Pierre Corneille : Politique et amour

samedi 9 décembre 2017.
 

- A) Pierre Corneille, écrivain génial du 17ème siècle

- B) Pierre Corneille et la politique

- C) Pierre Corneille et l’amour

A) Pierre Corneille, écrivain génial du 17ème siècle

La France se complaît dans les anniversaires ; pourtant le 400ème anniversaire de la naissance de Pierre Corneille le 6 juin 1606 est passé dans un silence assourdissant alors qu’il représente un élément important du puzzle de l’histoire littéraire française. Qui aurait prévu cela voici seulement 50 ans alors que des dizaines de milliers de lycéens récitaient d’innombrables tirades de Rodrigue, Chimène, Don Diègue, Camille, Horace, Cinna ou Polyeucte ?

Il naît à Rouen dans une famille de moyenne bourgeoisie urbaine. Son père exerce la fonction de maître des eaux et forêts, charge achetée et d’un rapport suffisant pour élever sept enfants à condition d’éviter les dépenses superflues. Pierre est reçu avocat et achète en 1624 deux charges d’avocat du roi qu’il exercera jusqu’en 1650. Par le métier de son père comme par le sien, il fait partie d’une couche sociale qui contribue à porter l’aspiration en un Etat moderne.

A1) Corneille, auteur indépendant

Ses biographes affirment qu’il a tout d’abord connu un engagement "libertin" du point de vue littéraire, en particulier en référence à Théophile de Viau.

Les Mélanges poétiques publiés en 1632 conservent cet héritage par leur thème et leur forme (pas d’alexandrin).

Nous lui devons 32 pièces de théâtre : Mélite (1629), Clitandre ou l’Innocence persécutée (1631), La Veuve (1632), La Galerie du Palais (1633), La Suivante (1634), La Place royale (1634), Médée (1635), L’Illusion comique (1636), Le Cid (1637), Horace (1640), Cinna ou la Clémence d’Auguste (1641), Polyeucte (1642), Le Menteur (1643), La Mort de Pompée (1644), Rodogune (1644), La Suite du Menteur (1645), Théodore (1646), Héraclius (1647), Don Sanche d’Aragon (1649), Andromède (1650), Nicomède (1651), Pertharite (1652), Œdipe (1659), La Toison d’or (1660), Sertorius (1662), Sophonisbe (1663), Othon (1664), Agésilas (1666), Attila (1667), Tite et Bérénice (1670), Pulchérie (1672), Suréna (1674).

Il a également assuré des traductions de textes religieux comme L’Imitation de Jésus-Christ et Louanges de la Sainte Vierge. Corneille est catholique sans aucun doute mais un catholicisme de la bourgeoisie avancée du 17ème pour laquelle l’Eglise ne peut constituer le coeur de l’Etat ni disposer d’un monopole idéologique et culturel.

A2) Pierre Corneille, enfant de son siècle

Il grandit puis vit dans un contexte politique instable :

- Henri IV a clos les guerres de religion. Une France moderne (dépassant les contradictions féodales) commence à se construire. Au niveau européen, le pays apparaît comme le soutien des forces de renaissance progressiste (bourgeoise, protestante, démocratique) face à l’Espagne conservatrice... Mais un intégriste catholique assassine le roi au panache blanc.

14 mai 1610 : Assassinat de Henri IV par Ravaillac, petit enseignant catholique, enfant de la Sainte Ligue

- de 1610 à 1624, le royaume de France connaît une déliquescence due à la primauté des grands féodaux et de l’Eglise. Au niveau européen, le parti dévôt groupé autour de la régente Marie de Médicis place la France en alliée subordonnée des Habsbourg (Espagne, Autriche, Pays Bas)

- de 1624 à 1642, le cardinal de Richelieu commence à instaurer un Etat royal absolutiste, réprimant les protestants à l’intérieur des frontières ainsi que les conjurations d’aristocrates mais combattant l’Espagne à l’extérieur pour des raisons d’intérêt national, imposant une forte fiscalité pour mener des guerres permanentes, écrasant le moindre mouvement social.

- de 1640 à 1660, l’Europe connaît une grande poussée révolutionnaire avec de nombreuses explosions sociales et six révolutions.

- de 1643 à 1661, le cardinal de Mazarin poursuit la politique de Richelieu dans cette période d’instabilité où les grandes forces sociales du pays cherchent à faire valoir leurs intérêts (noblesse foncière, noblesse de robe, bourgeoisie financière...)

- de 1661 à 1684, Louis XIV assoit l’Etat royal absolutiste

Les pièces de Corneille répondent à des questions d’actualité dans ce 17 ème siècle de transition qui voit la royauté absolutiste s’instaurer, l’aristocratie foncière être domestiquée par lui, la bourgeoisie pousser à un Etat moderne...

Parmi les tragédies historiques de Corneille, Cinna (créée en 1639) utilise des personnages de la Rome antique pour poser des questions politiques d’actualité au 17ème siècle (conspirations de grands seigneurs). Pour des raisons personnelles, Cinna, Maxime et Emilie veulent assassiner l’empereur Auguste ; celui-ci utilise son pouvoir impérial de façon tellement juste que les conjurés démasqués se repentent.

Corneille prend évidemment position dans cette pièce pour un pouvoir politique fort. Cependant, la leçon de la pièce consiste aussi à prouver que ses détenteurs doivent se montrer justes pour être efficaces et ne pas s’isoler, qu’ils doivent faire preuve de sens politique et moral pour conforter l’Etat au lieu d’en faire un champ clos d’affrontements.

Fondamentalement, Corneille participe plus des aspirations de la bourgeoisie urbaine du 17ème siècle que de celles de l’aristocratie.

A3) Corneille ne répond pas aux critères définissant les prétendus auteurs classiques

Il fait partie des auteurs que les garde-chiourmes en histoire littéraire peuvent difficilement emprisonner dans le seul "classicisme". Prenons seulement quelques points pour ne pas être trop long :

- Corneille n’est pas un courtisan. Jusqu’à lui, les auteurs de théâtre sont dépendants du roi ou de grands seigneurs. Tel n’est pas son cas car il utilise son théâtre pour en vivre, vendant les pièces à des troupes, à des libraires. D’ailleurs, l’abbé d’Aubignac, vrai théoricien des règles classiques à l’époque, dont la règle des trois unités, fut un adversaire acharné de Molière sur ce point ; « Vous vous êtes abandonné à une vile dépendance des Histrions, votre commerce ordinaire... Il y a bien de la différence entre un honnête homme qui fait des vers, et un Poète qui en titre d’office (métier) ; le premier s’occupe pour le divertissement de son esprit, et l’autre travaille pour l’établissement de sa fortune...(1663) » D’Aubignac n’est pas seul à déconsidérer l’écrivain qui veut vivre de son écriture au lieu de dépendre d’un grand. En 1671, Pierre Nicole dans sa préface à un Recueil de poésies chrétiennes et diverses, attaque "le nom ridicule et misérable d’auteur", car écrire contre rétribution est contradictoire avec le statut d’honnête homme.

Pourquoi une telle acrimonie des conservateurs cléricaux, vrais porteurs du classicisme officiel ? Le théâtre connaît alors une vogue nouvelle, en particulier parmi la classe montante bourgeoise (y compris petite bourgeoisie urbaine). A partir du moment où les pièces sont écrites par des auteurs indépendants, sont jouées sur des places publiques pour des bourgeois qui paient les acteurs, aucune censure ou maîtrise du théâtre n’est possible... Oh damnation ! D’Aubignac adresse des reproches très précis à Corneille « On vous connaît pour un Poète qui sert depuis longtemps au divertissement des Bourgeois de la rue Saint-Denis et des Filous du Marais, et c’est tout. » Il est vrai qu’à l’époque, ni l’aristocratie, ni la haute bourgeoisie ne fréquentent ces salles "populaires". L’injure "Filous du Marais" indique la haine des réactionnaires contre ce théâtre.

- Corneille ayant écrit ses pièces pour qu’elles soient jouées devant un public à gagner, pour qu’elles lui rapportent de l’argent ne respecte pas toujours les prétendues "règles" du théâtre classique, loin de là. Dans l’amour de Chimène pour Rodrigue (meurtrier de son père) comme dans le meurtre sur scène de Camille par son frère, Corneille ne respecte pas la fameuse bienséance chère aux théoriciens du classicisme.

- Corneille n’accepte pas l’idée d’une fonction pédagogique de la littérature. Il affirme que « l’art n’a pour but que le divertissement ».

- Il prend position contre toute censure affirmant encore que « toutes les vérités sont recevables dans la poésie ».

A4) Pierre Corneille, chantre de valeurs éternelles ou d’une conception du monde liée à son siècle ?

Placé au coeur du programme des lycées par la royauté orléaniste, par les bonapartistes du Second empire puis par l’école républicaine de la Troisième république, enfin vanté comme un idéal politique par les Maurrassiens, Corneille a servi trop de causes.

Loué par Napoléon, Chateaubriand, Hugo, Stendhal, Péguy et des marxistes structuralistes des années 1960, son talent d’auteur de théâtre dépasse toute utilisation politique immédiate.

En ce début de 21ème siècle, considérons essentiellement Corneille pour ce qu’il fut, c’est à dire au 17ème siècle un auteur populaire de pièces de théâtre.

Peut-on dégager une valeur éternelle dans les écrits de Corneille ? Fondamentalement, je n’en vois qu’une : sa foi en l’homme, dans la force de sa volonté comme dans l’utilité de ses doutes rationnels, dans ses actes comme dans ses aspirations, dans ses sentiments comme dans ses responsabilités, dans sa dimension individuelle comme dans le progrès d’un véritable Etat responsable du progrès de la société.

B) Pierre Corneille et la politique

Dans le miasme glauque des commentaires médiatiques concernant les escapades en scooter de François Hollande, la référence de Jean-Luc Mélenchon aux tragédies de Pierre Corneille apporte, à mon avis, une dimension littéraire et philosophique intéressante. En effet, elles gravitent autour d’une idée simple : l’absolue nécessité de l’Etat à condition que les gouvernants assument cette charge en mi-humains, mi-héros, compétents, justes, cléments, désintéressés, impartiaux... sans cesse obsédés par la volonté de contribuer à la vie la plus douce possible des humains.

Je partage l’analyse du site paysréeel.com sur l’ambition de cet auteur. « La bonne raison d’État est celle qui a pour but l’amélioration du sort des hommes... Aimez-vous ! Il dit cela aux rois, aux princes, aux ministres, aux hommes d’État, afin qu’en s’aimant eux-mêmes, en s’épargnant les uns les autres, ils épargnent le monde... Ainsi comprise, la raison d’État, la politique de Corneille, est la plus haute leçon de patriotisme, de vertu, d’honneur, de justice, d’humanité, qu’un poète ait jamais donnée... »

Au 17ème siècle, la bourgeoisie souhaite la stabilisation d’un Etat national permettant de limiter les prérogatives d’une Eglise rétrograde ainsi que d’une aristocratie turbulente et dépensière des biens communs. Le choix de Corneille en faveur de l’Etat royal n’en fait pas pour autant un réactionnaire, y compris pendant la Fronde.

B1) L’avis d’un grand metteur en scène de théâtre (Brigitte Jaques-Wajeman)

Voyez-vous, dans le théâtre cornélien, des résonances politiques contemporaines ? Oui, les situations politiques mises en scène par Corneille dans ces divers pays évoquent immanquablement l’histoire récente : le temps des colonies (La Mort de Pompée, Nicomède, Sophonisbe, Sertorius), les difficultés de la décolonisation (Suréna), les guerres, les exils, la haine et la fascination raciale, la duperie de certains idéaux politiques.

Corneille disait toujours que le vraisemblable ennuie. Il a envie de grand, d’exceptionnel. On trouve chez lui un rapport entre la guerre et l’amour, l’intime et l’épique : les gens sont arrachés à eux-mêmes, emportés par des tourmentes extérieures, mais ce n’est pas l’abîme sans fond, le gouffre intérieur des personnages de Racine. J’ai monté Le Cid comme une pièce écrite par un jeune homme. « Romantique », comme le qualifie Hugo dans la préface de Cromwell. En ce sens, Corneille n’a jamais abandonné son goût de l’excès. Ce n’est pas du tout un homme tiède, un homme du milieu...

C’est un homme de la liberté, de la résistance. J’ai découvert un écrivain audacieux, qui invente, qui crée... Rien à voir avec le Corneille, Père de la Nation, du devoir, de l’honneur que l’on a voulu voir pendant des siècles ! Pour moi, Corneille est un être transgressif et moderne...

Dans Le Cid, le monde de pères tout-puissants, de chefs de clan arrogants est un monde fini, obsolète et même dangereux. Le Roi s’y oppose de toutes ses faibles forces, Il est du côté de la jeunesse et de la vie. Au fond, Corneille fait un théâtre d’avant-garde, en prenant le parti du Roi et de l’amour contre les clans et leurs valeurs de mort !

Source : http://www.carresclassiques.com/int...

B2) Le contexte social et politique des années 1639 à 1660

L’Europe connaît durant vingt ans de grands mouvements sociaux, démocratiques, politiques.

La France voit exploser trois types de luttes :

- des jacqueries paysannes massives

- des révolutions urbaines dont l’exemple le plus intéressant est celui de Bordeaux

- des coteries féodales voulant profiter des troubles pour retrouver leur ancien pouvoir face à l’Etat royal

Le théâtre rend compte de ce contexte de mobilisation et y contribue, tout comme la poésie.

Pierre Corneille ne prend pas parti pour les grands féodaux normands comme les Longueville ; la reine le remercie en le nommant momentanément procureur des Etats de la province. Cette promotion, seule, ne permet pas de le classer parmi les contre-révolutionnaires de l’époque.

B3) Cinna, première grande pièce politique de Corneille

En 1639, la Normandie connaît un immense soulèvement populaire contre la fiscalité royale, contre la misère. Ouvriers agricoles, sauniers, manouvriers, petits paysans, laboureurs... prennent le nom de Va-nu-pieds qui indique bien la nature de leur mobilisation. Richelieu envoie l’armée pour les écraser sans pitié (prise d’Avranches le 30 novembre 1639) ; il en profite pour abolir de nombreux droits des villes normandes et terroriser la population en imposant le logement des soldats chez l’habitant, en particulier à Rouen, ville de Corneille.

La clémence nécessaire des hommes d’Etat constitue le thème principal de Cinna. Le lien avec l’actualité s’impose puisque la pièce a été écrite en pleine tragédie des Va-nu-pieds et publiée au moment où bien d’autres soulèvements populaires éclataient avant d’être sauvagement liquidés.

Pour ne pas être trop long, je traiterai ici seulement trois sujets concernant Cinna :

L’Etat populaire, la république populaire

Cinna

Le pire des Etats, c’est l’Etat populaire

Auguste

Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire.

Cette haine des rois qui depuis cinq cents ans

Avec le premier lait sucent tous les enfants

Pour l’arracher du coeur est trop enracinée.

Maxime

Et cette vieille erreur que Cinna veut rabattre

Est une heureuse erreur dont il (le peuple) est idolâtre.

Démocratie ou Etat césarien

Maxime

Jamais la liberté ne cesse d’être aimable,

Et c’est pour Rome un bien inestimable.

Cinna

Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu’elle s’unisse

En la main d’un bon chef à qui tout obéisse.

Révolutions et changements radicaux de pouvoir politique

Corneille a situé la plupart de ses tragédies en des lieux et à des périodes de transition du pouvoir politique. Dans Pertharite, l’usurpateur s’avère le vrai héros.

Dans Cinna, notons cette affirmation :

Les changements d’Etat que fait l’ordre céleste,

Ne coûtent point de sang, n’ont rien qui soit funeste.

B4) Corneille pendant la révolution des années 1648 à 1653 : Don Sanche

Quelle pièce écrit-il (1648) et fait-il jouer (1649, début 1650) en pleine mobilisation sociale ? Don Sanche. L’intrigue en est simple : un soldat "fils d’un malheureux pêcheur", aime la reine de Castille mais celle-ci doit nécessairement épouser un grand féodal du royaume.

Corneille fait valoir les grandes qualités d’un homme du peuple, y compris son sens de l’Etat face aux fatuités arrogantes des privilégiés.

Corneille dénonce finement la richesse et les fonctions d’autorité dues à la naissance et non au mérite. Il balaie ainsi toutes les prétentions féodales sur la valeur supérieure du "sang noble".

La pièce se termine par une révélation : le soldat Carlos est en fait fils du roi d’Aragon. Cette astuce ne trompa point les princes du royaume qui firent interdire les représentations par le roi.

Voici quelques vers de cette pièce permettant d’en symboliser l’esprit :

Comte Don Lobe :

Mais enfin la valeur, sans l’éclat de la race,

N’eut jamais aucun droit d’occuper cette place.

Carlos

Se pare qui voudra du nom de ses aïeux ;

Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux...

Je puis contre le ciel en secret murmurer

De n’être pas né roi pour pouvoir espérer...

B5) Amour et devoirs politiques

Le thème de la contradiction entre ces deux nécessités hante presque toutes les pièces de Corneille.

Dans Don Sanche, Dona Isabelle, reine de Castille, pèse les termes du débat :

Ne cherchez point d’excuse à douter de ma flamme,

Marquis, je puis aimer, puisqu’enfin je suis femme...

Je ne le cèle point ; j’aime, Carlos, oui, j’aime ;

Mais l’amour de l’Etat, plus fort que de moi-même,

Cherche, au lieu de l’objet le plus doux à mes yeux,

Le plus digne héros de régner en ces lieux...

Au fil des scènes, le doute s’installe chez elle, s’exprimant par des vers comme celui-ci :

Qui n’aime que par force aime qu’on le néglige

B6) Corneille pendant la révolution des années 1648 à 1653 : Nicomède

Ecrite fin 1649 et lancée devant le public en janvier février 1650, cette pièce s’inscrit encore plus que Don Sanche dans l’actualité. Condé, grand général (vainqueur de l’armée espagnole à Rocroi), s’est compromis parmi les frondeurs. Mazarin le fait emprisonner au donjon de Vincennes puis le transfère à 300 kilomètres. Le peuple se soulève lors de plusieurs journées révolutionnaires afin d’obtenir sa libération, bloquant même le Roi et sa Cour dans le Palais royal. Le cardinal s’avoue vaincu, fait libérer Condé et ses amis, s’exile.

La première représentation de Nicomède se déroule sur la fin victorieuse du mouvement obtenant un immense succès que Corneille ne connaîtra plus ensuite. Il faut dire que l’intrigue est placée durant l’Antiquité, en Bithynie mais que son déroulement se calque sur les évènements parisiens (crise, pouvoir central hautain, lointain et perfide, emprisonnement du héros, insurrection populaire victorieuse, libération du héros...).

Cette pièce vaut par plusieurs aspects :

- elle resta la préférée de Corneille lui-même, élément important pour juger de ses idées.

- si l’on doit étudier le "héros cornélien", c’est bien là qu’il faut le chercher en particulier dans le personnage, masculin, de Nicomède et dans celui, féminin et magnifique de son épouse, la reine d’Arménie Laodice. Cette dernière voit clair dans la volonté de Rome et de la reine Arsinoé d’en finir avec Nicomède. Quel conseil donne-t-elle à celui-ci ? Prends les armes ! Prends la tête d’une armée !

Montrez cent mille bras tous prêts à me venger,

Parlez la force en mains, et hors de leur atteinte...

Non, je ne vous dis plus à présent que je tremble,

Mais que, s’il faut périr, nous périrons ensemble.

Armons-nous de courage, et nous ferons trembler

Ceux dont les lâchetés pensent nous accabler.

Le peuple ici vous aime et hait ces coeurs infâmes ;

Et c’est être bien fort que régner sur tant d’âmes.

- durant les années 1960 et 1970, elle résonnait par son ton anti-impérialiste dénonçant sans cesse Rome, par la référence évidente à Hannibal et à Mithridate. Dans sa préface l’auteur explique lui-même cet objectif « Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors, et comme ils agissaient impérieusement avec les rois leurs alliés… »

Les Romains veulent installer Attale, frère cadet de Nicomède, sur le trône de Bithynie et le marier à Laodice.

Attale qu’en otage ont nourri les Romains,

ou plutôt qu’en esclave ont façonné leurs mains...

Ma vie est en leurs mains, mais non ma dignité (Laodice)

A Flaminius, ambassadeur de Rome qui postule cette ville maîtresse du monde, elle répond fièrement :

La maîtresse du monde ! Ah ! Vous me feriez peur...

si le grand Annibal n’avait qui lui succède

S’il ne revivait pas en prince Nicomède,

Et s’il n’avait laissé dans de si dignes mains

L’infaillible secret de vaincre les Romains.

- la dénonciation des manoeuvres de Cour ne prend que deux vers dans la bouche de cette héroïne :

Les mystères de Cour souvent sont si cachés

Que les plus clairvoyants y sont bien empêchés.

- la dénonciation de la reine Arsinoé, a dû beaucoup plaire aux frondeurs qui dénonçaient au 17ème siècle la façon dont Anne d’Autriche (épouse de Louis XII) jouait du pouvoir royal à son profit.

- les leçons de répression militaire des mouvements populaires données par l’ambassadeur romain devaient provoquer beaucoup de colère en pleine mutinerie parisienne :

Quand il fallait calmer toute une populace

Le sénat n’épargnait promesse ni menace.

Pourtant, l’insurrection populaire se développe :

Seigneur, de tous côtés le peuple vient en foule ;

De moment en moment, votre garde s’écroule...

La victoire totale de la révolution populaire, de Nicomède et Laodice devaient tout autant attirer de sympathie à cette pièce pourtant aujourd’hui beaucoup moins connue que Le Cid.

C) Pierre Corneille et l’amour

L’auteur du Cid, d’Horace, de Cinna, Polyeucte et autres oeuvres magnifiques a écrit des milliers de vers immortels sur ce thème.

« A qui sait bien aimer, il n’est rien d’impossible. » (Médée)

"Un corps peut-il guérir, dont le coeur est malade ?" (Clitandre)

«  Aisément l’amitié jusqu’à l’amour nous mène.  » (Héraclius)

«  Heureux est celui qui de cœur et d’esprit sait goûter ce que c’est que d’aimer.  » (L’Imitation)

« L’amour est un grand maître, il instruit tout d’un coup. » Le menteur)

«  Allons où je n’aurai que vous pour souveraine,

Où vos bras amoureux seront ma seule chaîne.  » (Tite et Bérénice)

B1) De la poésie amoureuse à la littérature

Dans une de ses premières poésies, il affirme avoir commencé à rimer pour plaire aux filles.

J’avais des Philis à la tête :

J’épiais les occasions ;

J’épiloguais mes passions...

Je courais, je faisais la grue

Tout un jour au bout d’une rue...

Je savais bien m’en escrimer

Par là je m’appris à rimer.

B2) De la douleur amoureuse à la vraie liberté

Il conseille à un ami malheureux en amour de laisser tomber cette quête pour retrouver sa liberté.

L’expérience indubitable

Me fait tenir pour véritable

Que l’on commence d’être heureux

Quand on cesse d’être amoureux...

Et ne sais point d’autre remède,

A la douleur qui te possède,

Qu’écrivant la félicité

Qu’on goûte dans la liberté.

B3) De l’impossibilité d’ignorer les filles

Ses yeux d’un pouvoir plus suprême

Que n’est l’autorité des rois

Interdisent à notre choix

De disposer plus de nous-même...

Oeillades qui sur les esprits

Exercez vos rapines...

Beaux yeux mes aimables vainqueurs...

B4) La passion amoureuse contrariée par l’argent

La puissance évocatrice de ses écrits sur le sujet naît de son amour de jeunesse pour Catherine Hue, plus riche que lui et mariée par ses parents à plus riche encore, le Sieur Thomas du Pont. A l’adolescence, il écrit plusieurs pièces pour elle qu’il brûlera deux ans avant son décès. Une seule nous est en partie parvenue ; il s’agit de Mélite, sa première publiée, dans laquelle il décrit les ressorts du mariage avec des accents réalistes que Molière n’aurait pas boudés.

Les beautés, les attraits, l’esprit, la bonne mine,

Echauffent bien les draps mais non pas la cuisine...

La laideur est trop belle étant teinte en argent.

Clitandre, deuxième pièce écrite par Corneille vaut comme exemple de théâtre baroque avec son intrigue extrêmement complexe et sa magnifique reprise du thème de l’amour contrarié par l’intérêt financier.

Votre père jadis, hélas ! que cette histoire

Encor sur mes vieux jours m’est douce en la mémoire...

S’il m’aimait, je l’aimais, et les seules rigueurs

De ses cruels parents divisèrent nos coeurs.

On l’éloigna de moi par ce maudit usage

Qui n’a d’égard qu’aux biens pour faire un mariage.

Durant ces années 1630 à 1635, ses créations ( La Galerie du Palais, L’Amoureux extravagant...) conservent l’évocation pathétique des passions sentimentales. Le personnage le plus pauvre s’avère souvent le plus intéressant comme dans La Suivante.

B5) Le mariage

«  S’attacher pour jamais aux côtés d’une femme !

Perdre pour des enfants le repos de son âme !

Voir leur nombre importun remplir une maison !

Ah ! qu’on aime ce joug avec peu de raison ! ...

Bien qu’une beauté mérite qu’on l’adore,

pour en perdre le goût, on n’a qu’à l’épouser.  » (Mélite)

B6) La jalousie

« Un sourir’ par mégarde à ses yeux dérobé,

Un coup d’oeil par hasard sur un autre tombé...

Tout cela fait pour lui de grands crimes d’état

Et plus l’amour est fort, plus il est délicat. » (Poème)

B7) La séparation

« ... Ainsi parla Cléandre, et ses maux se passèrent,

Son feu s’évanouit, ses déplaisirs cessèrent :

Il vécut sans la dame et vécut sans ennui

Comme la dame ailleurs se divertit sans lui. » (derniers vers de A Mme la marquise de B.A.T.)

B8) Amour et honneur dans Le Cid

En faisant référence à ce thème dans cette pièce, Jean-Luc Mélenchon a visé juste à mon avis. En effet, autant Racine excelle dans l’analyse des tourments psychologiques personnels, intérieurs, autant Corneille brille en plongeant ses personnages dans l’histoire brûlante et les contradictions personnelles qu’elle engendre.

Les "doctes classiques" du 17ème ont violemment attaqué l’auteur du Cid pour avoir mis en valeur l’amour au point que Chimène puisse épouser le meurtrier de son père. Pour l’ordre moral patriarcal de l’époque, cela représente évidemment une hérésie idéologique et littéraire ("La tragédie doit enseigner des choses qui maintiennent la société civile").

En fait, la contradiction entre devoir d’honneur et passion amoureuse donne des dialogues remarquables nés d’une situation paroxystique, en particulier dans la scène 4 de l’Acte III lorsque Rodrigue vient proposer à Chimène de le tuer pour venger son père.

« Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien

Mais aussi le faisant tu m’as appris le mien...

Tu t’es en m’offensant montré digne de moi,

Tu me dois par ta mort montrer digne de toi... »

B9) La colère amoureuse

Plusieurs pièces de Corneille traitent ce sujet. Je livre seulement au lecteur celle que je préfère. Camille, vient d’apprendre que son amour Curiace a été tué dans un combat mettant aux prises ses trois frères pour Rome (les Horace) contre trois guerriers d’Albe la longue (les trois Curiace).

Rome, l’unique objet de mon ressentiment !

Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !

Rome qui t’a vu naître, et que ton coeur adore !

Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore !

Puissent tous ses voisins ensemble conjurés

Saper ses fondements encor mal assurés !

Et si ce n’est assez de toute l’Italie,

Que l’Orient contre elle à l’Occident s’allie ;

Que cent peuples unis des bouts de l’univers

Passent pour la détruire et les monts et les mers !

Qu’elle même sur soi renverse ses murailles,

Et de ses propres mains déchire ses entrailles !

Que le courroux du Ciel allumé par mes voeux

Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !

Puissé-je de mes voeux y voir tomber ce foudre,

Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,

Voir le dernier Romain à son dernier soupir,

Moi seule en être cause et mourir de plaisir !

Pierre CORNEILLE. Horace, acte IV, scène 6 -1640 -

Jacques Serieys

D) Quelques citations célèbres de Pierre Corneille

* « Un monarque a souvent des lois à s’imposer

Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser. »

* « Le plus innocent devient souvent coupable,

Quand aux yeux de son prince il paraît condamnable. »

Pierre Corneille. Horace

* « Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes :

Ils peuvent se tromper comme les autres hommes. »

Pierre Corneille. Le Cid

* L’amour n’est qu’un plaisir, l’honneur est un devoir.

Pierre Corneille. Le Cid

* « Le temps assez souvent a rendu légitime

Ce qui semblait d’abord ne se pouvoir sans crime. »

Pierre Corneille. Le Cid, Acte V Scène 7

* À vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

Corneille, Le Cid, acte II, scène 2 (Comte à Don Rodrigue)

* « La raison et l’amour sont ennemis jurés ».

* « La façon de donner vaut mieux que ce que l’on donne. »

* « On n’aime point à haïr ce qu’on a bien aimé.

Et le feu mal éteint est bientôt rallumé. »

* « Oh ! qu’heureux est celui qui de cœur et d’esprit

Sait goûter ce que c’est que d’aimer. »

* « Et je garde, au milieu de tant d’âpres rigueurs,

Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs. »

Pierre Corneille. Horace

* « Qui veut tout retenir laisse tout échapper. »

Pierre Corneille. La Place royale - Acte I Scène 2

* « La fourbe n’est le jeu que des petites âmes. »

Pierre Corneille. Nicomède

* « Et qui change une fois peut changer tous les jours. »

* « La joie est bonne à mille choses ;

Mais le chagrin n’est bon à rien. »

Pierre Corneille. Agésilas, Acte 2 scène 7

* « À raconter ses maux, souvent on les soulage. »

* « Le temps est un grand maître, il règle bien des choses. »

* Nos plaisirs les plus doux ne vont pas sans tristesse.

Pierre Corneille. Horace

* « L’espoir le mieux fondé n’a jamais trop de forces.

Le plus heureux destin surprend par ses divorces ;

Du trop de confiance il aime a se venger,

Et dans un grand dessein rien n’est a négliger. »

Pierre Corneille, Sertorius, Acte II Scène 2

* « O rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !

N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?. »

Pierre Corneille. Le Cid - Acte I, scène 5

* « L’amour rend tout permis ;

Un véritable amant ne connaît point d’amis,

Et même avec justice on peut trahir un traître,

Qui pour une maîtresse ose trahir son maître :

Oubliez l’amitié, comme lui. »

Pierre Corneille. Cinna, Acte III, Scène 1

* « Quand je pourrais me faire craindre,

j’aimerais encore mieux me faire aimer. »

Pierre Corneille. Essais, II, 8

* « O combien d’actions, combien d’exploits célèbres

Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres. »

Pierre Corneille. Le Cid

* « L’amour est un tyran qui n’épargne personne. »

Pierre Corneille. Le Cid

* « À l’amour satisfait tout son charme est ôté. »

Thomas Corneille. Le Festin de Pierre, Acte I Scène 2

* Il ne faut pas juger sur ce qu’on voit paraître.

Thomas Corneille. Ariane

*« On n’a point de plaisir sans tendresse,

Sans amour on n’a point de bonheur. »

Thomas Corneille. Chanson de Pomone.

* Un cœur pour se donner ne prend loi de personne.

Thomas Corneille. Les Engagements du hasard


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