9 juin 1968 : Reprise à l’usine Wonder

lundi 9 octobre 2017.
 

Lorsque l’équipe de jeunes cinéastes, encore étudiants à l’IDHEC (l’école du cinéma) se présente dans la matinée le 9 juin 1968 à l’entrée de l’usine Wonder pour filmer son occupation depuis trois semaines par les ouvriers, ceux-ci viennent de voter la reprise du travail dans des conditions largement discutables.

Une jeune femme refuse de rentrer. Elle crie : « Je ne rentrerai pas, non je ne rentrerai pas », « Je ne veux plus refoutre les pieds dans cette taule dégueulasse ».

Autour d’elle des ouvriers s’attroupent. Les délégués syndicaux, artisans de la reprise et considérant que la lutte ne pouvait apporter plus, s’approchent et tentent de la calmer. Un étudiant de passage met de l’huile sur le feu. Il n’en fallait pas plus pour que ce plan séquence devienne un des classiques du cinéma direct.

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http://www.youtube.com/watch?v=ht1R...

Réalisation : Jacques Willemont

Caméra : Pierre Bonneau

Son : Liane Estiez-Willemont

Contexte

Ce film a été réalisé dans le cadre d’un long métrage documentaire (Sauve qui peut Trotski) que Jacques Willemont tournait en mai et juin 1968.

Les éléments de montage de ce film ont « disparu » et « Wonder » est la seule séquence qui a pu voir le jour.

Des scènes comme celle-là, il y en a eu partout en France, émotionnellement terribles, politiquement inoubliables. Ce monde, symbolisé ici par l’usine Wonder, ne peut être le nôtre. Oui mais... lors d’un grand mouvement social, lors d’une crise révolutionnaire comme mai 1968, quelle orientation d’anticapitalistes... et comment préparer utilement la prochaine. L’existence de ce site essaie très modestement de contribuer à y répondre.

Je laisse Brigitte introduire le film, avec les mots d’une jeune fille de 1968 qui n’a ni oublié, ni lâché le combat.

Jacques Serieys

Bien calée au chaud dans mes évidences, je viens de m’offrir un après-midi de ciné comme on n’en fait plus. 3 heures 30 de sacré cinoche, à fleur de peau et de convictions. Ça m’était passé sous les lunettes il y a peu, comme le rappel de quelque chose déjà vu, ou entendu. C’est un documentaire, et ça s’appelle « Reprise ». L’auteur, Hervé Le Roux. Et l’histoire, banale comme ce qu’on vit, ce qu’on a vécu, ce qu’on vivra toujours lorsqu’on est né de ce côté-là du manche.

On est en juin 68, à l’usine Wonder de Saint-Ouen. Oui, Wonder, les piles de Mister Tapie, un gros paquet d’années plus tard… Des fois, il y a des gens, la poisse, hein ? Bref, après pas mal de jours de grève, c’est la reprise, justement, à contrecœur, à contre-espoir, mais la reprise, comme dans bien d’autres usines cet été-là. Devant la boite, deux étudiants de l’IDHEC filment. Leur petit reportage, ils l’appelleront « La reprise du travail aux usines Wonder ». Pour en faire un événement historique. Ils ne sont peut-être pas là par hasard, mais ça, on s’en doute un peu ! Dans le brouhaha collectif, une fille crie. Qu’elle ne veut pas y retourner, dans cette taule pourrie, qu’elle n’y foutra plus les pieds dans cet atelier dégueulasse, et que les délégués qui essaient d’argumenter n’ont qu’à y aller, eux, faire ce sale boulot, qui noircit les mains « jusque là », tout ça pour ça, pour des semaines de salaire paumées, on a envie de crier avec elle. Cette fille-là, c’est certainement un peu de la Môme de Ferrat, qui « travaille en usine à Créteil », sauf que là, c’est Saint-Ouen, et c’est pareil. Le plan suivant raconte le retour sur terre, autant dire la défaite, des ouvriers qui rentrent tête basse, passant devant un cadre aboyeur. Et la fille, direz-vous, elle est rentrée, pour finir ? C’est là que l’aventure d’Hervé Le Roux commence. Cette image l’a poursuivi tant et tant qu’il s’est posé la seule question qui vaille : « C’est qui ? ». Et comme presque 30 ans plus tard, ce n’était pas facile d’y répondre, il s’est attaqué à l’enquête : « retrouver la fille qui crie ». Laquelle enquête a donné naissance au film qui nous intéresse aujourd’hui, « Reprise ».

Pendant 3 heures 30, on suit le retour aux sources, le flash-back, comme on dit. L’un après l’autre, on va retrouver les acteurs de la scène. Leur projeter le documentaire, et laisser leurs souvenirs parler, se dérouler comme une pelote de laine. Chacun raconte sa grève, sa reprise, sa vie d’alors, et aussi celle d’après. (Fatalement, à bien des moments, l’ombre de Tapie se pointe…) Tiens, là c’est Raymond, et aussi Janine, et encore Robert, et Pierroti, qui fut brûlé en effigie, et Marie-Thérèse, et Poulou, et Mademoiselle Marguerite, qui y tenait tant, à son « mademoiselle » et la mère Campain, tellement détestée. Et toujours, toujours, le cri de la fille brune, avec son chignon sage, qui revient en redondance, comme en point d’orgue. Les deux délégués, ceux qui pensaient alors qu’on était sur la bonne voie, « ce n’est qu’un début, ils finiront par donner plus » ce genre, vous voyez bien ce qu’on veut dire… Les ouvriers, qui sont souvent à la retraite, les encore militants, les désabusés, ceux qui n’avaient rien voulu et qui ont cessé de bosser en mai parce que, n’est-ce pas, le piquet de grève, ceux qui croient encore au grand soir, et le gauchiste du début, lycéen en 68, et gaucho encore, mais les pieds bien sur terre.

Tous les « couples Wonder », devenus des papys et des mamies à souvenance, tout revient, tout à coup : les conditions de travail en effet « dégueulasses », les deux douches installées après 68, et la pause-toilettes enfin accordée ( cinq minutes, quand même…), et le goûter, au 3ème étage des ateliers, et l’embauche dès la sortie du certificat d’études, même si on se sentait capable de devenir institutrice, et les coups de parapluie sur la tronche, euh non, la tête de Tapie, plus tard, beaucoup plus tard, et les promotions propres à fabriquer du petit chef, la vie d’une usine, quoi. Et toujours, toujours, la fille qui crie, comme un signal qui déclenche la machine à remonter le temps. Le film dans le film, mise en abîme, on dit, oui ? Tous sont là, avec les années qui ont passé sur eux, comme sur nous, qui font vivre la véritable histoire des ouvriers de ce pays, les luttes, les déceptions, les paroles données, puis envolées, comme feuilles au vent, le capitalisme et son valet le paternalisme, qui n’avait pas que de mauvais côtés, puisque les colos, tout ça…

Devant nos yeux et pendant 3 heures 30, l’histoire se raconte, sur un coin de table de cuisine, ou de bistrot, ou dans un jardin ouvrier, là où elle se fabrique, l’histoire. On sent bien que le gars a laissé le temps au temps, qu’il n’a pas pressé les témoins, qu’il les a écoutés tous, avec bonheur et calme, sans complaisance pour les « jaunes » et sans condescendance pour ceux qui parlent, avec juste ce qu’il faut de nostalgie sur ces années-là où on pouvait encore croire changer la vie. Cette fille qui crie, elle est plus qu’un symbole de révolte, elle est LA révolte. On se dit qu’on voudrait bien la connaître, on s’en approche, petit à petit, et… Nous ne vous dirons pas la fin, voilà ! Parce que tous ces gars et ces filles de chez Wonder, ils méritent mieux que ce résumé à deux balles que je viens de vous faire là. Ils méritent que nous achetions le film, que nous le diffusions dans les CE, les AG, les UL, partout où il se causera de ce qui fait la grandeur de la classe ouvrière. À l’ENA aussi, pendant qu’on y est, histoire de leur montrer. Histoire de leur rappeler d’où on vient tous, et de quoi on sera capables, si on nous pousse un brin. Un grand moment de ciné, qui passe comme un rêve, 3 heures 30 de rêve, ce n’est pas si courant, par les temps qui viennent.

Rêvons, camarades, à la révolte qui germe en nos cœurs…

brigitte blang


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