De l’antisémitisme chrétien à la shoah ?

mercredi 11 décembre 2019.
 

A) De l’antijudaïsme et antisémitisme chrétiens à la shoah... Une réalité

Oui, la diabolisation chrétienne des Juifs a joué un rôle dans leur génocide par les nazis. Je propose cinq éléments de preuve au lecteur.

Ceci dit, les causes de la shoah sont plus complexes que ce seul constat.

A1) Reconnaissance par l’Eglise catholique contemporaine

En 1959, le pape Jean XXIII supprime dans la prière du Vendredi saint des mentions de « juifs perfides » et de « peuple déicide ». Ce tournant est explicite avec la condamnation de l’antisémitisme par le concile Vatican II.

« L’antisémitisme actuel est d’origine chrétienne » reconnaît en avril 2018 dans La Croix, le père Louis-Marie Coudray, directeur du service national pour les relations avec le judaïsme à la Conférence des évêques de France (CEF). « Historiquement, l’antijudaïsme chrétien est né du besoin des premiers chrétiens de se différencier des juifs, explique-t-il. D’origine juive, les premiers chrétiens ont affirmé leur identité propre en les accusant de déicide et en brandissant la théologie de la substitution, selon laquelle l’Église remplace Israël. Aux IVe et Ve siècles, des mesures discriminatoires sont apparues. Ce n’est qu’avec les Croisades qu’on a basculé dans la persécution violente qui s’est maintenue sous des formes différentes jusqu’aux pogroms de Russie au XIXe siècle. »

Plus important pour notre sujet, le père Coudray affirme que l’antisémitisme nazi n’aurait jamais « pris », sans ce « terreau » d’antijudaïsme chrétien.

A2) Preuve départementale : l’Aveyron

L’antisémitisme de l’Eglise catholique n’est pas lié à la présence allemande durant la Seconde guerre mondiale. Il est déjà très présent dans le journal de l’évêché depuis les années 1880. Le 20 août 1941, sous le titre Qu’est-ce qu’un Juif ?, ce même périodique argumente Pas un citoyen conscient des pays civilisés qui ne comprenne l’inéluctable nécessité de mettre le juif hors de la communauté nationale....

En 1942, un texte de la Revue religieuse (en direction des prêtres) va plus loin pour justifier que le Haut Commissariat aux affaires juives commence à les envoyer en camps de concentration. Se construit donc peu à peu, un argumentaire catholique s’appuyant sur la législation ecclésiastique médiévale. Le mutisme de Mgr Challiol (évêque) tout autant que la virulence d’articles ou des slogans de la LFC, en 1944 encore, a banalisé la shoah et justifié.... Pour ne pas être trop long, ajoutons seulement que La Revue religieuse exprime le souhait de la victoire allemande, glorifiant les soldats français de l’armée nazie comme les croisés du vingtième siècle... tombés pour la France du Maréchal et de l’Europe nouvelle.

Dans ces conditions, il est compréhensible que le préfet collaborateur Marion ait considéré le clergé diocésain comme une courroie de transmission. L’implication des prêtres au sein de la LFC les conduit à l’exercice de fonctions de direction. Fréquemment, des conférences pétainistes se déroulent dans les établissements scolaires confessionnels.

Les citations en italique de cette partie A2 sont extraites de l’ouvrage L’Aveyron et les Aveyronnais dans la 2ème guerre mondiale publié par l’Education nationale avec préface du préfet Jean Fédini.

A3) Preuve locale

Né dans le Nord-Aveyron, fief traditionnel du catholicisme, je ne doute pas du lien entre le terreau du christianisme traditionnel (particulièrement des 19ème et première moitié du 20ème) et le génocide des juifs durant la Seconde guerre mondiale :

- j’ai repéré plusieurs fois dans mes lectures des propos antisémites horribles dans le journal quotidien de l’évêché intitulé L’Union catholique.

- je sais à quel point cet héritage religieux a pesé dans des dénonciations de familles juives, y compris des enfants, par des animateurs paroissiaux et d’Associations des parents d’élèves de l’enseignement libre.

- Invité à donner mon point de vue en Commission d’Histoire de la Seconde Guerre mondiale sur une trentaine de responsables pétainistes de 1940 (présidents communaux de la Légion Française des Combattants), j’avais expliqué leur engagement, pour la-plupart, non par des convictions fascistes ou fascisantes mais par leur présence dans des structures liées à l’Eglise catholique. Les groupes locaux de la milice relevaient pour l’essentiel du même processus.

A4) Antisémitisme nazi et Eglise catholique allemande alliés, des premiers mois jusqu’à la fin

L’antisémitisme d’Adolf Hitler a fleuri sur le fumier du Parti Chrétien-social autrichien dont le principal dirigeant fut Ignaz Seipel, proto-notaire apostolique du pape Benoït XV. Dès sa création en 1919, le parti nazi (allemand) vomit le même antisémitisme maladif.

4 janvier 1933 : Le Parti Catholique pousse Hitler à accepter la chancellerie et prend les contacts nécessaires. Il réunit de nombreuses personnalités catholiques importantes du pays et leur explique l’objectif d’une 3ème Reich : une "Contre-révolution chrétienne" pour effacer la Révolution française.

Le 30 janvier 1933, le Parti Catholique permet effectivement à Adolf Hitler d’accéder au pouvoir politique (chancelier)

Février 1933 : 40000 SA et SS deviennent auxiliaires de police. Un décret casse tous les droits individuels. Le génocide de la gauche anticapitaliste et la terrorisation des juifs commence à un niveau de masse. Quelle est la réaction publique du légat du pape Monseigneur Cesare Orsenigo L’Eglise catholique, en accord avec l’attitude adoptée jusqu’ici par le Vatican et afin de servir ses intérêts, est prête à lutter aux côtés du nouveau gouvernement allemand nationaliste et chrétien... »

Mars 1933 : Ouverture des camps de concentration (Oranienburg, Dachau, Buchenwald, Sachsenhausen et Ravensbruck) dont la nature déshumanisante et exterminatrice est révélée par plusieurs textes dont des journalistes catholiques. Que déclare la conférence des évêques allemands (28 mars 1933) « Des déclarations solennelles et politiques ont été faites par le plus haut représentant du gouvernement national socialiste qui est aussi le chef incontesté de son mouvement, déclarations qui reconnaissent dûment l’inviolabilité de l’enseignement doctrinal catholique ainsi que les droits et devoirs inaltérables de l’Eglise... Les chrétiens catholiques pour lesquels la voix de l’Eglise est sacrée n’ont pas besoin d’être particulièrement exhortés à se montrer loyaux envers les autorités légales et doivent remplir leurs devoirs civiques tout en rejetant par principe toute conduite illégale ou subversive. »

1er avril 1933 : début de la campagne de boycott des magasins juifs, rafles de militants de gauche, juifs et témoins de Jéhovah en direction des camps de concentration. L’Eglise catholique en est tellement contente qu’elle accorde officiellement aux membres du parti nazi, les sacrements et le droit d’assister aux cérémonies dans une église en uniforme, même en grand nombre. L’archevêque de Cologne, Karl Joseph Schulte, précise même "en formation avec étendards".

Mai 1933 : Les livres considérés comme non aryens sont brûlés dans toutes les écoles, universités, bibliothèques, villes et villages. Les vexations, actes violents et meurtres se multiplient dans toute l’Allemagne. Quelle est la teneur de la Lettre pastorale de la conférence des évêques (30 mai et 1er juin) « Nous autres catholiques, nous n’éprouvons aucune difficulté à rendre hommage à la manière nouvelle et vigoureuse qui insiste sur le principe d’autorité dans l’Etat allemand... »

20 juillet 1933 : Signature du concordat entre Hitler et Pie XI. Pour en marquer l’importance concordat, les Jeunesses catholiques défilent à Berlin en faisant le salut hitlérien devant le vicaire général du diocèse qui se surpasse dans son sermon Nous avons un seul Reich et un seul chef, et ce chef nous le suivons fidèlement et scrupuleusement... Nous savons que celui qui se trouve à notre tête nous a été donné par Dieu pour nous servir de chef »

Concordat entre Hitler et Eglise catholique allemande 20 juillet 1933

A5) Shoah et Eglise catholique : la Croatie

La papauté suit de très près l’Etat fasciste des oustachis croates considérés comme la place forte du catholicisme face aux serbes orthodoxes, aux juifs et aux musulmans bosniaques. Créé en 1929 alors que les nazis sont encore loin du pouvoir en Allemagne, ce régime oustachi est marqué dès le départ par son antisémitisme. Le clergé catholique constitue son relai essentiel dans la population. Ce pouvoir politique présente un caractère sanguinaire terrible :

- premier Etat fasciste à mettre en place une politique d’épuration ethnique avec de très nombreux massacres et deux camps d’extermination très actifs.

- son camp de concentration de Jasenovac (géré par seuls oustachis) fait partie des trois plus meurtriers en Europe ( avec ceux d’Auschwitz et de Treblinka). Ce camp se distingue par la façon dont on y tuait les gens, à l’aide de marteaux, de couteaux, de pierres", autant de manifestations d’un "pur sadisme" (Shimon Peres, juillet 2010)

- les massacres eurent un but clairement exprimé d’éradication ethnique. Ainsi, le 2 juin 1941, le ministre de la justice de l’Etat indépendant de Croatie, Milovan Zanic, annonce que « les massacres déjà commis s’inscrivent dans un plan national de massacre des populations serbes et juives. [la Croatie], est seulement pour les Croates et pour personne d’autre. »

Etat fasciste oustachi de Croatie

1945 Paul VI, la Banque du Vatican et les Franciscains cachent l’or des nazis et oustachis

A6) Le courant conservateur chrétien des 19ème et 20ème siècles a joué un rôle décisif dans le passage de l’anti-judaïsme chrétien traditionnel aux persécutions antisémites

B) De l’antijudaïsme et antisémitisme chrétiens à la shoah... des analyses à contextualiser, à nuancer

Comme nous venons de le voir, il est juste d’affirmer un lien entre le terreau chrétien antisémite et l’holocauste des juifs . Ceci dit, le sujet mérite le plus de précision possible ; tel n’est pas le cas pour plusieurs sites abordant la question des causes de la shoah.

B1) Exemple du site présenté comme "le portail juif francophone"

Il affirme ceci concernant les causes de la shoah Au cours des siècles, le Christianisme a systématiquement diabolisé les Juifs... Après la Réforme, une partie du monde protestant, Martin Luther et ses disciples, en particulier, ont aussi fait la promotion d’une haine antisémite extrême.

https://www.jforum.fr/avons-nous-re...

Dans la première phrase, l’adverbe systématiquement me paraît inutile et faux. En effet, le rapport du christianisme aux juifs dans la société réelle a beaucoup varié d’une période à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un responsable religieux à un autre.

La première phrase, surtout, fait du christianisme une communauté humaine spécifique dont l’essence (la nature profonde) serait de persécuter les juifs. Or, la persécution des juifs par le christianisme n’a commencé qu’à partir du moment où l’empire romain a fait coïncider son unité politique et son unité religieuse. Les pires textes chrétiens contre les juifs correspondent également à des contextes politico-religieux de ce type (par exemple en France sous Louis IX et en Espagne). Globalement, les mêmes causes produisant les mêmes effets, la confusion d’un communautarisme politique et d’un communautarisme religieux a toujours conduit à des sectarismes effroyables.

La deuxième phrase pèche également par une trop facile généralisation. Martin Luther était né en 1483. Nous ne connaissons de lui aucune diatribe antijuive durant une quarantaine d’années. En 1523, il rédige un texte important dans lequel il plaide pour une grande tolérance à l’égard des juifs, en disant qu’il faut essayer de les convertir paisiblement. Ce n’est que durant les dix dernières années de sa vie (décès en 1546) que son ton devient plus virulent avec des accents qui justifient effectivement de les dénoncer.

Est-ce que les textes de Luther ont poussé "ses disciples" à mépriser et persécuter les juifs durant quatre siècles ? Pas à ma connaissance. Aussi en 1883 par exemple, de nombreux intellectuels juifs « participent » aux cérémonies organisées à l’occasion du 400e anniversaire de sa naissance. Il faudra attendre les nazis, particulièrement dans les années 1930, pour que les affirmations proto-antisémites de Luther prennent une importance centrale dans la vie publique.

B2) Les écrits de Carol Lancu

Cet historien israélo-français a beaucoup travaillé sur le sujet de l’antijudaïsme chrétien. Né dans une famille juive roumaine de rescapés de la Shoah, il est devenu professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université Paul-Valéry Montpellier II et dirigeant du Centre de recherches et d’études juives et hébraïques de Montpellier. En tant que co-président de l’Entente judéo-chrétienne, il a particulièrement étudié les rapports entre christianisme et judaïsme.

Son ouvrage Les mythes fondateurs de l’antisémitisme. De l’Antiquité à nos jours mérite l’achat et la lecture. Je partage l’essentiel de ses développements concernant l’antisémitisme chrétien. Pour en discuter tout en plaçant ses arguments sous les yeux de notre lecteur, je choisis de repiquer ci-dessous (en italique) le résumé de son oeuvre présenté pour le site Clio par Jorris Alric.

https://clio-cr.clionautes.org/les-...

B3) Antiquité romaine chrétienne (extraits)

Dès l’origine le christianisme a voulu se démarquer de sa matrice juive. Plus le christianisme s’éloigne de ses origines plus l’hostilité s’accroît pour culminer avec la conversion de Constantin qui fait du christianisme une religion d’État. L’avènement de l’empire chrétien signifie pour les Juifs une détérioration de leur condition. Ainsi Saint Augustin déclare que les Juifs sont nés pour servir d’esclaves aux chrétiens. Toutefois l’auteur du « Tractatus adversus Judaneos » plaide également pour la tolérance de l’Église à l’égard des Juifs. Si l’antijudaïsme païen n’a donné lieu à aucune loi antijuive (les Juifs devenant même citoyens romains avec l’édit de Caracalla en 212), il n’en va pas de même avec l’antijudaïsme chrétien qui organise la discrimination et la ségrégation (Code Théodosien, 438). Le Code Justinien (VIe siècle), qui définit les Juifs comme étant « les pires des hommes », aggrave ces mesures...

B4) Peuple juif et naissance du christianisme

Prenons l’exemple de la première phrase ci-dessus Dès l’origine le christianisme a voulu se démarquer de sa matrice juive.

Je crois au contraire à une démarcation difficile et complexe durant tous les débuts du christianisme. II serait trop long et hors sujet de détailler ici mais Jacques et Paul paraissent bien représenter deux courants chrétiens en voie de séparation entre ceux qui continuent à se considérer du peuple juif et ceux qui s’adressent aux Gentils (non juifs).

Eusèbe de Césarée, probablement né en Palestine, emploie le mot ‟Hébreux” pour désigner l’origine ethnique des premiers évêques et des Chrétiens de Jérusalem jusqu’en 135.

Cyrille de Jérusalem, évêque de Jérusalem, Père et Docteur de l’Eglise, se sert aussi à plusieurs reprises du terme ‟Hébreux” pour désigner les Chrétiens d’origine juive.

Au 4ème siècle, Saint Épiphane, un Père de l’Église également né en Palestine, signale les Nazoréens qui croient au Christ comme les Chrétiens et observent la Loi mosaïque comme les Juifs.

Au 5ème siècle, Saint Jérôme décrit les Nazaréens comme un courant juif chrétien respectant l’observance de la Torah mais croyant en Jésus Christ.

B5) La naissance de l’antisémitisme chrétien correspond à une échéance politique et non religieuse

Le texte du site Clio affirme à juste tire « La conversion de Constantin fait du christianisme une religion d’État. L’avènement de l’empire chrétien signifie pour les Juifs une détérioration de leur condition. »

20 mai 325 Au Concile de Nicée, l’empereur romain Constantin institutionnalise l’Eglise chrétienne

« Ainsi Saint Augustin déclare que les Juifs sont nés pour servir d’esclaves aux chrétiens. » Cette citation est exacte mais :

- Saint Augustin n’a pas eu une attitude discriminante vis à vis des seuls juifs. Il était égal à lui-même à l’encontre de tout groupe en désaccord avec la hiérarchie de l’Eglise catholique. Il prôna même bien plus l’extermination des donatistes, courant populaire du christianisme, que des juifs.

- sur le fond, Saint Augustin est bien plus tolérant avec les juifs qu’envers les autres croyances religieuses. Pourquoi ? Dans la Cité de Dieu, il argumente qu’ils sont dans l’erreur mais qu’ils ont vocation à perdurer en tant que religion à part entière parce qu’ils ont été témoins de la Passion du Christ donc garants des origines du christianisme. Ils doivent donc pouvoir pratiquer leur religion, mais dans certaines limites notamment en s’interdisant le prosélytisme et une trop grande visibilité qui ferait injure au christianisme. Ce raisonnement de Saint Augustin a eu plus de poids sur l’orientation de l’Eglise vis à vis des juifs que toute autre personnalité chrétienne.

28 août 430 Mort de Saint Augustin Père des théologiens et des fascistes cléricaux

Le texte continue Si l’antijudaïsme païen n’a donné lieu à aucune loi antijuive (les Juifs devenant même citoyens romains avec l’édit de Caracalla en 212), il n’en va pas de même avec l’antijudaïsme chrétien qui organise la discrimination et la ségrégation (Code Théodosien, 438). Le Code Justinien (VIe siècle), qui définit les Juifs comme étant « les pires des hommes », aggrave ces mesures...

Je ne peux que reprendre mon argumentation de la partie B1 ci-dessus "La persécution des juifs par le christianisme n’a commencé qu’à partir du moment où l’empire romain a fait coïncider son unité politique et son unité religieuse... Globalement, les mêmes causes produisant les mêmes effets, la confusion d’un communautarisme politique et d’un communautarisme religieux a toujours conduit à des sectarismes effroyables."

B6) La diabolisation des Juifs durant le Haut Moyen Age

Je continue ci-dessous le texte du site Clio écrit par Jorris Alric.

https://clio-cr.clionautes.org/les-...

Les rapports entre Juifs et chrétiens sont largement soumis aux évolutions ecclésiastiques et pontificales. A partir du VIIIe siècle on assiste à une universalisation du catholicisme et à la mise en place progressive de la féodalité chrétienne. L’Eglise façonne les structures mentales de la chrétienté médiévale occidentale. De nombreuses œuvres antijuives apparaissent au cours du haut Moyen-âge et garderont une grande influence tout au long de la période (par exemple les écrits d’Isidore de Séville, vers 560-636). La condition des Juifs se détériore progressivement, le point de rupture étant 1096 (Appel de Clermont), et cette situation connaît son apogée entre le XIIIe et le XVe siècle avec les expulsions d’Angleterre (1290), de France (1394), d’Espagne (1492) et du Portugal (1496). Par ailleurs les croisades ont été l’occasion de nombreux massacres commis par les Croisés aidés de populations fanatisées. Au cours du Moyen-âge les papes et les empereurs d’Orient édictent des mesures qui durcissent la condition des Juifs. Ainsi le concile du Latran (1215) renforce la législation antijuive. La discrimination se fait plus radicale en ce qui concerne l’habitat (ghettos), la tenue vestimentaire (rouelle et chapeau) et le serment en justice (serment « more judaico »). Cette marginalisation des Juifs est illustrée par les légendes et les calomnies véhiculées dans la société médiévale (le « meurtre rituel », la « profanation d’hosties et de crucifix » et « l’empoisonnement des puits »).

Trois remarques seulement :

- il est erroné de ne pas signaler le contexte serein dans lequel des communautés juives ont pu vivre à plusieurs périodes dans les pays signalés, au moins dans de nombreuses villes. Cela s’explique en partie par le maintien de la position ambivalente de Saint Augustin qui amène par exemple le pape Calixte II (bulles Sicut Iudaeis et constitutions Pro Iudaeis) à justifier l’obligation de protéger les juifs lorsque des dangers menacent leur existence.

- Innocent III, pape du concile du Latran de 1215 a défendu à peu près la même position durant son long pontificat. « Alors même qu’on ne doit pas leur donner l’autorisation de faire plus dans leurs synagogues que ce que la loi autorise, ils ne doivent pas subir de restrictions dans les privilèges qui leur ont été accordés » Il rappelle l’illégalité du point de vue du dogme catholique des conversions forcées, blessures physiques volontaires, meurtre, confiscation des biens, lapidations rituelles ou réquisitions de services inaccoutumés (source https://hal.archives-ouvertes.fr/ha...).

- Il est vrai que les documents signés par Innocent III concernant le Languedoc et dans le contexte de la Croisade des Albigeois sont plus virulents contre les juifs. Tel est le cas par exemple du canon 68 du concile de Latran en 1215 « Pour que les juifs se distinguent des chrétiens par le vêtement » suivi d’une lettre précisant la question « laisser les juifs porter des vêtements par lesquels ils peuvent être distingués des chrétiens, mais pas de les forcer à en porter de tels qui pourraient mettre leur vie en péril ». Il n’est pas juste de les citer indépendamment du génocide des cathares et de la destruction de la civilisation occitane qui éclairent leur contexte. Par exemple, l’interdiction de tout intérêt sur les prêts consentis préalablement aux croisés de la croisade des Albigeois ne concerne pas que des juifs. Les canons du concile d’Avignon de 1209 et ceux de l’assemblée de Pamiers associent la lutte contre les "hérétiques" et les dispositions sur les juifs comme synonymes pour que l’Eglise catholique puisse reprendre "tous ses droits" en Languedoc. De plus, le Vatican n’ignorait pas que la place éminente occupée dans le Languedoc par les juifs avait donné naissance à la première critique radicale du christianisme

Jacques Serieys

J’ai intitulé la partie B de ce texte "De l’antijudaïsme et antisémitisme chrétiens à la shoah... des analyses à contextualiser, à nuancer". Les quatre principales nuances à apporter concernent quatre contextes historiques que je considère décisifs :

- le courant conservateur européen, des Anti-Lumières du 18ème siècle aux leaders de droite européens de la première moitié du 20ème

- la croisade contre le "judéo-bolchevisme" menée par les pays capitalistes "libéraux" contre le communisme de 1917 à 1939

- le fascisme, particulièrement le nazisme ; le déroulement de la shoah doit être à coup sûr analysé dans le cadre de la seconde guerre mondiale

Fascismes de 1918 à 1945 : naissance, caractéristiques, causes, composantes, réalité par pays

- le communautarisme religieux, considéré comme phénomène général.

Il m’a paru préférable de mettre en ligne des articles spécifiques sur ces sujets plutôt qu’allonger démesurément celui-ci. J’ajouterai donc les liens rapidement.

Jacques Serieys


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