10 juillet 1940 : 173 parlementaires de droite sur 174 installent légalement en France le fascisme traditionaliste de Pétain

mercredi 8 mars 2017.
 

Le 10 juillet 1940, 77 sénateurs de droite sur 77 présents et 96 députés de droite sur 97 présents votent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain qui, aussitôt, s’auto-proclame Chef de l’Etat puis collabore avec Hitler. Au sein des partis de gauche, le pourcentage de géniteurs du fascisme est plus faible tout en restant majoritaire : 36 parlementaires de la SFIO ont voté contre mais 170 "pour" ; 27 radicaux ont voté contre mais 171 "pour".

A) Rappels

L’Europe connaît dans les années 1920 et 1930 le développement d’une constellation de régimes fascistes, fort divers mais qui vont combattre ensemble durant la Seconde guerre mondiale.

Fascismes de 1918 à 1945 : naissance, caractéristiques, causes, composantes, réalité par pays

Pour empêcher la constitution d’une alliance militaire contre Hitler puis contre le putsch des franquistes, la droite française se range aux côtés de ces Etats autoritaires.

9 octobre 1934 Louis Barthou est tué... pour empêcher une alliance avec l’URSS contre Hitler ?

1er septembre 1939 : L’armée nazie envahit la Pologne.

1er septembre 1939 : En attaquant la Pologne, Hitler déclenche la 2ème guerre mondiale. Pourquoi n’a-t-il pas été arrêté avant ?

3 septembre 1939 : La France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne.

13 mai 1940 : Les divisions blindées à la croix gammée percent le front français dans les Ardennes.

14 juin 1940 : Les troupes allemandes entrent dans Paris.

16 juin 1940 : Côté français, dans un contexte de panique, le président du conseil, Paul Reynaud, démissionne. Le président de la république nomme Philippe Pétain à sa place.

22 juin 1940 : La France signe l’armistice avec l’Allemagne

10 juillet 1940 : Députés et sénateurs votent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain qui se proclame le lendemain chef de l’Etat par décret.

B) La droite parlementaire de 1930 à 1940

Héritière de traditions autoritaires (royalisme maurassien, bonapartisme, nationalisme militariste, cléricalisme fascisant), la droite n’a pas à chercher loin dans ses antécédents pour retrouver son identité anti-démocratique.

Confrontée à la crise économique, à la victoire du Front populaire, au maintien d’un mouvement social actif (dont les grèves de 1936), la droite parlementaire comme toujours liée au grand patronat subit fortement de 1931 à 1939 l’attraction idéologique de l’extrême droite et du fascisme :

Le patronat français, allié de la Cagoule, organisation fasciste et terroriste

* beaucoup d’élus de droite affirment de plus en plus clairement leur sympathie pour l’extrême droite et le fascisme. Tel est le cas par exemple des conseillers généraux de l’Aveyron lors d’un meeting du PSF à Flavin en 1938.

Du 6 au 12 février 1934, la France ouvrière et républicaine stoppe le fascisme

* beaucoup d’élus de droite soutiennent la rébellion militaire franquiste et militent pour empêcher toute aide de la France au gouvernement légal républicain espagnol.

* beaucoup d’élus de droite passent en un rien de temps de la "démocratie libérale" au fascisme traditionaliste. Joseph Barthélémy, fils d’un maire de Toulouse, est un parfait exemple de ce passage du libéralisme politique et économique au soutien du franquisme et de l’Allemagne nazie (lors de l’affaire des Sudètes), à la négation du droit des socialistes et communistes à gouverner ; il finira ministre de Vichy, signera la loi sur le Statut des Juifs (2 juin 1941) et celle contre les homosexuels.

* l’attraction idéologique de l’extrême droite et du fascisme sur la "droite modérée", "droite républicaine" est notable par exemple dans les propositions institutionnelles émanant de grandes personnalités de droite : Joseph Barthélémy en 1931 (Valeurs de la liberté et adaptation de la république), Gaston Doumergue et Maurice Ordinaire en 1934 (La révision de la constitution), Tardieu en 1934 (L’heure de la décision)...

* cette attraction de plus en plus forte est également sensible en ce qui concerne l’appel à l’Homme fort, celui que la Providence a généré pour sauver la France : le maréchal Pétain.

Les 200 familles, le fascisme et la violence dans les années 1930

C) La gauche parlementaire de 1930 à 1940

A un niveau nettement moindre que la droite, des courants de gauche subissent également l’attraction de solutions politiques autoritaires, de l’extrême droite et du fascisme. C’est le cas de radicaux autour de Bergery, de socialistes autour de Marcel Déat, de communistes autour de Doriot (maire de Saint Denis).

Au sein du Parti socialiste SFIO, le secrétaire général Paul Faure (député du Creusot) qui a lutté, avec une partie de l’appareil, contre les courants internes et pour l’exclusion de la gauche pivertiste, poursuit une évolution qui va le mener du socialisme guesdiste jusqu’à rallier le régime de Vichy en 1940.

C’est essentiellement parmi les radicaux socialistes qu’un glissement vers la droite se fait sentir. L’ensemble du groupe de parlementaires se rapproche en 1938 1939 de la "droite modérée" dirigée par Flandin, sonnant ainsi le glas de la majorité de Front populaire. Pire, c’est un de leurs dirigeants, l’écrivain Jean Mistler, qui tonne au Parlement "contre les juifs, contre les francs maçons, contre les républicains du Front populaire" ; il va d’ailleurs signer la proposition de loi visant à confier les pleins pouvoirs à Pétain.

D) Le contexte du 14 juin au 10 juillet 1940 et le choix politique fasciste des élus de droite

L’entrée des troupes allemandes dans Paris le 14 juin crée une situation d’extrême confusion et d’extrême urgence.

La crainte d’un coup d’état à Vichy fomenté par les troupes du général De Lattre de Tassigny (commandant de la région militaire de Clermont Ferrand) au profit du très réactionnaire Weygand paraît avoir joué un rôle majeur dans le climat d’insécurité vécu par les parlementaires de la mi-juin à la mi-juillet 1940.

Cette insécurité touche évidemment les députés communistes dont le parti est interdit depuis le pacte germano-soviétique.

Les principaux dirigeants socialistes comme Léon Blum (qui va être emprisonné) et Marc Dormoy (qui va être assassiné) vivent également dans un contexte pesant de menaces physiques.

Ceci dit, une équipe politique de dirigeants de droite joue consciemment la carte d’un renversement de la République et d’une alliance avec les pays fascistes. Cette équipe s’unit autour de Pierre Laval (vice-président du conseil et leader de la droite) ; elle comprend en particulier Xavier Vallat (vice-président de la fédération républicaine), Jean-Louis Tixier-Vignancour (député des Basses Pyrénées, Croix de feu et camelot du roi) et René Dommange.

Le 4 juillet, Laval déclare devant le Sénat qu’il faut "aligner notre régime politique sur celui du vainqueur" (l’Allemagne nazie). Ce témoignage de Paul Boncour est confirmé par le député radical Manent dans son compte rendu de la venue de Laval devant les députés "Pierre Laval nous dit en substance que nous devions nous aligner sur les pays totalitaires".

Le 5 juillet :

- > il esquisse le régime totalitaire à instaurer « Nous voulons détruire ce qui est... Il n’y aura qu’un seul parti, celui de tous les Français, un parti national qui fournira les cadres de l’activité nationale... »

- > il rappelle qu’il s’agit de son projet depuis 1934. Comme ministre des Affaires étrangères, il avait fait capoter le projet d’alliance militaire avec l’URSS puis, comme président du conseil soutenu par la droite et le centre, il avait gouverné par décrets-lois, rencontré Mussolini, Goering, Franco... « J’attendais, quant à moi, l’heure présente. Je l’attendais depuis 1934... J’avais, par un effort soutenu, engagé la France dans la seule voie où elle devait trouver son salut. J’avais noué avec Mussolini des relations étroites... Le chancelier d’Autriche venait à Paris... Et je ne vois qu’un seul moyen de restituer à la France, avec une armée digne d’elle, la place qui lui revient : c’est de nous ranger, résolument, aux côtés de l’Allemagne et de faire front, avec elle, à l’Angleterre. » (Archives Xavier Vallat)

Le 6 juillet, c’est Xavier Vallat qui improvise une ode lyrique au fascisme devant les députés, brossant la perspective idyllique d’un parti unique dans une France "purifiée et grandie". « Seulement, il y faut deux conditions : les institutions ont corrompu les hommes, et il faut changer les institutions. Mais il est arrivé aussi que des hommes ont corrompu les institutions, et il faut aussi changer ces hommes, pour que revive la France. » (fonds Vallat)

Le même jour, une motion proche, signée par vingt députés, est présentée à la Chambre par Bergery, ancien radical devenu fasciste. Elle en appelle à "un ordre autoritaire", "forme nationale du socialisme". Le député SFIO corrézien Charles Spinasse intervient dans le même sens.

Le 8 juillet, Laval résume ainsi sa position, encore devant les députés "Nous n’avons pas d’autre chemin à suivre que celui d’une collaboration loyale avec l’Allemagne et l’Italie".

La droite comme la majorité des parlementaires sont prêts pour l’instauration du régime fasciste de Vichy.

E) 10 juillet 1940 : Vers les pleins pouvoirs à Pétain

Quel est le texte exact du projet de loi proposé depuis le 4 juillet par Pierre Laval ?

" L’Assemblée nationale donne tous pouvoirs au gouvernement de la République sous la signature et l’autorité du maréchal Pétain, Président du Conseil, à l’effet de promulguer par un ou plusieurs actes, la nouvelle constitution de l’Etat français. Cette constitution devra garantir les droits du travail, de la famille et de la patrie. Elle sera ratifiée par les assemblées qu’elle aura crées".

Ce texte exhale les mauvaises odeurs de l’extrême droite qui a toujours lutté contre les droits proclamés par la Révolution française et la tradition républicaine (liberté, égalité, fraternité, laïcité, droits de l’homme...) et milité au contraire pour le triptyque Travail Famille Patrie. Le rôle central donné à un Chef (ici Pétain) correspond aussi à la tradition idéologique d’extrême droite.

Au matin du mercredi 10 juillet, les députés et sénateurs se réunissent en séance officieuse pour discuter de ce projet Laval. Le débat est surtout marqué par la longue intervention de Pierre Etienne Flandin, leader de la droite libérale, qui appelle à soutenir ce projet Laval.

Flandin s’est positionné depuis plusieurs années pour une "Union des centres" avec les radicaux (alliance réalisée partir de 1938). En fait, ce dirigeant de l’Alliance démocratique a connu le glissement habituel des élus de droite en période d’instabilité, du libéralisme vers un autoritarisme musclé ou même vers le fascisme. Son soutien aux régimes "autoritaires" et son appel à se rapprocher de l’Allemagne nazie date au moins de 1936. D’ailleurs, en 1937, il a rencontré les principaux leaders nazis à Berlin.

F) Le vote du 10 juillet 1940 par grand courant politique

Le principal fait marquant, c’est évidemment le vote groupé de la droite en faveur des pleins pouvoirs à Pétain et du fascisme traditionaliste : 77 sénateurs sur 77 et 96 députés sur 97.

Parmi les groupes qui se définissent comme centristes, seulement deux députés républicains de gauche (sur 34) et deux députés démocrates populaires (sur 11) se prononcent contre les pleins pouvoirs.

Parmi les républicains radicaux socialistes, 11% des sénateurs (14 sur 106) et 16% des députés (13 sur 65) se comptent dans l’opposition aux pleins pouvoirs.

En nombre, la principale opposition au projet Laval provient d’élus socialistes SFIO (70% de contre parmi les sénateurs soit 7 sur 10 et 23,8% parmi les députés soit 29 sur 87).

Les parlementaires communistes ont été déchus de leurs mandats en vertu de la loi du 20 janvier 1940 (suite au traité germano-soviétique). Peu auparavant, 13 d’entre eux avaient quitté le parti (d’où leur non déchéance) ; sur les 10 présents au 10 juillet, 3 se prononcent contre le projet Laval et 7 pour.

Trois dernières informations permettent d’éclairer ce vote du 10 juillet :

* Dans un contexte de poussée de haine contre la gauche alimentée par la droite, l’extrême droite, les journaux et un climat de menaces physiques vécu par les parlementaires de gauche, on ne peut être surpris par le nombre important d’absents radicaux (36) et socialistes (26).

* Lors du vote, les abstentions proviennent également de la gauche : 6 députés socialistes, 3 députés radicaux, 7 sénateurs radicaux (plus 1 député républicain de gauche et 1 sénateur Union républicaine)

* Quelque temps auparavant, le gouvernement avait envisagé la possibilité d’un transfert des élus vers l’Afrique du Nord pour poursuivre la lutte. Sur le "Massilia" qui vogue vers l’Algérie ont pris place 1 parlementaire UPF (ex-communiste), 8 socialistes, 12 radicaux et quatre issus de partis de droite.

CONCLUSION :

Le vote du 10 juillet ne doit pas être oublié. Il rappelle comment la droite a pu passer très vite du "libéralisme" à la dictature :

* dans les années 1920 en Allemagne, en Italie...

* en 1940 en France

* dans les années 1970 partout en Amérique latine.

JACQUES SERIEYS


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