisie d’urgence. » (Génération, Patrick Rotman, Hervé Hamon). La chancellerie ne bronche pas ; le cour d’appel décide le maintien en prison le temps qu’elle statue sur le fond "Six jours de prison, ça n’a jamais tué personne".

C’est alors que part comme une traînée de poudre la première grève générale des lycées de l’après mai-68, grève générale massive qui va se répéter chaque printemps durant cinq ans.

Cette réaction massive des lycéens et les preuves évidentes du fait que l’accusation de violences ne tient pas debout font que Gilles sera rejugé et libéré.

B) 9 février 1971 Richard Deshayes défiguré par une grenade policière

Elève instituteur à l’école normale d’Auteuil, Richard Deshayes est alors un jeune militant du groupe Vive la révolution et figure de proue de l’éphémère Front de Libération de la jeunesse (FLJ) par ses poèmes. Lors de la dispersion de la manifestation du 9 février 1971 (la même que pour Guiot), un policier nommé Le Floch lui tire une grenade à bout portant en pleine figure alors qu’il est baissé pour aider une jeune fille à se relever. Evanoui (40 fractures au visage, un oeil perdu, le nez disparu...) il est encore tabassé à terre par d’autres policiers.

Voici le résumé de l’affaire par Christophe Bourseiller (professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris) :

"Alors qu’il tente de relever une fille, étendue à terre, un policier épaule calmement son fusil lance-grenade et lui tire à bout portant dans le visage. Les éclats cisaillent son oeil droit. Sonné, gravement blessé, Richard Deshayes s’écroule. Immédiatement, d’autres membres des forces de l’ordre se jettent sur lui et frappent à coups de botte le corps allongé... Par sa vitrine, un pharmacien a vu toute la scène. Il appelle Police Secours. Mais aucun car ne se dérange. Il faudra attendre qu’une ambulance privée parvienne à se faufiler... Le lendemain, cinq hommes en civil déboulent sans frapper dans la chambre d’hôpital du jeune homme. Ce sont des policiers venus en quelque sorte "faire le ménage". La grenade tirée sur Richard Deshayes n’était pas règlementaire. Il s’agit maintenant d’en faire disparaître les traces. Peine perdue... les parents ont eu le temps d’emporter les pièces à conviction."

Dans Génération, Léo Hamon et Patrick Rotman décrivent globalement, après enquête, le même scénario :

« A l’angle de la rue..., il aperçoit une fille étendue, sonnée, sûrement blessée. Il pivote vers elle, commence à se courber pour lui porter assistance. Tout près, un homme en noir épaule son fusil lance-grenade, profite de cette cible quasi-figée, tire droit au visage. La grenade n’est ni fumigène ni lacrymogène. Elle appartient à une catégorie méconnue. Ses éclats cisaillent l’oeil droit du manifestant. Plusieurs hommes de la brigade spéciale s’approchent, ricanants, shootent à coups de botte dans le corps effondré.

Par sa vitrine, un pharmacien a vu la scène et téléphone à Police secours. Vite, dit-il, c’est terrible, un jeune garçon risque de mourir. Police secours ne se dérange pas. Le blessé attendra qu’une ambulance privée puisse parvenir jusque-là.

Le lendemain matin, quatre ou cinq types en civil se présentent à l’hôpital... Ils grimpent vers les étages, bousculent gentiment l’infirmière et pénètrent dans la chambre... Ce qu’ils recherchent, c’est le blouson de leur victime -criblé de ferraille en miettes, dont l’analyse pourrait s’avérer compromettante... »

C) "Nous ne sommes pas contre les vieux. Nous sommes contre ce qui les fait vieillir"

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Quelques heures avant d’être défiguré par les gardiens de la paix, Richard Deshayes travaillait sur un texte que le titre ci-dessus (devenue célèbre) résume bien.

Reproduit dans Tout, journal de VLR, cet appel ne manque pas de contenu.

Il insiste sur la nécessité pour les jeunes qui remettent en cause la société de porter en même temps un projet « La destruction ne s’alimente pas d’elle-même mais d’un projet de vie nouveau, et c’est en tant que tel que le mouvement de libération de la jeunesse peut prétendre subvertir cette société où toutes les perspectives de subsister se font sur le renoncement à vivre et à développer toutes les facultés qui sont propres à chaque individu... »

« La scission dans l’homme s’accomplit irrémédiablement dès qu’il a renoncé à sa jeunesse, dès qu’il la fige en souvenirs, en regrets - le bon temps, le temps des copains. Le bon temps est celui qu’on prend maintenant et ici ! La jeunesse, c’est le refus de cette scission dans l’être, c’est la rupture dans le processus dévitalisant du renoncement. »

« Faire l’amour est de loin une des choses les plus agréables que nous connaissions... Personne n’a plus rien à nous interdire, et sur ce plan encore moins que sur le reste si l’on considère le naufrage sexuel de nos parents. On nous brime le sexe, mais ça ne va pas durer ! »

D) TEMOIGNAGE DE RICHARD DESHAYES (Nouvel Observateur Mars 1976)

Je m’appelle Richard Deshayes et je suis depuis plus de cinq ans en procès contre la Ville de Paris, représentée en la personne du préfet de police. Ce qui motive ce texte est le fait nouveau suivant : le procès aura lieu le 7 avril 1976 devant la première chambre civile du tribunal de Paris.

Mes défenseurs sont Mes Roselard-Vigier, Pinet et Leclerc.

De quelle affaire s’agit-il ? Un bref rappel est nécessaire. Le 9 février 1971, le Secours rouge de Jean-Paul Sartre appelle à une manifestation qui part de la butte Montmartre. Il s’agit de soutenir la grève ouvrière d’occupation de l’usine Batignolles à Nantes et conjointement d’attirer l’attention de l’opinion publique sur une grève de la faim menée par des militants maoïstes emprisonnés contre leurs conditions d’incarcération.

La manifestation se déroule sans heurts (aucune plainte ne sera déposée pour quelque détérioration que ce soit contre ses organisateurs), puis elle est bloquée et chargée par les brigades spéciales d’intervention. C’est la débandade, il y a des matraquages, les manifestants se dispersent sans l’ombre d’une résistance (pas un policier ne sera égratigné).

A ce moment, je fuis et je suis isolé au coin de la rue du Poteau et de la rue Duhesme. J’entends un appel derrière moi et les cris d’une fille que les policiers « tabassent » alors je me retourne, et puis plus rien. Je reprendrai connaissance à l’hôpital.

On me dit que j’ai reçu en pleine figure un projectile tiré sur moi par un policier, au moyen d’un fusil lance-grenades. J’ai le visage enfoncé, un oeil éclaté qu’on m’enlève aussitôt, l’autre est déchiré, je n’ai plus de nez, la mâchoire et les dents sont brisées, soit en tout quarante fractures de la face. Des policiers essaient de récupérer mes vêtements qui pourraient servir de pièce à conviction.

Ce qui m’est arrivé suscite une assez vive émotion, et deux jours plus tard, je crois, l’incarcération du lycéen Guyot catalyse l’indignation. C’est l’affaire Guyot, soit le mouvement de grève nationale des scolarisés qui eut cette ampleur sans précédent dont on se souvient peut-être. Voilà pour les faits eux- mêmes.

Ma famille porte alors plainte contre la police, qui, soit dit en passant, est, à cette époque, tellement sur la sellette, en raison de ses brutalités, que son syndicat majoritaire organise une journée d’information publique.

Que va faire la justice de cette plainte ? Une enquête est ouverte par le juge Ber- nard : témoignages, confrontations, expertises médicales et balistiques... L’enquête menée par l’I.G.S. ( la police des polices) vient nourrir le dossier. Tout cela, trois ans plus tard environ, aboutit à l’inculpation du poli- cier Le Floch pour « blessure involontaire ».

Premier motif d’étonnement : pourquoi « blessure involontaire », alors qu’il y avait dans l’instruction de quoi soutenir et prouver que j’avais été tiré de sang-froid à très faible distance ? Est-ce que, par ailleurs, les coups de crosse qui ont achevé de m’enfoncer le visage alors que j’étais déjà à terre étaient aussi involontaires ? Quelle est la thèse exacte qui soutient l’inculptation pour « blessure involontaire » ? C’est tout naturellement celle de la police : M. Le Floch était déséquilibré par une grêle de projectiles, il n’a pu assurer son coup, qui, au lieu de partir en l’air pour disperser la manifestation, m’est arrivé en pleine figure à tir tendu. Cette thèse serait presque comique tant elle est grossière.

La manifestation était déjà dispersée, alors pour- quoi tirer cette grenade ? De plus, une mar- chande a témoigné devant M. Bernard qu’il n’y avait eu, ni à ce moment ni avant, d’affrontements ; tous les témoignages décrivent non pas un heurt entre deux forces mais une panique et une débandade éperdue. Plus encore, une jeune femme a témoigné qu’elle avait vu un policier me « tirer » posé- ment, et c’est précisément sur ce témoignage que M. Le Floch fut inculpé. Bien sûr, tout cela aurait pu être discuté dans le cadre d’une inculpation pour « blessure involontaire », et il était possible que, la cour se déclarant in- compétente, envoie M. Le Floch aux assises...

Seulement voilà, autre motif d’étonnement j’ai attendu plus de trois ans cette inculpation dans l’incertitude et parfois un certain désespoir, puis tout à coup cette inculpation tombe, et cela est juste. Mais, si elle tombe, c’est précisément quelques jours avant l’élection présidentielle, si bien que M. Le Floch aussitôt inculpé est amnistié. Quel merveilleux hasard ! Il faut dire pour ceux qui ne croient pas au hasard qu’entre-temps M. Le Floch a été gradé. Sans doute pour certains services rendus et peut-être en récompense ? L’intérêt de ce tour de passe-passe, c’est que le procès est transféré du ressort pénal au ressort civil.

Notons d’abord que le transfert du dossier du pénal au civil n’est même pas automatique : il faut le demander. En clair, plus question d’envoyer M. Le Floch aux assises, ni même de l’inquiéter, car le procès, de procès d’inculpation de la police parisienne à travers l’un de ses représentants, devient un procès de «  partages des responsabilités » entre moi- même et la Ville de Paris, la mienne étant engagée du fait que la manifestation du 9 février 1971 était interdite. Je manifestais, soit ; mais encore eût-il fallu que cette inter- diction soit rendue publique, car je l’ignorais.

L’avocat du préfet de police va donc faire son possible pour démontrer que je n’ai pas volé ce qui m’est arrivé et que j’en suis en quelque sorte le premier responsable. Cette démonstration vise concrètement à nier le bien-fondé de ma demande de réparation, cette négation ne fonctionnant en fait que pour réduire l’indemnisation demandée par mes défenseurs et moi-même. En gros, la question va être : Dans les conditions où se sont déroulés les faits cités, combien pour mon visage, ma semi-cécité définitive, ma souffrance, l’angoisse de ma femme et de mes enfants ? Combien pour mon incapacité professionnelle et la précarité matérielle dans laquelle je me suis trouvé plongé ? Combien pour mes vingt ans éclatés ?

Quoique la trouvant abjectement prosaïque, je ne peux vraiment pas m’offrir le luxe de me désintéresser de cette question et de sa réponse. Ce qui fonctionne en matière de partage des responsabilités dans ce genre de cas c’est la « jurisprudence Charonne ». Un autre souvenir. D’après cette jurisprudence, les responsabilités sont partageables.

L’indemnisation objective, qui repose sur des critères d’estimation de pertes et de souffrances physique et morale, est diminuée par l’estimation subjective que la victime est dans une proportion déterminable responsable des préjudices qui lui ont été portés ; c’est-à-dire que les gens assassinés en 1961 à la manifestation de Charonne par la police furent considérés comme partageant la responsabilité de leur meurtre avec leurs meurtriers. [...]

Pour ce qu’il semble leur en coûter, les policiers assassins auraient tort de se gêner ils sont payés, entraînés et gradés pour cela, et surtout, en cas de « bavure », ils sont presque toujours couverts par la justice. Je veux signaler enfin que si ce procès passe, ce n’est qu’au bout de plus de cinq ans d’attente, et uniquement parce que mes défenseurs ont assigné le tribunal à jour fixe. Sans cette assignation, j’attendrais encore qu’une justice peu empressée daigne s’occuper de mon affaire.

Enfin, le verdict du 7 avril 1976, en dépit du long travail de désamorçage de ce qui y est réellement en jeu, sera de toute façon signifiant d’une attitude de la magistrature à l’égard de ces gestes sauvages de répression, dont le sien s’est jusqu’à présent si peu différencié, se bornant à en être a posteriori la lettre froide et sourde là où le sang avait irrémédiablement coulé.

Dans son contexte social et humain, il importerait que le procès du 7 avril ne soit pas trop indécent. Que chaque partie y engage sa responsabilité, comme j’y engage la mienne, et beaucoup plus.


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