MOUVEMENTS SOCIAUX : FAIRE IRRUPTION DANS LE POLITIQUE !

mardi 27 décembre 2011.
 

À l’ère de la mondialisation capitaliste et de la contre-révolution libérale, les conditions de la lutte revendicative et de la transformation sociale sont modifiées. La défense des revendications se heurte à la mise en concurrence des systèmes sociaux et aux politiques libérales. La social-libéralisation de la majorité de la gauche rend inopérante pour la transformation sociale les formes — anciennes — de « passage de relais » du social au politique. Le syndicalisme — et les mouvements sociaux — sont au pied du mur : comment faire émerger dans le champ politique les aspirations sociales dont ils sont porteurs ?

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, sur la base des rapports de forces nationaux et internationaux qui en étaient issus, s’est mis en place, dans la plupart des pays capitalistes développés, un modèle social caractérisé par toute une série de conquêtes sociales et démocratiques : réglementation du travail et conventions collectives, protection sociale, entreprises et services publics, intervention économique et sociale de l’État…

Tant que ce rapport de forces a perduré tout au long des « Trente Glorieuses », les conquêtes ont été, pour l’essentiel, préservées malgré des tentatives de remise en cause. Au fil des luttes, d’autres conquêtes ont pu être engrangées dans les secteurs les plus combatifs, les conventions collectives permettant ensuite leur extension aux branches. L’action syndicale s’exerçait dans le cadre d’un capitalisme encore largement ancré nationalement. Mondialisation et politiques libérales : la contre-offensive du capital

A partir des années 1970, la mondialisation accentuée du capital lui a donné des opportunités d’investissement et de production diversifiées lui permettant de se dégager de l’étreinte des rapports de forces nationaux qui entravaient sa recherche du profit. Avec le ralentissement économique (chocs pétroliers…), la montée du chômage de masse a affaibli le salariat.

L’effondrement des pays du bloc soviétique a permis au capital d’étendre sa sphère d’influence. Sur le plan politique et idéologique, cette période a vu, tout au long des années 80-90, une crise des idéologies de la transformation sociale, un affaiblissement des partis communistes, la social-libéralisation de la social-démocratie, une crise du syndicalisme…

Le capital a exploité la situation pour mener une contre-offensive globale visant à remettre en cause les conquêtes sociales antérieures et libérer les forces du marché.

L’objectif était un « capitalisme pur » débarrassé des régulations que lui avaient imposé les luttes. Elle a pris la forme des politiques « néo-libérales » menées par les gouvernements de droite, mais relayées ensuite par les gouvernement de gauche qui se soumettaient aux contraintes du capitalisme mondialisé. Avec des nuances, ces politiques se sont développées à peu près partout et ont été mises en cohérence dans l’Union européenne, notamment à partir de l’Acte unique de 1986, faisant de la concurrence un droit supérieur à tous les autres. Les traités suivants (Maastricht, Amsterdam, Lisbonne…) ont consolidé cette logique.

L’offensive patronale s’est développée aussi dans les entreprises pour déconstruire les solidarités, mettre les salariés en concurrence, individualiser les rémunérations, développer les emplois précaires, casser les collectifs de travail. Le contenu et la place du travail ont été bouleversés jusqu’à la « souffrance » d’aujourd’hui. Les rapports de forces entre salariat et patronat se sont dégradés : en témoigne la perte de dix points de PIB au détriment du Travail.

Cela s’est accompagné d’une offensive idéologique promouvant l’idée de réussite individuelle en opposition à l’émancipation collective. Le monde du travail et ce qu’on appelait « le mouvement ouvrier » en sont sortis transformés. La classe ouvrière existe toujours, mais son éclatement s’est accentué et sa conscience collective d’intérêts commun affaiblie. La « conscience de classe » n’est plus ce qu’elle était.

Le mouvement syndical a été en difficulté face à la nouvelle division internationale du travail, à la mise en concurrence des systèmes sociaux, à la multinationalisation des entreprises, à la sous-traitance étendue et à la précarisation aggravée. Les moyens de pressions du salariat dans l’espace de l’entreprise et dans l’espace national n’avaient plus la même efficacité. De même, s’agissant des services publics, leur défense prenait une nouvelle complexité face aux directives européennes de libéralisation. La capacité à proposer des alternatives économiques et sociales et à s’organiser efficacement à l’échelle internationale étaient en retard sur l’offensive du capital. Quant aux capacités de résistance idéologique au nouveau discours libéral dominant, elles étaient affectées par la crise des idéologies de la transformation à gauche.

Cependant, après une longue période défensive, la situation actuelle recèle à nouveau des potentialités. Le modèle néo-libéral présenté comme « la fin de l’Histoire » a conduit à la crise globale du système. Il s’en trouve délégitimé et le débat sur les alternatives est relancé.

Les luttes, partout en Europe, témoignent du rejet croissant d’un système injuste et inégalitaire. C’est pourquoi, malgré les points marqués par les libéraux, une contre-offensive du monde du travail est possible, à condition qu’une perspective soit tracée.

Mais il y a des interrogations profondes sur la faisabilité d’une autre politique car la pédagogie concrète de la mondialisation a été brutale à coup de délocalisations et de dumping social. Et ces interrogations sont renforcées quand le fatalisme et l’impuissance sont distillés du sein même de la gauche. Les refus ne génèrent pas mécaniquement une alternative. Il faut un travail d’élaboration intellectuelle et politique, qui mette en cohérence les attentes sociales, les enjeux, les possibilités, les moyens.

À l’époque du capitalisme mondialisé, le mouvement syndical peut-il défendre des revendications ambitieuses face au patronat sans, en même temps, agir pour une rupture avec les politiques libérales et pour des mesures permettant de desserrer les contraintes qui pèsent contre le progrès social, donc sans aller sur le terrain du politique ? Face à une contrerévolution globale, qui déconstruit méthodiquement le modèle social antérieur, peut-on s’y opposer avec succès si les luttes sociales ignorent les dimensions politiques et institutionnelles ? Les « progressistes » de toutes les organisations (politiques, syndicales et associatives) ne devraient-ils pas se poser la question de formes de coopération permettant de relever le défi commun qui leur est posé ? Un « nouveau Front populaire » en quelque sorte ?

Social et politique : dépasser la frontière

L’articulation entre les mouvements sociaux et les aspirations à dynamique antilibérale — voire anticapitaliste — qu’ils portent, avec ce que peut être leur traduction dans le champ politique, se pose aujourd’hui de manière nouvelle. Pour être efficace et obtenir des conquêtes revendicatives durables, les mouvements sociaux se doivent d’aller sur le terrain du politique pour y combattre les orientations libérales et pour y faire prendre en compte des orientations alternatives. La forme du « passage de relais » du social au politique qui caractérisait la forme antérieure (social-démocrate ou léniniste dans la majorité des pays), et que le Programme commun de 1972 avait bien incarné, n’est plus guère opérante. Les organisations politiques susceptibles de « prendre le relais », soit le conduirait dans l’impasse social-libérale, soit n’ont pas la force et la crédibilité pour le porter au pouvoir.

L’expérience des « années libérales » illustre le problème. Il y a eu des luttes, dans les entreprises, dans les professions et au niveau interprofessionnel, souvent défensives face aux attaques libérales. Malheureusement, la plupart du temps, dès lors qu’elles portaient sur de grandes questions, elles n’ont pas gagné, à l’image du dernier conflit sur les retraites. D’un autre côté, la gauche, dès lors qu’elle a renoncé à s’appuyer sur les mouvements sociaux et à porter leurs aspirations, a connu plusieurs défaites faute de dynamique populaire. Les luttes se heurtaient aux logiques du capitalisme d’aujourd’hui et à l’offensive des libéraux de déconstruction du modèle social, donc à un projet politique global mis en oeuvre par un pouvoir intransigeant trouvant dans les institutions de la V° République les moyens de gouverner malgré l’opposition populaire. Faute de trouver une alternative politique à ces projets libéraux, les luttes avaient du mal à franchir le pas vers un affrontement plus large qui aurait pu ouvrir une crise politique. La question de l’alternative politique se pose dans le prolongement même des luttes, en articulation avec elles, pour espérer pouvoir passer de la défensive à l’offensive.

Or, depuis plusieurs années maintenant, le syndicalisme et, plus largement, les mouvements sociaux ont pris leur distance avec le politique. Le bilan tiré de l’époque de la subordination au politique et les déceptions laissées par les gouvernements de gauche, ont renforcé la méfiance et la distance. Cette indépendance, positive dès lors qu’elle émancipe les revendications et les luttes des préoccupations étroitement électoralistes, s’est accompagnée d’une certaine « dépolitisation » du discours et d’un partage des rôles qui se traduit aujourd’hui par une « coupure » pénalisante dès lors qu’il faut tout à la fois combattre la contre-révolution libérale et lui opposer des perspectives alternatives.

Comment cette indépendance légitime peut-elle ne pas se cantonner à une séparation, à une coupure, avec toute intervention pour peser sur les dynamiques politiques ?

La question est à prendre en considération car un état des lieux rapide à gauche nous montre un espace politique dominé par une idéologie du fatalisme. Le dernier programme du Parti socialiste est limité par son renoncement à affronter les contraintes de la mondialisation libérale. Ces limites peuvent-elles être repoussées par la seule force des organisations politiques de la gauche de transformation ? Si la dynamique des mouvements sociaux ne vient pas bousculer l’état actuel des choses, on peut en douter. La campagne du « Non au TCE » a montré les convergences possibles dans l’indépendance des uns et des autres.

C’est sur le terrain des programmes que les organisations syndicales et associatives peuvent faire entendre leurs exigences et propositions. Ces dernières existent, mais elles ne font pas suffisamment l’objet de campagnes qui les placeraient au coeur du débat public et les rendraient incontournables dans l’élaboration des projets politiques à gauche. Il ne s’agit pas pour les organisations du mouvement social de se substituer aux partis mais de peser sur leurs objectifs programmatiques.

Pour cela, il faut dépasser la coupure entre le « social » et le « politique ». Les partis doivent en finir avec leur conception d’une soi-disant supériorité du politique. Les associations et syndicats doivent se libérer de la subordination intériorisée du « social » au « politique ». Les associations et syndicats n’ont pas à se cantonner à la défense des revendications, pendant que les partis seraient en charge des « grandes » questions de société. Les différentes organisations, partis, syndicats ou associations, ont une égale légitimité pour parler des questions de société, pour proposer des politiques alternatives. La différence principale, c’est que les uns sont candidats à l’exercice du pouvoir, alors que les autres ont vocation à rester des contre-pouvoirs. Un syndicat a autant à dire sur la politique économique et sociale qu’un parti politique. Il le fera d’un point de vue différent, à partir des attentes et revendications des salariés mais avec la conscience (et l’expérience) qu’aujourd’hui, pour satisfaire durablement les revendications, il faut aussi très souvent réorienter la politique économique et sociale globale (au-delà des entreprises et, dans certains domaines, au-delà de la France).

Les forces vives du mouvement social sont porteuses de propositions de politiques alternatives dans des domaines très variés. Elles peuvent s’engager dans le débat « politique » (au sens de projet, programme, propositions), sans renoncer à leur mission et sans rien renier de leur indépendance. D’ailleurs elles le font déjà, mais sans doute pas assez pour réussir à imposer leurs thématiques au centre du débat sur l’avenir du pays, notamment dans la perspective de 2012. La plate-forme intersyndicale de janvier 2009, va au-delà des revendications et indique que, pour les satisfaire, il faut des changements de politique globale.Sauf qu’elle est restée une contribution ponctuelle…

Les organisations du mouvement social ont des propositions à faire valoir dans différents domaines : comment lutter contre le chômage et la précarité et construire de nouvelles sécurités contre le risque économique ; comment assurer un nouveau partage des richesses et en préciser les leviers (politiques salariales et fiscales) ; comment donner aux travailleurs des droits et pouvoirs sur les choix des entreprises face à la puissance des actionnaires ; comment rebâtir une protection sociale cohérente et solidaire ; comment refonder les services publics en France et en Europe ; comment orienter l’investissement vers les besoins sociaux et écologiques, et bâtir les instruments financiers nécessaires ; comment mettre l’outil économique au service de l’intérêt général ; comment desserrer la contrainte de la concurrence et du dumping européen et mondial ; comment réorienter la construction européenne dans le sens des coopérations et des solidarités, etc. ? Encore faut-il réussir à se faire entendre.

Ce ne serait pas, pour le mouvement syndical, une innovation historique. Il fut des époques ou la réflexion syndicale a inspiré les contenus politiques. Après 1934, le « plan » de la CGT réunifiée, mêlant revendications sociales et objectifs de « démocratie économique » allait plus loin que le programme du Front Populaire et a nourri la grève générale de mai-juin 1936. Il a plus largement influencé le Programme du Conseil national de la Résistance. En 1976, la plate-forme revendicative commune CGT-CFDT a influencé les politiques de 1981. Les positions de la CFDT sur l’autogestion au début des années 70 étaient reprises par le PS et ont inspiré plus tard les lois Auroux. Le mouvement syndical et associatif, le mouvement social, peuvent influencer le débat politique, à condition de parvenir à faire en sorte que leurs propositions polarisent la réflexion politique sur la transformation progressiste de la société.

Ces questions ne se posent pas dans un environnement paisible. Après le mouvement social de l’automne, aux élections cantonales, au-delà d’une abstention massive, une partie de l’exaspération a été captée par un Front National qui s’accapare la « question sociale ». Sous pression, le sarkozysme dérive dans la surenchère xénophobe et sécuritaire ; tandis qu’à gauche, le débat sur les candidats occulte celui sur les programmes. Or, si la gauche n’est pas en mesure d’apporter de vraies réponses aux attentes sociales et de dire comment desserrer les contraintes qui s’opposent à une politique progressiste, une part du mécontentement se reportera sur le vote d’extrême droite, comme on le voit partout en Europe. Et si rien ne vient modifier les rapports de force internes à la gauche, nous risquons — au mieux — une alternance sans alternative ; voire une nouvelle défaite faute de dynamique populaire… Les mouvements sociaux ne peuvent s’abstraire de la question : comment bousculer la donne politique dans le sens d’une alternative ?

Claude Debons

Ancien secrétaire général de la Fédération Générale des Transports et de l’Équipement FGTE CFDT, animateur de l’opposition de gauche dans la CFDT jusqu’en 2003. Aujourd’hui adhérent CGT. Coordinateur des collectifs du Non au TCE, puis des collectifs du 29 mai.


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