André Breton "Sauver, malgré Staline comme malgré Mussolini et Hitler, l’honneur et l’espoir de ce temps"

lundi 4 février 2019.
 

Discours prononcé par André Breton contre les procès de Moscou, au meeting du Parti Ouvrier Internationaliste, à Paris, le 26 janvier 1937.

Fascismes de 1918 à 1945 : naissance, caractéristiques, causes, composantes, réalité par pays

11 et 12 juin 1937 : Staline fait fusiller les chefs militaires de la Révolution russe

Le stalinisme au quotidien dans les goulags de la Kolyma en Sibérie ( extrait de Varlam Chalamov)

5 mars 1953 Joseph Staline mort. Qu’il reste dans sa tombe !

Camarades,

Plus de lumière : « Mehr Licht ! », tel a été le dernier cri de Goethe : « plus de conscience ! » tel a été le grand mot d’ordre de Marx. En fait de lumière, avec Staline nous pouvons compter sur celle des procès en sorcellerie du Moyen Age : il faut entrer dans le détail de ces procès – et le prolétariat n’en a pas le loisir – pour trouver un équivalent de l’atmosphère de celui qui s’est déroulé en août dernier, de celui qui se déroule actuellement à Moscou. Et on nous laisse bien entendre que ce n’est pas fini ! En fait de lumière, celle d’un escalier de prison qu’on vous fera descendre à quatre heures du matin, d’un escalier bordé de rigoles comme une table d’amphithéâtre, où, à telle marche, vous recevrez une balle dans la nuque. Les rigoles, c’est pour la cervelle, pour la conscience mais rien ne pourra faire que les vieux compagnons de Lénine n’aient représenté un haut degré de conscience que seront impuissantes à emporter les chasses d’eau modèles des prisons de la Guépéou. Ces hommes qui ont donné maintes et maintes preuves de leur lucidité, de leur désintéressement, de leur dévouement à une cause qui est celle de l’humanité toute entière, l’histoire se refusera à voir en eux des « possédés » au vieux sens religieux du mot comme, à plus forte raison, elle se refusera à tenir Léon Trotsky pour une incarnation du diable au XXème siècle. Le malheur, hier, de Smirnov, de Zinoviev, de Kamenev, aujourd’hui de Radek, de Platakov, de Sokolnikov, de Serebriakov, demain de Boukharine, de Rakovsky aura cependant été, sur ce point, de faire trop confiance à l’histoire, de croire que l’énormité, que l’invraisemblance même des forfaits qu’on leur demandait de reconnaître entrainerait nécessairement l’incrédulité totale, tournerait à la confusion de leur accusateur. Il semble que ce soit de l’excès même de la honte dont ils se couvrent qu’ils attendent qu’un doute radical surgisse à leur profit dans l’opinion. Kamenev ne cessait de surenchérir sur les appréciations du procureur général à son sujet. On nous contait hier que Radek, tout en s’accusant de terrorisme, d’espionnage, de sabotage – que sais-je encore ! – trouvait encore moyen de faire de l’esprit. Mais, voyons, camarades, est-ce là l’attitude d’un homme qui sait qu’il va mourir demain déshonoré ? Non, les accusés du second procès comme ceux du premier sont persuadés qu’ils participent à une mise en scène : il suffit pour cela qu’ils aient été mis au secret le jour du premier verdict. Tout ce monde s’accorde à admettre – les staliniens eux-mêmes n’y contredisent pas – qu’ils ne doutent pas plus que les précédents d’avoir la vie sauve, c’est-à-dire d’être en mesure de se justifier un jour. Ils ne s’attendent pas à être abattus un à un dans l’escalier de ciment. Un romancier français a précisément imaginé, en supplément à ceux de l’inquisition, ce supplice plus cruel, plus odieux que tous les autres : il l’a appelé « la torture par l’espérance ».

Et cette action rocambolesque, où le péril le dispute à l’atroce, ne peut même passer pour avoir son épilogue dans l’enceinte du tribunal militaire de Moscou. Elle abonde constamment en péripéties nouvelles dont le déroulement déborde de plus en plus le cadre de l’URSS : c’est le vol de la rue Michelet, c’est l’assassinat de Navachine. Il est clair qu’on ne recule devant rien pour faire disparaître les pièces comme les hommes, et avec eux tout ce qui pourrait contribuer à rendre manifeste le plus formidable déni de justice de tous les temps, tout ce qui pourrait démasquer le terrorisme et l’impérialisme de Staline. Camarades, c’est là un climat mortel pour la pensée socialiste elle-même, pour toute l’action révolutionnaire dans le monde. Rien ne doit nous trouver moins indifférents, moins désarmés même devant l’énigme terrible des prétendus aveux. La pensée socialiste ne serait plus rien du jour où elle accepterait de faire bon marche de la dignité humaine, du jour où on l’amènerait à convenir qu’elle est appelée généralement à se trahir et à se nier chez les hommes qui l’ont porté le plus haut. N’oublions pas que Marat, qui vécut si pauvre, fut accusé longtemps de s’être vendu ; qu’on s’ingénia à faire passer Marx pour un agent de Bismark ; que le wagon plombé de Lénine fait encore prendre des airs entendus aux ennemis de la grande révolution d’Octobre. Et Liebknecht, et Rosa Luxembourg ! N’oublions pas et ne faisons à Léon Trotsky l’injure de le défendre, à Léon Trotsky, puisque c’est essentiellement lui, toujours lui qui est visé et qu’il suffit qu’il soit mis hors de cause pour que toute l’accusation contre d’autres se retourne contre celui qui l’a formulée. Souvenons-nous, camarades. Qui disait : « peut-on croire un seul instant au bien-fondé de l’accusation selon laquelle, Trotsky, ancien président du Soviet des députés de Saint Pétersbourg en 1905, révolutionnaire qui a servi pendant des dizaines d’années la révolution avec désintéressément, aurait quelque rapport avec un plan financé par le gouvernement allemand ? C’est une calomnie manifeste, inouïe, malhonnête lancée contre un révolutionnaire » ? C’est Lénine qui parle ainsi en 1917. Qui a dit : « Tout le travail pratique de l’insurrection [d’Octobre] fut mené sous la direction immédiate de Trotsky, président du soviet de Pétrograd. On peut dire avec certitude que le rapide passage de la garnison du Soviet et l’habile organisation du travail du Comité militaire révolutionnaire, le parti en est avant tout redevable au camarade Trotsky » ? Qui délivre le 6 novembre 1918, à Trotsky, ce certificat qui vaut aujourd’hui tous les autres ? Staline.

Puisque comme l’écrivent les camarades Louis de Brouckère et Friedrich Adler, président et secrétaire de l’Internationale ouvrière socialiste, le secret de l’instruction préalable et la hâte avec laquelle on est passé de l’achèvement de l’instruction à l’ouverture du procès rendent « matériellement impossible d’envoyer en temps utile des observateurs à Moscou », force nous est une seconde fois de renoncer à savoir sous le poids de quelle contrainte monstrueuse, par le fait de quelle duperie effroyable les accusés s’y conduisent si follement. L’urgence doit, en pareille cas, nous dicter notre propre conduite. Pour ne pas tout perdre, elle exige de nous que nous limitions nos objectifs. Ce à quoi nous devons borner nos efforts, c’est à obtenir que ces hommes ne soient pas exécutés, tout en exigeants que des avocats indépendants du gouvernement soviétique soient mis dès maintenant en rapport avec les accusés du troisième procès, puisque nous savons qu’il y aura un troisième procès. En raison de la conclusion très prochaine des débats de celui-ci, nous devons, camarades, à tout le moins faire nôtre la résolution du groupe des avocats socialistes demandant « à la Russie révolutionnaire, qui n’a plus rien à craindre de ses ennemis, de renoncer à la peine de mort en matière politique », mais nous devons aussi la sommer d’y renoncer tout de suite, sous peine de convaincre le monde qu’elle n’est plus la Russie révolutionnaire, d’en convaincre le monde révolutionnaire qui, hélas, n’est pas encore convaincu.

Telle est la seul tâche concrète à laquelle nous puissions, avec une chance très minime de résultat, nous consacrer. Mais il y a autre chose, autre chose en quoi nous ne devons sous aucun prétexte nous laisser dépasser par les événements. Ne nous hypnotisons pas sur le mystère des « aveux ». Concentrons notre attention non pas sur les moyens par lesquels ils ont été arrachés, mais sur les fins pour lesquelles ils ont été arrachés. La solution ne peut être trouvée seulement en URSS : elle doit être cherchée à la fois en URSS et en Espagne. En URSS, il est bien entendu que, pour peu qu’on s’avise de poursuivre une analogie historique, Thermidor est déjà loin en arrière. « Le régime politique actuel de l’URSS, a dit Trotsky – et on le lui fait bien voir – est un régime de bonapartisme « soviétique » ( ou antisoviétique) plus proche par son type de l’Empire que du consulat. » En 1805, camarades, songez que la partie la plus éclairée de l’opinion allemande, l’élite des philosophes, Fichte en tête, s’est abusée jusqu’à saluer Napoléon comme le libérateur, comme l’envoyé et le porte-parole de la Révolution française. Nous en sommes au même point avec Staline. Les procès actuels sont, d’une part, le produit des contradictions qui existent entre le régime politique du bonapartisme et les exigences du développement d’un pays comme l’URSS, qui, envers, et contre Staline et la bureaucratie, reste un Etat ouvrier. Mais ces procès sont, d’autre part, la conséquence immédiate de la lutte telle qu’elle est engagée en Espagne : on s’efforce à tout prix d’empêcher une nouvelle vague révolutionnaire de déferler sur le monde : il s’agit de faire avorter la révolution espagnole comme on a fait avorter la révolution allemande, comme on a fait avorter la révolution chinoise. On fournit des armes, des avions ? oui, d’abord parce qu’il est indispensable de sauver la face, ensuite parce que ces armes, à double tranchant, sont appelées à briser tout ce qui travaille, en Espagne, non pas à la restauration de la république bourgeoise, mais à l’établissement d’un monde meilleur, de tout ce qui lutte pour le triomphe de la révolution prolétarienne. Ne nous trompons pas : les balles de l’escalier de Moscou, en janvier 1937, sont dirigées aussi contre nos camarades du POUM. C’est dans la mesure même ils se sont défendus d’être trotskystes qu’on recourt contre eux, dans le dessein de les atteindre par ricochet, on ne s’en cache plus, à l’affreux barbarisme jésuite du « centre parallèle ». Après eux, c’est à nos camarades de la CNT et de la FAI, qu’on tentera de s’en prendre, avec l’espoir d’en finir avec tout ce qu’il y a de vivant, avec tout ce qui comporte une promesse de devenir dans la lutte antifasciste espagnole.

Camarades, vous direz avec nous que les hommes qu’on produit méconnaissables sur les tréteaux branlants des tribunaux de Moscou ont gagné par leur passé le droit de continuer à vivre et que vous faites toute confiance à l’avant-garde révolutionnaire catalane et espagnole pour ne pas se déchirer elle-même et sauver, malgré Staline comme malgré Mussolini et Hitler, l’honneur et l’espoir de ce temps.


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