Pâques 415 Hypatie d’Alexandrie (Egypte), scientifique, philosophe, est mise à nue, découpée vive, brûlée par les fanatiques chrétiens de Saint Cyrille

jeudi 31 août 2017.
 

1) Alexandrie, héritière d’Athènes, foyer mondial de la culture pendant 7 siècles

Fondée par Alexandre le Grand, développée par les Ptolémée, Alexandrie s’enorgueillit durant 7 siècles d’un Musée, d’une Bibliothèque, d’une "école" incomparables à l’époque. Placé en bord de mer, devant le port, près des palais royaux, le Musée comprend une grande colonnade couverte pourvue de sièges, un grand réfectoire, plusieurs salles pour les cours et expériences pratiques. La Bibliothèque proche est la plus riche de l’Antiquité avec plusieurs centaines de milliers de rouleaux de papyrus ; des dizaines de personnes travaillent à recopier les livres déposés.

Nous n’abordons pas ici le rôle des philosophes juifs de l’Ecole d’Alexandrie ( Philon, Apollos...) et leur rôle majeur dans le christianisme primitif (Epître aux Hébreux...).

Parmi les grands scientifiques illustrant Alexandrie à cette époque, citons :

* Démétrius qui donne au Musée son orientation scientifique

* Eratosthène, géographe et mathématicien du 3ème siècle avant notre ère

* Euclide et les treize volumes de ses Eléments, fondements de la géométrie

* Diophante, professeur à Alexandrie, père de l’algèbre, selon les historiens des sciences

* Appolonius, mathématicien, précurseur de Kepler et de Newton

* Archimède, en contact fréquent avec plusieurs savants d’Alexandrie

* Ctesibius, un inventeur, mécanicien génial

* Hérophile, fondateur de l’école de médecine, auteur de traités estimés sur la chirurgie, l’obstétrique, la gynécologie

* Erasistrate, autre grand médecin, précurseur de la neurophysiologie et de la neurologie, qui distingue et donne la fonction du cerveau (facultés mentales), du cervelet (coordination motrice), des nerfs rachidiens, du sang...

* Oribase et ses Collections médicales (70 livres) dans lesquelles il rassemble tout le savoir médical antique.

* Straton, fondateur de l’école d’astronomie d’Alexandrie

* Aristarque, autre astronome célèbre

* Hipparque de Rhodes dont le catalogue astronomique compte plus de 1000 étoiles, qui découvre la précession des équinoxes.

* Claude Ptolémée, auteur d’un traité d’optique, astronome et géographe

* Hypatie...

2) Christianisme et sciences sur la fin de l’Antiquité

Dès sa fondation institutionnelle par Constantin, le christianisme essaie de devenir la principale force sociale et politique dans chaque province de l’Empire romain, dans chaque cité. Qui y pousse ? les grands propriétaires désireux de s’affranchir de la tutelle et des impôts impériaux. Sur qui s’appuient-ils ? sur leur clientèle domestique, leurs esclaves et ceux de l’Eglise.

Dans l’évolution générale de l’Antiquité, ce christianisme présente un aspect obscurantiste, régressif, de repli sur la croyance au Seigneur des Seigneurs régnant au Ciel, de privatisation de la société, avec des aspects anti-féminin, anti-scientifique et anti-culturel.

Que devient Alexandrie ?

" Malgré les assauts livrés à la culture et à la science "païennes" par les chrétiens fanatiques, Alexandrie offrait encore (sur les derniers siècles de l’Antiquité, y compris le Bas-Empire) des ressources aux esprits curieux ; c’est ainsi qu’Oribase, né à Pergame vers 325, put y recevoir une solide formation médicale... Sans être un grand savant, il joua un rôle important en consacrant la suprématie de Galien, dont il exposa les théories de manière systématique...

" Les premiers chrétiens manifestaient à l’égard des sciences une réserve allant de l’indifférence à une franche hostilité ; elles étaient englobées, au même titre que la philosophie et la littérature, dans leur défiance haineuse pour la culture païenne... Dans certains milieux turbulents comme ceux d’Alexandrie, le fanatisme (chrétien) finit par saccager les trésors de la Bibliothèque et du Musée et par éteindre le glorieux foyer scientifique que les "païens" continuaient à y entretenir aux environs de l’an 400." (Histoire Générale des Sciences Tome 1, PUF, 1966)

3) Hypathie d’Alexandrie

Fille de Théon, dernier directeur du Musée d’Alexandrie, éditeur et mathématicien, Hypatie apparaît dans les textes antiques comme une très forte personnalité.

" A Alexandrie, vivait une femme du nom d’Hypatia... Tous l’admiraient et la respectaient pour son intelligence exceptionnelle et sa grande force de caractère" (Socrate le Scolastique)

" Je m’émerveille, ô Vierge sage, et je crois voir briller au fond des nuits l’autre vierge stellaire" (Palladas, poète)

" Nous avons vu, nous avons entendu celle qui préside aux mystères sacrés de la philosophie. Elle est sainte et chère à la divinité, ma bienfaitrice, mon maître, ma soeur, ma mère." (Synésius, son disciple, qui deviendra plus tard évêque de Cyrène)

Les écrits des contemporains vantent la beauté d’Hypathie. Ils apportent surtout plusieurs précisions concernant ses activités ; quelles conclusions en tirer ?

"Hypathie partagea les travaux de Théon sur le système astronomique et les coniques d’Apollonius, l’Almageste de Ptolémée et l’Arithmétique de Diophante... Avec son père, elle a rédigé une nouvelle version des Eléments de géométrie d’Euclide. Elle serait à l’origine de l’invention de l’aéromètre, instrument permettant de mesurer la densité des liqueurs." (Monique Zalmanski dans la revue scientifique Tangente n°30).

* elle a donc écrit des ouvrages de mathématiques commentant les travaux de Diophante et d’Apollonius

* conformément à la tradition des scientifiques d’Alexandrie, elle se passionne pour l’astronomie et consigne ses conclusions dans un "canon astronomique"

* elle poursuit également des expériences en physique et sait fabriquer des appareils scientifiques (planisphère, hydrosope) comme en témoigne son disciple Synésius de Cyrène

* elle est surtout connue comme professeur et animatrice de l’école de philosophie d’Alexandrie. "A ses origines, on rencontre la célèbre philosophe Hypatie qui, avant de connaître une fin tragique, forma des disciples enthousiastes, parmi lesquels le futur évêque Synésius de Cyrène." (Encyclopeia Universalis)

4) Quatre causes probables de l’assassinat d’Hypatie par les sbires de Saint Cyrille

4a) Quels travaux poursuivis par Hypathie ont pu susciter la haine de l’Eglise ?

Ce sont certainement ses recherches en astronomie car la connaissance par Hypatie des découvertes réalisées précédemment par des astronomes d’Alexandrie remet en cause certains dogmes imbéciles :

* Aristarque de Samos (environ -310 à - 230) a défendu un système cosmologique où la Terre tourne autour de son axe et autour du Soleil.

* Eratosthène a mesuré avec précision la circonférence de la Terre.

* Hipparque de Rhodes a découvert une méthode de détermination des longitudes

Hypatie savait construire un astrolabe plan, matériel extrêmement pratique pour relever les positions des planètes, des étoiles et du soleil. Nous en avons la preuve par les lettres de Synésius de Cyrène où celui-ci lui demande des conseils pour la construction d’un tel instrument. Il semble aussi, d’après les revues scientifiques spécialisées "qu’elle ait pris position pour l’héliocentrisme (le soleil au centre du système solaire) contre le géocentrisme."

Les recherches d’Hypatie sur les lois qui régissent le déplacement de la Terre autour du Soleil cherchaient probablement à pousser plus loin les recherches précédentes des savants. Galilée se verra obligé d’abjurer, à genoux devant les cardinaux, douze siècles plus tard " la croyance fausse que le Soleil est au centre du monde... et que la Terre n’est pas au centre du monde..." alors en 415, la vie d’un tel astronome, femme en plus, ne tenait qu’à un fil.

4b) L’Eglise haïssait l’école d’Alexandrie parce qu’elle ne respectait pas ses dogmes. Ainsi, les médecins pratiquaient la dissection humaine d’où les descriptions fournies par Hérophile sur les enveloppes du cerveau, les sinus, le plexus choroïde, les ventricules, les milieux de l’oeil, l’intestin, etc, d’où également les découvertes citées plus haut d’Eratostrate. Le grand médecin Oribase a été formé à l’école d’Alexandrie ; ses traités (dont le Synopsis en 9 livres) seront enseignés à la faculté de médecine de Paris jusqu’au 17ème siècle ; or, Oribase fut un proche de l’empereur Julien qui voulait préserver les fondements de la civilisation antique contre l’Eglise et son nouveau Dieu. D’après ce que nous en savons, Hypathie avait la même attitude au plan politique comme religieux.

4c) "Célibataire, refusant de prendre époux, se mêlant sans gêne aux hommes" et se comportant vis à vis des autorités avec assurance (les magistrats la consultaient souvent pour les affaires de la cité), son attitude, féministe avant l’heure, devait apparaître comme une provocation.

4d) Une autre raison paraît avoir attiré sur elle la haine des chrétiens. Elle est amie, sinon l’amour du préfet Oreste. Or, en ce début du 5ème siècle, les rapports entre évêques et représentants de l’Empire, sont presque partout exécrables, l’Eglise poussant à une privatisation de la société sous sa tutelle charitable. Cette antipathie et cette contradiction totale d’intérêts opposent également à Alexandrie Oreste et le "patriarche" Cyrille.

5) L’assassinat d’Hypatie

Socrate Scolasticus, chrétien, raconte ainsi le meurtre, environ 25 ans après :

« Contre elle alors s’arma la jalousie ; comme en effet elle commençait à rencontrer assez souvent Oreste, cela déclencha contre elle une calomnie chez le peuple des chrétiens, selon laquelle elle était bien celle qui empêchait des relations amicales entre Oreste et l’évêque. Et donc des hommes excités, à la tête desquels se trouvait un certain Pierre le lecteur (moine), montèrent un complot contre elle et guettèrent Hypatie qui rentrait chez elle : elle fut arrachée de son char et traînée dans l’église de Césarion. On lui arracha ses vêtements, puis les meurtriers la rasèrent et lui déchirèrent la peau avec des coquillages aiguisés. Lorsque la vie quitta son corps pantelant, ils le brisèrent en morceaux qui furent enterrés au lieu appelé Cinéron et le brûlèrent sur un bûcher. Ce qui ne fut pas sans porter atteinte à l’image de Cyrille et de l’Église d’Alexandrie ; car c’était tout à fait gênant, de la part de ceux qui se réclamaient du Christ que des meurtres, des bagarres et autres actes semblables soient cautionnés par le patriarche. Et cela eut lieu la quatrième année de l’épiscopat de Cyrille, la dixième année du règne d’Honorius, la sixième du règne de Théodose, au mois de mars, pendant le Carême. »

D’après Damascios, Hypatie fut arrachée à sa voiture, entraînée dans une église, siège patriarcal, consacrée à Saint Michel, appelée le Caeserium quand l’édifice était le centre du culte impérial à Alexandrie. Hypatie est alors déshabillée, déchiquetée et tuée à coups de tessons. Ses restes sont promenés par les rues et brûlés.

Jean de Nikiou (Nicée), évêque, raconte l’assassinat d’une façon qui préfigure la chasse aux sorcières du Moyen Age :

« En ces temps apparut une femme philosophe, une païenne nommée Hypatie, et elle se consacrait à plein temps à la théurgie, aux astrolabes et aux instruments de musique, et elle ensorcela beaucoup de gens par ses dons sataniques. Et le gouverneur de la cité l’honorait excessivement ; en effet, elle l’avait ensorcelé par sa magie. Et il cessa d’aller à l’église comme c’était son habitude.... Une multitude de croyants s’assembla guidée par Pierre le magistrat – lequel était sous tous aspects un parfait croyant en Jésus-Christ – et ils entreprirent de trouver cette femme païenne qui avait ensorcelé le peuple de la cité et le préfet par ses sortilèges. Et quand ils apprirent où elle était, ils la trouvèrent assise et l’ayant arrachée à son siège, ils la trainèrent jusqu’à la grande église appelée Césarion. On était dans les jours de jeûne. Et ils déchirèrent ses vêtements et la firent traîner (derrière un char) dans les rues de la ville jusqu’à ce qu’elle mourût. Et ils la transportèrent à un endroit nommé Cinaron où ils brûlèrent son corps. Et tous les gens autour du patriarche Cyrille l’appelèrent « le nouveau Théophile », car il avait détruit les derniers restes d’idolâtrie dans la cité. »

L’histoire mondiale des sciences précise "En 415 après JC, la Bibliothèque d’Alexandrie fut attaquée par des émeutiers. Il semble que cette émeute fut provoquée ou du moins tolérée par Cyrille, l’évêque d’Alexandrie qui défendait l’orthodoxie contre ceux qu’il considérait comme des chrétiens hérétiques et contre l’enseignement païen. Hypatie, une mathématicienne et philosophe néo-platonicienne qui dirigeait le Musée, fut brutalement assassinée par des moines tandis qu’une populace enragée faisait brûler la Bibliothèque. Après ces évènements, Alexandrie ne retrouva jamais son prestige comme centre d’enseignement..."

L’implication de Saint Cyrille dans la campagne de haine contre Hypatie ne fait aucun doute pour tous les historiens qui ont écrit sur le sujet.

6) Conclusion

Je la laisserai à Leconte de Lisle, excellent poète :

Je t’aime et te salue, ô vierge magnanime !

Quand l’ orage ébranla le monde paternel.

Tu suivis dans l’exil cet Oedipe sublime,

et tu l’enveloppas d’un amour éternel.

Debout, dans ta pâleur, sous les sacrés portiques

que des peuples ingrats abandonnait l’essaim,

Pythonisse enchaînée aux trépieds prophétiques,

les immortels trahis palpitaient dans ton sein.

Tu les voyais passer dans la nue enflammée !

De science et d’amour ils t’abreuvaient encor ;

et la terre écoutait, de ton rêve charmée,

chanter l’ abeille attique entre tes lèvres d’ or.

Comme un jeune lotos croissant sous l’ oeil des sages,

fleur de leur éloquence et de leur équité,

tu faisais, sur la nuit moins sombre des vieux âges,

resplendir ton génie à travers ta beauté !

Le grave enseignement des vertus éternelles

s’épanchait de ta lèvre au fond des cœurs charmés ;

et les galiléens qui te rêvaient des ailes,

oubliaient leur dieu mort pour tes dieux bien-aimés...

Les dieux sont en poussière et la terre est muette ;

rien ne parlera plus dans ton ciel déserté.

Dors ! Mais vivante en lui, chante au cœur du poète

l’ hymne mélodieux de la sainte beauté.

Elle seule survit, immuable, éternelle.

La mort peut disperser les univers tremblants,

mais la beauté flamboie, et tout renaît en elle,

et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs.


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