Histoire tchèque : Vlasta et la guerre des filles

lundi 13 novembre 2017.
 

Plusieurs récits du Haut Moyen Age font état d’un soulèvement de femmes tchèques débouchant sur une forme de sécession et de lutte armée contre le pouvoir politique détenu par des hommes.

Nous mettons en ligne cet article comme complément de :

Femmes dans l’histoire à l’esprit libre, aux idées humanistes, émancipatrices, socialistes

Amazones de l’Antiquité : une réalité obscurcie par les mythes

A) Le récit de Cosmas de Prague

Ce texte fait partie de la Chronica Boemorum (Histoire des habitants de la Bohême, pays des Tchèques). Il a été rédigé par Cosmas de Prague, un intellectuel européen des 11ème et 12ème siècles, devenu doyen de la cathédrale de Prague et historien de son peuple. il sera repris par la savant polonais Jan Potocki au 18ème siècle dans Fragments historiques et géographiques sur les Slaves.

Le premier livre de cette "chronique des Bohémiens" raconte l’installation des premiers slaves tchèques. Au fil des siècles « la prospérité se change en adversité, la communauté en propriété ». Le peule se choisit régulièrement un juge suprême dont la fonction ressemble à celle d’un chef.

Au début du 8ème siècle, c’est une femme du nom de Libuše (Libussa en allemand) qui est choisie pour ce poste. « C’était une femme étonnante entre les femmes, prévoyante dans le conseil, forte pour le discours, chaste dans son corps, pure dans ses moeurs, unique pour juger les différents du peuple, affable pour tous, mais encore plus aimable, l’honneur du sexe féminin pour son habileté à conduire et gouverner les hommes. »

Ce rôle de Libuše n’est pas surprenant vu ce qu’écrit Cosmas sur les jeunes femmes tchèques « Elles portaient les armes comme les Amazones, chassaient dans les forêts et se créaient des chefs pour les commander ; et elles ne se donnaient point à des hommes mais les choisissaient ; leurs habits étaient aussi pareils en tout à ceux des hommes, comme chez les Scythes appelés Plauciens ou Picénates... »

« Leur audace en vint au point qu’elles construisirent un fort sur un rocher escarpé, non loin de la ville de Prague et l’appelèrent Diewin (ville des filles). Les jeunes gens, indignés de cette conduite, construisirent un autre fort... Ils étaient plus braves mais les filles plus habiles à tromper. Et tantôt ils étaient en guerre et tantôt ils faisaient la paix. »

Au cours d’une fête nocturne, les hommes enlèvent les filles. « Depuis lors et après la mort de Libuše, nos femmes ont toujours été sous la puissance de leurs maris. »

B) Deux autres récits paraissent confirmer l’existence de tribus ou villes de femmes guerrières tchèques au 8ème siècle

Il s’agit tout d’abord d’un texte rédigé par un contemporain, Paulus Diaconus, qui fut l’historien des Lombards (Italie du Nord). « Un jour que les Lombards marchaient, ayant leur roi à leur tête, ils arrivèrent à un fleuve dont le passage leur fut disputé par les Amazones... Moi même, j’ai entendu rapporter à quelques-uns que, dans le fond de la Germanie, il existe encore aujourd’hui pareille race de femmes. »

Ibrahim Ibn Jakub, géographe juif de langue arabe, voyagea au 10ème siècle en Europe centrale et orientale. Voici un extrait de son récit « A l’Ouest de la Russie est la ville des femmes. Elles possèdent des terres et des esclaves. Elles se font faire des enfants par leurs valets. elles tuent leurs enfants mâles. elles montent à cheval, font elles-mêmes la guerre et ont beaucoup de vigueur ainsi que de courage. »

C) Résumé d’autres récits d’historiens sur "la guerre des filles"

Dans son ouvrage Amazones, guerrières et gaillardes, Pierre Samuel (mathématicien, érudit réputé et écologiste actif des années 1970) fait un résumé de huit autres récits d’historiens sur le même sujet :

« Pour certains, au lieu que Libussa ait été choisie par son père Krok pour lui succéder, elle est élue par le peuple... Tous vantent ses qualités au gouvernement, son sens de la justice... Libussa s’était formé une garde du corps composée uniquement de jeunes filles qui l’accompagnaient souvent à la chasse. »

« Un jour, cette troupe est faite prisonnière par une horde d’ennemis bien plus nombreux. Espérant en tirer une rançon, ces ennemis les épargnent et les font prisonnières. Le lendemain, une des prisonnières, Wlasta, fille d’une force et d’une adresse rares, voit qu’elles ont des chances de se débarasser de leurs gardiens ; à son signal, les filles se précipitent sur eux, surmontant leur résistance au corps à corps, s’emparent de leurs armes et de leurs chevaux et s’enfuient. A la suite de ce haut fait, Libussa donne à Walasta le commandement de sa garde du corps. »

« Selon certains, cette troupe résista victorieusement à des invasions barbares. Enthousiasmées par ces succès, des femmes mariées se joignent à cette troupe, ce qui provoque le mécontentement de leurs maris... »

« A la mort de Libussa, en 734, le mari qu’elle avait choisi, Przemysl décide de débander cette troupe et de renvoyer ses membres dans leur foyer. Wlasta encourage ses compagnes à ne pas se laisser faire et à garder leurs armes, ce qu’elles font. Elle dispose alors d’une troupe de 800 filles très entraînées et qui ont abandonné toutes occupations "féminines". Elle a de bonnes lieutenantes : Scharka, Krasobiela, Budislawa et Stratka. »

« Un seigneur des environs de Prague, appelé Motol, s’indigne de cette situation, calomnie Wlasta et cherche à convaincre le duc d’employer la manière forte. Les filles, furieuses contre lui, organisent un raid nocturne contre son château, le tuent, font les siens prisonniers et occupent la place. C’est le fort du mont Widovlé ; elles en renforcent les défenses et surélèvent les murs. Ainsi commence la guerre des filles en 736 ; elle dura 8 ans selon Hagek, 12 ans selon Baltinus. »

« Des conseillers de Przemysl lui suggèrent alors d’épouser Wlasta. Il lui envoie un messager, porteur de cadeaux et de cette proposition ; selon une autre version, il lui apportait l’ordre de se soumettre. En tout cas, Wlasta refuse hautement "Des cadeaux, séduction de filles imbéciles, ne m’aveuglent pas..." »

« Przemysl, à la grande satisfaction des seigneurs, prépare une expédition contre Wlasta. Mais elle a des déléguées secrètes dans toute la Bohême et les servantes de la demeure ducale lui servent d’espionnes. La nouvelle des préparatifs de Przemysl se répand donc vite parmi les femmes ainsi que le mot d’ordre de s’emparer des armes de leurs maris et de les empêcher de se rendre aux lieux de mobilisation. Ces mesures ont un grand succès : peu d’hommes répondent à l’appel du duc... » .

« Puis, Wlasta ayant jugé le fort de Vidovlé trop vulnérable, fit construire de leurs propres mains à ses compagnes la forteresse quasi imprenable de Djewin (le fort des filles) près de Wissegrad... L’armée féminine grossit considérablement... Wlasta est alors maîtresse d’une grande partie du pays et fait même des expéditions dans les contrées environnantes. »

Le récit complet de cette guerre des filles peut être découvert en lisant Amazones, guerrières et gaillardes. Pierre Samuel donne des arguments validant, au moins en partie, ce récit, en particulier en rappelant le rôle des femmes à cette époque parmi les peuples slaves et de la plaine eurasiatique. Les recherches archéologiques ont depuis également validé l’importance du phénomène des femmes guerrières dans les peuples de cette zone. je m’en tiens là pour ce sujet.


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